Le vieux muet, ou, Un héros de Châteauguay

Chapter 13

Chapter 133,912 wordsPublic domain

--Il vous répugne, disiez-vous, d'avoir pour gendre un simple habitant comme moi. Mais ne sommes-nous pas tous des fils d'habitants?

--Vous savez que je n'ai pas assez d'instruction pour pouvoir discuter avec vous ces histoires-là; mais je vous dirai que la fille d'un futur député ne doit pas et ne peut pas épouser un homme qui est sans profession... et de plus, pour en finir, j'ajouterai que j'ai donné mon consentement à votre frère, M. le notaire Victor, qui m'a fait l'honneur de me demander ma fille en mariage...

--Et moi je refuse formellement de donner mon consentement au mariage de ma fille avec ce chercheur d'aventures! dit Mme de LaRue, en entrant avec Corinne dans le cabinet du futur député...

--Et moi, ajouta Corinne, permettez-moi de dire, mon cher papa, que j'éprouve pour ce petit notaire le plus souverain mépris!

--Venez avec nous, dit de Mme LaRue, en prenant le bras de Jean-Charles.............. .............................................

--Il ne me reste plus qu'à me retirer, je suppose? fit le notaire, en prenant sa canne, ses gants et son chapeau de soie...

--Pardon, M. le notaire, pardon! Il ne faut pas abandonner la partie si vite que cela! Je vous ai dit que je serais impitoyable, et je vous répète que je le serai jusqu'à la fin... Je ne donnerai jamais mon consentement à ce mariage, et je sais que ma fille respecte trop ma volonté pour se marier contre mon gré. Veuillez vous rappeler que «tout vient à point à qui sait attendre»; avec le temps et la patience, nous viendrons à bout de tout...

--Oh! si j'étais sûr de réussir, je me résignerais facilement à attendre; mais quelque chose me dit que, sans une action prompte et violente de votre part, je perdrai complètement la partie...

--Et que me conseillez-vous donc de faire, M. le notaire?

-A votre place, je dirais à mademoiselle

Corinne: «Je suis absolument opposé à ton mariage avec Jean-Charles, et je te défends de revoir ce garçon! Mon désir est que tu épouses le notaire, et je veux que, d'ici à deux semaines, tu prennes une décision. Telle est ma volonté de père!»

D'ailleurs, quand Jean-Charles ne sera plus admis ici, j'aurai mes coudées franches auprès de Melle de LaRue, et je saurai bien triompher de ses scrupules et de son prétendu mépris.

--C'est bien, M. le notaire! Dès demain, je parlerai énergiquement à ma fille...

--Je reviendrai après-demain, M. le candidat, et, en attendant, je m'occuperai activement de votre élection...

Le lendemain, en effet, le vaniteux rentier dit à sa fille: «Je suis absolument opposé à ton mariage avec Jean-Charles, et je te défends de recevoir ce garçon! Mon désir est que tu épouses le notaire, et je veux que d'ici à deux semaines, tu prennes une décision! Telle est ma volonté de père!»

--Mais, mon père, observa respectueusement Corinne, n'avez-vous pas approuvé mon mariage avec Jean-Charles?

--C'est-à-dire que j'ai eu un instant la faiblesse de le tolérer, mais aujourd'hui, je le répète, j'y suis absolument opposé, et je ne veux plus on entendre parler!

Cette mésalliance me couvrirait de ridicule aux yeux des chefs de mon parti et pourrait me faire perdre mon élection... que je veux gagner à tout prix, entends-tu? à tout prix!

--C'est bien! mon père, fit simplement Corinne. D'ici à, deux semaines, j'aurai pria une décision!

Et elle se retira, la mort dans l'âme...

Mme de LaRue, en femme sage et modeste qu'elle était, tenta l'impossible pour soustraire son mari à l'influence pernicieuse du jeune notaire.

En empêchant le mariage de Corinne et de Jean-Charles lui dit-elle, tu empoisonnes l'existence de ces deux coeurs si bien faits pour être unis; en recherchant l'amitié de ce misérable notaire, tu t'exposes à perdre ta réputation; puis en entrant dans la politique, tu risques de dépenser dans les luttes une partie de ta fortune, et, par ton ignorance, d'être la risée de la députation et du peuple...

