Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 28

Chapter 283,926 wordsPublic domain

— Parce que je vous ai donné lieu de croire que la vie n’a qu’une face, parce que, triste et sévère, hélas! j’ai toujours coupé pour vous, sans le vouloir, mon Dieu! les bourgeons joyeux qui jaillissent incessamment de l’arbre de la jeunesse; en un mot, parce que, dans le moment où nous sommes, je me repens de ne pas avoir fait de vous un homme très expansif, très dissipé, très bruyant.

— Je sais pourquoi vous me dites cela, monsieur. Non, vous avez tort, ce n’est pas vous qui m’avez fait ce que je suis; c’est cet amour qui m’a pris au moment où les enfants n’ont que des inclinations; c’est la constance naturelle à mon caractère, qui, chez les autres créatures, n’est qu’une habitude. J’ai cru que je serais toujours comme j’étais; j’ai cru que Dieu m’avait jeté sur une route toute défrichée, toute droite, bordée de fruits et de fleurs. J’avais au-dessus de moi votre vigilance, votre force. Je me suis cru vigilant et fort. Rien ne m’a préparé: je suis tombé une fois, et cette fois m’a ôté le courage pour toute ma vie. Il est vrai de dire que je m’y suis brisé. Oh! non, monsieur, vous n’êtes dans mon passé que pour mon bonheur: vous n’êtes dans mon avenir que comme un espoir. Non, je n’ai rien à reprocher à la vie telle que vous me l’avez faite; je vous bénis et je vous aime ardemment.

— Mon cher Raoul, vos paroles me font du bien. Elles me prouvent que vous agirez un peu pour moi, dans le temps qui va suivre.

— Je n’agirai que pour vous, monsieur.

— Raoul, ce que je n’ai jamais fait à votre égard, je le ferai désormais. Je serai votre ami, non plus votre père. Nous vivrons en nous répandant, au lieu de vivre en nous tenant prisonniers, lorsque vous serez revenu. Ce sera bientôt, n’est-ce pas?

— Certes, Monsieur, car une expédition pareille ne saurait être longue...

— Bientôt alors, Raoul, bientôt, au lieu de vivre modiquement sur mon revenu, je vous donnerai le capital mes terres. Il vous suffira pour vous lancer dans le monde jusqu’à ma mort, et vous me donnerez, je l’espère, avant ce temps, la consolation de ne pas laisser s’éteindre ma race.

— Je ferai tout ce que vous me commanderez, reprit Raoul fort agité.

— Il ne faudrait pas, Raoul, que votre service d’aide de camp vous conduisît à des tentatives trop hasardeuses. Vous avez fait vos preuves, on vous sait bon au feu. Rappelez-vous que la guerre des Arabes est une guerre de pièges, d’embuscades et d’assassinats.

— On le dit, oui, monsieur.

— Il y a toujours peu de gloire à tomber dans un guet-apens. C’est une mort qui accuse toujours un peu de témérité ou d’imprévoyance. Souvent même on ne plaint pas celui qui a succombé. Ceux qu’on ne plaint pas, Raoul, sont morts inutiles. De plus, le vainqueur rit, et, nous autres, nous ne devons pas souffrir que ces infidèles stupides triomphent de nos fautes. Vous comprenez bien ce que je veux vous dire, Raoul? À Dieu ne plaise que je vous exhorte à demeurer loin des rencontres!

— Je suis prudent naturellement, monsieur, et j’ai beaucoup de bonheur, dit Raoul avec un sourire qui glaça le cœur du pauvre père; car, se hâta d’ajouter le jeune homme, pour vingt combats où je me suis trouvé, n’ai encore compté qu’une égratignure.

— Il y a, en outre, dit Athos, le climat qu’il faut craindre: c’est une laide fin que la fièvre. Le roi saint Louis priait Dieu de lui envoyer une flèche ou la peste avant la fièvre.

— Oh! monsieur, avec de la sobriété, avec un exercice raisonnable...

— J’ai déjà obtenu de M. de Beaufort, interrompit Athos, que ses dépêches partiraient tous les quinze jours pour la France. Vous, son aide de camp, vous serez chargé de les expédier; vous ne m’oublierez sans doute pas?

— Non, monsieur, dit Raoul d’une voix étranglée.

— Enfin, Raoul, comme vous êtes bon chrétien, et que je le suis aussi, nous devons compter sur une protection plus spéciale de Dieu ou de nos anges gardiens. Promettez-moi que, s’il vous arrivait malheur en une occasion, vous penseriez à moi tout d’abord.

