Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay
Chapter 14
Il y a quelques semaines à peine, je me croyais appelée à rester dans le monde, et j'écrivais à la révérende mère supérieure de notre couvent: «La vie de communauté est belle, sans doute, mais je suis persuadée que la vie de famille l'est bien davantage!»
C'était alors ma conviction. Je me préparais même à recevoir le sacrement de mariage! Mais tout cela n'était qu'un rêve que le bon Dieu s'est chargé de dissiper.
Je renonce sans regret, croyez-le, à l'union que vous me proposez avec M. Jean-Charles Lormier. Je ne veux pour époux que l'immortel et divin crucifié...
Oh! ne me plaignez pas, cher père et bien tendre mère, mais unissez vos prières aux miennes afin que Jésus affermisse de plus en plus le désir que j'ai de me sacrifier à lui pour toujours.
Ce saint désir, bien chers parents, est le fruit de vos bons exemples et de l'instruction religieuse que vous m'avez fait donner.
Pour vous récompenser de l'indicible bonheur que je ressens maintenant, et dont je vous suis redevable, je prierai Dieu de voua combler de ses faveurs et d'adoucir dans votre âme et dans la mienne l'amertume de notre séparation terrestre!
Veuillez agréer, cher père et bien tendre mère, l'assurance de mon profond respect et de ma vive affection, et me croire,
Votre fille tout aimante,
CORINNE DE LARUE.
La lecture de cette lettre plongea M. et Mme de LaRue dans une profonde tristesse. Ils aimaient tendrement leur fille, leur unique enfant, et il leur en coûtait de s'en séparer pour toujours...
Cependant, ils étaient trop bons chrétiens pour vouloir s'opposer aux desseins de la Providence.
M. de LaRue était un brave homme; il n'avait qu'un seul défaut--défaut bien détestable, il est vrai--la vanité. Mais il ne parlait plus maintenant de la noblesse de son origine; et s'il n'eût craint d'attiser contre lui les épigrammes de ses ennemis, il aurait biffé la particule _de_ qu'il avait si amoureusement accolée à son nom...
Mais, hélas! il était condamné à la garder jusqu'à la mort, cette cruelle particule!
--Qu'allons-nous faire? demanda M. de LaRue, en s'adressant à sa femme.
A présent, il aimait à prendre conseil de sa femme.
--Ce que nous allons faire? Nous allons retourner à Montréal le plus tôt possible, afin d'être plus près de notre fille et d'avoir l'avantage de la visiter souvent. Puis, lorsqu'elle aura prononcé ses derniers voeux, si ses supérieures l'envoient à l'étranger, eh bien! nous reviendrons à Sainte-R... pour y finir nos jours.
--Très bien! ma femme; je vais mettre mes affaires en ordre, et nous partirons la semaine prochaine.
M. de LaRue voulait, avant son départ, revoir Jean-Charles, lui faire ses excuses, implorer son pardon et se réconcilier avec lui.
Il fallait aussi lui apprendre la décision de Corinne. Le malheureux père avait peine à s'y résoudre. Quel coup terrible cette nouvelle allait porter au coeur du brave garçon!
Un moment, il eut la pensée d'écrire pour éviter un entretien qui l'effrayait.
Mais comprenant que ce serait manquer de courage et de courtoisie, il se décida à aller trouver Jean-Charles, pour lui tout avouer, avec franchise et simplicité.
Dans l'entrevue qu'il eut avec notre héros, celui-ci se montra courtois, généreux, clément et courageux. Il considérait la décision de Corinne comme une inspiration du ciel, et, en bon chrétien qu'il était, il l'accepta avec une entière soumission à la volonté de Dieu.
* * *
Victor Lormier, qui avait entendu parler du prochain départ de M. de LaRue pour Montréal, résolut d'aller lui faire ses adieux et lui demander en même temps des nouvelles de Corinne, car il n'avait pas osé revoir M. de LaRue depuis l'élection.
Mme de LaRue ayant vu venir le notaire, voulut le recevoir elle-même.