Mais elle eut beau tourmenter et supplier son mari, celui-ci resta impitoyable, tel qu'il l'avait promis à Victor...

* * *

Le même jour, l'abbé Faguy reçut la visite de mademoiselle de LaRue.

--Asseyez-vous, mademoiselle, dit le bon prêtre, en désignant son meilleur fauteuil à la visiteuse. Vous venez, sans doute, me donner des nouvelles de nos chers pauvres, que vous visitez avec une régularité qui vous fait grandement honneur.

--Non, M. le curé, car la pénible épreuve que je subis depuis quelques jours m'a fait négliger ces chers clients.

--Quelle est donc cette épreuve, mademoiselle?

--Oh! la plus douloureuse que le coeur d'une fiancée puisse recevoir de la part d'un père bien-aimé...

--Expliquez-vous, je vous prie, mademoiselle!

--Vous aviez sans doute entendu parler de mon prochain mariage avec M. Jean-Charles Lormier?

--Oui, c'est mon ami Jean-Charles lui-même qui me l'a annoncé.

--Eh bien! mon père s'oppose formellement à ce mariage.

--Que me dites-vous là, mademoiselle?...

--Oui, M. le curé, mon père s'oppose à ce mariage parce que, dit-il, M. Jean-Charles Lormier n'est qu'un habitant; et il veut que j'épouse M. Victor Lormier, parce que ce dernier est un professionnel...

Ces mots blessèrent profondément le coeur si délicat du prêtre; mais, voulant cacher l'émotion qu'il éprouvait et se donner un peu de contenance, il se leva et fit semblant d'éternuer. Ce petit exercice lui permit de dissimuler le dégoût que le nom de Victor lui avait probablement inspiré.

--Je viens vous prier de me dire, M. le curé, reprit Corinne, si je puis épouser M. Jean-Charles contre la volonté de mon père?

--Non! mademoiselle; un enfant doit respecter l'autorité paternelle!

--Mais suis-je obligée de faire la volonté de mon père quand il me dit d'épouser Victor?

Le prêtre resta silencieux.

--Je comprends, M. le curé, votre hésitation à me répondre, car vous ne connaissez peut-être pas ce Victor; mais je le connais, moi! J'ai pris, ce matin, des renseignements à son sujet auprès de deux personnes dignes de foi, et j'ai la preuve que ce garçon est un libertin de la pire espèce... Si Victor était un jeune homme respectable, je n'hésiterais pas à accepter le sacrifice que mon père veut m'imposer. Mais, M. le curé, sachant que le notaire Lormier est un misérable, suis-je obligée de l'épouser?

--Non, mademoiselle. Mais, je vous le répète, vous ne pouvez pas non plus en épouser un autre sans le consentement de votre père.

--Alors, M. le curé, ma décision est prise: je resterai dans le célibat, et je prierai Dieu de me faire oublier Jean-Charles!

--Tenez, mademoiselle, vous allez avoir l'occasion de vous expliquer avec Jean-Charles, car le voilà!

--Oh! M. le curé, je me sauve... Mon père m'a même défendu de revoir Jean-Charles...

--Dans ce cas, mademoiselle, obéissez à votre père, et que Dieu et la Sainte-vierge vous protègent!

--Merci! M. le curé.

Les deux fiancés ne se rencontrèrent pas. Corinne sortit par une porte et Jean-Charles entra par une autre.

La figure de notre héros portait l'expression de la douleur la plus intense.

Il avait bu, pendant quelques jours, à la coupe d'un bonheur parfait,--trop parfait pour être durable,--et la coupe enchanteresse venait de se briser...

Il serra silencieusement la main tremblante du prêtre, et se laissa choir sur un siège en exhalant cette plainte: «Mon Dieu, que je souffre!»

--Oui, mon ami, je le sais, et je vous prie de croire que je ressens autant que vous le malheur qui vous frappe. Mais attendons tout de la bonté infinie de Dieu!

--Il n'y a donc pas de bonheur, ici-bas, M. le curé?...

