Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 38

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Un seul homme a fait de tout cela un chaos plus confus, plus informe, plus terrible que le chaos qui existait une heure avant que Dieu eût eu l’idée de créer le monde.

Il ne resta rien des trois premiers compartiments, rien que Dieu lui-même pût reconnaître pour son ouvrage.

Quant à Porthos, après avoir lancé le baril de poudre au milieu des ennemis, il avait fui, selon le conseil d’Aramis, et gagné le dernier compartiment, dans lequel pénétraient, par l’ouverture, l’air, le jour et le soleil.

Aussi, à peine eut-il tourné l’angle qui séparait le troisième compartiment du quatrième, qu’il aperçut à cent pas de lui la barque balancée par les flots; là étaient ses amis; là était la liberté; là était la vie après la victoire.

Encore six de ses formidables enjambées, et il était hors de la voûte; hors de la voûte, deux ou trois vigoureux élans, et il touchait au canot.

Soudain, il sentit ses genoux fléchir: ses genoux semblaient vides, ses jambes mollissaient sous lui.

— Oh! oh! murmura-t-il étonné, voilà que ma fatigue me reprend; voilà que je ne peux plus marcher. Qu’est-ce à dire?

À travers l’ouverture, Aramis l’apercevait et ne comprenait pas pourquoi il s’arrêtait ainsi.

— Venez, Porthos! criait Aramis, venez! venez vite!

— Oh! répondit le géant en faisant un effort qui tendit inutilement tous les muscles de son corps, je ne puis.

En disant ces mots, il tomba sur ses genoux; mais, de ses mains robustes, il se cramponna aux roches et se releva.

— Vite! vite! répéta Aramis en se courbant vers le rivage, comme pour attirer Porthos avec ses bras.

— Me voici, balbutia Porthos en réunissant toutes ses forces pour faire un pas de plus.

— Au nom du Ciel! Porthos, arrivez! arrivez! le baril va sauter!

— Arrivez, monseigneur, crièrent les Bretons à Porthos, qui se débattait comme dans un rêve.

Mais il n’était plus temps: l’explosion retentit, la terre se crevassa, la fumée, qui s’élança par les larges fissures, obscurcit le ciel, la mer reflua comme chassée par le souffle du feu qui jaillit de la grotte comme de la gueule d’une gigantesque chimère; le reflux emporta la barque à vingt toises, toutes les roches craquèrent à leur base, et se séparèrent comme des quartiers sous l’effort des coins; on vit s’élancer une portion de la voûte enlevée au ciel comme par des fils rapides; le feu rose et vert du soufre, la noire lave des liquéfactions argileuses, se heurtèrent et se combattirent un instant sous un dôme majestueux de fumée; puis on vit osciller d’abord, puis se pencher, puis tomber successivement les longues arêtes de rocher que la violence de l’explosion n’avait pu déraciner de leurs socles séculaires; ils se saluaient les uns les autres comme des vieillards graves et lents, puis se prosternaient couchés à jamais dans leur poudreuse tombe.

Cet effroyable choc parut rendre à Porthos les forces qu’il avait perdues; il se releva, géant lui-même entre ces géants. Mais, au moment où il fuyait entre la double haie de fantômes granitiques, ces derniers, qui n’étaient plus soutenus par les chaînons correspondants, commencèrent à rouler avec fracas autour de ce Titan qui semblait précipité du ciel au milieu des rochers qu’il venait de lancer contre lui.

Porthos sentit trembler sous ses pieds le sol ébranlé par ce long déchirement. Il étendit à droite et à gauche ses vastes mains pour repousser les rochers croulants. Un bloc gigantesque vint s’appuyer à chacune de ses paumes étendues; il courba la tête, et une troisième masse granitique vint s’appesantir entre ses deux épaules.

Un instant, les bras de Porthos avaient plié; mais l’hercule réunit toutes ses forces, et l’on vit les deux parois de cette prison dans laquelle il était enseveli s’écarter lentement et lui faire place. Un instant, il apparut dans cet encadrement de granit comme l’ange antique du chaos; mais, en écartant les roches latérales, il ôta son point d’appui au monolithe qui pesait sur ses fortes épaules, et le monolithe, s’appuyant de tout son poids précipita le géant sur ses genoux. Les roches latérales, un instant écartées, se rapprochèrent et vinrent ajouter leur poids au poids primitif, qui eût suffi pour écraser dix hommes.

