Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 42

Chapter 423,911 wordsPublic domain

Athos poussa un cri de tendresse effrayée; il regarda en bas. On voyait un camp détruit, et, comme des atomes immobiles, tous ces blancs cadavres de l’armée royale.

Et puis, en relevant la tête, il voyait toujours, toujours, son fils qui l’invitait à monter avec lui.

Chapitre CCLXIV — L’ange de la mort

Athos en était là de sa vision merveilleuse, quand le charme fut soudain rompu par un grand bruit parti des portes extérieures de la maison.

On entendit un cheval galoper sur le sable durci de la grande allée, et les rumeurs des conversations les plus bruyantes et les plus animées montèrent jusqu’à la chambre où rêvait le comte.

Athos ne bougea pas de la place qu’il occupait; à peine tourna-t-il sa tête du côté de la porte pour percevoir plus tôt les bruits qui arrivaient jusqu’à lui.

Un pas alourdi monta le perron; le cheval, qui galopait naguère avec tant de rapidité, partit lentement du côté de l’écurie. Quelques frémissements accompagnaient ces pas qui, peu à peu, se rapprochaient de la chambre d’Athos.

Alors une porte s’ouvrit, et Athos, se tournant un peu du côté où venait le bruit, cria d’une voix faible:

— C’est un courrier d’Afrique, n’est-ce pas?

— Non, monsieur le comte, répondit une voix qui fit tressaillir sur son lit le père de Raoul.

— Grimaud! murmura-t-il.

Et la sueur commença de glisser le long de ses joues amaigries.

Grimaud apparut sur le seuil. Ce n’était plus le Grimaud que nous avons vu, jeune encore par le courage et par le dévouement, alors qu’il sautait le premier dans la barque destinée à porter Raoul de Bragelonne aux vaisseaux de la flotte royale.

C’était un sévère et pâle vieillard, aux habits couverts de poudre, aux rares cheveux blanchis par les années. Il tremblait en s’appuyant au chambranle de la porte, et faillit tomber en voyant de loin, et à la lueur des lampes, le visage de son maître.

Ces deux hommes, qui avaient tant vécu l’un avec l’autre en communauté d’intelligence et dont les yeux, habitués à économiser les expressions, savaient se dire silencieusement tant de choses; ces deux vieux amis, aussi nobles l’un que l’autre par le cœur, s’ils étaient inégaux par la fortune et la naissance, demeurèrent interdits en se regardant. Ils venaient, avec un seul coup d’œil, de lire au plus profond du cœur l’un de l’autre.

Grimaud portait sur son visage l’empreinte d’une douleur déjà vieillie d’une habitude lugubre. Il semblait n’avoir plus à son usage qu’une seule traduction de ses pensées.

Comme jadis il s’était accoutumé à ne plus parler, il s’habituait à ne plus sourire.

Athos lut d’un coup d’œil toutes ces nuances sur le visage de son fidèle serviteur, et, du même ton qu’il eût pris pour parler à Raoul dans son rêve:

— Grimaud, dit-il, Raoul est mort, n’est-ce pas?

Derrière Grimaud, les autres serviteurs écoutaient palpitants, les yeux fixés sur le lit du malade.

Ils entendirent la terrible question, et un silence effrayant la suivit.

— Oui, répondit le vieillard en arrachant ce monosyllabe de sa poitrine avec un rauque soupir.

Alors s’élevèrent des voix lamentables qui gémirent sans mesure et emplirent de regrets et de prières la chambre où ce père agonisant cherchait des yeux le portrait de son fils.

Ce fut pour Athos comme la transition qui le conduisit à son rêve.

Sans pousser un cri, sans verser une larme, patient, doux et résigné comme les martyrs, il leva les yeux au ciel afin d’y revoir, s’élevant au-dessus de la montagne de Djidgelli, l’ombre chère qui s’éloignait de lui au moment où Grimaud était arrivé.

Sans doute, en regardant au ciel, en reprenant son merveilleux songe, il repassa par les mêmes chemins où la vision à la fois si terrible et si douce l’avait conduit naguère; car, après avoir fermé doucement les yeux; il les rouvrit et se mit à sourire: il venait de voir Raoul qui lui souriait à son tour.

