Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 33

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— Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que le roi va me dire, et je m’incline: «La raison d’État.» Soit! c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai reçu ma consigne; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est vrai; mais elle l’est. Je me tais.

— Où est M. Fouquet en ce moment? demanda Louis après un moment de silence.

— M. Fouquet, Sire, répondit d’Artagnan, est dans la cage de fer que M. Colbert lui a fait préparer, et roule au galop de quatre vigoureux chevaux sur la route d’Angers.

— Pourquoi l’avez-vous quitté en route?

— Parce que Sa Majesté ne m’avait pas dit d’aller à Angers. La preuve, la meilleure preuve de ce que j’avance, c’est que le roi me cherchait tout à l’heure... Et puis j’avais une autre raison.

— Laquelle?

— Moi étant là, ce pauvre M. Fouquet n’eût jamais tenté de s’évader.

— Eh bien? s’écria le roi avec stupéfaction.

— Votre Majesté doit comprendre, et comprend certainement, que mon plus vif désir est de savoir M. Fouquet en liberté. Je l’ai donné à un de mes brigadiers, le plus maladroit que j’aie pu trouver parmi mes mousquetaires, afin que le prisonnier se sauve.

— Êtes-vous fou, monsieur d’Artagnan? s’écria le roi en croisant les bras sur sa poitrine; dit-on de pareilles énormités quand on a le malheur de les penser?

— Ah! Sire, vous n’attendez pas sans doute de moi que je sois l’ennemi de M. Fouquet, après ce qu’il vient de faire pour moi et pour vous? Non, ne me le donnez jamais à garder si vous tenez à ce qu’il reste sous les verrous; si bien grillée que soit la cage, l’oiseau finirait par s’envoler.

— Je suis surpris, dit le roi d’une voix sombre, que vous n’ayez pas tout de suite suivi la fortune de celui que M. Fouquet voulait mettre sur mon trône. Vous aviez là tout ce qu’il vous faut: affection et reconnaissance. À mon service, monsieur, on trouve un maître.

— Si M. Fouquet ne vous fût pas allé chercher à la Bastille, Sire, répliqua d’Artagnan d’une voix fortement accentuée, un seul homme y fût allé, et, cet homme, c’est moi; vous le savez bien, Sire.

Le roi s’arrêta. Devant cette parole si franche, si vraie, de son capitaine des mousquetaires, il n’y avait rien à objecter. Le roi, en entendant d’Artagnan, se rappela le d’Artagnan d’autrefois, celui qui, au Palais-Royal, se tenait caché derrière les rideaux de son lit, quand le peuple de Paris, conduit par le cardinal de Retz, venait s’assurer de la présence du roi; d’Artagnan qu’il saluait de la main à la portière de son carrosse, lorsqu’il se rendait à Notre-Dame en rentrant à Paris; le soldat qui l’avait quitté à Blois; le lieutenant qu’il avait appelé près de lui, quand la mort de Mazarin lui rendait le pouvoir; l’homme qu’il avait toujours trouvé loyal, courageux et dévoué.

Louis s’avança vers la porte, et appela Colbert.

Colbert n’avait pas quitté le corridor où travaillaient les secrétaires. Colbert parut.

— Colbert, vous avez fait faire une perquisition chez M. Fouquet?

— Oui, Sire.

— Qu’a-t-elle produit?

— M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert.

— Je les verrai... Vous allez me donner votre main.

— Ma main, Sire!

— Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici; faites connaissance.

Et il lui montrait Colbert.

— C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes, mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang.

— Sire! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte.

— J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi: il était jaloux?

— Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes.

— Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure.

Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan, connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses convictions.

Colbert lui serrait la main.

— Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée, jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne; à mon pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur d’Artagnan; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique; et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur, que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je donnerais ma vie.

Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.

Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent ensemble.

Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le capitaine, lui dit:

— Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection, reconnu qui je suis?

— Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers. L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient de tomber en disgrâce et tomber de si haut?

— Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persécuterai jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la confiance la plus entière dans mon mérite; parce que je sais que tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à voir l’or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, pas un denier ne me restera dans la main; parce qu’avec cet or, moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je creuserai des ports; parce que je créerai une marine, j’équiperai des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les plus éloignés; parce que je créerai des bibliothèques, des académies; parce que je ferai de la France le premier pays du monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je crierai: «Miséricorde!»

— Miséricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberté. Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous.

Colbert releva encore une fois la tête.

— Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet; ce n’est pas à moi de vous l’apprendre.

— Le roi se lassera, il oubliera.

— Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan... Tenez, le roi appelle et va donner un ordre; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce pas? Écoutez.

Le roi appelait en effet ses secrétaires.

— Monsieur d’Artagnan? dit-il.

— Me voilà, Sire.

— Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour qu’ils fassent garde à M. Fouquet.

D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard.

— Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la Bastille de Paris.

— Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.

— Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet.

— Mais moi, Sire? dit le duc.

— Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des mousquetaires.

Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre.

D’Artagnan allait se retirer aussi; le roi l’arrêta.

— Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer.

— Oui, Sire. Moi seul?

— Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas rester en échec, si la place tenait.

Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe des courtisans.

— Cela s’est vu, dit d’Artagnan.

— Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus le voir. Vous m’avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici qu’avec les clefs de la place.

Colbert s’approcha de d’Artagnan.

— Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous dégrossit le bâton de maréchal.

— Pourquoi dites-vous ces mots: _Si vous la faites bien?_

— Parce qu’elle est difficile.

— Ah! en quoi?

— Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps d’un ami pour parvenir.

D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du roi.

Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice haute et basse sur tous les habitants ou _réfugiés_, avec injonction de n’en pas laisser échapper un seul.

«Colbert avait raison, pensa d’Artagnan; mon bâton de maréchal de France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes. Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous coûtera pas une plume de l’aile.»

Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment.

Chapitre CCXLVIII — Belle-Île-en-Mer

À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.

Le soleil venait de se coucher dans la grande nappe de l’océan, rougi comme un creuset gigantesque.

Parfois, l’un des hommes se tournait vers l’est, interrogeant la mer avec une sombre inquiétude.

L’autre, interrogeant les traits de son compagnon, semblait chercher à deviner dans ses regards. Puis, tous deux muets, tous deux agitant de sombres pensées, ils reprenaient leur promenade.

Ces deux hommes, tout le monde les a déjà reconnus, étaient nos proscrits, Porthos et Aramis, réfugiés à Belle-Île depuis la ruine des espérances, depuis la déconfiture du vaste plan de M. d’Herblay.

— Vous avez beau dire, mon cher Aramis, répétait Porthos en aspirant vigoureusement l’air salin dont il gonflait sa puissante poitrine; vous avez beau dire, Aramis, ce n’est pas une chose ordinaire que cette disparition, depuis deux jours, de tous les bateaux de pêche qui étaient partis. Il n’y a pas d’orage en mer. Le temps est resté constamment calme, pas la plus légère tourmente, et, eussions-nous essuyé une tempête, toutes nos barques n’auraient pas sombré. Je vous le répète, c’est étrange, et cette disparition complète m’étonne, vous dis-je.

— C’est vrai, murmura Aramis; vous avez raison, ami Porthos. C’est vrai, il y a quelque chose d’étrange là-dessous.

— Et, de plus, ajouta Porthos, auquel l’assentiment de l’évêque de Vannes semblait élargir les idées, de plus, avez-vous remarqué que, si les barques avaient péri, il n’est revenu aucune épave au rivage?

— Je l’ai remarqué comme vous.

— Remarquez-vous, en outre, que les deux seules barques qui restaient dans toute l’île et que j’ai envoyées à la recherche des autres...

Aramis interrompit ici son compagnon par un cri et par un mouvement si brusque, que Porthos s’arrêta comme stupéfait.

— Que dites-vous là, Porthos! Quoi! vous avez envoyé les deux barques...

— À la recherche des autres; mais oui, répondit tout simplement Porthos.

— Malheureux! qu’avez-vous fait? Alors, nous sommes perdus! s’écria l’évêque.