--Oui, mon ami! Mais il ne faut pas croire que le bonheur réside toujours dans la réalisation de nos désirs les plus chers; Dieu le fait naître parfois du sein de nos malheurs! Le bonheur? il est partout, quand on le cherche avec les yeux de la foi; il est même dans la souffrance, si seulement on offre cette souffrance à Dieu en lui disant, comme autrefois Jésus avant de monter sur le calvaire: «Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi; néanmoins que ma volonté ne s'accomplisse pas, mais la vôtre!» Ah! si nous avions, la foi véritable, mon ami, que de maux, de peines et de misères nous nous épargnerions! Car la foi nous ferait accepter avec résignation toutes les épreuves, en nous faisant entrevoir, après cette vie, un bonheur parfait et éternel!

--J'admets volontiers, dit Jean-Charles, que ce n'est pas ainsi que nous agissons dans le monde pour mériter d'obtenir ce trésor qu'on nomme le bonheur, et après lequel tant de gens soupirent sans pouvoir l'atteindre...

--Pourtant, mon ami, je vous assure que c'est l'unique moyen de l'obtenir. Et quoi qu'il arrive, ne laissez jamais le découragement entrer dans votre coeur!

Priez! et si c'est la volonté de Dieu que vous épousiez mademoiselle de LaRue, il saura bien faire disparaître les obstacles qui s'élèvent en ce moment entre vous et elle.

Ah! mon cher enfant, secouez cette faiblesse qui s'est emparée de vous un instant; reprenez avec courage vos travaux manuels et intellectuels; et, encore une fois, attendez tout de la bonté infinie de Dieu, qui connaît mieux que nous ce dont nous avons besoin!

--Je comprends maintenant, M. le curé, que si nous sommes si souvent malheureux, c'est parce que nous ne prions pas assez. Et, advienne que pourra, je suivrai désormais la ligne de conduite que vous venez de me tracer!

* * *

Notre âme est une lyre Aux sons mélodieux, Mais qui ne doit redire Que des accorda pieux! Laissons chanter notre âme: La prière est un chant Que le Seigneur réclame Du juste et du méchant!

L'OR VAINCU PAR L'ÉLOQUENCE

Victor avait cru prudent de déménager le soir même du jour, où, excité par la boisson, il était allé provoquer Jean-Charles aux champs.

Il avait loué deux chambres dans une maison, occupée par un vieux couple, et qui était située presque en face de la villa de LaRue. C'est une idée géniale que j'ai eue, pensait-il, de transporter mes pénates ici. De ma chambre, et sans me déranger, je pourrai voir aller et venir ma fiancée.

Elle est encore un peu farouche, ma fiancée! mais avec le temps je finirai bien par l'apprivoiser...

Pour faire l'assaut de son coeur, je commencerai par lui sourire, sans lui parler; puis, dans deux ou trois jours, je lui décocherai, en passant, des compliments sur sa beauté, sa grâce, sa taille, etc. Ces sortes de compliments chatouillent toujours agréablement l'oreille des jeunes filles...

Enfin, je me ferai si gentil, si insinuant, si spirituel, que, bientôt, elle raffolera de moi! Ce n'est plus moi qui courrai après elle, c'est elle qui courra après moi... Il en est de même de toutes les jeunes filles.... du moins de celles que j'ai connues à Montréal... Ici, je suis à l'abri des indiscrétions de ma bonne femme de mère et... des taloches de Jean-Charles!

Maintenant, si je veux conserver les bonnes grâces de mon futur beau-père et voir la couleur de son argent, il faut que je m'occupe sérieusement de sa candidature, car l'élection aura lieu avant les fêtes du nouvel an.

Victor rédigea un manifeste destiné à voir le jour dans les colonnes du _Canadien_, sous la signature de M. de LaRue, et il écrivit un petit discours mielleux que le candidat apprendrait par coeur et irait débiter dans toutes les paroisses du comté.

Après avoir élaboré soigneusement ces deux formidables pièces, il alla les soumettre à M, de LaRue, qui s'en déclara enchanté. L'appel nominal fut fixé au 15 décembre et le scrutin au 22 du même mois.

M. de LaRue lança son manifeste. Il le publia d'abord dans le _Canadien_ et en fit tirer une impression sur des milliers de feuilles volantes que Victor se chargea de faire parvenir, le dimanche suivant, à tous les électeurs.

Puis le candidat, en compagnie de Victor, se mit à parcourir toutes les paroisses du comté, lisant partout son manifeste et récitant son petit boniment.