Les mains jointes sur sa poitrine, le visage tourné vers la fenêtre, baigné par l’air frais de la nuit qui apportait à son chevet les arômes des fleurs et des bois, Athos entra pour n’en plus sortir, dans la contemplation de ce paradis que les vivants ne voient jamais.

Dieu voulut sans doute ouvrir à cet élu les trésors de la béatitude éternelle, à l’heure où les autres hommes tremblent d’être sévèrement reçus par le Seigneur, et se cramponnent à cette vie qu’ils connaissent, dans la terreur de l’autre vie qu’ils entrevoient aux sombres et sévères flambeaux de la mort.

Athos était guidé par l’âme pure et sereine de son fils, qui aspirait l’âme paternelle. Tout pour ce juste fut mélodie et parfum, dans le rude chemin que prennent les âmes pour retourner dans la céleste patrie.

Après une heure de cette extase, Athos éleva doucement ses mains blanches comme la cire; le sourire ne quitta point ses lèvres, et il murmura, si bas, si bas qu’à peine on l’entendit, ces deux mots adressés à Dieu ou à Raoul:

— _Me voici!_

Et ses mains retombèrent lentement comme si lui-même les eût reposées sur le lit.

La mort avait été commode et caressante à cette noble créature. Elle lui avait épargné les déchirements de l’agonie, les convulsions du départ suprême; elle avait ouvert d’un doigt favorable les portes de l’éternité à cette grande âme digne de tous ses respects.

Dieu l’avait sans doute ordonné ainsi, pour que le souvenir pieux de cette mort si douce restât dans le cœur des assistants et dans la mémoire des autres hommes, trépas qui fit aimer le passage de cette vie à l’autre à ceux dont l’existence sur cette terre ne peut faire redouter le jugement dernier.

Athos garda même dans l’éternel sommeil ce sourire placide et sincère, ornement qui devait l’accompagner dans le tombeau. La quiétude de ses traits, le calme de son néant, firent douter longtemps ses serviteurs qu’il eût quitté la vie.

Les gens du comte voulurent emmener Grimaud, qui, de loin, dévorait ce visage pâlissant et n’approchait point, dans la crainte pieuse de lui apporter le souffle de la mort. Mais Grimaud, tout fatigué qu’il était, refusa de s’éloigner. Il s’assit sur le seuil, gardant son maître avec la vigilance d’une sentinelle, et jaloux de recueillir son premier regard au réveil, son dernier soupir à la mort.

Les bruits s’éteignaient dans toute la maison, et chacun respectait le sommeil du seigneur. Mais Grimaud, en prêtant l’oreille, s’aperçut que le comte ne respirait plus.

Il se souleva, ses mains appuyées sur le sol, et, de sa place, regarda s’il ne s’éveillerait pas un tressaillement dans le corps de son maître.

Rien! la peur le prit; il se leva tout à fait, et, au même moment, il entendit marcher dans l’escalier; un bruit d’éperons heurtés par une épée, son belliqueux, familier à ses oreilles, l’arrêta comme il allait marcher vers le lit d’Athos. Une voix plus vibrante encore que le cuivre et l’acier retentit à trois pas de lui.

— Athos! Athos! mon ami! criait cette voix émue jusqu’aux larmes.

— Monsieur le chevalier d’Artagnan! balbutia Grimaud.

— Où est-il? continua le mousquetaire.

Grimaud lui saisit le bras dans ses doigts osseux, et lui montra le lit, sur les draps duquel tranchait déjà la teinte livide du cadavre.

Une respiration haletante, le contraire d’un cri aigu, gonfla la gorge de d’Artagnan.

Il s’avança sur la pointe du pied, frissonnant, épouvanté du bruit que faisaient ses pas sur le parquet, et le cœur déchiré par une angoisse sans nom. Il approcha son oreille de la poitrine d’Athos, son visage de la bouche du comte. Ni bruit ni souffle. D’Artagnan recula.

Grimaud, qui l’avait suivi des yeux et pour qui chacun de ses mouvements avait été une révélation, vint timidement s’asseoir au pied du lit, et colla ses lèvres sur le drap que soulevaient les pieds roidis de son maître.

Alors on vit de larges pleurs s’échapper de ses yeux rougis.

Ce vieillard au désespoir, qui larmoyait courbé sans proférer une parole, offrait le plus émouvant spectacle que d’Artagnan, dans sa vie d’émotions, eût jamais rencontré.

