Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.
Chapter 6
— Il n’est pas écrit, dit Aramis, que le gouverneur entendra la confession du prisonnier.
Baisemeaux s’inclina et laissa passer Aramis, qui prit le falot des mains du guichetier et entra; puis d’un geste, il fit signe que l’on refermât la porte derrière lui.
Pendant un instant, il se tint debout, l’oreille tendue, écoutant si Baisemeaux et le porte-clefs s’éloignaient; puis, lorsqu’il se fut assuré, par la décroissance du bruit, qu’ils avaient quitté la tour, il posa le falot sur la table et regarda autour de lui.
Sur un lit de serge verte, en tout pareil aux autres lits de la Bastille, excepté qu’il était plus neuf, sous des rideaux amples et fermés à demi, reposait le jeune homme près duquel, une fois déjà, nous avons introduit Aramis.
Suivant l’usage de la prison, le captif était sans lumière. À l’heure du couvre-feu, il avait dû éteindre sa bougie. On voit combien le prisonnier était favorisé, puisqu’il avait ce rare privilège de garder de la lumière jusqu’au moment du couvre-feu.
Près de ce lit, un grand fauteuil de cuir, à pieds tordus, supportait des habits d’une fraîcheur remarquable. Une petite table, sans plumes, sans livres, sans papiers, sans encre, était abandonnée tristement près de la fenêtre. Plusieurs assiettes, encore pleines attestaient que le prisonnier avait à peine touché à son dernier repas.
Aramis vit, sur le lit, le jeune homme étendu, le visage à demi caché sous ses deux bras.
L’arrivée du visiteur ne le fit point changer de posture; il attendait ou dormait. Aramis alluma la bougie à l’aide du falot, repoussa doucement le fauteuil et s’approcha du lit avec un mélange visible d’intérêt et de respect.
Le jeune homme souleva la tête.
— Que me veut-on? demanda-t-il.
— N’avez-vous pas désiré un confesseur?
— Oui.
— Parce que vous êtes malade?
— Oui.
— Bien malade?
Le jeune homme attacha sur Aramis des yeux pénétrants, et dit:
— Je vous remercie.
Puis, après un silence:
— Je vous ai déjà vu, continua-t-il.
Aramis s’inclina. Sans doute, l’examen que le prisonnier venait de faire, cette révélation d’un caractère froid, rusé et dominateur, empreint sur la physionomie de l’évêque de Vannes, était peu rassurant dans la situation du jeune homme; car il ajouta:
— Je vais mieux.
— Alors? demanda Aramis.
— Alors, allant mieux, je n’ai plus le même besoin d’un confesseur, ce me semble.
— Pas même du cilice que vous annonçait le billet que vous avez trouvé dans votre pain?
Le jeune homme tressaillit; mais, avant qu’il eût répondu ou nié:
— Pas même, continua Aramis, de cet ecclésiastique de la bouche duquel vous avez une importante révélation à attendre?
— S’il en est ainsi, dit le jeune homme en retombant sur son oreiller, c’est différent; j’écoute.
Aramis alors le regarda plus attentivement et fut surpris de cet air de majesté simple et aisée qu’on n’acquiert jamais, si Dieu ne l’a mis dans le sang ou dans le cœur.
— Asseyez-vous, monsieur, dit le prisonnier.
Aramis obéit en s’inclinant.
— Comment vous trouvez-vous à la Bastille? demanda l’évêque.
— Très bien.
— Vous ne souffrez pas?
— Non.
— Vous ne regrettez rien?
— Rien.
— Pas même la liberté?
— Qu’appelez-vous la liberté, monsieur, demanda le prisonnier avec l’accent d’un homme qui se prépare à une lutte.
— J’appelle la liberté, les fleurs, l’air, le jour, les étoiles, le bonheur de courir où vous portent vos jambes nerveuses de vingt ans.
Le jeune homme sourit; il eût été difficile de dire si c’était de résignation ou de dédain.
— Regardez, dit-il, j’ai là, dans ce vase du Japon, deux roses, deux belles roses, cueillies hier au soir en boutons dans le jardin du gouverneur; elles sont écloses ce matin et ont ouvert sous mes yeux leur calice vermeil; avec chaque pli de leurs feuilles, elles ouvraient le trésor de leur parfum; ma chambre en est tout embaumée. Ces deux roses, voyez-les: elles sont belles parmi les roses; et les roses sont les plus belles des fleurs. Pourquoi donc voulez-vous que je désire d’autres fleurs, puisque j’ai les plus belles de toutes?
