Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 43

Chapter 433,891 wordsPublic domain

Celui-ci obéit en silence. Grimaud descendit jusqu’à la chambre à coucher du comte, montra du doigt au capitaine la place du lit vide, et leva éloquemment les yeux au ciel.

— Oui, reprit d’Artagnan, oui, bon Grimaud, auprès du fils qu’il aimait tant.

Grimaud sortit de la chambre et arriva au salon, où, selon l’usage de la province, on avait dû disposer le corps en parade avant de l’ensevelir à jamais.

D’Artagnan fut frappé de voir deux cercueils ouverts dans ce salon; il approcha, sur l’invitation muette de Grimaud, et vit dans l’un d’eux Athos, beau jusque dans la mort, et, dans l’autre Raoul, les yeux fermés, les joues nacrées comme le Pallas de Virgile, et le sourire sur ses lèvres violettes.

Il frissonna de voir le père et le fils, ces deux âmes envolées, représentés sur terre par deux mornes cadavres incapables de se rapprocher, si près qu’ils fussent l’un de l’autre.

— Raoul ici! murmura-t-il. Oh! Grimaud, tu ne me l’avais pas dit!

Grimaud secoua la tête et ne répondit pas, mais, prenant d’Artagnan par la main, il le conduisit au cercueil et lui montra, sous le fin suaire, les noires blessures par lesquelles avait dû s’envoler la vie.

Le capitaine détourna la vue, et, jugeant inutile de questionner Grimaud qui ne répondrait pas, il se rappela que le secrétaire de M. de Beaufort en avait écrit plus que lui, d’Artagnan, n’avait eu le courage d’en lire.

Reprenant cette relation de l’affaire qui avait coûté la vie à Raoul, il trouva ces mots qui formaient le dernier paragraphe de la lettre:

«M. le duc a ordonné que le corps de M. le vicomte fût embaumé, comme cela se pratique chez les Arabes lorsqu’ils veulent que leurs corps soient portés dans la terre natale, et M. le duc a destiné des relais pour qu’un valet de confiance, qui avait élevé le jeune homme, pût ramener son cercueil à M. le comte de La Fère.»

— Ainsi, pensa d’Artagnan, je suivrai tes funérailles mon cher enfant, moi, déjà vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre, et je répandrai la poussière sur ce front que je baisais encore il y a deux mois. Dieu l’a voulu. Tu l’as voulu toi-même. Je n’ai plus même le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle t’a semblé préférable à la vie.»

Enfin, arriva le moment où les froides dépouilles de ces deux gentilshommes devaient être rendues à la terre.

Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que, jusqu’au lieu de la sépulture, qui était une chapelle dans la plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de piétons en habits de deuil.

Athos avait choisi pour sa dernière demeure le petit enclos de cette chapelle, érigée par lui aux limites de ses terres. Il en avait fait venir les pierres, sculptées en 1550, d’un vieux manoir gothique situé dans le Berri, et qui avait abrité sa première jeunesse.

La chapelle, ainsi réédifiée, ainsi transportée, riait sous un massif de peupliers et de sycomores. Elle était desservie chaque dimanche par le curé du bourg voisin, à qui Athos faisait une rente de deux cents livres à cet effet, et tous les vassaux de son domaine, au nombre d’environ quarante, les laboureurs et les fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans avoir besoin de se rendre à la ville.

Derrière la chapelle s’étendait, enfermé dans deux grosses haies de coudriers, de sureaux et d’aubépines, ceintes d’un fossé profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa stérilité, parce que les mousses y étaient hautes, parce que les héliotropes sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnière dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour s’abattaient des milliers d’abeilles, venues de toutes les plaines voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient follement sur les fleurs de la haie.

Ce fut là qu’on amena les deux cercueils, au milieu d’une foule silencieuse et recueillie.

L’office des morts célébré, les derniers adieux faits à ces nobles morts, toute l’assistance se dispersa, parlant par les chemins des vertus et de la douce mort du père, des espérances que donnait le fils et de sa triste fin sur le rivage d’Afrique.

Et peu à peu les bruits s’éteignirent comme les lampes allumées dans l’humble nef. Le desservant salua une dernière fois l’autel et les tombes fraîches encore; puis, suivi de son assistant, qui sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytère.

D’Artagnan, demeuré seul, s’aperçut que la nuit venait.

Il avait oublié l’heure en songeant aux morts.