— Tout d’abord, oh! oui.

— Et que vous m’appelleriez.

— Oh! sur-le-champ.

— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?

— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... _autrefois!_

— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre joie.

— Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme; mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort.

Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son cœur.

La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à l’horizon, annonçant l’approche du jour.

Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une vaste fourmilière.

À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son maître à la piste et qui les attendait.

— Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire qu’il faut partir, n’est-ce pas?

— Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé.

— Oh! tu as raison! s’écria le comte. Non, Raoul ne partira pas seul; non, il ne restera pas sur une terre étrangère sans quelqu’un d’ami qui le console et lui rappelle tout ce qu’il aimait.

— Moi? dit Grimaud.

— Toi? oui! oui! s’écria Raoul touché jusqu’au fond du cœur.

— Hélas! dit Athos, tu es bien vieux, mon bon Grimaud!

— Tant mieux, répliqua celui-ci avec une profondeur de sentiment et d’intelligence inexprimable.

— Mais voilà que l’embarquement se fait, dit Raoul, et tu n’es point préparé.

— Si! dit Grimaud en montrant les clefs de ses coffres mêlées à celles de son jeune maître.

— Mais, objecta encore Raoul, tu ne peux laisser M. le comte ainsi seul: M. le comte que tu n’as jamais quitté?

Grimaud tourna son regard obscurci vers Athos, comme pour mesurer la force de l’un et de l’autre.

Le comte ne répondait rien.

— M. le comte aimera mieux cela, dit Grimaud.

— Oui, fit Athos avec sa tête.

En ce moment, les tambours roulèrent tous à la fois et les clairons emplirent l’air de chants joyeux.

On vit déboucher de la ville les régiments qui devaient prendre part à l’expédition.

Ils s’avançaient au nombre de cinq, composés chacun de quarante compagnies. Royal marchait le premier, reconnaissable à son uniforme blanc à parements bleus. Les drapeaux d’ordonnance écartelés en croix, violet et feuille morte, avec un semis de fleurs de lis d’or, laissaient dominer le drapeau colonel blanc avec la croix fleurdelisée.

Mousquetaires aux ailes, avec leurs bâtons fourchus à la main et les mousquets sur l’épaule; piquiers au centre avec leurs lances de quatorze pieds, marchaient gaiement vers les barques de transport qui les portaient en détail vers les navires.

Les régiments de Picardie, Navarre, Normandie et Royal-Vaisseau venaient ensuite.

M. de Beaufort avait su choisir. On le voyait lui-même au loin fermant la marche avec son état-major.

Avant qu’il pût atteindre la mer, une bonne heure devait s’écouler.

Raoul se dirigea lentement avec Athos vers le rivage, afin de prendre sa place au moment du passage du prince.

Grimaud, bouillonnant d’une ardeur de jeune homme, faisait porter au vaisseau amiral les bagages de Raoul.

Athos, son bras passé sous celui du fils qu’il allait perdre, s’absorbait dans la plus douloureuse méditation, s’étourdissant du bruit et du mouvement.

Tout à coup un officier de M. de Beaufort vint à eux pour leur apprendre que le duc manifestait le désir de voir Raoul à ses côtés.

— Veuillez dire au prince, monsieur, s’écria le jeune homme, que je lui demande encore cette heure pour jouir de la présence de M. le comte.

— Non, non, interrompit Athos, un aide de camp ne peut ainsi quitter son général. Veuillez dire au prince, monsieur, que le vicomte va se rendre auprès de lui.

L’officier partit au galop.

— Nous quitter ici, nous quitter là-bas, ajouta le comte, c’est toujours une séparation.

Il épousseta soigneusement l’habit de son fils, et lui passa la main sur les cheveux tout en marchant.

— Tenez, Raoul, dit-il, vous avez besoin d’argent; M. de Beaufort mène grand train, et je suis certain que vous vous plairez, là-bas, à acheter des chevaux et des armes, qui sont choses précieuses en ce pays. Or, comme vous ne servez pas le roi ni M. de Beaufort, et que vous ne relevez que de votre libre arbitre, vous ne devez compter ni sur solde ni sur largesses. Je veux donc que vous ne manquiez de rien à Djidgelli. Voici deux cents pistoles. Dépensez-les, Raoul, si vous tenez à me faire plaisir.