--Bonjour, chère madame! dit Victor, en se mettant la bouche en coeur; comment est votre précieuse santé?
--Que vouiez-vous, monsieur?
--Est-ce que vous avez reçu, chère madame, des nouvelle de mademoiselle Corinne?
--Retirez-vous, monsieur!
--M. de LaRue est-il ici, madame?
--Oui, monsieur!
--Est-ce que je pourrais le voir, madame?
--Non, monsieur!
--Est-il malade, madame, ce cher M. de LaRue?
--Mon, monsieur!
--Alors, madame, je désirerais le voir pour une affaire très importante concernant son élection.
--Retirez-vous, monsieur, vous dis-je!
--Pardon, chère madame, si j'insiste pour voir M. de LaRue, mais je suis certain qu'il sera... content de me recevoir...
--Vous vous trompez! dit M. de LaRue, en se montrant; je ne tiens pas du tout à vous recevoir et vous prie de déguerpir, oiseau de malheur que vous êtes!
--Mais, M. le candidat... pardon! M. le préfet; vous savez...
Pan!
La porte fermée avec violence par M. de LaRue coupa la parole à l'obséquieux notaire, qui se retira, la rage au coeur...
Mais, avec cette faiblesse de caractère et ce cynisme que le lecteur lui connaît, Victor se consola presque aussitôt en faisant les réflexions qui suivent:
«Si je perds le gâteau (il voulait dire la dot de Corinne) j'en ai toujours bien pris une tranche de deux mille cinq cents dollars! Avec cette somme je pourrai m'amuser un brin, en attendant les clients... qui ne viennent pas vite, les imbéciles!
Mais, j'y pense, il n'y a aucun amusement pour moi, ici... Si j'allais vivre à Montréal? oh! oui, par exemple, c'est là qu'on s'amuse... Mais je n'attendrai pas mes ex-futurs beau-père et belle-mère, car je présume qu'ils aimeront autant ne pas m'avoir pour compagnon de voyage!»
Il fit ses préparatifs promptement et partit, le lendemain, sans daigner seulement aller voir sa vieille mère, que le chagrin conduisait au tombeau!
Jean-Charles n'avait pas revu son malheureux frère depuis qu'il l'avait rencontré chez M. de LaRue; mais il lui pardonnait du fond du coeur tout ce qu'il avait souffert à cause de lui..
VINGT ANS APRÈS
Nous sommes en 1837.
Jean-Charles vient d'atteindre sa quarantième année, et il est encore célibataire. Il a connu pourtant, dans le cours des vingt dernières années, de bonnes et charmantes filles qui auraient été heureuses d'unir leur destinée à la sienne. Pour toutes, indistinctement, il a été courtois, aimable, et très réservé.
Aux amis qui lui ont conseillé de se marier, Jean-Charles a répondu qu'il se croyait voué au célibat.
Corinne est maintenant soeur Sainte-Agnès de Jésus.
Jean-Charles, tout en bénissant les desseins de la Providence, garde au coeur, avec le souvenir de cette pieuse jeune fille, la blessure qu'y a faite un amour profond. Et sur cette plaie toujours saignante, il ne veut mettre le baume d'aucun autre amour terrestre. Ce serait, pense-t-il, une sorte de profanation. Son sacrifice est donc bien fait, et sa détermination inébranlable.
A ce premier sacrifice. Dieu en a ajouté d'autres. Les liens qui rattachaient notre héros à la terre se sont presque tous rompus. Depuis longtemps, sa mère est allée recevoir au ciel la récompense de ses vertus. Les deux soeurs qui lui restaient, ont toutes deux embrassé la vie religieuse...
Il parait donc bien seul sur la terre, cet homme, si jeune encore, si plein de vie, si digne d'être aimé, et si capable de rendre les autres heureux!
Cependant, au lieu de se renfermer dans une solitude égoïste et stérile, il emploie au bien de ses concitoyens et au soulagement des pauvres, l'activité débordante de sa grande âme.
Malgré sa modestie, il a dû accepter par dévouement et patriotisme des charges civiles qu'il remplit avec autant de zèle que de prudence.
