Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay
Chapter 15
Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment politique, qui a droit ou tort entre les diverses branches du pouvoir souverain. Ce sont de ces choses que Dieu a laissées aux disputes des hommes; mais la question morale, savoir, quels sont les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance civile établie et constituée dans chaque état; cette question religieuse, dis-je, est de notre ressort et de notre compétence...
Ne vous laissez donc pas séduire, si quelqu'un voulait vous engager à la rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites partie du peuple souverain; la trop fameuse convention nationale de France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple, puisqu'elle lui devait son existence, eut soin de condamner elle-même les insurrections populaires, en insérant dans la déclaration des droits, en tête de la constitution de 1795, que la souveraineté réside non dans une partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans l'universalité des citoyens.
Or, qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des citoyens veut la destruction de son gouvernement?...
Ce mandement, vous le voyez, mon cher docteur, est une condamnation formelle des résolutions que vous venez de me soumettre..
--Hélas! gémit le Dr Chénier, nous sommes donc condamnés à subir toujours la partialité injuste de ceux qui nous gouvernent, à sacrifier nos droits, nos libertés, et à baiser la main qui nous soufflette?...
--Non, mon cher docteur, tout n'est pas désespéré! J'ai foi dans l'avenir de notre cher pays et je suis persuadé qu'il n'est pas éloigné le jour où justice nous sera complètement rendue; mais, je le répète, ce n'est que par les moyens légaux et constitutionnels que nous l'obtiendrons, et de Dieu et des hommes!
--Nos intentions sont pures! s'écria avec exaltation le Dr Chénier, et Dieu ne nous abandonnera pas! D'ailleurs, eussiez-vous cent fois raison, il m'est impossible maintenant de reculer, car je passerais pour un lâche et un traître! Quoi qu'il advienne, j'irai jusqu'au bout!
--Mais, mon cher docteur, c'est la guerre civile que vous préparez!
--Peut-être!
--Vous allez au combat, et vous êtes sans armes!... c'est donc l'écrasement de notre peuple que vous voulez?
--Nous voulons la liberté! s'écria le Dr Chénier; et, pour l'obtenir, nous verserons, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre sang...
Et le Dr Chénier enfourcha son cheval qu'il lança, ventre à terre, dans la direction de Saint-Charles...
* * *
Quelques jours plus tard, la guerre civile éclata dans toute son horreur, et l'infortuné Chénier fut tué à la bataille de Saint-Eustache, après avoir combattu vaillamment!
Jetons un voile sur les sombres événements de 1837-38, et admirons en silence l'héroïsme de ces Canadiens qui furent les victimes d'un patriotisme sincère, mais mal éclairé...
«On ne peut, dit notre grand historien, F. X. Garneau, lire sans être ému les dernières lettres du chevalier de Lorimier (une des victimes de l'insurrection de 1837-38) à sa famille et à ses amis, dans lesquelles il proteste de la sincérité de ses convictions. Il signa, avant de marcher au supplice, une déclaration de ses principes qui témoignent de sa bonne foi, et qui prouvent le danger qu'il y a de répandre des doctrines qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.»
* * *
Jean-Charles Lormier agrandissait graduellement, en travaillant le soir, le cercle des connaissances qu'il avait acquises sous l'habile direction de l'abbé Faguy.
Déjà, en 1826, à la demande de son digne précepteur, Jean-Charles avait subi un examen particulier en présence du juge P. S. Bédard et du Dr Chapais. Les questions--soigneusement préparées par le juge Bédard--comprenaient les matières suivantes: la géographie, l'histoire, les préceptes de littérature et de rhétorique, un thème latin, une version latine, une version grecque, une composition, un thème anglais et une version anglaise; la chimie, l'histoire naturelle et l'astronomie, la philosophie, les mathématiques et la physique.
Jean-Charles était sorti triomphant de cette rude épreuve.
Un soir du mois de mai 1838, l'abbé Faguy entra, sans se faire annoncer, dans la chambre de Jean-Charles, qu'il surprit à lire un ouvrage du prince des théologiens, St-Thomas d'Aquin, traitant de la sainteté du prêtre.