Le capitaine resta debout en contemplation devant ce mort souriant, qui semblait avoir gardé sa dernière pensée pour faire à son meilleur ami, à l’homme qu’il avait le plus aimé après Raoul, un accueil gracieux, même au-delà de la vie, et, comme pour répondre à cette suprême flatterie de l’hospitalité, d’Artagnan alla baiser Athos au front et, de ses doigts tremblants, lui ferma les yeux.

Puis il s’assit au chevet du lit, sans peur de ce mort qui lui avait été si doux et si bienveillant pendant trente-cinq années; il se nourrit avidement des souvenirs que le noble visage du comte lui ramenait en foule à l’esprit, les uns fleuris et charmants comme ce sourire, les autres sombres, mornes et glacés, comme cette figure aux yeux clos pour l’éternité.

Tout à coup, le flot amer qui montait de minute en minute envahit son cœur, et lui brisa la poitrine. Incapable de maîtriser son émotion, il se leva, et, s’arrachant violemment de cette chambre, où il venait de trouver mort celui auquel il venait apporter la nouvelle de la mort de Porthos, il poussa des sanglots si déchirants, que les valets, qui semblaient n’attendre qu’une explosion de douleur, y répondirent par leurs clameurs lugubres, et les chiens du seigneur par leurs lamentables hurlements.

Grimaud fut le seul qui n’éleva pas la voix. Même dans le paroxysme de sa douleur, il n’eût pas osé profaner la mort, ni pour la première fois troubler le sommeil de son maître. Athos, d’ailleurs, l’avait habitué à ne parler jamais.

Au point du jour, d’Artagnan, qui avait erré dans la salle basse en se mordant les poings pour étouffer ses soupirs, d’Artagnan monta encore une fois l’escalier, et, guettant le moment où Grimaud tournerait la tête de son côté, il lui fit signe de venir à lui, ce que le fidèle serviteur exécuta sans faire plus de bruit qu’une ombre.

D’Artagnan redescendit suivi de Grimaud.

Une fois au vestibule, prenant les mains du vieillard:

— Grimaud, dit-il, j’ai vu comment le père est mort: dis-moi maintenant comment est mort le fils.

Grimaud tira de son sein une large lettre, sur l’enveloppe de laquelle était tracée l’adresse d’Athos. Il reconnut l’écriture de M. de Beaufort, brisa le cachet et se mit à lire en arpentant, aux premiers rayons du jour bleuâtre, la sombre allée de vieux tilleuls foulée par les pas encore visibles du comte qui venait de mourir.

Chapitre CCLXV — Bulletin

Le duc de Beaufort écrivait à Athos. La lettre destinée à l’homme n’arrivait qu’au mort. Dieu changeait l’adresse.

«Mon cher comte, écrivait le prince avec sa grande écriture d’écolier malhabile, un grand malheur nous frappe au milieu d’un grand triomphe. Le roi perd un soldat des plus braves. Je perds un ami. Vous perdez M. de Bragelonne.

«Il est mort glorieusement, et si glorieusement, que je n’ai pas la force de pleurer comme je voudrais.

«Recevez mes tristes compliments, mon cher comte. Le Ciel nous distribue les épreuves selon la grandeur de notre cœur. Celle-là est immense, mais non au-dessus de votre courage.

«Votre bon ami,

«Le duc de Beaufort.»

Cette lettre renfermait une relation écrite par un des secrétaires du prince. C’était le plus touchant récit et le plus vrai de ce lugubre épisode qui dénouait deux existences.

D’Artagnan, accoutumé aux émotions de la bataille, et le cœur cuirassé contre les attendrissements, ne put s’empêcher de tressaillir en lisant le nom de Raoul, le nom de cet enfant chéri, devenu, comme son père, une ombre.

«Le matin, disait le secrétaire du prince, M. le duc commanda l’attaque. Normandie et Picardie avaient pris position dans les roches grises dominées par le talus de la montagne, sur le versant de laquelle s’élèvent les bastions de Djidgelli.

«Le canon, commençant à tirer, engagea l’action; les régiments marchèrent pleins de résolution; les piquiers avaient la pique haute; les porteurs de mousquets avaient l’arme au bras. Le prince suivait attentivement la marche et le mouvement des troupes, qu’il était prêt à soutenir avec une forte réserve.

