Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 17

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Sans exagération, il avait, fait à lui seul une fois plus d'ouvrage que le vieillard et ses garçons ensemble!

C'était vraiment un homme extraordinaire que Jean-Charles Lormier!

Il avait marché toute la nuit et toute la matinée, ne s'était arrêté qu'une demi-heure pour dîner, et cependant il paraissait encore plus alerte que les garçons du père Kelly.

A sept heures, le vieux fermier invita l'étranger à venir prendre le souper.

Il accepta l'invitation, mais s'obstina encore à vouloir manger sur le perron.

Après le souper, Mme Kelley désigna à Jean-Charles la chambre qu'elle lui avait, préparée; mais celui-ci fit comprendre à la brave femme, par des gestes, qu'il ne devait pas occuper cette chambre, à cause de la malpropreté de ses vêtements, et qu'il irait passer la nuit dans la grange.

Toute la famille voulut le retenir à la maison, mais leur insistance fut inutile.

Le colosse se dirigea vers la grange et monta au fenil, où l'on avait déjà serré quelques bottes de foin.

Il fit sa prière, et, selon la pieuse habitude de toute sa vie, récita le chapelet; puis, s'étendant sur le foin parfumé, il s'endormit profondément.

Le lendemain matin, à trois heures, l'intrépide faucheur était debout, frais et dispos. Il alla d'abord faire une marche sur la grève d'une jolie petite rivière qui traversait les terres du père Kelly. Puis, à quatre heures, armé de la faulx, il reprenait sa besogne aux champs.

C'est le travail qu'il fallait à cette nature pleine de sève; et depuis qu'il avait repris l'ouvrage, il sentait ses forces se décupler et le calme revenir dans son esprit.

Le vieux fermier était matinal, mais il ne se rendait jamais aux champs avec ses garçons avant cinq heures; aussi fut-il surpris d'entendre, vers quatre heures, le rythme cadencé de la faulx, il courut à la croisée et vit le géant à l'ouvrage.

Déjà à l'oeuvre! pensa-t-il. Oh! oui, ma bonne femme--qui est une physionomiste--avait bien raison de dire que ce colosse serait pour moi un homme précieux. Mais j'hésite à le prendre à mon service, car il me semble qu'il va me demander des gages trop élevés pour mes moyens...

Quel homme!

--Bonne femme! cria, le vieillard, viens donc voir, par curiosité, travailler le muet; regarde ce long rang de foin qu'il a déjà aligné sur le champ!

--Mais, mais, mais! fit la vieille, en s'extasiant à son tour; cet homme-là va plus vite qu'une machine! Engage-le, bonhomme, engage-le, au plus tôt: c'est le conseil que je te donne!

--Je le veux bien! mais je suis sûr qu'il va me demander un prix fou!

--C'est encore drôle! parle-lui en au déjeuner.

--Oui, je lui en parlerai.

Quelques instants après, le fermier et ses garçons jouaient de la faulx avec le géant: et c'était beau d'entendre le bruit sonore et rythmé de l'acier que répétaient les échos d'alentour!

A huit heures, la vieille fermière alla avertir les travailleurs que le déjeuner était prêt, et tous revinrent à la maison avec elle.

Cette fois-ci, bon gré mal gré, Jean-Charles fut obligé de s'asseoir à la table de famille.

Il dut, naturellement, ôter le caillou qu'il avait dans sa bouche, ce qu'il fit avant d'entrer dans la maison; mais il se promit bien d'être sur ses gardes et d'ouvrir la bouche seulement pour manger.

Vers la fin du repas, le père Kelly dit à Jean-Charles: «Aimeriez-vous à rester ici pour nous aider aux travaux de la ferme?»

Notre héros fit un signe affirmatif.

--Combien me demandez-vous par mois?

Jean-Charles fit comprendre par des signes que la nourriture et le vêtement lui suffiraient.

--Oh! alors, repartit le vieillard en riant, vous pouvez, désormais, considérer ma maison comme la vôtre, et je saurai me montrer aussi généreux que vous êtes peu exigeant...

* * *

La mère Kelly était une femme de talent, d'ordre et de conduite; une de ces épouses et de ces mères qui sont l'honneur et assurent la prospérité d'une nation.