Aramis regarda le jeune homme avec surprise.
— Si les fleurs sont la liberté, reprit mélancoliquement le captif, j’ai donc la liberté, puisque j’ai les fleurs.
— Oh! mais l’air! s’écria Aramis; l’air si nécessaire à la vie?
— Eh bien! monsieur, approchez-vous de la fenêtre continua le prisonnier; elle est ouverte. Entre le ciel et la terre, le vent roule ses tourbillons de glace, de feu, de tièdes vapeurs ou de douces brises. L’air qui vient de là caresse mon visage, quand, monté sur ce fauteuil, assis sur le dossier, le bras passé autour du barreau qui me soutient, je me figure que je nage dans le vide.
Le front d’Aramis se rembrunissait à mesure que parlait le jeune homme.
— Le jour? continua-t-il. J’ai mieux que le jour, j’ai le soleil, un ami qui vient tous les jours me visiter sans la permission du gouverneur, sans la compagnie du guichetier. Il entre par la fenêtre, il trace dans ma chambre un grand carré long qui part de la fenêtre même et va mordre la tenture de mon lit jusqu’aux franges. Ce carré lumineux grandit de dix heures à midi, et décroît de une heure à trois, lentement, comme si, ayant eu hâte de venir, il avait regret de me quitter. Quand son dernier rayon disparaît, j’ai joui quatre heures de sa présence. Est-ce que ça ne suffit pas? on m’a dit qu’il y avait des malheureux qui creusaient des carrières, des ouvriers qui travaillaient aux mines, et qui ne le voyaient jamais.
Aramis s’essuya le front.
— Quant aux étoiles, qui sont douces à voir, continua le jeune homme, elles se ressemblent toutes, sauf l’éclat et la grandeur. Moi, je suis favorisé; car, si vous n’eussiez allumé cette bougie, vous eussiez pu voir la belle étoile que je voyais de mon lit avant votre arrivée, et dont le rayonnement caressait mes yeux.
Aramis baissa la tête: il se sentait submergé, sous le flot amer de cette sinistre philosophie qui est la religion de la captivité.
— Voilà donc pour les fleurs, pour l’air, pour le jour et pour les étoiles, dit le jeune homme avec la même tranquillité. Reste la promenade. Est-ce que, toute la journée, je ne me promène pas dans le jardin du gouverneur s’il fait beau, ici s’il pleut, au frais s’il fait chaud, au chaud s’il fait froid, grâce à ma cheminée pendant l’hiver? Ah! croyez-moi, monsieur, ajouta le prisonnier avec une expression qui n’était pas exempte d’une certaine amertume, les hommes ont fait pour moi tout ce que peut espérer, tout ce que peut désirer un homme.
— Les hommes, soit! dit Aramis en relevant la tête; mais il me semble que vous oubliez Dieu.
— J’ai, en effet, oublié Dieu, répondit le prisonnier sans s’émouvoir; mais, pourquoi me dites-vous cela? À quoi bon parler de Dieu aux prisonniers?
Aramis regarda en face ce singulier jeune homme qui avait la résignation d’un martyr avec le sourire d’un athée.
— Est-ce que Dieu n’est pas dans toutes choses? murmura-t-il d’un ton de reproche.
— Dites au bout de toute chose, répondit le prisonnier fermement.
— Soit! dit Aramis; mais revenons au point d’où nous sommes partis.
— Je ne demande pas mieux, fit le jeune homme.
— Je suis votre confesseur.
— Oui.
— Eh bien! comme mon pénitent, vous me devez la vérité.
— Je ne demande pas mieux que de vous la dire.
— Tout prisonnier a commis le crime qui l’a fait mettre en prison. Quel crime avez-vous commis, vous?
— Vous m’avez déjà demandé cela, la première fois que vous m’avez vu, dit le prisonnier.
— Et vous avez éludé ma réponse, cette fois, comme aujourd’hui.
— Et pourquoi, aujourd’hui, pensez-vous que je vous répondrai?
— Parce que, aujourd’hui, je suis votre confesseur.
— Alors, si vous voulez que je vous dise quel crime j’ai commis, expliquez-moi ce que c’est qu’un crime. Or, comme je ne sais rien en moi qui me fasse des reproches, je dis que je ne suis pas criminel.
— On est criminel parfois aux yeux des grands de la terre, non seulement pour avoir commis des crimes, mais parce que l’on sait que des crimes ont été commis.