Le géant tomba sans crier à l’aide; il tomba en répondant à Aramis par des mots d’encouragement et d’espoir, car un instant, grâce au puissant arc-boutant de ses mains, il put croire que, comme Encelade, il secouerait ce triple poids. Mais, peu à peu, Aramis vit le bloc s’affaisser; les mains crispées un instant, les bras roidis par un dernier effort, plièrent, les épaules tendues s’affaissèrent déchirées, et la roche continua de s’abaisser graduellement.

— Porthos! Porthos! criait Aramis en s’arrachant les cheveux, Porthos, où es-tu? Parle!

— Là! là! murmurait Porthos d’une voix qui s’éteignait; patience! patience!

À peine acheva-t-il ce dernier mot l’impulsion de la chute augmenta la pesanteur; l’énorme roche s’abattit, pressée par les deux autres qui s’abattirent sur elle et engloutit Porthos dans un sépulcre de pierres brisées.

En entendant la voix expirante de son ami, Aramis avait sauté à terre. Deux des Bretons le suivirent un levier à la main, un seul suffisant pour garder la barque. Les derniers râles du vaillant lutteur les guidèrent dans les décombres.

Aramis, étincelant, superbe, jeune comme à vingt ans, s’élança vers la triple masse, et de ses mains délicates, comme des mains de femme, leva par un miracle de vigueur un coin de l’immense sépulcre de granit. Alors, il entrevit dans les ténèbres de cette fosse l’œil brillant de son ami, à qui la masse soulevée un instant venait de rendre la respiration. Aussitôt les deux hommes se précipitèrent, se cramponnèrent au levier de fer, réunissant leur triple effort, non pas pour le soulever, mais pour le maintenir. Tout fut inutile: les trois hommes plièrent lentement avec des cris de douleur, et la rude voix de Porthos, les voyant s’épuiser dans une lutte inutile, murmura d’un ton railleur ces mots suprêmes venus jusqu’aux lèvres avec la suprême respiration:

— Trop lourd!

Après quoi, l’œil s’obscurcit et se ferma, le visage devint pâle, la main blanchit, et le Titan se coucha, poussant un dernier soupir.

Avec lui s’affaissa la roche, que, même dans son agonie, il avait soutenue encore!

Les trois hommes laissèrent échapper le levier qui roula sur la pierre tumulaire.

Puis, haletant, pâle, la sueur au front, Aramis écouta, la poitrine serrée, le cœur à se rompre.

Plus rien! Le géant dormait de l’éternel sommeil, dans le sépulcre que Dieu lui avait fait à sa taille.

Chapitre CCLVII — L’épitaphe de Porthos

Aramis, silencieux, glacé, tremblant comme un enfant craintif se releva en frissonnant de dessus cette pierre.

Un chrétien ne marche pas sur des tombes.

Mais, capable de se tenir debout, il était incapable de marcher. On eût dit que quelque chose de Porthos mort venait de mourir en lui.

Ses Bretons l’entourèrent; Aramis se laissa aller à leurs étreintes, et les trois marins, le soulevant, l’emportèrent dans le canot.

Puis, l’ayant déposé sur le banc, près du gouvernail ils forcèrent de rames, préférant s’éloigner en nageant à hisser la voile, qui pouvait les dénoncer.

Sur toute cette surface rasée de l’ancienne grotte de Locmaria, sur cette plage aplatie, un seul monticule attirait le regard. Aramis n’en put détacher ses yeux, et, de loin, en mer, à mesure qu’il gagnait le large, la roche menaçante et fière lui semblait se dresser, comme naguère se dressait Porthos, et lever au ciel une tête souriante et invincible comme celle de l’honnête et vaillant ami, le plus fort des quatre et cependant le premier mort.

Étrange destinée de ces hommes d’airain! Le plus simple du cœur, allié au plus astucieux; la force du corps guidée par la subtilité de l’esprit; et, dans le moment décisif, lorsque la vigueur seule pouvait sauver esprit et corps, une pierre, un rocher, un poids vil et matériel, triomphait de la vigueur, et, s’écroulant sur le corps, en chassait l’esprit.

Digne Porthos! né pour aider les autres hommes, toujours prêt à se sacrifier au salut des faibles, comme si Dieu ne lui eût donné la force que pour cet usage; en mourant, il avait cru seulement remplir les conditions de son pacte avec Aramis, pacte qu’Aramis cependant avait rédigé seul, et que Porthos n’avait connu que pour en réclamer la terrible solidarité.