Elle était l'âme dirigeante de sa maison en même temps que l'idole de son mari et de ses enfants. Non contente de faire à la perfection tous les travaux du ménage, elle se livrait encore aux utiles industries qui savent tirer parti de tout et sont une source d'épargne au foyer du paysan.

Elle tissait la toile, la laine, taillait et confectionnait tous les vêtements et la lingerie de la famille.

Gardienne vigilante de la maison, toujours occupée à un travail intelligent et profitable, elle ne trouvait de temps ni pour les promenades futiles et dissipantes, ni pour les commérages fielleux et malsains.

Et le soir, en fermant ses paupières, elle pouvait dire, avec la satisfaction du devoir accompli: «Ma journée a été bien remplie, et je la présente devant vous, ô mon Dieu!»

Grâce à ses talents et à son travail, Mme Kelly donnait aux siens tout ce dont ils avaient besoin, et augmentait chaque année le joli pécule que son mari possédait déjà et qu'il avait placé à la banque.

* * *

Jean-Charles, le lecteur s'en souvient, était, arrivé à Berlin, les habits en lambeaux; il avait déchiré ses vêtements dans ses longues courses, la nuit, à travers les bois.

La mère Kelly lui confectionna deux habillements.

Notre héros était fier d'être convenablement vêtu, non pas parce qu'il avait le désir de plaire, mais parce qu'il comprenait qu'un bon chrétien doit observer rigoureusement dans sa tenue les lois de la propreté et de la décence.

La propreté sur soi, a dit une belle âme, est comme une seconde pudeur.

Et comme Jean-Charles avait la noble habitude de s'approcher, chaque dimanche, de la sainte table pour y recevoir le corps adorable de Jésus-Christ, il lui semblait que, pour se présenter devant le Roi des rois, il devait se vêtir aussi proprement, sinon plus, qu'il convient de le faire, quand on se présente devant un roi ou un grand du monde.

Il n'est pas nécessaire d'apporter de la toilette au banquet de l'eucharistie, non! mais de la propreté et de la décence, oui!

Ce serait outrager Dieu que d'agir autrement.

Jean-Charles demeurait à plus d'un mille du village, et il n'y allait que le dimanche.

S'il fuyait la société, c'est parce qu'il craignait d'y rencontrer des compatriotes qui l'auraient reconnu et peut-être dénoncé à la justice comme assassin!

Pourtant, bien habile eût été celui qui aurait reconnu le jeune héros de Châteauguay dans cet homme, à la barbe et à la chevelure blanches, qu'on voyait passer, appuyé sur une canne comme un vieillard, portant le costume du paysan et coiffé d'un chapeau de paille à larges bord»!

Même une fois, en sortant de l'église, il s'était trouvé face à face avec un de ses plus intimes amis de Saint-Denis, qui l'avait regardé sans le reconnaître.

Ce fait avait quelque peu calmé ses appréhensions, mais il ne voulait pas s'exposer.

* * *

Jean-Charles était à Berlin depuis un an.

Il ignorait absolument ce qui s'était passé au Canada dans le cours de ces douze longs mois.

L'exilé recherchait la solitude; cependant--curiosité bien légitime--il désirait ardemment être renseigné sur les dispositions de ses amis à son égard, sur le sort des malheureuses victimes de l'insurrection et sur les affaires générales de son cher pays.

S'il avait pu seulement lire les journaux!

Mais il était privé de cette précieuse source de renseignements, caria famille Kelly ne recevait aucun journal...

L'exil lui aurait peut-être paru supportable s'il eût pu, au moins, satisfaire son goût pour l'étude; mais il n'avait pas de livres, et n'osait pas aller en acheter au village!

Un dimanche l'après-midi, Jean-Charles était monté au grenier de son logis pour chercher une médaille--souvenir de la bataille de Châteauguay--qu'il portait toujours dans une de ses poches, et qu'il avait perdue depuis quelque temps.

Il la trouva dans un coin, en arrière d'un vieux coffre poussiéreux.

En voulant remettre ce coffre à sa place, le chercheur en détacha le couvercle qui glissa sur le plancher.

Un cri mêlé de surprise et de joie, s'échappa, de la bouche de notre héros.