«Auprès de Monseigneur étaient les plus vieux capitaines et ses aides de camp. M. le vicomte de Bragelonne avait reçu l’ordre de ne pas quitter Son Altesse.

«Cependant le canon de l’ennemi, qui d’abord avait tonné indifféremment contre les masses, avait réglé son feu, et les boulets, mieux dirigés, étaient venus tuer quelques hommes autour du prince. Les régiments formés en colonne, et qui s’avançaient contre les remparts, furent un peu maltraités. Il y avait hésitation de la part de nos troupes, qui se voyaient mal secondées par notre artillerie. En effet, les batteries qu’on avait établies la veille n’avaient qu’un tir faible et incertain, en raison de leur position. La direction de bas en haut nuisait à la justesse des coups et de la portée.

«Monseigneur, comprenant le mauvais effet de cette position de l’artillerie de siège, commanda aux frégates embossées dans la petite rade de commencer un feu régulier contre la place.

«Pour porter cet ordre, M. de Bragelonne s’offrit tout d’abord; mais Monseigneur refusa d’acquiescer à la demande du vicomte.

«Monseigneur avait raison, puisqu’il aimait et voulait ménager ce jeune seigneur; il avait bien raison, et l’événement se chargea de justifier sa prévision et son refus; car, à peine le sergent que Son Altesse avait chargé du message sollicité par M. de Bragelonne fut-il arrivé au bord de la mer, que deux gros coups de longue escopette partirent des rangs de l’ennemi et vinrent l’abattre.

«Le sergent tomba sur le sable mouillé qui but son sang.

«Ce que voyant, M. de Bragelonne sourit à Monseigneur, lequel lui dit:

«— Vous voyez, vicomte, je vous sauve la vie. Rapportez-le plus tard à M. le comte de La Fère, afin que, l’apprenant de vous, il m’en sache gré, à moi.

«Le jeune seigneur sourit tristement et répondit au duc:

«— Il est vrai, monseigneur, sans votre bienveillance, j’aurais été tué là-bas où est tombé ce pauvre sergent, et en un fort grand repos.

«M. de Bragelonne fit cette réponse d’un tel air, que Monseigneur répliqua vivement:

«— Vrai Dieu! jeune homme, on dirait que l’eau vous en vient à la bouche: mais, par l’âme de Henri IV! j’ai promis à votre père de vous ramener vivant, et, s’il plaît au Seigneur, je tiendrai ma parole.

«M. de Bragelonne rougit, et, d’une voix plus basse:

«— Monseigneur, dit-il, pardonnez-moi, je vous en prie; c’est que j’ai toujours eu le désir d’aller aux occasions, et qu’il est doux de se distinguer devant son général, surtout quand le général est M. le duc de Beaufort.

«Monseigneur s’adoucit un peu, et, se tournant vers ses officiers qui se pressaient autour de lui, donna différents ordres.

«Les grenadiers des deux régiments arrivèrent assez près des fossés et des retranchements pour y lancer leurs grenades, qui firent peu d’effet.

«Cependant, M. d’Estrées, qui commandait la flotte, ayant vu la tentative du sergent pour approcher des vaisseaux, comprit qu’il fallait tirer sans ordres et ouvrir le feu.

«Alors les Arabes, se voyant frappés par les boulets de la flotte et par les ruines et les éclats de leurs mauvaises murailles, poussèrent des cris effrayants.

«Leurs cavaliers descendirent la montagne au galop, courbés sur leurs selles, et se lancèrent à fond de train sur les colonnes d’infanterie, qui, croisant les piques, arrêtèrent cet élan fougueux. Repoussés par l’attitude ferme du bataillon, les Arabes vinrent de grande furie se rejeter vers l’état-major qui n’était point gardé en ce moment.

«Le danger fut grand: Monseigneur tira l’épée; ses secrétaires et ses gens l’imitèrent; les officiers de sa suite engagèrent un combat avec ces furieux.

«Ce fut alors que M. de Bragelonne put contenter l’envie qu’il manifestait depuis le commencement de l’action. Il combattit près du prince avec une vigueur de Romain, et tua trois Arabes avec sa petite épée.

«Mais il était visible que sa bravoure ne venait pas d’un sentiment d’orgueil, naturel à tous ceux qui combattent. Elle était impétueuse, affectée, forcée même; il cherchait à s’enivrer du bruit et du carnage.