Pour combler le vide fait à son foyer, il a donné l'hospitalité à une nombreuse famille, tombée dans le malheur.
Prosper Larose avait été l'ami d'enfance de Jean-Charles. Devenu infirme, et incapable de supporter les siens, il fut recueilli dans la demeure des Lormier, et y fut traité comme un frère par son ami d'autrefois.
Victor, lui, avait dissipé en peu de temps les deux milles cinq cents dollars que, à titre de rémunération, il s'était cru justifiable de soutirer à M. de LaRue, pendant la lutte électorale.
Il avait d'abord exercé sa profession sur une des principales rues commerciales de Montréal, mais sa conduite désordonnée lui ayant fait perdre la confiance du public, il dut fermer son étude, et fut bientôt réduit à travailler en qualité de copiste chez le notaire Archambault. Puis, quand il était à bout de ressources, il venait passer quelque temps chez Jean-Charles, dont la maison et le coeur lui étaient toujours ouverts. Mais Victor se lassait vite de la vie honnête et paisible qu'on menait à Sainte-R..., et, malgré la franche hospitalité de son frère, il reprenait le chemin de la métropole pour retourner à ses plaisirs...
* * *
Depuis environ deux ans, les Canadiens-français les plus en vue, et en particulier ceux... qui occupaient des sièges dans la Chambre d'assemblée du Bas-Canada, s'agitaient contre le gouverneur-général et ses ministres, qu'ils accusaient de bien des méfaits politiques.
Tous les historiens admettent que les griefs de nos compatriotes étaient fondés, mais plusieurs condamnent les chefs qui eurent recours, à la violence pour obtenir la réparation des injustices et des torts dont ils souffraient.
Des assemblées tumultueuses, et souvent provocatrices, avaient eu lieu dans les grandes paroisses des districts de Montréal et de Québec.
Les choses allaient de mal en pis. Et les hommes, bien intentionnés sans doute, qui s'étaient mis à la tête du mouvement, et qui voyaient maintenant la foule se livrer à des écarts regrettables, se crurent obligés, sous peine de trahison, de suivre ceux qu'ils avaient involontairement lancés dans une voie malheureuse.
La paroisse de Sainte-R... avait, jusque-là, échappé à cette agitation.
--Comment se fait-il, dit à ses amis le Dr Chénier, un des principaux agitateurs, que la paroisse de Sainte-R... n'ait pas encore suivi l'exemple des paroisses de Saint-Ours, de Saint-Denis, de Saint-Charles, etc., qui ont tenu des assemblées pour protester contre la tyrannie de ceux qui nous gouvernent? Le maire de cette paroisse, Jean-Charles Lormier, est pourtant un patriote ardent et le plus brave parmi les braves...
--C'est étonnant, en effet, remarqua le chevalier de Lorimier. Vous le connaissez bien, docteur; pourquoi n'allez-vous pas le voir pour vous entendre et organiser avec lui une assemblée monstre dans sa paroisse?
--J'irai bien, répondit le Dr Chénier
--Oui, allez-y! allez-y! approuvèrent plusieurs patriotes, qui connaissaient la réputation de bravoure que Jean-Charles Lormier s'était acquise.
* * *
C'était le 30 octobre au matin.
Le Dr Chénier n'était pas homme à remettre au lendemain ce qu'il pouvait faire plus tôt...
Il se mit en route et, le soir du même jour, vers huit heures, il arrivait chez le maire de Sainte-R... Il le trouva entouré de ses chers livres.
L'étude était devenue la passion dominante de notre héros.
--Je suis bien fâché de vous déranger, dit le Dr Chénier, en donnant à Jean-Charles une chaude poignée de main.
--Vous êtes le bien venu, mon cher docteur; asseyez-vous, et lisez ce journal pendant que j'irai dire à la servante de préparer le souper.
--Pas pour moi, dans tous les cas, M. le maire, car j'ai soupé au village voisin. D'ailleurs il faut que je reparte dans quelques minutes.