Victor, qui excellait dans le genre populacier, terminait chaque assemblée par une philippique échevelée, qui, dans l'esprit de son auteur, devait produire autant d'effet que les harangues de Démosthène contre Philippe de Macédoine... Le Macédoine, ici, était un avocat pauvre, mais doué de grands talents, qui venait d'entrer dans l'arène contre M. de LaRue.

M. de LaRue et Victor évitaient, naturellement, de se mesurer à la tribune avec leur éloquent adversaire...

Celui-ci jouissait d'une grande popularité, et il était évident pour tout le monde qu'il allait faire mordre la poussière au vaniteux rentier.

M. de LaRue, qui commençait à avoir des craintes sérieuses, dit un jour à Victor qu'il regrettait de s'être embarqué dans cette galère, car il avait compté sur une élection par acclamation...

--Je comprends, dit Victor, que cette opposition imprévue est bien désagréable pour vous, et j'admets que votre adversaire est un lutteur bien difficile à terrasser, mais, _A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire!_ Et si vous triomphez contre lui, vous aurez certainement la chance de devenir ministre!

--Vous croyez, M. le notaire?

--Oui, franchement, je le crois! Cependant je regrette de constater que vous perdez du terrain tous les jour, mais par votre faute, et votre très grande faute! car jusqu'à présent vous n'avez presque pas dépensé d'argent.

--Mais, fit observer M. de LaRue, mon adversaire n'a pas dépensé d'argent, lui non plus, et il est incapable d'en dépenser, puisqu'il est pauvre comme un moine!

--Oui, c'est vrai, mais il possède cette puissance de la parole qui fascine le peuple...

--Vous le fascinez bien, le peuple, vous aussi, M. le notaire, par vos discours!

--Peut-être... mais ce n'est pas moi qui suis le candidat!

--Alors, que faut-il que je fasse, M. le notaire?

--Pour gagner une élection, sans le secours d'une forte éloquence personnelle, comme dans votre cas, par exemple, un candidat doit dépenser de l'argent, encore de l'argent et beaucoup d'argent! L'argent, voyez-vous, c'est le nerf de la guerre... En d'autres termes, pour tout dire, si vous mettez peu d'argent dans la lutte, vous serez battu; et si vous en mettez beaucoup, vous battrez votre adversaire! Choisissez entre la défaite, c'est-à-dire l'humiliation; et la victoire, c'est-à-dire la gloire et la renommée...

--Je veux écraser mon adversaire! s'écria le belliqueux rentier, avide de gloire et de renommée! M. le notaire, ajouta-t-il, je vous choisis pour mon agent et, mon trésorier; allez-y largement!

--Je vous remercie, M. le futur ministre, de ce témoignage de confiance. Je prendrai vos intérêts avec le même soin que je les prendrais si j'étais déjà votre gendre...

--A propos, M. le notaire, vous savez sans doute que ma fille est partie hier soir, avec son oncle Ulric, pour Montréal.

--Comment voulez-vous que je le sache, si vous ne me l'avez pas dit? Ce n'est pas Melle Corinne, bien sûr, qui m'aurait annoncé la nouvelle de son départ: car, depuis quelques jours, je me suis souvent placé sur son chemin, tantôt pour lui sourire, tantôt pour lui adresser des compliments délicats, et elle n'a pas fait plus de cas de moi que si j'eusse été un mannequin... A la fin, j'ai pensé qu'elle était myope et un peu sourde...

--Ma tille est très gênée, voyez-vous!

Oui, elle est partie pour Montréal, et voici dans quel but. Dernièrement, je lui ai défendu de revoir Jean-Charles, et je lui ai dit en même temps que je désirais vous avoir pour gendre. De plus, je lui ai déclaré que, d'ici à deux semaines, je voulais avoir une décision définitive au sujet de son avenir.

Or, hier matin, elle m'a tenu ce langage:

--Mon père, ma décision est prise pour ce qui concerne Jean-Charles: je ne l'épouserai pas! mais pour ce qui concerne son frère, j'ai besoin de réfléchir et de prier avant de me prononcer. Cette semaine, les élèves du couvent de la congrégation Notre Dame, à Montréal, font leur retraite annuelle, et je vous demande la permission de la suivre avec elles. J'espère que, après la retraite, je pourrai vous faire connaître la décision que vous attendez de moi.