Il se leva du banc de chêne sur lequel il s’était assis dans la chapelle, et voulut, comme le prêtre, aller dire un dernier adieu à la double fosse qui renfermait ses amis perdus.

Une femme priait agenouillée sur cette terre humide.

D’Artagnan s’arrêta au seuil de la chapelle pour ne pas troubler cette femme, et aussi pour tâcher de voir quelle était l’amie pieuse qui venait remplir ce devoir sacré avec tant de zèle et de persévérance.

L’inconnue cachait son visage sous ses mains, blanches comme des mains d’albâtre. À la noble simplicité de son costume on devinait la femme de distinction. Au-dehors, plusieurs chevaux montés par des valets et un carrosse de voyage attendaient cette dame. D’Artagnan cherchait vainement à deviner ce qui la regardait.

Elle priait toujours; elle passait souvent son mouchoir sur son visage. D’Artagnan comprit qu’elle pleurait.

Il la vit frapper sa poitrine avec la componction impitoyable de la femme chrétienne. Il l’entendit proférer à plusieurs reprises ce cri parti d’un cœur ulcéré: «Pardon! pardon!»

Et comme elle semblait s’abandonner tout entière à sa douleur, comme elle se renversait, à demi évanouie, au milieu de ses plaintes et de ses prières, d’Artagnan, touché par cet amour pour ses amis tant regrettés, fit quelques pas vers la tombe, afin d’interrompre le sinistre colloque de la pénitente avec les morts.

Mais aussitôt que son pied eut crié sur le sable, l’inconnue releva la tête et laissa voir à d’Artagnan un visage inondé de larmes, un visage ami.

C’était Mlle de La Vallière!

— M. d’Artagnan! murmura-t-elle.

— Vous! répondit le capitaine d’une voix sombre, vous ici! Oh! madame, j’eusse aimé mieux vous voir parée de fleurs dans le manoir du comte de La Fère. Vous eussiez moins pleuré, eux aussi, moi aussi!

— Monsieur! dit-elle en sanglotant.

— Car c’est vous, ajouta l’impitoyable ami des morts, c’est vous qui avez couché ces deux hommes dans la tombe.

— Oh! épargnez-moi!

— À Dieu ne plaise, mademoiselle, que j’offense une femme ou que je la fasse pleurer en vain; mais je dois dire que la place du meurtrier n’est pas sur la tombe des victimes.

Elle voulut répondre.

— Ce que je vous dis là, ajouta-t-il froidement, je le disais au roi.

Elle joignit les mains.

— Je sais, dit-elle, que j’ai causé la mort du vicomte de Bragelonne.

— Ah! vous le savez?

— La nouvelle en est arrivée à la Cour hier. J’ai fait, depuis cette nuit à deux heures, quarante lieues pour venir demander pardon au comte, que je croyais encore vivant, et pour supplier Dieu, sur la tombe de Raoul, qu’il m’envoie tous les malheurs que je mérite, excepté un seul. Maintenant, monsieur, je sais que la mort du fils a tué le père; j’ai deux crimes à me reprocher; j’ai deux punitions à attendre de Dieu.

— Je vous répéterai, mademoiselle, dit M. d’Artagnan, ce que m’a dit de vous, à Antibes, M. de Bragelonne, quand déjà il méditait sa mort:

«Si l’orgueil et la coquetterie l’ont entraînée, je lui pardonne en la méprisant. Si l’amour l’a fait succomber, je lui pardonne en lui jurant que jamais nul ne l’eût aimée autant que moi.»

— Vous savez, interrompit Louise, que, pour mon amour, j’allais me sacrifier moi-même; vous savez si j’ai souffert quand vous me rencontrâtes perdue, mourante, abandonnée. Eh bien! jamais je n’ai autant souffert qu’aujourd’hui, parce qu’alors j’espérais, je désirais, et qu’aujourd’hui je n’ai plus rien à souhaiter; parce que ce mort entraîne toute ma joie dans sa tombe; parce que je n’ose plus aimer sans remords, et que, je le sens, celui que j’aime, oh! c’est la loi, me rendra les tortures que j’ai fait subir à d’autres.

D’Artagnan ne répondit rien; il sentait trop bien qu’elle ne se trompait point.