--Ah! vraiment! Vous êtes donc bien pressé, docteur?
--En effet, je suis venu vous voir pour une affaire de la plus haute importance.
--De quoi s'agit-il donc, docteur?
--Vous connaissez la campagne que nous avons entreprise d'un bout à l'autre de la province, pour obtenir du gouvernement impérial le redressement de nos griefs. Tous les patriotes des paroisses les plus importantes de la province ont adopté des résolutions dénonçant l'état de choses actuel et revendiquant les droits, les privilèges et les libertés qui nous sont dus. Or, à ce concert enthousiaste de revendications nationales, il manque une voix puissante: celle de votre patriotique paroisse! Et je suis en ce moment l'interprète d'un grand nombre de patriotes en vous priant de convoquer une assemblée dans le genre de celles qui ont eu lieu dans les autres paroisses. Vous pourriez, par exemple, soumettre à cette assemblée les résolutions que les patriotes de Saint-Ours ont adoptées, à l'unanimité, le 7 mai dernier. Voici le texte exact de ces résolutions:
1° Proposé par le Dr W. Nelson, secondé par M. J. Auger, et résolu:
--Que nous avons vu avec les sentiments de la plus vive indignation les résolutions proposées à l'adoption de la Chambre des Communes, le 6 mars dernier, résolutions dont l'effet nécessaire est de nous enlever toute garantie de liberté et de bon gouvernement pour l'avenir de cette province.
2° Proposé par L. F. Deschambault, écuyer secondé par le capitaine Jalbert, et résolu:
--Que l'adoption de ces résolutions sera une violation flagrante de la part des Communes et du gouvernement qui les a proposées, de la capitulation des traités, des actes constitutionnels qui ont été octroyés au pays. Que ces actes, ces traités, portant des obligations réciproques, savoir: de notre part, amour et obéissance; de la part de l'Angleterre, protection et garantie de liberté,--seraient virtuellement annulés par la violation des promesses d'une des parties contractantes.
3° Proposé par M. O. Chamard, secondé par M. O. Mignault, et résolu:
--Que, dans ces circonstances, nous ne pouvons regarder le gouvernement qui avait recours à l'injustice, à la force et à une violation du contrat social que comme un pouvoir oppresseur, un gouvernement de force pour lequel la mesure de notre soumission ne devrait être désormais que la mesure de notre force numérique, jointe aux sympathies que nous trouverions ailleurs.
4° Proposé par M. Moyen, secondé par M. Marchesseau, et résolu:
--Que le machiavélisme qui, depuis la session, a accompagné tous les actes du gouvernement, la mauvaise foi qui les a caractérisés jusqu'ici, la faiblesse qui perce à chaque page du rapport des commissaires et dans les discours des ministres où on ne rougit pas d'alléguer notre division et notre petit nombre, comme motif de nous refuser justice, ne nous inspirent que le plus profond dégoût, et le mépris le plus prononcé pour les hommes qui commandent à un des peuples les plus grands, les plus nobles de la terre ou qui sont attachés à un tel gouvernement.
5° Proposé par M. E. Durocher. Secondé par le capitaine Côté et résolu:
--Que le peuple de ce pays a longtemps attendu justice de l'administration coloniale d'abord, du gouvernement métropolitain ensuite, et toujours inutilement. Que pendant trente ans la crainte a brisé quelques-unes de nos chaînes, pendant que l'amour désordonné du pouvoir nous en imposait de plus pesantes. La haute idée que nous avons de la justice et du l'honneur du peuple anglais nous a fait espérer que le parlement qui le représente apporterait un remède à nos griefs. Ce dernier espoir déçu, nous a fait renoncer à jamais à l'idée de chercher justice de l'autre côté de la mer, et de reconnaître enfin combien le pays a été abusé par les promesses mensongères qui l'ont porté à combattre contre un peuple qui lui offrit la liberté, des droits égaux, pour un peuple qui lui préparait l'esclavage. Une triste expérience nous oblige de reconnaître que de l'autre côté de la ligne 45 étaient nos amis et nos alliés naturels.