Noble Porthos! À quoi bon les châteaux regorgeant de meubles, les forêts regorgeant de gibier, les lacs regorgeant de poissons, et les caves regorgeant de richesses? à quoi bon les laquais aux brillantes livrées, et, au milieu d’eux, Mousqueton, fier du pouvoir délégué par toi? Ô noble Porthos! soucieux entasseur de trésors, fallait-il tant travailler à adoucir et dorer ta vie pour venir, sur une plage déserte, aux cris des oiseaux de l’océan, t’étendre, les os écrasés sous une froide pierre! fallait-il, enfin, noble Porthos, amasser tant d’or pour n’avoir pas même le distique d’un pauvre poète sur ton monument!

Vaillant Porthos! Il dort sans doute encore, oublié, perdu, sous la roche que les pâtres de la lande prennent pour la toiture gigantesque d’un dolmen.

Et tant de bruyères frileuses, tant de mousse, caressées par le vent amer de l’océan, tant de lichens vivaces ont soudé le sépulcre à la terre, que jamais le passant ne saurait imaginer qu’un pareil bloc de granit ait pu être soulevé par l’épaule d’un mortel.

Aramis, toujours pâle, toujours glacé, le cœur aux lèvres, Aramis regarda, jusqu’au dernier rayon du jour, la plage s’effaçant à l’horizon.

Pas un mot ne s’exhala de sa bouche, pas un soupir ne souleva sa poitrine profonde.

Les Bretons, superstitieux, le regardaient en tremblant. Ce silence n’était pas d’un homme, mais d’une statue.

Cependant, aux premières lignes grises qui descendirent du ciel, le canot avait hissé sa petite voile, qui, s’arrondissant au baiser de la brise et s’éloignant rapidement de la côte, s’élança bravement, le cap sur l’Espagne, à travers ce terrible golfe de Gascogne si fécond en tempêtes.

Mais, une demi-heure à peine après que la voile eut été hissée, les rameurs, devenus inactifs, se courbèrent sur leurs bancs, et, se faisant un garde-vue de leur main, se montrèrent les uns aux autres, un point blanc qui apparaissait à l’horizon, aussi immobile que l’est en apparence une mouette bercée par l’insensible respiration des flots.

Mais ce qui eût semblé immobile à des yeux ordinaires marchait d’un pas rapide pour l’œil exercé du marin; ce qui semblait stationnaire sur la vague rasait les flots.

Pendant quelque temps, voyant la profonde torpeur dans laquelle était plongé le maître, ils n’osèrent le réveiller, et se contentèrent d’échanger leurs conjectures d’une voix basse et inquiète. Aramis, en effet, si vigilant, si actif, Aramis, dont l’œil, comme celui du lynx, veillait sans cesse et voyait mieux la nuit que le jour, Aramis s’endormait dans le désespoir de son âme.

Une heure se passa ainsi, pendant laquelle le jour baissa graduellement, mais pendant laquelle aussi le navire en vue gagna tellement sur la barque, que Goennec, un des trois marins, se hasarda de dire assez haut:

— Monseigneur, on nous chasse!

Aramis ne répondit rien, le navire gagnait toujours.

Alors, d’eux-mêmes, les deux marins, sur l’ordre du patron Yves, abattirent la voile, afin que ce seul point, qui apparaissait sur la surface des flots, cessât de guider l’œil ennemi qui les poursuivait.

De la part du navire en vue, au contraire, la poursuite s’accéléra de deux nouvelles petites voiles que l’on vit monter à l’extrémité des mâts.

Malheureusement, on était aux plus beaux et aux plus longs jours de l’année, et la lune, dans toute sa clarté succédait à ce jour néfaste. La balancelle qui poursuivait la petite barque, vent arrière, avait donc une demi-heure encore de crépuscule, et toute une nuit de demi-clarté.

— Monseigneur! monseigneur! nous sommes perdus! dit le patron; regardez, ils nous voient quoique nous ayons cargué nos voiles.

— Ce n’est pas étonnant, murmura un des matelots, puisqu’on dit que avec l’aide du diable, les gens des villes ont fabriqué des instruments avec lesquels ils voient aussi bien de loin que de près, la nuit que le jour.

Aramis prit au fond de la barque une lunette d’approche, la mit silencieusement au point, et, la passant au matelot:

— Tenez, dit-il, regardez!

Le matelot hésita.

— Tranquillisez-vous, dit l’évêque, il n’y a point péché et, s’il y a péché, je le prends sur moi.

Le matelot porta la lunette à son œil, et jeta un cri.

Il avait cru que, par un miracle, le navire, qui lui apparaissait à une portée de canon à peine, avait subitement et d’un seul bond franchi la distance.

Mais en retirant l’instrument de son œil, il vit que, sauf le chemin que la balancelle avait pu faire pendant ce court instant, il était encore à la même distance.

— Ainsi, murmura le matelot, ils nous voient comme nous les voyons?

— Ils nous voient, dit Aramis.

Et il retomba dans son impassibilité.

— Comment! ils nous voient? fit le patron Yves. Impossible!

— Tenez, patron, regardez, dit le matelot.

Et il lui passa la lunette d’approche.

— Monseigneur m’assure, demanda le patron, que le diable n’a rien à faire dans tout ceci?

Aramis haussa les épaules.

Le patron porta la lunette à son œil.

— Oh! monseigneur, dit-il, il y a miracle: ils sont là; il me semble que je vais les toucher. Vingt-cinq hommes au moins! Ah! je vois le capitaine à l’avant. Il tient une lunette comme celle-ci, et nous regarde... Ah! il se retourne, il donne un ordre; ils roulent une pièce de canon à l’avant; ils la chargent, ils la pointent... Miséricorde! ils tirent sur nous!

Et, par un mouvement machinal, le patron écarta sa lunette et les objets, repoussés à l’horizon, lui apparurent sous leur véritable aspect.

Le bâtiment était encore à la distance d’une lieue à peu près; mais la manœuvre annoncée par le patron n’en était pas moins réelle.

Un léger nuage de fumée apparut au-dessous des voiles, plus bleu qu’elles et s’épanouissant comme une fleur qui s’ouvre; puis, à un mille à peu près du petit canot, on vit le boulet découronner deux ou trois vagues, creuser un sillon blanc dans la mer, et disparaître au bout de ce sillon, aussi inoffensif encore que la pierre avec laquelle, en jouant, un écolier fait des ricochets.

— Que faire? demanda le patron.

— Ils vont nous couler, dit Goennec; donnez-nous l’absolution, monseigneur.

Et les marins s’agenouillèrent devant l’évêque.

— Vous oubliez qu’ils vous voient, dit celui-ci.

— C’est vrai, dirent les marins honteux de leur faiblesse. Ordonnez, monseigneur, nous sommes prêts à mourir pour vous.

— Attendons, dit Aramis.

— Comment, attendons?

— Oui; ne voyez-vous pas, comme vous le disiez tout à l’heure, que, si nous essayons de fuir, ils vont nous couler?

— Mais peut-être, hasarda le patron, peut-être qu’à la faveur de la nuit nous pourrons leur échapper?

— Oh! dit Aramis, ils ont bien quelque feu grégeois pour éclairer leur route et la nôtre.

Et, en même temps, comme si le petit bâtiment eût voulu répondre à l’appel d’Aramis, un second nuage de fumée monta lentement au ciel, et du sein de ce nuage jaillit une flèche enflammée qui décrivit sa parabole pareille à un arc-en-ciel, et vint tomber dans la mer, où elle continua de brûler, éclairant l’espace à un quart de lieue de diamètre.

Les Bretons se regardèrent épouvantés.

— Vous voyez bien, dit Aramis, que mieux vaut les attendre.

Les rames échappèrent aux mains des matelots, et la petite barque, cessant d’avancer, se berça immobile à l’extrémité des vagues.

La nuit venait, mais le bâtiment avançait toujours.

On eût dit qu’il redoublait de vitesse avec l’obscurité. De temps en temps, comme un vautour au cou sanglant dresse la tête hors de son nid, le formidable feu grégeois s’élançait de ses flancs et jetait au milieu de l’océan sa flamme comme une neige incandescente.

Enfin, il arriva à la portée du mousquet.

Tous les hommes étaient sur le pont, l’arme au bras, les canonniers à leurs pièces; les mèches brûlaient.

On eût dit qu’il s’agissait d’aborder une frégate et de combattre un équipage supérieur en nombre, et non de prendre un canot monté par quatre hommes.