— Eh bien! ajouta-t-elle, cher monsieur d’Artagnan, ne m’accablez pas aujourd’hui, je vous en conjure encore. Je suis comme la branche détachée du tronc, je ne tiens plus à rien en ce monde, et un courant m’entraîne je ne sais où. J’aime follement, j’aime au point de venir le dire, impie que je suis, sur les cendres de ce mort, et je n’en rougis pas, et je n’en ai pas de remords. C’est une religion que cet amour. Seulement, comme plus tard vous me verrez seule, oubliée, dédaignée; comme vous me verrez punie de ce que vous êtes destiné à punir, épargnez-moi dans mon éphémère bonheur; laissez-le moi pendant quelques jours, pendant quelques minutes. Il n’existe peut-être plus à l’heure où je vous parle. Mon Dieu! ce double meurtre est peut-être déjà expié.

Elle parlait encore; un bruit de voix et de pas de chevaux fit dresser l’oreille au capitaine.

Un officier du roi, M. de Saint-Aignan, venait chercher La Vallière de la part du roi, que rongeaient, dit-il, la jalousie et l’inquiétude.

De Saint-Aignan ne vit pas d’Artagnan, caché à moitié par l’épaisseur d’un marronnier qui versait l’ombre sur les deux tombeaux.

Louise le remercia et le congédia d’un geste. Il retourna hors de l’enclos.

— Vous voyez, dit amèrement le capitaine à la jeune femme, vous voyez, madame, que votre bonheur dure encore.

La jeune femme se releva d’un air solennel:

— Un jour, dit-elle, vous vous repentirez de m’avoir si mal jugée. Ce jour-là, monsieur, c’est moi qui prierai Dieu d’oublier que vous avez été injuste pour moi. D’ailleurs, je souffrirai tant, que vous serez le premier à plaindre mes souffrances. Ce bonheur, monsieur d’Artagnan, ne me le reprochez pas: il me coûte cher, et je n’ai pas payé toute ma dette.

En disant ces mots, elle s’agenouilla encore doucement et affectueusement.

— Pardon, une dernière fois, mon fiancé Raoul, dit-elle. J’ai rompu notre chaîne; nous sommes tous deux destinés à mourir de douleur. C’est toi qui pars le premier: ne crains rien, je te suivrai. Vois seulement que je n’ai pas été lâche, et que je suis venue te dire ce suprême adieu. Le Seigneur m’est témoin, Raoul, que, s’il eût fallu ma vie pour racheter la tienne, j’eusse donné sans hésiter ma vie. Je ne pourrais donner mon amour. Encore une fois, pardon!

Elle cueillit un rameau et l’enfonça dans la terre, puis essuya ses yeux trempés de larmes, salua d’Artagnan et disparut.

Le capitaine regarda partir chevaux, cavaliers et carrosse, puis, croisant les bras sur sa poitrine gonflée:

— Quand sera-ce mon tour de partir? dit-il d’une voix émue. Que reste-t-il à l’homme après la jeunesse, après l’amour, après la gloire, après l’amitié, après la force, après la richesse?... Ce rocher sous lequel dort Porthos, qui posséda tout ce que je viens de dire; cette mousse sous laquelle reposent Athos et Raoul, qui possédèrent bien plus encore!

Il hésita un moment, l’œil atone; puis, se redressant:

— Marchons toujours, dit-il. Quand il en sera temps, Dieu me le dira comme il l’a dit aux autres.

Il toucha du bout des doigts la terre mouillée par la rosée du soir, se signa comme s’il eût été au bénitier d’une église et reprit seul, seul à jamais, le chemin de Paris.

Chapitre CCLXVII — Épilogue

Quatre ans après la scène que nous venons de décrire, deux cavaliers bien montés traversèrent Blois au petit jour et vinrent tout ordonner pour une chasse à l’oiseau que le roi voulait faire dans cette plaine accidentée que coupe en deux la Loire, et qui confine d’un côté à Meung, de l’autre à Amboise.

C’était le capitaine des levrettes du roi et le gouverneur des faucons, personnages fort respectés du temps de Louis XIII, mais un peu négligés par son successeur.

Ces deux cavaliers, après avoir reconnu le terrain, s’en revenaient, leurs observations faites, quand ils aperçurent des petits groupes de soldats épars que des sergents plaçaient de loin en loin, aux débouchés des enceintes. Ces soldats étaient les mousquetaires du roi.