Raoul serra la main de son père, et, au détour d’une rue, ils virent M. de Beaufort monté sur un magnifique genet blanc, qui répondait par de gracieuses courbettes aux applaudissements des femmes de la ville.

Le duc appela Raoul et tendit la main au comte. Il lui parla longtemps, avec de si douces expressions, que le cœur du pauvre père s’en trouva un peu réconforté.

Il semblait pourtant à tous deux, au père et au fils, que leur marche aboutissait au supplice. Il y eut un moment terrible, celui où, pour quitter le sable de la plage, les soldats et les marins échangèrent, avec leurs familles et leur amis, les derniers baisers: moment suprême où, malgré la pureté du ciel, la chaleur du soleil, malgré les parfums de l’air et la douce vie qui circule dans les veines, tout paraît noir, tout paraît amer, tout fait douter de Dieu, en parlant par la bouche même de Dieu.

Il était d’usage que l’amiral s’embarquât le dernier avec sa suite; le canon attendait, pour lancer sa formidable voix, que le chef eût mis un pied sur le plancher de son navire.

Athos, oubliant et l’amiral, et la flotte, et sa propre dignité d’homme fort, ouvrit les bras à son fils et l’étreignit convulsivement sur sa poitrine.

— Accompagnez-nous à bord, dit le duc ému; vous gagnerez une bonne demi-heure.

— Non, fit Athos, non, mon adieu est dit. Je ne veux pas en dire un second.

— Alors, vicomte, embarquez, embarquez vite! ajouta le prince voulant épargner les larmes à ces deux hommes dont le cœur se gonflait.

Et, paternellement, tendrement, fort comme l’eût été Porthos, il enleva Raoul dans ses bras et le plaça sur la chaloupe dont les avirons commencèrent à nager aussitôt sur un signe.

Lui-même, oubliant le cérémonial, sauta sur le plat bord de ce canot, et le poussa, d’un pied vigoureux, en mer.

— Adieu! cria Raoul.

Athos ne répliqua que par un signe; mais il sentit quelque chose de brûlant sur sa main: c’était le baiser respectueux de Grimaud, le dernier adieu du chien fidèle.

Ce baiser donné, Grimaud sauta de la marche du môle sur l’avant d’une yole à deux avirons, qui vint se faire remorquer par un chaland servi de douze rames de galères.

Athos s’assit sur le môle, éperdu, sourd, abandonné.

Chaque seconde lui enleva un des traits, une des nuances du teint pâle de son fils. Les bras pendants, l’œil fixe, la bouche ouverte, il resta confondu avec Raoul dans un même regard, dans une même pensée, dans une même stupeur.

La mer emporta, peu à peu, chaloupes et figures jusqu’à cette distance où les hommes ne sont plus que des points, les amours des souvenirs.

Athos vit son fils monter l’échelle du vaisseau amiral, il le vit s’accouder au bastingage et se placer de manière à être toujours un point de mire pour l’œil de son père. En vain le canon tonna, en vain des navires s’élança une longue rumeur répondue sur terre par d’immenses acclamations, en vain le bruit voulut-il étourdir l’oreille du père, et la fumée noyer le but chéri de toutes ses aspirations: Raoul lui apparut jusqu’au dernier moment, et l’imperceptible atome, passant du noir au pâle, du pâle au blanc, du blanc à rien, disparut pour Athos, disparut bien longtemps après que, pour tous les yeux des assistants, avaient disparu puissants navires et voiles enflées.

Vers midi, quand déjà le soleil dévorait l’espace et qu’à peine l’extrémité des mâts dominait la ligne incandescente de la mer, Athos vit s’élever une ombre douce, aérienne, aussitôt évanouie que vue: c’était la fumée d’un coup de canon que M. de Beaufort venait de faire tirer pour saluer une dernière fois la côte de France.

La pointe s’enfonça à son tour sous le ciel, et Athos rentra péniblement à son hôtellerie.

Chapitre CCXL — Entre femmes

D’Artagnan n’avait pu se cacher à ses amis aussi bien qu’il l’eût désiré.

Le soldat stoïque, l’impassible homme d’armes, vaincu par la crainte et les pressentiments, avait donné quelques minutes à la faiblesse humaine.

Aussi, quand il eut fait taire son cœur et calmé le tressaillement de ses muscles, se tournant vers son laquais, silencieux serviteur toujours aux écoutes pour obéir plus vite:

— Rabaud, dit-il, tu sauras que je dois faire trente lieues par jour.

— