Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 41

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C’était le lot du fidèle ami. Ces habits lui appartenaient bien; ils lui avaient été bien donnés. On voyait la main de Mousqueton s’étendre sur ces reliques, qu’il baisait de toutes ses lèvres, de tout son visage, qu’il couvrait de tout son corps.

D’Artagnan s’approcha pour consoler le pauvre garçon.

— Mon Dieu, dit-il, il ne bouge plus; il est évanoui!

D’Artagnan se trompait: Mousqueton était mort.

Mort, comme le chien qui, ayant perdu son maître, revient mourir sur son habit.

Chapitre CCLXII — La vieillesse d’Athos

Pendant que tous ces événements séparaient à jamais les quatre mousquetaires, autrefois liés d’une façon qui paraissait indissoluble, Athos, demeuré seul après le départ de Raoul, commençait à payer son tribut à cette mort anticipée qu’on appelle l’absence des gens aimés.

Revenu à sa maison de Blois, n’ayant plus même Grimaud pour recueillir un pauvre sourire quand il passait dans les parterres, Athos sentait de jour en jour s’altérer la vigueur d’une nature qui, depuis si longtemps semblait infaillible.

L’âge, reculé pour lui par la présence de l’objet chéri, arrivait avec ce cortège de douleurs et de gênes qui grossit à mesure qu’il se fait attendre. Athos n’avait plus là son fils pour s’étudier à marcher droit, à lever la tête, à donner le bon exemple; il n’avait plus ces yeux brillants de jeune homme, foyer toujours ardent où se régénérait la flamme de ses regards.

Et puis, faut-il le dire? cette nature, exquise par sa tendresse et sa réserve, ne trouvant plus rien qui contînt ses élans, se livrait au chagrin avec toute la fougue des natures vulgaires, quand elles se livrent à la joie.

Le comte de La Fère, resté jeune jusqu’à sa soixante-deuxième année, l’homme de guerre qui avait conservé sa force malgré les fatigues, sa fraîcheur d’esprit malgré les malheurs, sa douce sérénité d’âme et de corps malgré Milady, malgré Mazarin, malgré La Vallière, Athos était devenu un vieillard en huit jours, du moment qu’il avait perdu l’appui de son arrière jeunesse.

Toujours beau, mais courbé, noble, mais triste, doux et chancelant sous ses cheveux blanchis, il recherchait, depuis sa solitude, les clairières par lesquelles le soleil venait trouer le feuillage des allées.

Le rude exercice de toute sa vie, il le désapprit quand Raoul ne fut plus là. Les serviteurs, accoutumés à le voir levé dès l’aube en toute saison, s’étonnèrent d’entendre sonner sept heures en été sans que leur maître eût quitté le lit.

Athos demeurait couché, un livre sous son chevet, et il ne dormait pas, et il ne lisait pas. Couché pour n’avoir plus à porter son corps, il laissait l’âme et l’esprit s’élancer hors de l’enveloppe et retourner à son fils ou à Dieu.

On fut bien effrayé quelquefois de le voir, pendant des heures, absorbé dans une rêverie muette, insensible; il n’entendait plus le pas du valet plein de crainte qui venait au seuil de la chambre épier le sommeil ou le réveil du maître. Il lui arrivait d’oublier que le jour était à moitié écoulé, que l’heure des deux premiers repas était passée. Alors on l’éveillait, il se levait, descendait sous son allée sombre, puis revenait un peu au soleil comme pour en partager une minute la chaleur avec l’enfant absent. Et puis la promenade lugubre, monotone, recommençait jusqu’à ce que, épuisé, il regagnât la chambre et le lit, son domicile préféré.

Pendant plusieurs jours, le comte ne dit pas une parole. Il refusa de recevoir les visites qui lui arrivaient, et, pendant la nuit, on le vit rallumer sa lampe et passer de longues heures à écrire ou à feuilleter des parchemins.

Athos écrivit une de ces lettres à Vannes, une autre à Fontainebleau: elles demeurèrent sans réponse. On sait pourquoi: Aramis avait quitté la France; d’Artagnan voyageait de Nantes à Paris, de Paris à Pierrefonds. Son valet de chambre remarqua qu’il diminuait chaque jour quelques tours de sa promenade. La grande allée de tilleuls devint bientôt trop longue pour les pieds qui la parcouraient jadis mille fois en un jour. On vit le comte aller péniblement aux arbres du milieu, s’asseoir sur le banc de mousse qui échancrait une allée latérale, et attendre ainsi le retour des forces ou plutôt le retour de la nuit.

Bientôt cent pas l’exténuèrent. Enfin, Athos ne voulut plus se lever; il refusa toute nourriture, et ses gens épouvantés, bien qu’il ne se plaignit pas, bien qu’il eût toujours le sourire aux lèvres, bien qu’il continuât à parler de sa douce voix, ses gens allèrent à Blois chercher l’ancien médecin de feu Monsieur, et l’amenèrent au comte de La Fère, de telle façon qu’il pût voir celui-ci sans être vu.

À cet effet, ils le placèrent dans un cabinet voisin de la chambre du malade et le supplièrent de ne pas se montrer dans la crainte de déplaire au maître, qui n’avait pas demandé de médecin.

Le docteur obéit; Athos était une sorte de modèle pour les gentilshommes du pays; le Blaisois se vantait de posséder cette relique sacrée des vieilles gloires françaises; Athos était un bien grand seigneur, comparé à ces noblesses comme le roi en improvisait en touchant de son sceptre jeune et fécond les troncs desséchés des arbres héraldiques de la province.

On respectait, disons-nous, et l’on aimait Athos. Le médecin ne put souffrir de voir pleurer ses gens et de voir s’attrouper les pauvres du canton, à qui Athos donnait la vie et la consolation par ses bonnes paroles et ses aumônes. Il examina donc du fond de sa cachette les allures du mal mystérieux qui courbait et mordait de jour en jour plus mortellement un homme naguère encore plein de vie et d’envie de vivre.

Il remarqua sur les joues d’Athos la pourpre de la fièvre qui s’allume et se nourrit, fièvre lente, impitoyable, née dans un pli du cœur, s’abritant derrière ce rempart grandissant de la souffrance qu’elle engendre, cause à là fois et effet d’une situation périlleuse.

Le comte ne parlait à personne, disons-nous, il ne parlait pas même seul. Sa pensée craignait le bruit, elle touchait à ce degré de surexcitation qui confine à l’extase. L’homme ainsi absorbé, quand il n’appartient pas encore à Dieu, n’appartient déjà plus à la terre.

Le docteur demeura plusieurs heures à étudier cette douloureuse lutte de la volonté contre une puissance supérieure. Il s’épouvanta de voir ces yeux toujours fixes, toujours attachés sur le but invisible; il s’épouvanta de voir battre du même mouvement ce cœur dont jamais un soupir ne venait varier l’habitude; quelquefois l’acuité de la douleur fait l’espoir du médecin.

Une demi-journée se passa ainsi. Le docteur prit son parti en homme brave, en esprit ferme: il sortit brusquement de sa retraite et vint droit à Athos, qui le vit sans témoigner plus de surprise que s’il n’eût rien compris à cette apparition.

— Monsieur le comte, pardon, dit le docteur en venant au malade les bras ouverts, mais j’ai un reproche à vous faire; vous allez m’entendre.

Et il s’assit au chevet d’Athos, qui sortit à grand-peine de sa préoccupation.

— Qu’y a-t-il, docteur? demanda le comte après un silence.

— Il y a que vous êtes malade, monsieur, et que vous ne vous faites pas traiter.

— Moi, malade! dit Athos en souriant.

— Fièvre, consomption, affaiblissement, dépérissement, monsieur le comte!

— Affaiblissement! répondit Athos. Est-ce possible? Je ne me lève pas.

— Allons, allons, monsieur le comte, pas de subterfuges! Vous êtes un bon chrétien.

— Je le crois, dit Athos.

— Vous donneriez-vous la mort?

— Jamais, docteur.

— Eh bien! monsieur, vous vous en allez mourant; demeurer ainsi, c’est un suicide; guérissez, monsieur le comte, guérissez!

— De quoi? Trouvez le mal d’abord. Moi, jamais je ne me suis trouvé mieux, jamais le ciel ne m’a paru plus beau, jamais je n’ai plus chéri mes fleurs.

— Vous avez un chagrin caché.

— Caché?... Non pas, j’ai l’absence de mon fils, docteur; voilà tout mon mal; je ne le cache pas.

— Monsieur le comte, votre fils vit, il est fort, il a tout l’avenir des gens de son mérite et de sa race; vivez pour lui...

— Mais je vis, docteur. Oh! soyez bien tranquille, ajouta-t-il en souriant avec mélancolie, tant que Raoul vivra, on le saura bien; car, tant qu’il vivra, je vivrai.

— Que dites-vous?

— Une chose bien simple. En ce moment, docteur, je laisse la vie suspendue en moi. Ce serait une tâche au-dessus de mes forces que la vie oublieuse, dissipée, indifférente, quand je n’ai pas là Raoul. Vous ne demandez point à la lampe de brûler quand l’étincelle n’y a pas attaché la flamme; ne me demandez pas de vivre au bruit et à la clarté. Je végète, je me dispose, j’attends. Tenez, docteur, rappelez-vous ces soldats que nous vîmes tant de fois ensemble sur les ports où ils attendaient d’être embarqués; couchés, indifférents, moitié sur un élément, moitié sur l’autre, ils n’étaient ni à l’endroit où la mer allait les porter, ni à l’endroit où la terre allait les perdre; bagages préparés, esprit tendu, regard fixe, ils attendaient. Je le répète, ce mot, c’est celui qui peint ma vie présente. Couché comme ces soldats, l’oreille tendue vers ces bruits qui m’arrivent, je veux être prêt à partir au premier appel. Qui me fera cet appel? la vie, ou la mort? Dieu, ou Raoul? Mes bagages sont prêts, mon âme est disposée, j’attends le signal... J’attends, docteur, j’attends!

Le docteur connaissait la trempe de cet esprit, il appréciait la solidité de ce corps; il réfléchit un moment, se dit à lui-même que les paroles étaient inutiles, les remèdes absurdes, et il partit en exhortant les serviteurs d’Athos à ne le point abandonner un moment.

Athos, le docteur parti, ne témoigna ni colère ni dépit de ce qu’on l’avait troublé; il ne recommanda même pas qu’on lui remit promptement les lettres qui viendraient: il savait bien que toute distraction qui lui arrivait était une joie, une espérance que ses serviteurs eussent payée de leur sang pour la lui procurer.

Le sommeil était devenu rare. Athos, à force de songer, s’oubliait quelques heures au plus dans une rêverie plus profonde, plus obscure, que d’autres eussent appelée un rêve. Ce repos momentané donnait cet oubli au corps, que fatiguait l’âme; car Athos vivait doublement pendant ces pérégrinations de son intelligence. Une nuit, il songea que Raoul s’habillait dans une tente, pour aller à l’expédition commandée par M. de Beaufort en personne. Le jeune homme était triste, il agrafait lentement sa cuirasse, lentement il ceignait son épée.

— Qu’avez-vous donc? lui demanda tendrement son père.

— Ce qui m’afflige, c’est la mort de Porthos, notre si bon ami, répondit Raoul; je souffre d’ici de la douleur que vous en ressentirez là-bas.

Et la vision disparut avec le sommeil d’Athos.

Au point du jour, un des valets entra chez son maître, et lui remit une lettre venant d’Espagne.

L’écriture d’Aramis, pensa le comte.

Et il lut.

— Porthos est mort! s’écria-t-il après les premières lignes. Ô Raoul, Raoul, merci! tu tiens ta promesse, tu m’avertis!

Et Athos, pris d’une sueur mortelle, s’évanouit dans son lit sans autre cause que sa faiblesse.

Chapitre CCLXIII — Vision d’Athos

Quand cet évanouissement d’Athos eut cessé, le comte, presque honteux d’avoir faibli devant cet événement surnaturel, s’habilla et demanda un cheval, bien décidé à se rendre à Blois, pour nouer des correspondances plus sûres, soit avec l’Afrique, soit avec d’Artagnan ou Aramis.

En effet, cette lettre d’Aramis instruisait le comte de La Fère du mauvais succès de l’expédition de Belle-Île. Elle lui donnait, sur la mort de Porthos, assez de détails pour que le cœur si tendre et si dévoué d’Athos fût ému jusqu’en ses dernières fibres.

Athos voulut donc aller faire à son ami Porthos une dernière visite. Pour rendre cet honneur à son ancien compagnon d’armes, il comptait prévenir d’Artagnan, l’amener à recommencer le pénible voyage de Belle-Île, accomplir en sa compagnie ce triste pèlerinage au tombeau du géant qu’il avait tant aimé, puis revenir dans sa maison, pour obéir à cette influence secrète qui le conduisait à l’éternité par ces chemins mystérieux.

Mais, à peine les valets, joyeux, avaient-ils habillé leur maître, qu’ils voyaient avec plaisir se préparer à un voyage qui devait dissiper sa mélancolie, à peine le cheval le plus doux de l’écurie du comte était-il sellé et conduit devant le perron, que le père de Raoul sentit sa tête s’embarrasser, ses jambes se rompre, et qu’il comprit l’impossibilité où il était de faire un pas de plus.

Il demanda à être porté au soleil; on l’étendit sur son banc de mousse, où il passa une grande heure avant de reprendre ses esprits.

Rien n’était plus naturel que cette atonie après le repos inerte des derniers jours. Athos prit un bouillon pour se donner des forces, et trempa ses lèvres desséchées dans un verre plein du vin qu’il aimait le mieux, ce vieux vin d’Anjou, mentionné par le bon Porthos dans son admirable testament.

Alors, réconforté, libre d’esprit, il se fit amener son cheval; mais il lui fallut l’aide des valets pour monter péniblement en selle.

Il ne fit point cent pas: le frisson s’empara de lui au détour du chemin.

— Voilà qui est étrange, dit-il à son valet de chambre, qui l’accompagnait.

— Arrêtons-nous, monsieur, je vous en conjure! répondit le fidèle serviteur. Voilà que vous pâlissez.

— Cela ne m’empêchera pas de poursuivre ma route, puisque je suis en chemin, réplique le comte.

Et il rendit les rênes à son cheval.

Mais soudain l’animal, au lieu d’obéir à la pensée de son maître, s’arrêta. Un mouvement dont Athos ne se rendit pas compte avait serré le mors.

— Quelque chose, dit Athos, veut que je n’aille pas plus loin. Soutenez-moi, ajouta-t-il en étendant les bras; vite, approchez! je sens tous mes muscles qui se détendent, et je vais tomber de cheval.

Le valet avait vu le mouvement fait par son maître en même temps qu’il avait reçu l’ordre. Il s’approcha vivement, reçut le comte dans ses bras, et, comme on n’était pas encore assez éloigné de la maison pour que les serviteurs, demeurés sur le seuil de la porte pour voir partir M. de La Fère, n’aperçussent pas ce désordre dans la marche ordinairement si régulière de leur maître, le valet de chambre appela ses camarades du geste et de la voix; alors tous accoururent avec empressement.

À peine Athos eut-il fait quelques pas pour retourner vers sa maison, qu’il se trouva mieux. Sa vigueur sembla renaître, et la volonté lui revint de pousser vers Blois. Il fit faire une volte à son cheval. Mais, au premier mouvement de celui-ci, il retomba dans cet état de torpeur et d’angoisse.

— Allons, décidément, murmura-t-il, on veut que je reste chez moi.

Ses gens s’approchèrent; on le descendit de cheval; et tous le portèrent en courant vers sa maison. Tout fut bientôt préparé dans sa chambre; ils le couchèrent dans son lit.

— Vous ferez bien attention, leur dit-il en se disposant à dormir, que j’attends aujourd’hui même des lettres d’Afrique.

— Monsieur apprendra sans doute avec plaisir que le fils de Blaisois est monté à cheval pour gagner une heure sur le courrier de Blois, répondit le valet de chambre.

— Merci! répondit Athos avec son sourire de bonté.

Le comte s’endormit; son sommeil anxieux ressemblait à une souffrance. Celui qui le veillait vit sur ses traits poindre, à plusieurs reprises l’expression d’une torture intérieure. Peut-être Athos rêvait-il. La journée se passa; le fils de Blaisois revint; le courrier n’avait pas apporté de nouvelles. Le comte calculait avec désespoir les minutes, il frémissait quand ces minutes avaient formé une heure. L’idée qu’on l’avait oublié là-bas lui vint une fois et lui coûta une atroce douleur au cœur.

Personne, dans la maison, n’espérait plus que le courrier arrivât, son heure était passée depuis longtemps. Quatre fois, l’exprès envoyé à Blois avait réitéré son voyage, et rien n’était venu à l’adresse du comte.

Athos savait que ce courrier n’arrivait qu’une fois par semaine. C’était donc un retard de huit mortels jours à subir.

Il commença la nuit avec cette douloureuse persuasion.

Tout ce qu’un homme malade et irrité par la souffrance peut ajouter de sombres suppositions à des probabilités déjà tristes, Athos l’entassa pendant les premières heures de cette mortelle nuit.

La fièvre monta; elle envahit la poitrine, où le feu prit bientôt, suivant l’expression du médecin qu’on avait ramené de Blois au dernier voyage du fils de Blaisois.

Bientôt elle gagna la tête. Le médecin pratiqua successivement deux saignées qui la dégagèrent, mais qui affaiblirent le malade et ne laissèrent la force d’action qu’à son cerveau.

Cependant cette fièvre redoutable avait cessé. Elle assiégeait de ses derniers battements les extrémités engourdies; elle finit par céder tout à fait lorsque minuit sonna.

Le médecin, voyant ce mieux incontestable, regagna Blois après avoir ordonné quelques prescriptions et déclaré que le comte était sauvé.

Alors commença, pour Athos, une situation étrange, indéfinissable. Libre de penser, son esprit se porta vers Raoul, vers ce fils bien-aimé. Son imagination lui montra les champs de l’Afrique aux environs de Djidgelli, où M. de Beaufort avait dû débarquer avec son armée.

C’étaient des roches grises toutes verdies en certains endroits par l’eau de la mer, quand elle vient fouetter la plage pendant les tourmentes et les tempêtes.

Au-delà du rivage, diapré de ces roches semblables à des tombes, montait en amphithéâtre, parmi les lentisques et les cactus, une sorte de bourgade pleine de fumée, de bruits obscurs et de mouvements effarés.

Tout à coup, du sein de cette fumée se dégagea une flamme qui parvint, bien qu’en rampant, à couvrir toute la surface de cette bourgade, et qui grandit peu à peu, englobant tout dans ses tourbillons rouges; pleurs, cris, bras étendus au ciel. Ce fut, pendant un moment, un pêle-mêle affreux de madriers s’écroulant, de lames tordues, de pierres calcinées, d’arbres grillés, disparus.

Chose étrange! dans ce chaos où Athos distinguait des bras levés, où il entendait des cris, des sanglots, des soupirs, il ne vit jamais une figure humaine.

Le canon tonnait au loin, la mousqueterie pétillait, la mer mugissait, les troupeaux s’échappaient en bondissant sur les talus verdoyants. Mais pas un soldat pour approcher la mèche auprès des batteries de canon, pas un marin pour aider à la manœuvre de cette flotte, pas un pasteur pour ces troupeaux.

Après la ruine du village et la destruction des forts qui le dominaient, ruine et destruction opérées magiquement, sans la coopération d’un seul être humain, la flamme s’éteignit, la fumée recommença de monter, puis diminua d’intensité, pâlit et s’évapora complètement.

La nuit alors se fit dans ce paysage; une nuit opaque sur terre, brillante au firmament; les grosses étoiles flamboyantes qui scintillent au ciel africain brillaient sans rien éclairer qu’elles-mêmes autour d’elles.

Un long silence s’établit qui servit à reposer un moment l’imagination troublée d’Athos, et, comme il sentait que ce qu’il avait à voir n’était pas terminé, il appliqua plus attentivement les regards de son intelligence sur le spectacle étrange que lui réservait son imagination.

Ce spectacle continua bientôt pour lui.

Une lune douce et pâle se leva derrière les versants de la côte, et moirant d’abord des plis onduleux de la mer, qui semblait s’être calmée après les mugissements qu’elle avait fait entendre pendant la vision d’Athos, la lune, disons-nous, vint attacher ses diamants et ses opales aux broussailles et aux halliers de la colline.

Les roches grises, comme autant de fantômes silencieux et attentifs, semblèrent dresser leurs têtes verdâtres pour examiner aussi le champ de bataille à la clarté de la lune, et Athos s’aperçut que ce champ, entièrement vide pendant le combat, était maintenant jonché de corps abattus.