--Ah! ah! dit l'abbé Faguy, je vous surprends encore en tête à tête avec l'ange de l'école! Si je n'ai pu jusqu'à présent vous convertir aux idées sacerdotales, j'espère que Saint-Thomas opérera en vous cette conversion...
--Non, M. le curé! car plus je réfléchis, plus je me reconnais indigne d'embrasser le sacerdoce! Écoutez, ajouta-t-il, en prenant un autre livre qui se trouvait sur sa table, en quels termes un pieux religieux parle du sacerdoce:
«Saint-Ambroise l'appelle une profession déifique, et il ajoute qu'elle surpasse infiniment toutes les grandeurs de ce monde. Il la met au-dessus non seulement de celle des rois et des empereurs, mais même au-dessus de celle des anges.
«Le pape Innocent III, considérant les immenses pouvoirs du prêtre, ne balance pas à le placer, en ce point, au-dessus de la très-Sainte-Vierge elle-même; et Saint-Bernardin de Sienne, si renommé pour sa tendre piété envers la divine mère, ose s'adresser à elle et lui dire: _Virgo, benedicta, excusa me, quia non loquor contra te, sacerdotiun proetulit super te_.»
--Quand, M. le curé, les plus grands saints ont exalté ainsi la grandeur de votre auguste profession, comment puis-je croire, faible et misérable créature qne je suis, que Dieu daigne m'appeler au sacerdoce!...
--Permettez-moi, mon cher ami, de vous répondre par ces rassurantes paroles que je trouve dans l'ouvrage même que vous venez de citer:
«Une bonne et légitime vocation à quelque profession que ce soit, obtient toujours de la bonté divine les grâces nécessaires pour la bien remplir, si le sujet est d'ailleurs bien disposé; et ces grâces sont plus ou moins considérables selon que l'état auquel on est appelé exige des secours plus ou moins abondants pour être dignement rempli.
«Or, d'après ce principe, avoué de tout le monde, de quelles grâces n'a pas besoin ce jeune ordinand qui, faible et sans expérience, va gravir la montagne de Dieu, devenir son confident particulier, l'exécuteur de ses grands desseins, le sacrificateur de son fils, le médiateur perpétuel entre la terre coupable et le ciel irrité? Obligé, par état, de travailler avec ardeur non seulement à son propre salut, mais encore au salut des milliers d'âmes qui lui seront confiées, n'est-il pas certain qu'il recevra, s'il n'y met obstacle, la plénitude de grâces dont il aura besoin pour lui et pour ses frères?
Aussi, qui pourrait savoir l'infusion de dons spirituels qui s'opère dans l'âme de ce jeune homme au moment on on peut lui dire avec vérité: _Tu es sacerdos in aeternum_? Il se passe en ce moment des mystères ineffables dont Dieu seul a le secret, mais qui, du reste, se traduisent souvent chez le nouveau prêtre en un saint frémissement d'abord, puis en soupirs et en larmes, puis enfin en des actes éminents de vertu et de sainteté.
«Oui, quand il est bien appelé, quand il répond fidèlement à sa vocation, quand il prend réellement Dieu pour son partage et qu'il renonce à tout jamais et de grand coeur aux frivolités de la terre et aux vains plaisirs du monde, le sang de Jésus-Christ dont il s'abreuve chaque jour, retombe en pluie de grâces sur son âme et lui communique cette foi qui fait des prodiges, ces vertus qui édifient, cette charité qui embrase, et ces transports de zèle qui touchent les pécheurs les plus endurcis.»
Ne dirait-on pas, mon cher Jean-Charles, que ces paroles ont été écrites expressément pour réfuter vos objections? Du reste, je vous connais assez pour pouvoir vous dire en toute certitude que le bon Dieu vous appelle à la vie religieuse. Vous faites du bien dans le monde, c'est vrai, mais vous auriez l'occasion d'en faire mille fois plus si vous étiez prêtre, car le prêtre est le continuateur des oeuvres bienfaisantes que Jésus-Christ est venu accomplir sur la terre.
Ecoutez bien ces autres paroles: «Partout où il y a une misère spirituelle ou corporelle, le prêtre doit se trouver là pour la soulager.