Que contenait donc ce coffre mystérieux?

Des livres... oui, un grand nombre de livres!

Jean-Charles, assis sur ses talons, restait ébahi en face de cette bibliothèque d'un nouveau genre!

Enfin, il se décida à faire l'examen de son trésor.

Le premier volume--grand format qu'il sortit, était un recueil des principales productions de Shakspeare: _Othello, Hamlet, Macbeth, Henri VI, et la Mort de Richard III_; puis un dictionnaire anglais et français; un volume renfermant le _Paradis perdu_ et les poésies choisies de Milton; une grammaire anglaise; une histoire universelle; les principaux poèmes et drames de Byron.

Bref, il y avait dans ce coffre, entassés pêle-mêle, une centaine de volumes classiques et religieux, et plusieurs cahiers remplis de notes relatives à l'enseignement de la langue anglaise.

L'heure du souper était passée depuis longtemps et la famille Kelly attendait encore Jean-Charles pour se mettre à table.

--Que fait donc le géant? dit le vieux fermier.

--Il me semble que j'entends des pas, en haut, répondit sa femme. Va donc voir s'il est là.

Le vieillard se rendit au grenier et trouva notre héros, tout couvert de poussière, occupé à placer soigneusement les livres sur des tablettes.

En voyant le vieux fermier, Jean-Charles lui montra les livres avec une joie enfantine!

--Ces livres, fit le bonhomme, sont un héritage de mon frère aîné, ancien professeur, décédé à Cork, en Irlande, il y a quarante ans.

Venez-vous souper? ajouta-t-il.

Jean-Charles regarda à sa montre et constata, avec étonnement, qu'il était sept heures et quart!

Il descendit avec le père Kelly.

Les quelques heures qu'il venait de passer en tête à tête avec les livres, lui avaient paru bien courtes. Et cette trouvaille lui procurait autant de bonheur que la découverte d'un trésor en procure au mineur.

Il sentit se réveiller sa passion pour l'étude.

Sa connaissance de l'anglais était assez grande: il lisait et écrivait avec facilité en cette langue; mais il voulut en pénétrer les secrets et le génie, et se mit à l'oeuvre avec courage.

De temps à autre, quand les travaux de la ferme ne pressaient pas, et qu'il avait besoin de distraction, notre héros allait à la chasse ou à la pêche. Il pouvait aisément contenter ces goûts, car la rivière Wilson, qui traversait les terres du père Kelly, était très poissonneuse, et le gibier foisonnait dans les bois d'alentour.

En somme, pour un homme comme lui qui se croyait déchu de ses droits, de sa dignité, et exclu pour toujours de la société des honnêtes gens, une telle vie ne manquait pas d'agrément et d'utilité, et il en remerciait tous les jours le bon Dieu.

La maison du vieux fermier était fort habitable, et l'exil maintenant n'y pesait pas trop. Elle était petite, mais le coeur de son propriétaire était grand. On eût pu écrire sur le seuil de ce logis les mots du philosophe latin: _Parva domus, magna quies!_

Dans l'esprit des membres de la famille Kelly, le géant--comme ils appelaient notre héros--était un grand persécuté, un saint, et tous lui témoignaient la plus sincère vénération.

Ils le croyaient réellement muet.

Jean-Charles pouvait, depuis longtemps, se dispenser du caillou: à force de rester silencieux, il avait pour ainsi dire perdu l'usage de la parole.

Au milieu de ses épreuves, Jean-Charles avait reçu du ciel une consolation, la plus grande qu'il pût désirer: celle de croire que son frère était sauvé!

Une nuit, il vit, en songe, son frère s'approcher de lui, la figure toute rayonnante d'espérance, et lui dire: «Frère, console-toi, car j'ai reconnu mes fautes quelques instants avant de mourir, et Dieu a eu pitié de moi! Prie pour le soulagement de mes peines...»

C'était dans la première nuit de mai.

Chaque nuit de ce mois consacré à la Sainte-Vierge, le même songe revint flotter dans son imagination et la même figure lui apparut.

La dernière unit, l'ombre mystérieuse laissa tomber, en disparaissant, ces paroles qui allèrent droit au coeur du pauvre exilé: «Au revoir dans le ciel!»