Derrière eux venait, sur un bon cheval, le capitaine, reconnaissable à ses broderies d’or. Il avait des cheveux gris, une barbe grisonnante. Il semblait un peu voûté, bien que maniant son cheval avec aisance, et regardait tout autour de lui pour surveiller.

— M. d’Artagnan ne vieillit pas, dit le capitaine des levrettes à son collègue le fauconnier; avec dix ans de plus que nous, il paraît un cadet, à cheval.

— C’est vrai, répondit le capitaine des faucons, voilà vingt ans que je le vois toujours le même.

Cet officier se trompait: d’Artagnan, depuis quatre ans, avait pris douze années.

L’âge imprimait ses griffes impitoyables à chaque angle de ses yeux; son front s’était dégarni, ses mains, jadis brunes et nerveuses, blanchissaient comme si le sang commençait à s’y refroidir.

D’Artagnan aborda les deux officiers avec la nuance d’affabilité qui distingue les hommes supérieurs. Il reçut en échange de sa courtoisie deux saluts pleins de respect.

— Ah! quelle heureuse chance de vous voir ici, monsieur d’Artagnan! s’écria le fauconnier.

— C’est plutôt à moi de vous dire cela, messieurs, répliqua le capitaine, car, de nos jours, le roi se sert plus souvent de ses mousquetaires que de ses oiseaux.

— Ce n’est pas comme au bon temps, soupira le fauconnier. Vous rappelez-vous, monsieur d’Artagnan, quand le feu roi volait la pie dans les vignes au-delà de Beaugency? Ah! dame! vous n’étiez pas capitaine des mousquetaires dans ce temps-là, monsieur d’Artagnan.

— Et vous n’étiez qu’anspessades des tiercelets, reprit d’Artagnan avec enjouement. Il n’importe, mais c’était le bon temps, attendu que c’est toujours le bon temps quand on est jeune... Bonjour, monsieur le capitaine des levrettes!

— Vous me faites honneur, monsieur le comte, dit celui-ci.

D’Artagnan ne répondit rien. Ce titre de comte ne l’avait pas frappé: d’Artagnan était devenu comte depuis quatre ans.

— Est-ce que vous n’êtes pas bien fatigué de la longue route que vous venez de faire, monsieur le capitaine? continua le fauconnier. C’est deux cents lieues, je crois qu’il y a d’ici à Pignerol?

— Deux cent soixante pour aller et autant pour revenir, dit tranquillement d’Artagnan.

— Et, fit l’oiseleur tout bas, _il_ va bien?

— Qui? demanda d’Artagnan.

— Mais ce pauvre M. Fouquet, continua tout bas le fauconnier.

Le capitaine des levrettes s’était écarté par prudence.

— Non, répondit d’Artagnan, le pauvre homme s’afflige sérieusement; il ne comprend pas que la prison soit une faveur, il dit que le Parlement l’avait absous en le bannissant, et que le bannissement c’est la liberté. Il ne se figure pas qu’on avait juré sa mort, et que, sauver sa vie des griffes du Parlement, c’est avoir trop d’obligation à Dieu.

— Ah! oui, le pauvre homme a frisé l’échafaud, répondit le fauconnier; on dit que M. Colbert avait déjà donné des ordres au gouverneur de la Bastille, et que l’exécution était commandée.

— Enfin! fit d’Artagnan d’un air pensif et comme pour couper court à la conversation.

— Enfin! répéta le capitaine des levrettes, en se rapprochant, voilà M. Fouquet à Pignerol, il l’a bien mérité; il a eu le bonheur d’y être conduit par vous; il avait assez volé le roi.

D’Artagnan lança au maître des chiens un de ses mauvais regards, et lui dit:

— Monsieur, si l’on venait me dire que vous avez mangé les croûtes de vos levrettes, non seulement je ne le croirais pas, mais encore, si vous étiez condamné pour cela au cachot, je vous plaindrais, et je ne souffrirais pas qu’on parlât mal de vous. Cependant, monsieur, si fort honnête homme que vous soyez, je vous affirme que vous ne l’êtes pas plus que ne l’était le pauvre M. Fouquet.

Après avoir essuyé cette verte mercuriale, le capitaine des chiens de Sa Majesté baissa le nez et laissa le fauconnier gagner deux pas sur lui auprès de d’Artagnan.

— Il est content, dit le fauconnier bas au mousquetaire; on voit bien que les lévriers sont à la mode aujourd’hui; s’il était fauconnier, il ne parlerait pas de même.