Un inexplicable frisson de crainte et d’horreur saisit son âme, quand il reconnut l’uniforme blanc et bleu des soldats de Picardie, leurs longues piques au manche bleu et leurs mousquets marqués de la fleur de lis à la crosse.

Quand il vit toutes les blessures béantes et froides regarder le ciel azuré, comme pour lui redemander les âmes auxquelles elles avaient livré passage.

Quand il vit les chevaux, éventrés, mornes, la langue pendante de côté hors des lèvres, dormir dans le sang glacé répandu autour d’eux, et qui souillait leurs housses et leurs crinières.

Quand il vit le cheval blanc de M. de Beaufort étendu, la tête fracassée, au premier rang sur-le-champ des morts.

Athos passa une main froide sur son front, qu’il s’étonna de ne pas trouver brûlant. Il se convainquit, par cet attouchement, qu’il assistait, comme un spectateur sans fièvre, au lendemain d’une bataille livrée sur le rivage de Djidgelli par l’armée expéditionnaire, qu’il avait vue quitter les côtes de France et disparaître à l’horizon, et dont il avait salué, de la pensée et du geste, la dernière lueur du coup de canon envoyé par le duc, en signe d’adieu à la patrie.

Qui pourra peindre le déchirement mortel avec lequel son âme, suivant comme un œil vigilant la trace de ces cadavres, les alla tous regarder les uns après les autres, pour reconnaître si parmi eux ne dormait pas Raoul? Qui pourra exprimer la joie enivrante, divine, avec laquelle Athos s’inclina devant Dieu, et le remercia de n’avoir pas vu celui qu’il cherchait avec tant de crainte parmi les morts?

En effet, tombés morts à leur rang, roidis, glacés, tous ces morts, bien reconnaissables, semblaient se tourner avec complaisance et respect vers le comte de La Fère, pour être mieux vus de lui pendant son inspection funèbre.

Cependant il s’étonnait voyant tous ces cadavres, de ne pas apercevoir les survivants.

Il en était venu à ce point d’illusion, que cette vision était pour lui un voyage réel fait par le père en Afrique, pour obtenir des renseignements plus exacts sur le fils.

Aussi, fatigué d’avoir tant parcouru de mers et de continents, il cherchait à se reposer sous une des tentes abritées derrière un rocher, et sur le sommet desquelles flottait le pennon blanc fleurdelisé. Il chercha un soldat pour être conduit vers la tente de M. de Beaufort.

Alors, pendant que son regard errait dans la plaine, se tournant de tous les côtés, il vit une forme blanche apparaître derrière les myrtes résineux.

Cette figure était vêtue d’un costume d’officier: elle tenait en main une épée brisée; elle s’avança lentement vers Athos, qui, s’arrêtant tout à coup et fixant son regard sur elle, ne parlait pas, ne remuait pas, et qui voulait ouvrir ses bras, parce que dans cet officier silencieux et pâle, il venait de reconnaître Raoul.

Le comte essaya un cri, qui demeura étouffé dans son gosier. Raoul, d’un geste, lui indiquait de se taire en mettant un doigt sur sa bouche et en reculant peu à peu, sans qu’Athos vit ses jambes se mouvoir.

Le comte, plus pâle que Raoul, plus tremblant, suivit son fils en traversant péniblement bruyères et buissons, pierres et fossés. Raoul ne paraissait pas toucher la terre, et nul obstacle n’entravait la légèreté de sa marche.

Le comte, que les accidents de terrain fatiguaient, s’arrêta bientôt épuisé. Raoul lui faisait toujours signe de le suivre. Le tendre père, auquel l’amour redonnait des forces, essaya un dernier mouvement et gravit la montagne à la suite du jeune homme, qui l’attirait par son geste et son sourire.

Enfin, il toucha la crête de cette colline, et vit se dessiner en noir, sur l’horizon blanchi par la lune, les formes aériennes, poétiques de Raoul. Athos étendait la main pour arriver près de son fils bien-aimé, sur le plateau, et celui-ci lui tendait aussi la sienne; mais soudain, comme si le jeune homme eût été entraîné malgré lui, reculant toujours, il quitta la terre, et Athos vit le ciel briller entre les pieds de son enfant et le sol de la colline.

Raoul s’élevait insensiblement dans le vide, toujours souriant, toujours appelant du geste; il s’éloignait vers le ciel.