«Il s’échauffa de telle sorte, que Monseigneur lui cria d’arrêter.

«Il dut entendre la voix de Son Altesse, puisque nous l’entendions, nous qui étions à ses côtés. Cependant il ne s’arrêta pas, et continua de courir vers les retranchements.

«Comme M. de Bragelonne était un officier fort soumis, cette désobéissance aux ordres de Monseigneur surprit fort tout le monde, et M. de Beaufort redoubla d’instances, en criant:

«— Arrêtez, Bragelonne! Où allez-vous? Arrêtez! reprit Monseigneur, je vous l’ordonne.

«Nous tous, imitant le geste de M. le duc, nous avions levé la main. Nous attendions que le cavalier tournât bride; mais M. de Bragelonne courait toujours vers les palissades.

«— Arrêtez, Bragelonne! répéta le prince d’une voix très forte; arrêtez au nom de votre père!

«À ces mots, M. de Bragelonne se retourna, son visage exprimait une vive douleur, mais il ne s’arrêtait pas; nous jugeâmes alors que son cheval l’emportait.

«Quand M. le duc eut deviné que le vicomte n’était plus maître de son cheval, et qu’il l’eut vu dépasser les premiers grenadiers, Son Altesse cria:

«— Mousquetaires, tuez-lui son cheval! Cent pistoles à qui mettra bas le cheval!

«Mais de tirer sur la bête sans atteindre le cavalier, qui eut pu l’espérer? Aucun n’osait. Enfin il s’en présenta un, c’était enfin tireur du régiment de Picardie, nommé La Luzerne, qui coucha en joue l’animal, tira et l’atteignit à la croupe, car on vit le sang rougir le pelage blanc du cheval; seulement, au lieu de tomber, le maudit genet s’emporta plus furieusement encore.

«Tout Picardie, qui voyait ce malheureux jeune homme courir à la mort, criait à tue-tête: M. de Bragelonne était un officier fort aimé dans toute l’armée.

«Déjà le vicomte était arrivé à portée de pistolet du rempart; une décharge partit et l’enveloppa de feu et de fumée. Nous le perdîmes de vue; la fumée dissipée, on le revit à pied, debout; son cheval venait d’être tué.

«Le vicomte fut sommé de se rendre par les Arabes; mais il leur fit un signe négatif avec sa tête, et continua de marcher aux palissades.

«C’était une imprudence mortelle. Cependant toute l’armée lui sut gré de ne point reculer, puisque le malheur l’avait conduit si près. Il marcha quelques pas encore, et les deux régiments lui battirent des mains.

«Ce fut encore à ce moment que la seconde décharge ébranla de nouveau les murailles, et le vicomte de Bragelonne disparut une seconde fois dans le tourbillon; mais, cette fois, la fumée eut beau se dissiper, nous ne le vîmes plus debout. Il était couché, la tête plus bas que les jambes, sur les bruyères, et les Arabes commencèrent à vouloir sortir de leurs retranchements pour venir lui couper la tête ou prendre son corps, comme c’est la coutume chez les infidèles.

«Mais Son Altesse M. le duc de Beaufort avait suivi tout cela du regard, et ce triste spectacle lui avait arraché de grands et douloureux soupirs. Il se mit donc à crier, voyant les Arabes courir comme des fantômes blancs parmi les lentisques:

«— Grenadiers, piquiers, est-ce que vous leur laisserez prendre ce noble corps?

«En disant ces mots et en agitant son épée, il courut lui-même vers l’ennemi. Les régiments, s’élançant sur ses traces, coururent à leur tour en poussant des cris aussi terribles que ceux des Arabes étaient sauvages.

«Le combat commença sur le corps de M. de Bragelonne, et fut si acharné, que cent soixante Arabes y demeurèrent morts, à côté de cinquante au moins des nôtres.

«Ce fut un lieutenant de Normandie qui chargea le corps du vicomte sur ses épaules, et le rapporta dans nos lignes.

«Cependant l’avantage se poursuivait; les régiments prirent avec eux la réserve, et les palissades des ennemis furent renversées.

«À trois heures, le feu des Arabes cessa; le combat à l’arme blanche dura deux heures; ce fut un massacre.

«À cinq heures, nous étions victorieux sur tous les points; l’ennemi avait abandonné ses positions, et M. le duc avait fait planter le drapeau blanc sur le point culminant du monticule.