Donc, M. le notaire, nous avons gagné le prin cipal point: ma fille renonce à Jean-Charles. J'ai confiance qu'elle va prendre maintenant une décision favorable à nos projets.

--Oui, M. le futur ministre, je partage entièrem... un peu... votre confiance. Mais dans le cas où cette décision me serait défavorable, vous pourriez forcer la main à Melle Corinne, en lui faisant un devoir de conscience de m'épouser; car elle me parait très scrupuleuse, votre charmante fille!

--Nous aviserons dans le temps, M. le notaire. En attendant, n'est-ce pas? ne négligeons rien pour assurer le succès de mon élection. Il faut que j'écrase mon adversaire...

--Tous mes instants vous appartiennent, M. le futur ministre; je sais qu'en m'absentant de mon bureau, comme je le fais depuis quelque temps, je perdrai un bon nombre de clients, mais n'importe! Je n'ai pour le moment qu'une seule ambition, celle de battre votre adversaire à plate couture...

--Merci, M. le notaire; je saurai reconnaître généreusement vos précieux services. Ha! tenez, pendant que j'y pense, je veux vous demander encore une faveur.

--Ne vous gênez pas, M. le futur ministre!

--Voulez-vous avoir la bonté de me préparer un autre petit discours que je pourrai prononcer dans les paroisses où j'ai déjà porté la parole? car je n'aime pas répéter toujours la même chose, vous savez!

Comme je veux capter le vote anglais je vous prie d'introduire dans ce discours quelques compliments bien tournés à l'adresse des Anglais,... sans sacrifier les principes, par exemple!... je tiens aux principes, vous savez!

--Je comprends; un discours assaisonné de bon sens, de patriotisme et de loyauté. Vous serez servi à souhait, M. le futur ministre!

* * *

Victor, qui ne se croyait heureux que lorsqu'il avait bien mangé et bien bu, se dit: «Je vais organiser dans toutes les paroisses de notre comté, au nom et avec l'or de M. de LaRue, des festins publics qui auront le double effet de rendre les gens heureux et d'assurer l'élection de mon candidat...»

Et il se mit à l'oeuvre avec une ardeur digne d'une meilleure cause.

Ce cabaleur sans vergogne inonda les paroisses de boisson, et y ouvrit un véritable marché de votes.

En un mot, il inaugura ouvertement, avec l'orgie et la débauche, ce mode d'intimidation et d'achat des consciences qui s'est répandu depuis, d'une manière alarmante, d'un bout à l'autre du pays!

Les fêtes--véritables bacchanales--duraient depuis environ un mois, quand, effrayé des désordres affreux qui régnaient par tout le comté, le dimanche comme la semaine, le clergé éleva la voix, pour rappeler les fidèles à leurs devoirs de chrétiens et de citoyens.

Les électeurs finirent par se ressaisir, puis la débandade se déclara parmi les partisans du candidat trop prodigue.

Le jour du scrutin--si ardemment attendu par M. de LaRue--arriva enfin, et le vaniteux rentier fut battu par une grande majorité!

L'or avait été vaincu par l'éloquence!

Les malins disaient: «Le bon Dieu s'est fâché et il a donné une bonne raclée au diable!»

Cette élection avait coûté à M. de LaRue la somme fabuleuse de dix mille dollars... Le rusé notaire--va sans dire--avait eu le soin d'empocher une partie de cette somme: la bagatelle de deux mille cinq cents dollars...

* * *

Oh! les ingrats! les ingrats! me trahir de la pareille façon! s'écriait M. de LaRue, le lendemain de sa défaite, en pleurant comme un enfant! Oh! les ingrats! moi qui les ai empiffrés de victuailles, moi qui... moi... Oh!

--Pour l'amour de Dieu! lui dit Mme de LaRue, tâche de te calmer et de cesser tes ridicules lamentations! Je comprends que c'est humiliant pour un homme de ton âge d'avoir été la dupe et la victime d'un blanc-bec tel que Victor Lormier... mais, enfin, c'est fait! et cela te prouve qu'il n'est pas toujours bon de mépriser les conseils de sa femme pour suivre aveuglement ceux du premier godelureau venu! Ton échauffourée te coûte dix mille dollars! C'est une grosse somme, j'en conviens; mais, pour ma part, je ne regretterais pas la perte de cette somme si elle pouvait avoir l'effet de corriger ta sotte vanité et ton ambition... Que dis-je? pour atteindre ce but, je sacrifierais volontiers toute notre fortune!