— Perdus!... Plaît-il? fit Porthos effaré. Pourquoi perdus, Aramis? pourquoi sommes-nous perdus?

Aramis se mordit les lèvres.

— Rien, rien. Pardon, je voulais dire...

— Quoi?

— Que, si nous voulions, s’il nous prenait fantaisie de faire une promenade en mer, nous ne le pourrions pas.

— Bon! Voilà qui vous tourmente? Beau plaisir, ma foi! Quant à moi, je ne le regrette pas. Ce que je regrette ce n’est pas, certes, le plus ou moins d’agrément que l’on peut prendre à Belle-Île; ce que je regrette, Aramis, c’est Pierrefonds, c’est Bracieux, c’est le Vallon, c’est ma belle France: ici, l’on n’est pas en France, mon cher ami; on est je ne sais où. Oh! je puis vous le dire dans toute la sincérité de mon âme, et votre affection excusera ma franchise; mais je vous déclare que je ne suis pas heureux à Belle-Île; non, vraiment, je ne suis pas heureux, moi!

Aramis soupira tout bas.

— Cher ami, répondit-il, voilà pourquoi il est bien triste que vous ayez envoyé les deux barques qui nous restaient à la recherche des bateaux disparus depuis deux jours. Si vous ne les eussiez pas expédiées pour faire cette découverte, nous fussions partis.

— Partis! Et la consigne, Aramis?

— Quelle consigne?

— Parbleu! la consigne que vous me répétiez toujours et à tout propos: que nous gardions Belle-Île contre l’usurpateur; vous savez bien.

— C’est vrai, murmura encore Aramis.

— Vous voyez donc bien, mon cher, que nous ne pouvons pas partir, et que l’envoi des barques à la recherche des bateaux ne nous préjudice en rien.

Aramis se tut, et son vague regard, lumineux comme celui d’un goéland, plana longtemps sur la mer, interrogeant l’espace et cherchant à percer l’horizon.

— Avec tout cela, Aramis, continua Porthos, qui tenait à son idée, et qui y tenait d’autant plus que l’évêque l’avait trouvée exacte, avec tout cela, vous ne me donnez aucune explication sur ce qui peut être arrivé aux malheureux bateaux. Je suis assailli de cris et de plaintes partout où je passe; les enfants pleurent en voyant les femmes se désoler, comme si je pouvais rendre les pères, les époux absents. Que supposez-vous, mon ami, et que dois-je leur répondre?

— Supposons tout, mon bon Porthos, et ne disons rien.

Cette réponse ne satisfit point Porthos. Il se retourna en grommelant quelques mots de mauvaise humeur.

Aramis arrêta le vaillant soldat.

— Vous souvenez-vous, dit-il avec mélancolie, en serrant les deux mains du géant dans les siennes avec une affectueuse cordialité; vous souvenez-vous, ami, qu’aux beaux jours de notre jeunesse, alors que nous étions forts et vaillants, les deux autres et nous, vous souvenez-vous, Porthos, que, si nous eussions eu bonne envie de retourner en France, cette nappe d’eau salée ne nous eût pas arrêtés?

— Oh! fit Porthos, six lieues!

— Si vous m’eussiez vu monter sur une planche, fussiez-vous resté à terre, Porthos?

— Non, par Dieu point, Aramis! Mais aujourd’hui, quelle planche nous faudrait, cher ami, à moi surtout!

Et le seigneur de Bracieux jeta, en riant d’orgueil, un coup d’œil sur sa colossale rotondité.

— Est-ce que, sérieusement, vous ne vous ennuyez pas aussi un peu à Belle-Île? et ne préféreriez-vous pas les douceurs de votre demeure, de votre palais épiscopal de Vannes? Allons, avouez-le.

— Non, répondit Aramis, sans oser regarder Porthos.

— Restons, alors, dit son ami avec un soupir qui, malgré les efforts qu’il fit pour le contenir, s’échappa bruyamment de sa poitrine. Restons, restons! Et cependant, ajouta-t-il, et cependant, si on voulait bien, mais, là, bien nettement, si l’on avait une idée bien fixe, bien arrêtée de retourner en France, et que l’on n’eût pas de bateaux...