«Le pauvre endure les rigueurs de la pauvreté: quel est, dans une paroisse, le vrai père des pauvres, si ce n'est le prêtre?
«La souffrance diversifiée de mille manières, torture sans relâche une multitude d'infortunés: quel est le consolateur des affligés? si ce n'est le prêtre?
«Les passions tyrannisent le coeur des hommes et les exposent à d'effroyables dangers: qui s'oppose à leurs ravages? qui fait voir la fausseté de leurs promesses? qui met à nue l'illusion et le vide de leurs grossières jouissances, si ce n'est le prêtre?
«Le péché entraîne tous les jours des milliers d'âmes au fond des enfers: quel est l'ennemi déclaré du péché? quel est l'homme obligé pendant toute sa vie de combattre le péché par tons les actes de son ministère, si ce n'est le prêtre?»
Et ailleurs le même auteur dit:
«Le prêtre est, par la nature de ses fonctions, l'homme de la charité. Quand il assiste les pauvres par ses propres aumônes et par celles que les riches lui confient; quand il récite son office au nom de l'église, quand il instruit les enfants, quand il menace les pécheurs, quand il perfectionne les justes, quand il visite les affligés, quand il se penche sur la couche des mourants; partout et toujours il est l'ange de la charité, il s'efface, il s'oublie en quelque sorte pour épancher sur les autres les trésors de la charité; tout ce qu'il pense, tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait n'a qu'un principe et qu'un but: la charité, la charité, toujours et en tout la charité!»
Tout, dans votre vie, mon cher Jean-Charles, me prouve que Dieu vous appelle aux fonctions du sacerdoce. Car, dans des conditions tout à fait anormales, vous avez acquis la science qui éclaire l'intelligence, le zèle et, la charité qui font le véritable apôtre. Vous avez voulu vous marier, et Dieu, par une complication soudaine qui surpasse toutes les conceptions de l'esprit humain, vous a séparé pour toujours de celle que vous aimiez et qui vous avait promis son coeur et sa main.... Vous avez perdu votre père et votre mère. Vous aviez deux soeurs que vous chérissiez tendrement, et le ciel les a ravies à votre affection en les ensevelissant dans le même cloître. Il ne vous reste qu'un frère, et il vit loin de vous...
--Hélas! oui, M. le curé, il ne me reste qu'un frère... et ce malheureux semble m'avoir voué une haine implacable: car la dernière fois qu'il est venu me voir, il m'a abreuvé d'injures et m'a dit, en me quittant: «Quand je reviendrai, ce sera pour te brûler la cervelle!»
--Ne vous occupez, mon cher ami, ni de ses injures ni de ses menaces, et continuez à prier pour lui. Je suis persuadé qu'il ne mourra pas dans l'impénitence!
Vous désirez la conversion de votre frère; eh bien, ce seul motif doit être suffisant pour vous engager à devenir prêtre; car lorsque vous monterez à l'autel pour immoler le Fils de Dieu sur la pierre du sacrifice, c'est alors que vous aurez le pouvoir d'obtenir la conversion de votre pauvre frère!
TROISIÈME PARTIE.
LA FUITE
Je serai prêtre! Je convertirai mon frère! Voilà ce que Jean-Charles se répétait à tous les instants du jour, depuis sa touchante entrevue avec l'abbé Faguy.
Il avait même écrit à Mgr Signaï pour lui demander l'autorisation d'entrer au grand séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal, et il avait accompagné sa lettre des documents suivants: un certificat de baptême et de confirmation, un certificat de bonne santé, et une lettre de l'abbé Faguy énumérant les qualités et les marques de vocation qu'il avait observées chez son élève.
Mgr Signaï, qui connaissait de réputation le héros de Châteauguay, s'était empressé de lui accorder l'autorisation demandée; et il lui disait que, vu son âge (41 ans) et les études particulièrement remarquables qu'il avait faites sous la direction de l'abbé Faguy, il pourrait, probablement avant deux ans, recevoir le sacrement de l'ordre.
Cette nouvelle avait fait renaître la joie et le bonheur dans le coeur de Jean-Charles.