D’Artagnan sourit mélancoliquement de voir cette grande question politique résolue par le mécontentement d’un intérêt si humble; il pensa encore un moment à cette belle existence du surintendant, à l’écroulement de sa fortune, à la mort lugubre qui l’attendait, et, pour conclure:

— M. Fouquet, dit-il, aimait les volières?

— Oh! monsieur, passionnément, reprit le fauconnier avec un accent de regret amer et un soupir qui fut l’oraison funèbre de Fouquet.

D’Artagnan laissa passer la mauvaise humeur de l’un et la tristesse de l’autre, et continua de s’avancer dans la plaine.

On voyait déjà au loin les chasseurs poindre aux issues du bois, les panaches des écuyères passer comme des étoiles filantes les clairières, et les chevaux blancs couper de leurs lumineuses apparitions les sombres fourrés des taillis.

— Mais, reprit d’Artagnan, nous ferez-vous une longue chasse? Je vous prierai de nous donner l’oiseau bien vite, je suis très fatigué. Est-ce un héron, est-ce un cygne?

— L’un et l’autre, monsieur d’Artagnan, dit le fauconnier; mais ne vous inquiétez pas, le roi n’est pas connaisseur; il ne chasse pas pour lui; il veut seulement donner le divertissement aux dames.

Ce mot _aux dames_ fut accentué de telle sorte qu’il fit dresser l’oreille à d’Artagnan.

— Ah! fit-il en regardant le fauconnier d’un air surpris.

Le capitaine des levrettes souriait, sans doute pour se raccommoder avec le mousquetaire.

— Oh! riez, dit d’Artagnan; je ne sais plus rien des nouvelles, moi; j’arrive hier après un mois d’absence. J’ai laissé la Cour triste encore de la mort de la reine mère. Le roi ne voulait plus s’amuser depuis qu’il avait recueilli le dernier soupir d’Anne d’Autriche; mais tout finit en ce monde. Eh bien! il n’est plus triste, tant mieux!

— Et tout commence aussi, dit le capitaine des levrettes avec un gros rire.

— Ah! fit pour la seconde fois d’Artagnan qui brûlait de connaître, mais à qui la dignité défendait d’interroger au-dessous de lui; il y a quelque chose qui commence, à ce qu’il paraît?

Le capitaine fit un clignement d’œil significatif. Mais d’Artagnan ne voulait rien savoir de cet homme.

— Verra-t-on le roi de bonne heure? demanda-t-il au fauconnier.

— Mais, à sept heures, monsieur, je fais lancer les oiseaux.

— Qui vient avec le roi? Comment va Madame? Comment va la reine?

— Mieux, monsieur.

— Elle a donc été malade?

— Monsieur, depuis le dernier chagrin qu’elle a eu, Sa Majesté est demeurée souffrante.

— Quel chagrin? Ne craignez pas de m’instruire, mon cher monsieur. J’arrive.

— Il paraît que la reine, un peu négligée depuis que sa belle-mère est morte, s’est plainte au roi, qui lui aurait répondu: «Est-ce que je ne couche pas chez vous toutes les nuits, madame? Que vous faut-il de plus?»

— Ah! dit d’Artagnan, pauvre femme! Elle doit bien haïr Mlle de La Vallière.

— Oh! non, pas Mlle de La Vallière, répondit le fauconnier.

— Qui donc, alors?

Le cor interrompit cet entretien. Il appelait les chiens et les oiseaux. Le fauconnier et son compagnon piquèrent aussitôt et laissèrent d’Artagnan seul au milieu du sens suspendu.

Le roi apparaissait au loin entouré de dames et de cavaliers.

Toute cette troupe s’avançait au pas, en bel ordre, les cors et les trompes animant les chiens et les chevaux.

C’était un mouvement, un bruit, un mirage de lumière dont maintenant rien ne donnera plus une idée, si ce n’est la menteuse opulence et la fausse majesté des jeux de théâtre.

D’Artagnan, d’un œil un peu affaibli, distingua derrière le groupe trois carrosses; le premier était celui destiné à la reine. Il était vide.

D’Artagnan, qui ne vit pas Mlle de La Vallière à côté du roi, la chercha et la vit dans le second carrosse.

Elle était seule avec deux femmes qui semblaient s’ennuyer comme leur maîtresse.

À la gauche du roi, sur un cheval fougueux, maintenu par la main habile, brillait une femme de la plus éclatante beauté.