«Ce fut alors que l’on put songer à M. de Bragelonne, qui avait huit grands coups au travers du corps, et dont presque tout le sang était perdu.

«Toutefois, il respirait encore, ce qui donna une joie inexprimable à Monseigneur, lequel voulut assister, lui aussi, au premier pansement du vicomte et à la consultation des chirurgiens.

«Il y en eut deux d’entre eux qui déclarèrent que M. de Bragelonne vivrait. Monseigneur leur sauta au cou, et leur promit mille louis chacun s’ils le sauvaient.

«Le vicomte entendit ces transports de joie, et, soit qu’il fût désespéré, soit qu’il souffrît de ses blessures, il exprima par sa physionomie une contrariété qui donna beaucoup à penser, surtout à l’un de ses secrétaires, quand il eut entendu ce qui va suivre.

«Le troisième chirurgien qui vint était le frère Sylvain de Saint-Cosme, le plus savant des nôtres. Il sonda les plaies à son tour et ne dit rien.

«M. de Bragelonne ouvrait des yeux fixes et semblait interroger chaque mouvement, chaque pensée du savant chirurgien.

«Celui-ci, questionné par Monseigneur, répondit qu’il voyait bien trois plaies mortelles sur huit, mais que si forte était la constitution du blessé, si féconde la jeunesse, si miséricordieuse la bonté de Dieu, que peut-être M. de Bragelonne en reviendrait-il, si toutefois il ne faisait pas le moindre mouvement.

«Frère Sylvain ajouta, en se retournant vers ses aides:

«— Surtout, ne le remuez pas même du doigt, ou vous le tuerez.

«Et nous sortîmes tous de la tente avec un peu d’espoir.

«Ce secrétaire, en sortant, crut voir un sourire pâle et triste glisser sur les lèvres du vicomte, lorsque M. le duc lui dit d’une voix caressante:

«— Oh! vicomte, nous te sauverons!

«Mais le soir, quand on crut que le malade devait avoir reposé, l’un des aides entra dans la tente du blessé, et en ressortit en poussant de grands cris.

«Nous accourûmes tous en désordre, M. le duc avec nous, et l’aide nous montra le corps de M. de Bragelonne par terre, en bas du lit, baigné dans le reste de son sang.

«Il y a apparence qu’il avait eu quelque nouvelle convulsion, quelque mouvement fébrile, et qu’il était tombé; que la chute qu’il avait faite avait accéléré sa fin, selon le pronostic de frère Sylvain.

«On releva le vicomte; il était froid et mort. Il tenait une boucle de cheveux blonds à la main droite, et cette main était crispée sur son cœur.»

Suivaient les détails de l’expédition et de la victoire remportée sur les Arabes.

D’Artagnan s’arrêta au récit de la mort du pauvre Raoul.

— Oh! murmura-t-il, malheureux enfant, un suicide!

Et, tournant les yeux vers la chambre du château où dormait Athos d’un sommeil éternel:

— Ils se sont tenu parole l’un à l’autre, dit-il tout bas. Maintenant, je les trouve heureux: ils doivent être réunis.

Et il reprit à pas lents le chemin du parterre.

Toute la rue, tous les environs se remplissaient déjà de voisins éplorés qui se racontaient les uns aux autres la double catastrophe et se préparaient aux funérailles.

Chapitre CCLXVI — Le dernier chant du poème

Dès le lendemain, on vit arriver toute la noblesse des environs, celle de la province, partout où les messagers avaient eu le temps de porter la nouvelle.

D’Artagnan était resté enfermé sans vouloir parler à personne. Deux morts aussi lourdes tombant sur le capitaine, après la mort de Porthos, avaient accablé pour longtemps cet esprit jusqu’alors infatigable.

Excepté Grimaud, qui entra dans sa chambre une fois, le mousquetaire n’aperçut ni valets ni commensaux.

Il crut deviner au bruit de la maison, à ce train des allées et des venues, qu’on disposait tout pour les funérailles du comte. Il écrivit au roi pour lui demander un surcroît de congé.

Grimaud, nous l’avons dit, était entré chez d’Artagnan, s’était assis sur un escabeau, près de la porte, comme un homme qui médite profondément, puis, se levant, avait fait signe à d’Artagnan de le suivre.