Maintenant il se croyait réellement appelé à la vie religieuse, et il s'y préparait par la prière et l'aumône.
Il donna aux pauvres une partie de ses biens et laissa à son frère une rente viagère de trois cents dollars par année.
* * *
Prosper Larose, le vieil ami d'enfance que Jean-Charles héberge et soutient, est allé avec sa famille passer quelques jours de récréation à Saint-Denis.
C'est le soir. Notre héros est occupé à étudier, mais parfois il s'arrête pour livrer son âme aux espérances de la vie nouvelle.
A le voir, le front rayonnant de bonheur, on dirait qu'il ne souffre plus, et même qu'il a perdu la souvenir du passé... Que de choses consolantes lui montre l'avenir!
Son coeur est déjà enflammé d'amour et de zèle pour les pauvres, les riches, les vieux, les jeunes, pour tous ceux enfin qui souffrent ou jouissent sans songer à l'unique chose nécessaire: le salut de leur âme!
Et parmi ces malheureux qui ont été ou consolés par ses paroles ou convertis par son dévouement, il voit son frère, marchant dans le sentier du devoir et de la vertu... Puis Jean-Charles se remet au travail avec plus d'ardeur.
Cependant, vers minuit, l'esprit fatigué, il se jette sur un sofa pour se reposer une heure ou deux, car, depuis quelque temps, il travaille du soir au matin.
Il s'endort... et rêve qu'il est prêtre!
Il a revêtu les saints habits et va monter à l'autel. Il tremble et pleure de joie en pensant que tantôt ses mains toucheront au corps et au sang de Jésus-Christ... Soudain, une flamme monte, enveloppe l'autel et le consume....
Jean-Charles fait un effort, se réveille... et voit que la maison est en feu!
L'incendie, allumé au dehors, envahit tout, et déjà les appartements sont pleins de fumée.
Jean-Charles ne voit rien, il étouffe!
Impossible d'approcher des fenêtres, le feu y fait rage! Reste la porte, mais elle est solidement barricadée... Sa maison est devenue une prison...
Alors, dans un élan désespéré, le prisonnier donne un coup de pied dans la porte, et tout vole en éclats!
La flamme entre, et notre héros traverse un mur feu.
--Ah! ah! mon éléphant! hurle Victor, en braquant, sur Jean-Charles le canon d'un pistolet: tu as échappé au bûcher que je t'avais préparé, mais tu n'échapperas pas à mes balles!
En prononçant ces mots, le misérable presse la détente de son arme, et une balle siffle aux oreilles de Jean-Charles!
Prompt comme l'éclair, celui-ci arrache le pistolet de la main du meurtrier; dans ce mouvement rapide, son doigt rencontre la gâchette de l'arme, une détonation terrible éclate, et Victor roule sur le sol, la poitrine percée par une balle...
Fou de douleur, Jean-Charles se penche sur son frère, l'appelle, le couvre de baisers et de larmes, mais Victor ne donne aucun signe de vie...
An feu! au feu! crient plusieurs personnes qui viennent en courant vers le lieu du sinistre.
--Mon Dieu! j'ai tué mon frère! s'écrie Jean-Charles... Je suis perdu... Ils vont m'arrêter, me conduire en prison, et me condamner à mort...
Cette dernière pensée: «Je suis le meurtrier de mon frère», se fixe dans son cerveau! Il ne peut plus raisonner; il voit déjà l'échafaud si dresser devant ses yeux! Un seul instinct lui reste: fuir bien loin pour se soustraire à la poursuite des hommes...
Au feu! au feu! répètent les mêmes personnes en se rapprochant.
Jean-Charles se sauve et renverse, en chemin, un de ses amis, qui lui demande, en se relevant: «Où vas-tu donc ainsi, Jean-Charles?»
«Je suis reconnu!» pense le malheureux...
Un peu plus loin, il s'arrête, prête l'oreille un instant, et reprend sa course rapide dans une autre direction...
Au cri de _au feu! au feu!_ se mêlent bientôt les sons lugubres du tocsin.