Le prisonnier prêtait une attention extrême.
— Oui, dit-il après un moment de silence, je comprends; oui, vous avez raison, monsieur; il se pourrait bien que, de cette façon, je fusse criminel aux yeux des grands.
— Ah! vous savez donc quelque chose? dit Aramis, qui crut avoir entrevu, non pas le défaut, mais la jointure de la cuirasse.
— Non, je ne sais rien, répondit le jeune homme; mais je pense quelquefois, et je me dis, à ces moments là...
— Que vous dites-vous?
— Que, si je voulais penser plus, ou je deviendrais fou, ou je devinerais bien des choses.
— Eh bien! alors? demanda Aramis avec impatience.
— Alors, je m’arrête.
— Vous vous arrêtez?
— Oui, ma tête est lourde, mes idées deviennent tristes, je sens l’ennui qui me prend; je désire...
— Quoi?
— Je n’en sais rien, car je ne veux pas me laisser prendre au désir de choses que je n’ai pas, moi qui suis si content de ce que j’ai.
— Vous craignez la mort? dit Aramis avec une légère inquiétude.
— Oui, dit le jeune homme en souriant.
Aramis sentit le froid de ce sourire et frémit.
— Oh! puisque vous avez peur de la mort, vous en savez plus que vous n’en dites, s’écria-t-il.
— Mais vous, répondit le prisonnier, vous qui me faites dire de vous demander, vous qui, lorsque je vous ai demandé, entrez ici en me promettant tout un monde de révélations, d’où vient que c’est vous maintenant qui vous taisez et moi qui parle? Puisque nous portons chacun un masque, ou gardons-le tous deux, ou déposons-le ensemble.
Aramis sentit à la fois la force et la justesse de ce raisonnement.
— Je n’ai point affaire à un homme ordinaire, pensa-t-il. Voyons, avez-vous de l’ambition? dit-il tout haut sans avoir préparé le prisonnier à la transition.
— Qu’est-ce que cela, de l’ambition? demanda le jeune homme.
— C’est, répondit Aramis, un sentiment qui pousse l’homme à désirer plus qu’il n’a.
— J’ai dit que j’étais content, monsieur, mais il est possible que je me trompe. J’ignore ce que c’est que l’ambition, mais il est possible que j’en aie. Voyons ouvrez-moi l’esprit, je ne demande pas mieux.
— Un ambitieux, dit Aramis, est celui qui convoite par-delà son état.
— Je ne convoite rien par-delà mon état, dit le jeune homme avec une assurance qui, encore une fois fit tressaillir l’évêque de Vannes.
Il se tut. Mais, à voir les yeux ardents, le front plissé, l’attitude réfléchie du captif, on sentait bien qu’il attendait autre chose que du silence. Ce silence, Aramis le rompit.
— Vous m’avez menti, la première fois que je vous ai vu, dit-il.
— Menti? s’écria le jeune homme en se dressant sur son lit, avec un tel accent dans la voix, avec un tel éclair dans les yeux, qu’Aramis recula malgré lui.
— Je veux dire, reprit Aramis en s’inclinant, que vous m’avez caché ce que vous savez de votre enfance.
— Les secrets d’un homme sont à lui, monsieur, dit le prisonnier, et non au premier venu.
— C’est vrai, dit Aramis en s’inclinant plus bas que la première fois, c’est vrai, pardonnez, mais aujourd’hui, suis-je encore pour vous le premier venu; Je vous en supplie, répondez, _monseigneur!_
Ce titre causa un léger trouble au prisonnier; cependant il ne parut point étonné qu’on le lui donnât.
— Je ne vous connais pas, monsieur, dit-il.
— Oh! si j’osais, je prendrais votre main, et je la baiserais.
Le jeune homme fit un mouvement comme pour donner la main à Aramis, mais l’éclair qui avait jailli de ses yeux s’éteignit au bord de sa paupière, et sa main se retira froide et défiante.
— Baiser la main d’un prisonnier! dit-il en secouant la tête, à quoi bon?
— Pourquoi m’avez-vous dit, demanda Aramis, que vous vous trouviez bien ici? pourquoi m’avez vous dit que vous n’aspiriez à rien? pourquoi enfin en me parlant ainsi, m’empêchez-vous d’être franc à mon tour?
Le même éclair reparut pour la troisième fois aux yeux du jeune homme, mais, comme les deux autres fois, il expira sans rien amener.