Le matin, en s'agenouillant pour sa prière, Jean-Charles fît monter vers Dieu de vives actions de grâces!

Que m'importent, se dit-il, les jugements des hommes, le mépris de mes concitoyens et l'exil, si mon frère est sauvé!

Il ne me reste plus qu'à attendre, ici, l'heure où Dieu daignera m'appeler à lui.

L'ORPHELIN O'NEIL

Vers la fin de la quatrième année de son exil, Jean-Charles, en revenant un soir à la maison, après sa journée de travail, aperçut le corps d'un petit garçon qui gisait inanimé sur le bord d'un ruisseau. L'enfant portait à la tête une blessure d'où le sang coulait encore faiblement. Notre héros trempa son mouchoir dans l'eau glacée et, à plusieurs reprises, l'appliqua sur la figure du petit blessé, qui revint promptement à la vie.

En recouvrant ses sens, le bambin tressaillit de frayeur en sentant sur son visage le contact des larges mains du géant. Mais celui-ci lui adressa les paroles les plus tendres et réussit à le rassurer tout à fait.

L'enfant paraissait avoir une dizaine d'années. Ses grands yeux bleus exprimaient à la fois l'intelligence et la bonté.

--Veux-tu venir te reposer chez-moi; j'irai te reconduire chez tes parents, après le souper?

L'entant, pour toute réponse, se contenta de sourire.

Jean-Charles prit ce sourire pour un consentement, et il se dirigea avec son protégé vers la maison du vieux fermier.

--Tiens! vous nous amené le petit muet de Frank U'Neil! s'écria la mère Kelly.

Le géant expliqua par des signes qu'il l'avait trouvé évanoui sue le bord d'un ruisseau, le visage ensanglanté.

--Pauvre misérable! soupira la vieille fermière, c'est sans doute son père qui l'aura, encore battu. Et elle ajouta que l'enfant était orphelin de mère, et que son père--un ivrogne et un paresseux--lui faisait, subir les plus mauvais traitements.

En entendant ces paroles, notre héros prit l'orphelin dans ses bras et lui fit comprendre qu'il voulait être pour lui désormais un ami, un second père, un défenseur!

C'est Dieu, pensa-t-il, qui a mis cet infortuné sur mon chemin. Je m'efforcerai d'en faire un bon chrétien et un citoyen utile.

Toute la famille Kelly s'associa de grand coeur à un tel acte de charité et de dévouement.

La vieille fermière s'empressa de donner à l'enfant les soins que requérait son état. Elle lava la blessure qu'il portait à la tempe gauche et y appliqua une compresse: puis, après lui avoir fait prendre un bon souper, elle le fit coucher sur un lit bien moelleux. Le lendemain, qui était un dimanche, Jean-Charles, impatient de savoir si l'enfant avait fait sa première communion, se rendit au presbytère de Berlin.

Le curé lui apprit que le petit muet ne fréquentait aucune école depuis trois ans, c'est-à-dire depuis la mort de sa mère, et qu'il ignorait les vérités les plus élémentaires de la religion.

Alors notre héros résolut d'instruire l'orphelin et de le préparer du mieux qu'il le pourrait au sacrement de l'eucharistie.

Il se procura quelques livres pédagogiques à l'usage des muets.

Jean-Charles comptait un peu sur sa longue pratique du mutisme, pour se débrouiller dans les méthodes assez compliquées qu'il allait être obligé d'enseigner. Son illusion fut de courte durée. Des difficultés presque insurmontables se dressèrent devant lui dès les premiers pas.

L'intelligence de l'élève restait fermée, malgré les efforts du maître pour y introduire un peu de lumière.

Évidemment le maître s'y prenait mal; car l'élève paraissait apporter toute la bonne volonté désirable.

Il fallait donc étudier la méthode, en approfondir tous les secrets; il fallait aussi se bien mettre au niveau du pauvre enfant, savoir par quelles lentes et pénibles opérations il était possible d'éclairer cette raison, qui ne s'ouvrait sur le monde extérieur que par le sens de la vue!

Le professeur improvisé n'avait pas prévu tous ces obstacles. Mais avec son énergie et sa patience habituelles, il se mit sérieusement a l'oeuvre pour les surmonter.