Les gens accourent de toutes parts pour travailler à éteindre les flammes, mais il est trop tard, car l'élément destructeur achève son oeuvre; la maison n'est plus bientôt qu'un amas de cendres...
--Où est donc M. Lormier! demande à la foule, d'une voix tremblante, le curé Fagny.
--Il se sauve par là-bas! répond Paul Normand, en montrant le bois.
--En êtes-vous sûr? interroge le prêtre.
--Certainement, M. le curé; et il courait avec tant de vitesse qu'il a failli m'écraser en passant! Je lui ai demandé où il allait, mais il ne m'a pas répondu!
--C'est étrange! pense le curé, le coeur rempli d'inquiétude.
--Mais, bonne Sainte-Anne! qu'est-ce que c'est que ça?... s'écrie une vieille femme, en reculant, épouvantée: on dirait que c'est un homme qui est étendu dans l'herbe!
Plusieurs spectateurs s'avancent, et un même cri de surprise s'échappe de leur bouche; «Le notaire Lormier!»
Ils relèvent le malheureux, et, à la lueur du brasier, on voit qu'il est couvert de sang...
--Tiens! un pistolet! fait Jos. Bélanger, en montrant à la foule terrifiée l'arme qu'il vient de ramasser...
--Un meurtre a été commis, disent quelques-uns!
--Et le meurtrier se sauve! ajoute, d'une voix méchante, la vieille femme...
--Silence! commande le curé: attendez avant de vous prononcer!
--Il n'est pas mort, dit Paul Normand; il a remué le bras droit...
--Non, il n'est pas mort! répète le Dr Chapais, après avoir consulté le pouls du blessé; transportez-le avec précaution chez Paul Normand.
Quatre solides gaillards placent le blessé sur une civière improvisée et le portent chez Paul Normand, dont la maison n'est qu'à deux arpents de distance.
Le Dr Chapais sonde la plaie, et dit au curé, qui l'interroge du regard, que la blessure est mortelle.
La balle avait traversé la poitrine de part en part.
Au moment où le médecin allait achever les pansements, le blessé parut faire un effort pour articuler quelques mots.
--Victor! prononce le Dr Chapais d'une voix forte, me reconnais-tu?
Le blessé tressaille en entendant ces mots, puis il ouvre les yeux et murmure: «Allez chercher le prêtre, pour l'amour de Dieu! allez chercher le prêtre!»
--Me voici, mon cher enfant! dit l'abbé Faguy.
--Mille pardons! M. le curé, interrompt le Dr Chapais; permettez-moi de faire avaler ceci au blessé.
Aidé du prêtre, le Dr Chapais soulève la tête du malheureux et lui verse dans le gosier quelques gouttes d'un cordial qui produit un effet merveilleux.
--Merci, docteur! fait Victor, avec la plus grande lucidité. Veuillez me laisser seul avec M. le curé.
--M. le curé, dit le blessé en fondant en larmes, je sens que je vais mourir et je veux me confesser avant de paraître devant Dieu, que j'ai si souvent offensé! Croyez-vous que puisse encore être pardonné?
--Oui. mon cher enfant, je vous l'assure!
Alors Victor fit sa confession qui dura près d'une heure.
--Courage, mon enfant, dit le prêtre; je vais aller chercher la sainte hostie; préparez-vous par la prière à recevoir le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
--Hélas! M. le curé; je ne sais plus une seule prière! murmure tristement le moribond...
--Prenez ce crucifix, mon enfant, et, en le regardant, dites, du fond de votre coeur: «Doux coeur de Jésus, miséricorde!»
Le curé, en sortant, souffle quelques mots à l'oreille du Dr Chapais, et prend sa course vers l'église.
Le docteur vient s'asseoir auprès du blessé, et, tout en lui prodiguant des soins, il écrit à la hâte quelques lignes sur une feuille de papier.
Au bout d'un quart d'heure, les sons argentins, d'une clochette annoncèrent que le prêtre entrait dans cette demeure. Tous les assistants se jetèrent à genoux en s'inclinant respectueusement sur le passage du prêtre qui portait le corps sacré du divin consolateur.