— Vous vous défiez de moi? dit Aramis.
— À quel propos, monsieur?
— Oh! par une raison bien simple: c’est que, si vous savez ce que vous devez savoir, vous devez vous défier de tout le monde.
— Alors, ne vous étonnez pas que je me délie, puisque vous me soupçonnez de savoir ce que je ne sais pas.
Aramis était frappé d’admiration pour cette énergique résistance.
— Oh! vous me désespérez, monseigneur! s’écriâ-t-il en frappant du poing sur le fauteuil.
— Et moi, je ne vous comprends pas monsieur.
— Eh bien! tâchez de me comprendre.
Le prisonnier regarda fixement Aramis.
— Il me semble parfois, continua celui-ci, que j’ai devant les yeux l’homme que je cherche... et puis...
— Et puis... cet homme disparaît, n’est-ce pas? dit le prisonnier en souriant. Tant mieux!
— Décidément, reprit-il, je n’ai rien à dire à un homme qui se défie de moi au point que vous le faites.
— Et moi, ajouta le prisonnier du même ton, rien à dire à l’homme qui ne veut pas comprendre qu’un prisonnier doit se défier de tout.
— Même de ses anciens amis? dit Aramis. Oh! c’est trop de prudence, monseigneur!
— De mes anciens amis? vous êtes un de mes anciens amis, vous?
— Voyons, dit Aramis, ne vous souvient-il donc plus d’avoir vu autrefois, dans le village où s’écoula votre première enfance?...
— Savez-vous le nom de ce village? demanda le prisonnier.
— Noisy-le-Sec, monseigneur, répondit fermement Aramis.
— Continuez, dit le jeune homme sans que son visage avouât ou niât.
— Tenez, monseigneur, dit Aramis, si vous voulez absolument continuer ce jeu, restons-en là. Je viens pour vous dire beaucoup de choses, c’est vrai; mais il faut me laisser voir que ces choses, vous avez, de votre côté, le désir de les connaître. Avant de parler, avant de déclarer les choses si importantes que je recèle en moi, convenez-en, j’eusse eu besoin d’un peu d’aide sinon de franchise, d’un peu de sympathie sinon de confiance. Eh bien! vous vous tenez renfermé dans une prétendue ignorance qui me paralyse... Oh! non pas pour ce que vous croyez; car, si fort ignorant que vous soyez, ou si fort indifférent que vous feigniez d’être, vous n’en êtes pas moins ce que vous êtes, monseigneur, et rien, rien! entendez-vous bien, ne fera que vous ne le soyez pas.
— Je vous promets, répondit le prisonnier, de vous écouter sans impatience. Seulement, il me semble que j’ai le droit de vous répéter cette question que je vous ai déjà faite: Qui êtes-vous?
— Vous souvient-il, il y a quinze ou dix-huit ans, d’avoir vu à Noisy-le-Sec un cavalier qui venait avec une dame, vêtue ordinairement de soie noire, avec des rubans couleur de feu dans les cheveux?
— Oui, dit le jeune homme: une fois j’ai demandé le nom de ce cavalier, et l’on m’a dit qu’il s’appelait l’abbé d’Herblay. Je me suis étonné que cet abbé eût l’air si guerrier, et l’on m’a répondu qu’il n’y avait rien d’étonnant à cela, attendu que c’était un mousquetaire du roi Louis XIII.
— Eh bien! dit Aramis, ce mousquetaire autrefois, cet abbé alors, évêque de Vannes depuis, votre confesseur aujourd’hui, c’est moi.
— Je le sais. Je vous avais reconnu.
— Eh bien! monseigneur, si vous savez cela, il faut que j’y ajoute une chose que vous ne savez pas: c’est que si la présence ici de ce mousquetaire, de cet abbé, de cet évêque, de ce confesseur était connue du roi, ce soir, demain, celui qui a tout risqué pour venir à vous verrait reluire la hache du bourreau au fond d’un cachot plus sombre et plus perdu que ne l’est le vôtre.
En écoutant ces mots fermement accentués, le jeune homme s’était soulevé sur son lit, et avait plongé des regards de plus en plus avides dans les regards d’Aramis.
Le résultat de cet examen fut que le prisonnier parut prendre quelque confiance.
— Oui, murmura-t-il, oui, je me souviens parfaitement. La femme dont vous parlez vint une fois avec vous, et deux autres fois avec la femme...
Il s’arrêta.
— Avec la femme qui venait vous voir tous les mois, n’est-ce pas, monseigneur?