— Rendez-vous! s’écria le commandant de la balancelle, à l’aide de son porte-voix.

Les matelots regardèrent Aramis.

Aramis fit un signe de tête.

Le patron Yves fit flotter un chiffon blanc au bout d’une gaffe.

C’était une manière d’amener le pavillon.

Le bâtiment avançait comme un cheval de course.

Il lança une nouvelle fusée grégeoise, qui vint tomber à vingt pas du petit canot, et qui le mit en lumière mieux que n’eût fait un rayon du plus ardent soleil.

— Au premier signe de résistance, cria le commandant de la balancelle, feu!

Les soldats abaissèrent leurs mousquets.

— Puisqu’on vous dit qu’on se rend! cria le patron Yves.

— Vivants! vivants, capitaine! crièrent quelques soldats exaltés; il faut les prendre vivants.

— Eh bien! oui, vivants, dit le capitaine.

Puis, se tournant vers les Bretons:

— Vous avez tous la vie sauve, mes amis! cria-t-il, sauf M. le chevalier d’Herblay.

Aramis tressaillit imperceptiblement.

Un instant son œil se fixa sur les profondeurs de l’océan, éclairé à sa surface par les dernières lueurs du feu grégeois, lueurs qui couraient aux flancs des vagues jouaient à leurs cimes comme des panaches, et rendaient plus sombres, plus mystérieux et plus terribles encore les abîmes qu’elles couvraient.

— Vous entendez, monseigneur? firent les matelots.

— Oui.

— Qu’ordonnez-vous?

— Acceptez.

— Mais vous, monseigneur?

Aramis se pencha plus avant, et joua du bout de ses doigts blancs et effilés avec l’eau verdâtre de la mer, à laquelle il souriait comme à une amie.

— Acceptez! répéta-t-il.

— Nous acceptons, répétèrent les matelots; mais quel gage aurons-nous?

— La parole d’un gentilhomme, dit l’officier. Sur mon grade et sur mon nom, je jure que tout ce qui n’est point M. le chevalier d’Herblay aura la vie sauve. Je suis lieutenant de la frégate du roi _la Pomone_, et je me nomme Louis-Constant de Pressigny.

D’un geste rapide, Aramis, déjà courbé vers la mer déjà à demi penché hors de la barque, d’un geste rapide, Aramis releva la tête, se dressa tout debout, et, l’œil ardent, enflammé, le sourire sur les lèvres:

— Jetez l’échelle, messieurs, dit-il, comme si c’eût été à lui qu’appartint le commandement.

On obéit.

Alors Aramis, saisissant la rampe de corde, monta le premier; mais, au lieu de l’effroi que l’on s’attendait à voir paraître sur son visage, la surprise des marins de la balancelle fut grande, lorsqu’ils le virent marcher au commandant d’un pas assuré, le regarder fixement, et lui faire de la main un signe mystérieux et inconnu, à la vue duquel l’officier pâlit, trembla et courba le front.

Sans dire un mot, Aramis alors leva la main jusque sous les yeux du commandant, et lui fit voir le chaton d’une bague qu’il portait à l’annulaire de la main gauche.

Et, en faisant ce signe, Aramis, drapé dans une majesté froide, silencieuse et hautaine, avait l’air d’un empereur donnant sa main à baiser.

Le commandant, qui, un instant, avait relevé la tête, s’inclina une seconde fois avec les signes du plus profond respect.

Puis, étendant à son tour la main vers la poupe, c’est-à-dire vers sa chambre, il s’effaça pour laisser Aramis passer le premier.

Les trois Bretons, qui avaient monté derrière leur évêque, se regardaient stupéfaits.

Tout l’équipage faisait silence.

Cinq minutes après, le commandant appela le lieutenant en second, qui remonta aussitôt, en ordonnant de mettre le cap sur la Corogne.

Pendant qu’on exécutait l’ordre donné, Aramis reparut sur le pont et vint s’asseoir contre le bastingage.

La nuit était arrivée, la lune n’était point encore venue, et cependant Aramis regardait opiniâtrement du côté de Belle-Île. Yves s’approcha alors du commandant, qui était revenu prendre son poste à l’arrière, et, bien bas, bien humblement:

— Quelle route suivons-nous donc, capitaine? demanda-t-il.

— Nous suivons la route qu’il plaît à Monseigneur, répondit l’officier.

Aramis passa la nuit accoudé sur le bastingage.

Yves, en s’approchant de lui, remarqua, le lendemain, que cette nuit avait dû être bien humide, car le bois sur lequel s’était appuyée la tête de l’évêque était trempé comme d’une rosée.

Qui sait! cette rosée, c’était peut-être les premières larmes qui fussent tombées des yeux d’Aramis!

Quelle épitaphe eût valu celle-là, bon Porthos?

Chapitre CCLVIII — La ronde de M. de Gesvres

D’Artagnan n’était pas accoutumé à des résistances comme celle qu’il venait d’éprouver. Il revint à Nantes profondément irrité.

L’irritation, chez cet homme vigoureux, se traduisait par une impétueuse attaque, à laquelle peu de gens, jusqu’alors, fussent-ils rois, fussent-ils géants, avaient su résister.

D’Artagnan, tout frémissant alla, droit au château et demanda à parler au roi. Il pouvait être sept heures du matin, et, depuis son arrivée à Nantes, le roi était matinal.

Mais, en arrivant au petit corridor que nous connaissons, d’Artagnan trouva M. de Gesvres, qui l’arrêta fort poliment, en lui recommandant de ne pas parler haut, pour laisser reposer le roi.

— Le roi dort? dit d’Artagnan. Je le laisserai donc dormir. Vers quelle heure supposez-vous qu’il se lèvera?

— Oh! dans deux heures, à peu près: le roi a veillé toute la nuit.

D’Artagnan reprit son chapeau, salua M. de Gesvres et retourna chez lui.

Il revint à neuf heures et demie. On lui dit que le roi déjeunait.

— Voilà mon affaire, répliqua-t-il, je parlerai au roi tandis qu’il mange.

M. de Brienne fit observer à d’Artagnan que le roi ne voulait recevoir personne pendant ses repas.

— Mais, dit d’Artagnan en regardant Brienne de travers, vous ne savez peut-être pas, monsieur le secrétaire, que j’ai mes entrées partout et à toute heure.

Brienne prit doucement la main du capitaine, et lui dit:

— Pas à Nantes, cher monsieur d’Artagnan; le roi, en ce voyage, a changé tout l’ordre de sa maison.

D’Artagnan, radouci, demanda vers quelle heure le roi aurait fini de déjeuner.

— On ne sait, fit Brienne.

— Comment, on ne sait? Que veut dire cela? on ne sait combien le roi met à manger? C’est une heure, d’ordinaire, et, si j’admets que l’air de la Loire donne appétit, nous mettrons une heure et demie; c’est assez, je pense; j’attendrai donc ici.

— Oh! cher monsieur d’Artagnan, l’ordre est de ne plus laisser personne dans ce corridor; je suis de garde pour cela.

D’Artagnan sentit la colère monter une seconde fois à son cerveau. Il sortit bien vite, de peur de compliquer l’affaire par un coup de mauvaise humeur.

Comme il était dehors, il se mit à réfléchir.

«Le roi, dit-il, ne veut pas me recevoir, c’est évident; il est fâché, ce jeune homme; il craint les mots que je puis lui dire. Oui; mais, pendant ce temps, on assiège Belle-Île et l’on prend ou tue peut-être mes deux amis... Pauvre Porthos! Quant à maître Aramis, celui-là est plein de ressources, et je suis tranquille sur son compte... Mais, non, non, Porthos n’est pas encore invalide, et Aramis n’est pas un vieillard idiot. L’un avec ses bras, l’autre avec son imagination, vont donner de l’ouvrage aux soldats de Sa Majesté. Qui sait! si ces deux braves allaient refaire, pour l’édification de Sa Majesté Très Chrétienne, un petit bastion Saint-Gervais?... Je n’en désespère pas. Ils ont canon et garnison.

Cependant, continua d’Artagnan en secouant la tête, je crois qu’il vaudrait mieux arrêter le combat. Pour moi seul, je ne supporterais ni morgue ni trahison de la part du roi; mais, pour mes amis, rebuffades, insultes, je dois subir tout. Si j’allais chez M. Colbert? reprit-il. En voilà un auquel il va falloir que je prenne l’habitude de faire peur. Allons chez M. Colbert.

Et d’Artagnan se mit bravement en route. Il apprit là que M. Colbert travaillait avec le roi au château de Nantes.