6° Proposé par le capitaine Beaulac, secondé par le capitaine Chappedelaine, et résolu:
--Que nous nions au parlement anglais le droit de législater sur les affaires intérieures de cette colonie contre notre consentement, et sans notre participation et nos demandes, comme le non-exercice de ce droit par l'Angleterre nous a été garanti par la constitution et reconnu par la métropole, lorsqu'elle a craint que nous n'acceptassions les offres de liberté et d'indépendance que nous faisait la république voisine. Qu'en conséquence, nous regardons nul et non avenu l'acte de tenure, l'acte de commerce du Canada, l'acte qui incorpore la société dite «Compagnie des terres», et enfin l'acte qui sera sans doute basé sur les résolutions qui viennent d'être adoptées par les Communes.
7° Proposé par M. Ducharme, secondé par M. Tétreau, et résolu:
--Que nous ne nous regardant plus liés que par la force au gouvernement anglais, attendant de Dieu, de notre bon droit et des circonstances, un sort meilleur, les bienfaits de la liberté et un gouvernement plus juste. Que, cependant, comme notre argent public dont ose disposer sans aucun contrôle le gouvernement métropolitain va devenir entre ses mains un nouveau moyen de pression contre nous, et que nous regardons comme notre devoir comme de notre honneur de résister par tous les moyens actuellement en notre possession à un pouvoir tyrannique, pour diminuer autant qu'il est en nous ces moyens d'oppression, nous résolvons:
8° Sur la proposition du capitaine Doyen, secondé par M. L. Métivier, il est résolu:
--Que nous nous abstiendrons autant qu'il sera en notre pouvoir de consommer les articles importés, particulièrement ceux qui paient des droits plus élevés, tels que le thé, le tabac, les vins, le rhum, etc. Que nous consommerons, de préférence, les produits manufacturés dans notre pays; que nous regarderons comme bien méritant de la patrie quiconque établira des manufactures de soie, de drap, de sucre, de spiritueux, etc. Que, considérant l'acte de commerce comme non avenu, nous regarderons comme très licite le commerce désigné sous le nom de contrebande, jugerons ce trafic très honorable, tâcherons de le favoriser de tout notre pouvoir, regardant ceux qui s'y livreront comme méritant bien du pays; et comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre eux.
9° Sur motion de M. Olivier, secondé par M. Charles Lebeau, il est résolu:
--Que pour rendre ces résolutions plus efficaces, cette assemblée est d'avis qu'on devrait faire dans le paya une association dont le centre serait à Québec où à Montréal, dans le but de s'engager à ne consommer que des produits manufacturés en ce pays, ou importés, sans avoir payé de droits.
10° Sur motion de M. Labarre, secondé par M. Joseph Dudevoir, il est résolu:
--Que pour opérer plus suffisamment la régénération de ce pays, il convient, à l'exemple de l'Irlande, de se rallier tous autour d'un seul homme. Que cet homme, Dieu l'a marqué comme O'Connell, pour être le chef politique, le régénérateur d'un peuple; qu'il lui a donné pour cela une force de pensées et de paroles qui n'est pas surpassée, une haine d'oppression, un amour du pays, qu'aucune promesse, aucune menace du pouvoir ne peut fausser. Que cet homme, déjà désigné par le pays, est L. J. Papineau. Que cette assemblée considérant les heureux résultats obtenus en Irlande du tribut appelé «Tribut O'Connell», est d'avis qu'un semblable tribut, appelé «Tribut Papineau», devrait exister en ce pays; les comités de l'association contre l'importation seraient chargés de le prélever.
11° Sur proposition de M. Marchesseau, secondé par M. A. Lorendeau, il est résolu:
--Que cette assemblée ne saurait se séparer sans offrir ses plus sincères remerciements aux orateurs peu nombreux, mais zélés et habiles, qui ont fait valoir la justice de notre cause dans la Chambre des Communes, ainsi qu'aux hommes honnêtes et vertueux qui ont voté avec eux; que pareillement les industriels de Londres, qui ont présenté une requête à la Chambre des Communes, en faveur de ce malheureux pays, ont droit à notre plus profonde reconnaissance.