— Oui.
— Savez-vous quelle était cette dame?
Un éclair parut près de jaillir de l’œil du prisonnier.
— Je sais que c’était une dame de la Cour, dit-il.
— Vous vous la rappelez bien, cette dame?
— Oh! mes souvenirs ne peuvent être bien confus sous ce rapport, dit le jeune prisonnier; j’ai vu une fois cette dame avec un homme de quarante-cinq ans, à peu près, j’ai vu une fois cette dame avec vous et avec la dame à la robe noire et aux rubans couleur de feu; je l’ai revue deux fois depuis avec la même personne. Ces quatre personnes avec mon gouverneur et la vieille Perronnette, mon geôlier et le gouverneur, sont les seules personnes à qui j’aie jamais parlé, et, en vérité, presque les seules personnes que j’aie jamais vues.
— Mais vous étiez donc en prison?
— Si je suis en prison ici, relativement j’étais libre là-bas, quoique ma liberté fût bien restreinte; une maison d’où je ne sortais pas, un grand jardin entouré de murs que je ne pouvais franchir: c’était ma demeure; vous la connaissez, puisque vous y êtes venu. Au reste, habitué à vivre dans les limites de ces murs et de cette maison, je n’ai jamais désiré en sortir. Donc, vous comprenez, monsieur, n’ayant rien vu de ce monde je ne puis rien désirer, et, si vous me racontez quelque chose, vous serez forcé de tout m’expliquer.
— Ainsi ferai-je, monseigneur, dit Aramis en s’inclinant; car c’est mon devoir.
— Eh bien! commencez donc par me dire ce qu’était mon gouverneur.
— Un bon gentilhomme, monseigneur, un honnête gentilhomme surtout, un précepteur à la fois pour votre corps et pour votre âme. Avez-vous jamais eu à vous en plaindre?
— Oh! non, monsieur, bien au contraire; mais ce gentilhomme m’a dit souvent que mon père et ma mère étaient morts; ce gentilhomme mentait-il ou disait-il la vérité?
— Il était forcé de suivre les ordres qui lui étaient donnés.
— Alors il mentait donc?
— Sur un point. Votre père est mort.
— Et ma mère?
— Elle est morte pour vous.
— Mais, pour les autres, elle vit, n’est-ce pas?
— Oui.
— Et moi, le jeune homme regarda Aramis, moi, je suis condamné à vivre dans l’obscurité d’une prison?
— Hélas! je le crois.
— Et cela, continua le jeune homme, parce que ma présence dans le monde révélerait un grand secret?
— Un grand secret, oui.
— Pour faire enfermer à la Bastille un enfant tel que je l’étais, il faut que mon ennemi soit bien puissant.
— Il l’est.
— Plus puissant que ma mère, alors?
— Pourquoi cela?
— Parce que ma mère m’eût défendu.
Aramis hésita.
— Plus puissant que votre mère, oui, monseigneur.
— Pour que ma nourrice et le gentilhomme aient été enlevés et pour qu’on m’ait séparé d’eux ainsi, j’étais donc ou ils étaient donc un bien grand danger pour mon ennemi?
— Oui, un danger dont votre ennemi s’est délivré en faisant disparaître le gentilhomme et la nourrice, répondit tranquillement Aramis.
— Disparaître? demanda le prisonnier. Mais de quelle façon ont-ils disparu?
— De la façon la plus sûre, répondit Aramis: ils sont morts.
Le jeune homme pâlit légèrement et passa une main tremblante sur son visage.
— Par le poison? demanda-t-il.
— Par le poison.
Le prisonnier réfléchit un instant.
— Pour que ces deux innocentes créatures, reprit-il, mes seuls soutiens, aient été assassinées le même jour, il faut que mon ennemi soit bien cruel, ou bien contraint par la nécessité; car ce digne gentilhomme et cette pauvre femme n’avaient jamais fait de mal à personne.
— La nécessité est dure dans votre maison, monseigneur. Aussi est-ce une nécessité qui me fait, à mon grand regret, vous dire que ce gentilhomme et cette nourrice ont été assassinés.
— Oh! vous ne m’apprenez rien de nouveau, dit le prisonnier en fronçant le sourcil.
— Comment cela?
— Je m’en doutais.
— Pourquoi?
— Je vais vous le dire.