— Avez-vous remarqué une autre chose, mon ami? c’est que, depuis la disparition de nos barques, depuis ces deux jours que nos pêcheurs ne sont pas revenus, il n’est pas abordé un seul canot sur les rivages de l’île?

— Oui, certes, vous avez raison. Je l’ai remarqué aussi, moi, et l’observation était facile à faire; car, avant ces deux jours funestes, nous voyions arriver ici barques et chaloupes par douzaines.

— Il faudra s’informer, fit tout à coup Aramis avec attention. Quand je devrais faire construire un radeau...

— Mais il y a des canots, cher ami; voulez-vous que j’en monte un?

— Un canot... un canot!... Y pensez-vous, Porthos? Un canot pour chavirer? Non, non, répliqua l’évêque de Vannes, ce n’est pas notre métier, à nous, de passer sur les lames. Attendons, attendons.

Et Aramis continuait de se promener avec tous les signes d’une agitation toujours croissante.

Porthos, qui se fatiguait à suivre chacun des mouvements fiévreux de son ami, Porthos, qui, dans son calme et sa croyance, ne comprenait rien à cette sorte d’exaspération qui se trahissait par des soubresauts continuels, Porthos l’arrêta.

— Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous là, près de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois, expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre, expliquez-moi ce que nous faisons ici.

— Porthos... dit Aramis embarrassé.

— Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est dit, c’est compris. Eh bien?...

— Oui, fit Aramis.

— Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux Anglais. C’est encore compris.

— Oui.

— Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout cela est encore compris.

Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un moucheron.

Porthos le retint par le bras.

— Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse Belle-Île, sans arrivages, sans secours; c’est qu’au lieu d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt, avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai pensé moi? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle imagination m’est venue?

L’évêque leva la tête.

— Eh bien! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée, je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement. J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay! malencontres que ces songes!

— Porthos, qu’y a-t-il là-bas? interrompit Aramis en se levant brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne empourprée de l’eau.

— Une barque! dit Porthos; oui, c’est bien une barque. Ah! nous allons enfin avoir des nouvelles.

— Deux! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux! trois! quatre!

— Cinq! fit Porthos à son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c’est une flotte! mon Dieu! mon Dieu!

— Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet malgré l’assurance qu’il affectait.

— Ils sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent de la Loire?

— Ils viennent de la Loire... oui.

— Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées.

Un vieux pêcheur passait.

— Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.

Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon.

— Non, monseigneur, répondit-il; ce sont des bateaux-chalands du service royal.

— Des bateaux du service royal! répondit Aramis en tressaillant. À quoi reconnaissez-vous cela?

— Au pavillon.

— Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible; comment, diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?

— Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard; nos bateaux à nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au transport des troupes.

— Ah! fit Aramis.

— Vivat! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce pas, Aramis?

— C’est probable.

— À moins que les Anglais n’arrivent.

— Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient donc passé par Paris?

— Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des vivres.

Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas.

Puis, tout à coup:

— Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme.

— L’alarme?... y pensez-vous?

— Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries; que les servants soient à leurs pièces; qu’on veille surtout aux batteries de côte.

Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami, comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens.

— Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la plus douce; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez pas, mon cher ami.

— Mais j’y vais à l’instant même! dit Porthos, qui alla faire exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des idées plus saines, il ne le rappellerait pas.

L’alarme fut sonnée; les clairons, les tambours retentirent, la grosse cloche du beffroi s’ébranla.

Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de soldats; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs, placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de défense furent faits:

— Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura timidement Porthos à l’oreille de l’évêque.

— Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura d’Herblay à cette question de son lieutenant.

— La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il pas vrai?

— Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel des deux rois cette flotte appartient-elle?

— Oh! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet argument.

Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde et exhorter chacun à faire son devoir.

Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France.

Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint s’embosser à portée de canon de la place.

On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port, et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.

Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer avec quelqu’un.

Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la découverte des bateaux perdus.

Il demanda à être conduit à M. d’Herblay.

Deux soldats, sur le signe d’un sergent, le placèrent entre eux et l’escortèrent.