--Tu as une singulière manière de me consoler, toi! reprit M. de LaRue, en cessant de pleurer...

--Si mes consolations ne te plaisent pas, va en demander d'autres à ton charmant conseiller et ami, Victor Lormier!

M. de LaRue, que le lecteur a vu naguère si impérieux, si _impitoyable_, ne put répondre un seul mot aux reproches sanglants de sa femme. Il se retira dans son cabinet pour y faire d'amères, mais sérieuses réflexions.

Ma femme a raison, cent fois, mille fois raison! Si j'avais suivi ses conseils, je n'aurais pas aujourd'hui la conscience bourrelée de remords! Que d'erreurs regrettables, et peut-être irréparables, la vanité et l'ambition m'ont fait commettre depuis quelques semaines... J'ai scandalisé mes concitoyens, triplé le nombre de mes ennemis, perdu une partie de ma fortune, préféré le misérable notaire Lormier à son frère si doux et si honnête! J'ai obligé ma fille à aller s'enfermer dans un couvent; j'ai banni pour toujours de ma demeure la paix et le bonheur...

Oui, ma femme a raison, cent fois et mille fois raison!... A quoi, en effet, peuvent servir mes lamentations, sinon à me rendre plus ridicule encore! J'ai eu la faiblesse de commettre le mal,--et j'en demande bien pardon au bon Dieu,--mais il me reste le devoir de le réparer, dans la mesure du possible.

D'abord, je vais écrire à ma fille pour la prier la supplier même, de renoncer à la vie religieuse, qu'elle me dit vouloir embrasser, et de venir reprendre sa place à mon foyer. Et ensuite, je tâcherai de me réconcilier avec Jean-Charles en lui offrant,--gage de réparation et d'amitié,--la main de ma fille bien-aimée!

Ce qui fut pensé, fut fait. M. de LaRue n'était pas instruit, mais il savait lire et écrire passablement.

Il écrivit donc à sa fille une longue lettre dans laquelle il s'accusait de l'avoir contrainte, par ses duretés, à briser les doux liens qui l'unissaient à Jean-Charles, puis à fuir le foyer domestique pour aller ensevelir sa jeunesse et son bonheur entre les murs sombres du couvent... Il la priait de lui pardonner la peine qu'il lui avait causée et tous les torts qu'il avait eus envers elle. Il lui assurait que, si elle voulait revenir sous le toit paternel, elle aurait la liberté d'épouser Jean-Charles, qu'il regrettait d'avoir traité si durement.

Il lui annonçait sa défaite, et, au lieu de la déplorer, il remerciait Dieu de la lui avoir infligée, comme moyen de le guérir de sa vanité et de son ambition...

Par le retour du courrier, M. de LaRue reçut de sa fille une lettre dont voici la teneur:

Très cher et bien-aimé père,

Quoi! vous daignez vous accuser devant moi des torts et de la peine que vous croyez m'avoir causés! Quoi! vous me faites des excuses et vous me demandez de vous pardonner! Oh! père chéri, au lieu de vous accuser et de vous excuser, vous devriez plutôt remercier Dieu, comme je le remercie moi-même, d'avoir fait jaillir la lumière des ombres passagères qui ont enveloppé et attristé un instant notre chère famille.

Oui, père chéri, vous avez été pour moi le génie bienfaisant, l'heureux intermédiaire dont le ciel s'est servi pour me remettre dans la voie sûre où je suis maintenant et où je désire rester jusqu'au terme de ma vie!

Ne pleurez pas sur mon sort, père bien-aimé, car je suis heureuse autant, ce me semble, qu'il est possible de l'être ici-bas.

Et c'est aujourd'hui que je comprends tout ce qu'il y a de vrai dans ces paroles d'une sainte âme: «Mon coeur surabonde de joie et de consolation! Le couvent est pour moi la porte du paradis, le palais où le Roi des rois veut bien recevoir son indigne épouse.»

Que les desseins de Dieu sont grands et impénétrables!