En ce moment, le jeune homme, s’appuyant sur ses deux coudes, s’approcha du visage d’Aramis avec une telle expression de dignité, d’abnégation, de défi même, que l’évêque sentit l’électricité de l’enthousiasme monter en étincelles dévorantes de son cœur flétri à son crâne dur comme l’acier.
— Parlez, monseigneur. Je vous ai déjà dit que j’expose ma vie en vous parlant. Si peu que soit ma vie, je vous supplie de la recevoir comme rançon de la vôtre.
— Eh bien! reprit le jeune homme, voici pourquoi je soupçonnais que l’on avait tué ma nourrice et mon gouverneur.
— Que vous appeliez votre père.
— Oui, que j’appelais mon père, mais dont je savais bien que je n’étais pas le fils.
— Qui vous avait fait supposer?...
— De même que vous êtes, vous, trop respectueux pour un ami, lui était trop respectueux pour un père.
— Moi, dit Aramis, je n’ai pas le dessein de me déguiser.
Le jeune homme fit un signe de tête et continua:
— Sans doute, je n’étais pas destiné à demeurer éternellement enfermé, dit le prisonnier, et ce qui me le fait croire, maintenant surtout, c’est le soin qu’on prenait de faire de moi un cavalier aussi accompli que possible. Le gentilhomme qui était près de moi m’avait appris tout ce qu’il savait lui-même: les mathématiques, un peu de géométrie, d’astronomie, l’escrime, le manège. Tous les matins, je faisais des armes dans une salle basse, et montais à cheval dans le jardin. Eh bien! un matin, c’était pendant l’été, car il faisait une grande chaleur, je m’étais endormi dans cette salle basse. Rien, jusque-là, ne m’avait, excepté le respect de mon gouverneur, instruit ou donné des soupçons. Je vivais comme les oiseaux, comme les plantes, d’air et de soleil; je venais d’avoir quinze ans.
— Alors, il y a huit ans de cela?
— Oui, à peu près; j’ai perdu la mesure du temps.
— Pardon, mais que vous disait votre gouverneur pour vous encourager au travail?
— Il me disait qu’un homme doit chercher à se faire sur la terre une fortune que Dieu lui a refusée en naissant; il ajoutait que, pauvre, orphelin, obscur, je ne pouvais compter que sur moi, et que nul ne s’intéressait ou ne s’intéresserait jamais à ma personne. J’étais donc dans cette salle basse, et, fatigué par ma leçon d’escrime, je m’étais endormi. Mon gouverneur était dans sa chambre, au premier étage, juste au-dessus de moi. Soudain j’entendis comme un petit cri poussé par mon gouverneur. Puis il appela: «Perronnette! Perronnette!» C’était ma nourrice qu’il appelait.
— Oui, je sais, dit Aramis; continuez, monseigneur, continuez.
— Sans doute elle était au jardin, car mon gouverneur descendit l’escalier avec précipitation. Je me levai, inquiet de le voir inquiet lui-même. Il ouvrit la porte qui, du vestibule, menait au jardin, en criant toujours: «Perronnette! Perronnette!» Les fenêtres de la salle basse donnaient sur la cour; les volets de ces fenêtres étaient fermés; mais, par une fente du volet, je vis mon gouverneur s’approcher d’un large puits situé presque au-dessous des fenêtres de son cabinet de travail. Il se pencha sur la margelle, regarda dans le puits, et poussa un nouveau cri en faisant de grands gestes effarés. D’où j’étais, je pouvais non seulement voir, mais encore entendre. Je vis donc, j’entendis donc.
— Continuez, monseigneur, je vous en prie, dit Aramis.
— Dame Perronnette accourait aux cris de mon gouverneur. Il alla au-devant d’elle, la prit par le bras et l’entraîna vivement vers la margelle; après quoi, se penchant avec elle dans le puits, il lui dit:
— Regardez, regardez, quel malheur!
— Voyons, voyons, calmez-vous, disait dame Perronnette; qu’y a-t-il?
— Cette lettre, criait mon gouverneur, voyez-vous cette lettre?
Et il étendait la main vers le fond du puits.
— Quelle lettre? demanda la nourrice.
— Cette lettre que vous voyez là-bas, c’est la dernière lettre de la reine.
À ce mot je tressaillis. Mon gouverneur, celui qui passait pour mon père, celui qui me recommandait sans cesse la modestie et l’humilité, en correspondance avec la reine!
— La dernière lettre de la reine? s’écria dame Perronnette sans paraître étonnée autrement que de voir cette lettre au fond du puits. Et comment est elle là?