Le roi lui souriait, et elle souriait au roi.

Tout le monde riait aux éclats quand elle avait parlé.

«Je connais cette femme, pensa le mousquetaire; qui donc est-elle?»

Et il se pencha vers son ami le fauconnier, à qui il adressa cette question.

Celui-ci allait répondre, quand le roi, apercevant d’Artagnan:

— Ah! comte, dit-il, vous voilà donc revenu. Pourquoi ne vous ai-je pas vu?

— Sire, répondit le capitaine, parce que Votre Majesté dormait quand je suis arrivé, et qu’elle n’était pas éveillée quand j’ai pris mon service ce matin.

— Toujours le même, dit à haute voix Louis satisfait. Reposez-vous, comte, je vous l’ordonne. Vous dînerez avec moi aujourd’hui.

Un murmure d’admiration enveloppa d’Artagnan comme une immense caresse. Chacun s’empressait autour de lui. Dîner avec le roi, c’était un honneur que Sa Majesté ne prodiguait pas comme Henri IV. Le roi fit quelques pas en avant, et d’Artagnan se sentit arrêté par un nouveau groupe au milieu duquel brillait Colbert.

— Bonjour, monsieur d’Artagnan, lui dit le ministre avec une affable politesse; avez-vous fait bonne route?

— Oui, monsieur, dit d’Artagnan en saluant sur le cou de son cheval.

— J’ai entendu le roi vous inviter à sa table pour ce soir, continua le ministre, et vous y trouverez un ancien ami à vous.

— Un ancien ami à moi? demanda d’Artagnan, plongeant avec douleur dans les flots sombres du passé, qui avaient englouti pour lui tant d’amitiés et tant de haines.

— M. le duc d’Alaméda, qui est arrivé ce matin d’Espagne, reprit Colbert.

— Le duc d’Alaméda? fit d’Artagnan en cherchant.

— Moi! fit un vieillard blanc comme la neige et courbé dans son carrosse, qu’il faisait ouvrir pour aller au-devant du mousquetaire.

— Aramis! cria d’Artagnan, frappé de stupeur.

Et il laissa, inerte qu’il était, le bras amaigri du vieux seigneur se pendre en tremblant à son cou.

Colbert, après avoir observé un instant en silence, poussa son cheval et laissa les deux anciens amis en tête à tête.

— Ainsi, dit le mousquetaire en prenant le bras d’Aramis, vous voilà, vous, l’exilé, le rebelle, en France?

— Et je dîne avec vous chez le roi, fit en souriant l’évêque de Vannes. Oui, n’est-ce pas, vous vous demandez à quoi sert la fidélité en ce monde? Tenez, laissons passer le carrosse de cette pauvre La Vallière. Voyez comme elle est inquiète! comme son œil flétri par les larmes suit le roi qui va là-bas à cheval!

— Avec qui?

— Avec Mlle de Tonnay-Charente, devenue Mme de Montespan, répondit Aramis.

— Elle est jalouse, elle est donc trompée?

— Pas encore, d’Artagnan, mais cela ne tardera pas.

Ils causèrent ensemble tout en suivant la chasse, et le cocher d’Aramis les conduisit si habilement, qu’ils arrivèrent au moment où le faucon, pillant l’oiseau, le forçait à s’abattre et tombait sur lui.

Le roi mit pied à terre, Mme de Montespan l’imita. On était arrivé devant une chapelle isolée, cachée de gros arbres dépouillés déjà par les premiers vents de l’automne. Derrière cette chapelle était un enclos fermé par une porte de treillage.

Le faucon avait forcé la proie à tomber dans l’enclos attenant à cette petite chapelle, et le roi voulut y pénétrer pour prendre la première plume selon l’usage.

Chacun fit cercle autour du bâtiment et des haies, trop petits pour recevoir tout le monde.

D’Artagnan retint Aramis, qui voulait descendre du carrosse comme les autres, et, d’une voix brève:

— Savez-vous, Aramis, dit-il, où le hasard nous a conduits?

— Non, répondit le duc.

— C’est ici que reposent des gens que j’ai connus, dit d’Artagnan, ému par un triste souvenir.

Aramis, sans rien deviner et d’un pas tremblant, pénétra dans la chapelle par une petite porte que lui ouvrit d’Artagnan.

— Où sont-ils ensevelis? dit-il.