Tous les soirs, on pouvait le voir, pendant deux ou trois heures, penché sur ses livres, apprenant tous les signes de l'alphabet, s'exerçant à les bien reproduire, et cherchant les moyens de les rendre intelligibles à son élève. Une pensée le soutenait dans ce travail ingrat et fatigant: sauver le corps et l'âme du cher orphelin!

Il y avait deux semaines que l'enfant vivait sous le toit de la famille Kelly, et son père ne semblait pas s'en occuper.

Un jour, Jean-Charles travaillait dans la grange, pendant que son protégé s'amusait au bord du chemin. Soudain des cris déchirants retentirent.

Prompt comme l'éclair, notre héros s'élance dehors et aperçoit un homme, ou plutôt une brute, qui tient le petit muet par les cheveux et le frappe à coup de pied dans le ventre!

Il bondit sur l'inconnu, le saisit par les flancs et le serre avec tant de force, que le misérable lâche prise et se met à crier à son tour comme un possédé!

Jean-Charles desserre ses tenailles, puis mettant son terrible poing sous le nez du père dénaturé, il lui fait comprendre qu'il l'assommera s'il maltraite encore son enfant.

Sur la promesse qu'il ne recommencera plus, l'ivrogne est remis en liberté, et s'éloigne en se tenant les côtes...

Le surlendemain au midi, Frank O'Neil se présentait chez le père Kelly pendant que toute la maisonnée était à table.

En l'apercevant, le petit muet se pressa contre le géant comme pour se mettre sous sa protection.

Le misérable était sobre. Il entra, le chapeau sous le bras, et demanda au vieux fermier s'il voulait bien lui donner de l'ouvrage.

--Non! répondit sèchement celui-ci.

--Pourquoi donc, monsieur, refusez-vous de m'employer?

--Parce que tu es un ivrogne, un paresseux et un père dénaturé!

--J'admets, monsieur, que j'ai été tout cela; mais j'ai bien réfléchi depuis deux jours, et j'ai pris la résolution de ne plus boire, de travailler comme un homme de coeur, et de bien traiter mon enfant.

--Bah! ce sont des promesses d'ivrogne que tu fais là...

--Je vous assure, monsieur, que je tiendrai mes promesses. Veuillez me mettre à l'épreuve.

La père Kelly interrogea Jean-Charles du regard, et celui-ci lui fit un signe qui voulait dire: donnez-lui une chance.

C'est bien, c'est bien! dit le fermier. Viens dîner. Mais je t'avertis que si tu recommences à boire ou si tu maltraites ton enfant, je te mettrai à la porte pour toujours!

--Ne craignez rien, M. Kelly, je n'ai qu'une parole, et je vous l'ai donnée...

* * *

L'ivrogne demeurait chez le vieux fermier depuis cinq semaines, et il avait tenu parole.

Mais il n'avait pas assisté une seule fois à la messe, ce qui chagrinait beaucoup Jean-Charles.

Le sixième dimanche, en entrant dans l'église avec l'orphelin, notre héros vit Frank O'Neil qui se tenait à genoux, à l'ombre d'un pilier, le front dans les deux mains.

Sa présence dans le temple causa à Jean-Charles et au petit muet une joie indicible. Ils avaient prié pour obtenir la conversion du malheureux, et ils voyaient que le ciel n'était pas resté insensible à leurs prières. Ce matin-la ils prièrent avec plus de ferveur que jamais.

Le dimanche suivant, l'ivrogne, après avoir fait une confession générale, eut le bonheur de s'approcher de la sainte table. Dieu venait de faire un miracle en faveur de cette victime de l'ivrognerie; car, à dater de ce jour, Frank O'Neil devint un fervent chrétien, un homme laborieux et un père au coeur tendre et aimant.

* * *

Jean-Charles était parvenu à se familiariser avec la méthode si ingénieuse de l'abbé de l'Epée, qui permet aux muets de se faire comprendre par des signes aussi bien que s'ils s'exprimaient par la langue. Et son élève, James O'Neil, après deux ans d'étude, lisait, écrivait et savait son catéchisme à la perfection. C'était un enfant excessivement intelligent.

Un jour, notre héros proposa au curé de Berlin d'interroger le petit muet par écrit.