12° Sur proposition de S. Cherrier, écuyer, secondé par M. Godfroi Cormier, il est résolu:
--Que cotte assemblée entretient la conviction que dans une élection générale dont le pays est menacé, à l'instigation d'hommes faibles et pervers, aussi ignorants de l'opinion publique dans la crise actuelle qu'ils sont dépourvus d'influence, les électeurs témoigneront leur reconnaissance à leurs fidèles mandataires en les réélisant et en repoussant ceux qui ont forfait à leurs promesses, à leurs devoirs, et qui ont trahi le pays, soit en se rangeant du côté de nos adversaires, soit en s'abstenant lâchement, lorsque le pays attendait d'eux l'expression honnête de leurs sentiments.
--Comment trouvez-vous ces résolutions, M. Lormier? demanda le Dr Chénier.
--J'aurai la franchise de vous dire, mon cher docteur, que je les trouve diffuses, mal rédigées, illogiques, violentes et immorales; je les crois de nature à faire un tort immense à notre belle cause, et, de plus, à nous couvrir de ridicule aux yeux de tous les hommes sérieux.
--Mais, M. Lormier, il me semble que vous les jugez avec trop de sévérité!
--Non! mon cher docteur. Examinons-en quelques-unes ensemble.
Elles nous blâment d'avoir été soumis à l'autorité établie en 1775 et en 1812, et, par conséquent, nous reprochent d'avoir repoussé l'invasion américaine; c'est-à-dire qu'elles déchirent deux pages de notre histoire où l'héroïsme et la loyauté de notre race brillent, d'un pur éclat.
Elles menacent l'Angleterre de demander aujourd'hui contre elle la protection des Américains!... Vous savez bien que cette menace est puérile, puisque les États-Unis et l'Angleterre ont fait la paix depuis longtemps, et qu'ils sont liés maintenant par des intérêts commerciaux, et ne peuvent rompre leurs liens, sans se causer mutuellement des torts désastreux.
Vous savez, de plus, que les États-Unis traversent actuellement une crise commerciale terrible qui requiert leur attention, leur énergie et leur travail. Il est donc impossible pour les Américains de s'occuper de nous dans ce moment-ci.
Ces résolutions _regardent comme très licite et très honorable le commerce désigné sous le nom ile contrebande, et comme infâme quiconque se porterait dénonciateur contre les contrebandiers..._
En d'autres termes, elles érigent le vol en principe et déclarent dignes de mépris les citoyens qui voudraient dénoncer les voleurs!...
Jolie morale, n'est-ce pas?
Tenez, docteur! nul ne désire plus que moi voir notre peuple libre, heureux et prospère; mais je crois que nous travaillons à reculer cette ère de liberté, de bonheur et de prospérité après laquelle nous soupirons si ardemment!
--Que convient-il donc de faire, M. Lormier, suivant vous?
--Recommencer sur d'autres bases le travail qui a été fait. Organiser des assemblées publiques et y faire adopter des résolutions à la fois courtoises et fermes; car en employant les menaces et la violence, nous perdons notre droit et notre force. En un mot, je suis prêt à vous suivre partout, si vous voulez combattre avec des armes légales et constitutionnelles!
Permettez-moi de vous citer, à mon tour, quelques extraits du mandement que Mgr Lartigue, évêque-coadjuteur de Mgr Signaï, à Montréal, a adressé à ses diocésains, le 24 octobre courant, et dans lequel il prêchait l'obéissance au pouvoir établi:
Depuis longtemps, N. T. C. F. nous n'entendons parler que d'agitation, de révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent pour sa loyauté, son esprit de paix, et son amour pour la religion de ses pères.
On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis contre leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens, et la discorde d'un bout à l'autre de la province, semble avoir brisé les liens de la charité qui unissait entre eux les membres d'un même corps, les enfants d'une même église, du catholicisme qui est une religion d'unité.