A ce moment, le blessé fut saisi d'un tremblement convulsif, puis il eut un évanouissement qui inspira au prêtre et au médecin les plus grandes craintes; mais il reprit presque aussitôt ses sens et on l'entendit réciter d'une voix sifflante cette belle invocation: «Doux coeur de Jésus, miséricorde!»
Il reçut le saint viatique avec une piété touchante.
Après avoir administré au moribond tous les secours de notre sublime religion, le curé lui dit: «Mon enfant, avant de quitter ce monde, il vous reste un devoir à remplir envers votre frère. Certaines gens supposent qu'un meurtre a été commis sur votre personne, et que le meurtrier est votre frère, Jean-Charles.
Vous m'avez dit, avant de faire votre confession, que vous avez été victime d'un simple accident, et que votre frère vous a blessé en vous arrachant l'arme avec laquelle vous vouliez le tuer. Eh bien! voulez-vous signer cette déclaration que j'ai fait préparer par le Dr Chapais, et qui me parait être l'expression de votre pensée? Je vais vous la lire:
Sainte-R..., 26 juin 1838.
Je, soussigné, déclare que la blessure dont je souffre en ce moment m'a été faite accidentellement par mon frère, Jean-Charles, alors qu'il venait de m'enlever un pistolet que, sous l'influence de la boisson, j'avais dirigé contre lui, avec l'intention de le tuer.
Je déclare de plus que mon frère m'a toujours témoigné la plus vive affection et que j'ai été sans cesse l'objet de sa plus grande sollicitude.
En foi de quoi j'ai signé.
--Oui, M. le curé, je vais signer cette déclaration avec bonheur, et je vous prie de demander à mon frère de bien vouloir me pardonner tout le mal que je lui ai fait, et de m'accorder l'aumône de ses bonnes prières.
Victor prit la plume que le curé lui présenta, mais elle lui échappa des mains; il était trop faible pour la tenir. Cependant, soutenu d'un côté par le curé et de l'autre par le Dr Chapais, il réussit enfin à écrire très lisiblement son nom au bas de ce précieux document, qui réhabilitait Jean-Charles dans l'opinion publique et lui ouvrait en même temps les portes du sacerdoce...
Épuisé par les efforts qu'il avait faits, le blessé ne pouvait plus prononcer une seule parole; mais au mouvement de ses lèvres et à la fixité de ses regards sur le petit crucifix, on devinait qu'il priait.
Le curé récita les prières des agonisants, auxquelles tous les assistants, émus, répondirent avec ferveur.
Puis avec les dernières paroles du prêtre, le mourant exhala le dernier soupir en disant, cette fois, d'une voix entre-coupée: «Doux... coeur... de Jésus..., mi... sé... ricorde!»
* * *
L'incendie, la fuite de Jean-Charles et la mort si tragique de Victor, avaient jeté l'émoi, la douleur et la tristesse parmi l'honnête et paisible population de Sainte-R...
Aussi, le lendemain matin, des centaines de personnes assistèrent à la messe qui fut dite à cinq heures par le curé Faguy. Il y avait presque autant de monde que le dimanche.
Après la messe, plusieurs groupes se formèrent à la porte de l'église, et chacun commenta à sa manière les tristes événements de la nuit.
Tous savaient que le notaire Lormier avait été blessé par une balle et qu'il était mort de sa blessure; mais la plupart, ignorant encore les détails de la tragédie, croyaient tout bonnement que Jean-Charles, dans un moment de colère et de découragement, avait tué son misérable frère afin de s'en débarrasser...
Avouons que la fuite précipitée de Jean-Charles était bien propre à accréditer cette croyance.
Cependant, les sympathies de la foule penchaient plutôt du côté du meurtrier que du côté de la victime...
Les propos et les suppositions allaient grand train, quand le curé parut sur le perron de l'église, tenant un papier à la main.
--Mes amis, dit-il, je crois de mon devoir de vous rappeler qu'il ne faut jamais juger les choses simplement sur les apparences.
Du fait que le notaire Lormier a été mortellement blessé, et que son frère a disparu, plusieurs personnes ont conclu qu'il y avait eu assassinat et que l'assassin était M. Jean-Charles Lormier.
C'était une conclusion aussi fausse que prématurée.