L'épreuve eut lien en présence d'une centaine d'élèves de la paroisse.

Le curé écrivait des questions sur un tableau, et l'orphelin y répondait aussi par écrit.

L'épreuve dura une heure.

Elle fut un triomphe pour le petit muet et une belle leçon pour tous les élèves!

Puis le curé traça sur le tableau les mots suivants:

«James O'Neil, vous avez très bien répondu à toutes mes questions, et je vous en félicite. Vous ferez votre première communion dans un mois.»

L'enfant, ne pouvant contenir sa joie, sauta au cou du prêtre et l'embrassa avec effusion!

Un mois plus tard l'âme encore vierge de toute souillure, il eut l'ineffable bonheur de recevoir l'auguste sacrement de l'eucharistie.

Faire sa première communion!

Que de foi, d'amour et de grandeur dans ce premier acte de l'enfant! et que d'influence il exerce sur la vie entière de celui qui l'accomplit selon les vues de l'Eglise!

James se rendait parfaitement compte de l'importance de cet acte, et, sous le regard de Dieu, il formait la résolution d'en garder jusqu'à la mort le salutaire souvenir.

* * *

Le jeune muet venait d'atteindre sa vingt-unième année.

La moitié de sa courte existence s'était écoulée sous la sage direction de notre héros.

L'élève avait reçu une instruction saine et forte qui le rendait capable d'occuper une bonne situation dans le monde des affaires.

Il écrivait correctement les langues anglaise et française, et connaissait suffisamment les sciences exactes.

Le commerce avait pour son jeune esprit des attrait séduisants. Mais n'ayant pu se caser à Berlin, il résolut, après avoir consulté son protecteur, d'aller tenter fortune ailleurs.

Le maire de Berlin réussit à lui obtenir une position de sous-comptable dans le célèbre magasin des MM. Stewart, à New-York. Ses nouveaux maîtres lui demandaient de venir incessamment.

Ce fut bien pénible pour notre héros de consentir à cette séparation; mais il offrit à Dieu ce nouveau sacrifice.

Au moment de se séparer, peut-être pour toujours, de l'homme qui lui avait donné les bienfaits de l'instruction, le jeune muet se sentit accablé de douleur.

Il voulut exprimer, clans son langage mystérieux, toute la reconnaissance dont son coeur débordait, mais ses larmes seules parlèrent...

Il partit avec son père pour la métropole commerciale des États-Unis.

Jean-Charles s'était montré fort devant la faiblesse et la douleur de son protégé; mais, resté seul, il sentit un vide immense se faire autour de lui!

Depuis longtemps, il s'était résigné à son sort. La bonheur du jeune homme faisait son bonheur. Car James O'Neil n'était pas seulement son élève, il était son ami, son compagnon de tous les instants.

Ensemble--le matin au réveil et le soir au coucher--ils adressaient à Dieu leurs prières d'amour et de reconnaissance; ensemble ils avaient travaillé pour soustraire Frank O'Neil à l'ivrognerie et en faire un catholique fervent, et un bon père; ensemble, parfois, pour se distraire, ils couraient les bois et les grèves pour chasser ou pêcher; ensemble, enfin, chaque dimanche, ils allaient s'agenouiller à la table. sainte pour recevoir le divin consolateur!

LE RETOUR AU PAYS

Jean-Charles habitait Berlin depuis quinze ans.

Sa vie était maintenant monotone et, languissante.

Un matin, il éprouva les atteintes d'un mal qui l'avait fait souffrir pendant plusieurs années, mais dont il s'était cru guéri pour toujours.

C'était le mal du pays. Il sentait de nouveau s'allumer en son coeur le désir intense de revoir le pays natal. Désir mystérieux, dévorant, incontrôlable, qui s'enfonce dans le coeur comme la lame d'une épée, y pratique une blessure profonde, lancinante, insondable!

Pour combattre ce mal cruel, Jean-Charles eut recours à la prière, au travail, à l'étude, à la pêche, à la chasse, à tous les moyens enfin que la foi et la raison purent lui suggérer. Ce fut inutile. La blessure était là, se creusant tous les jours, et; tous les jours causant des douleurs plus intolérables.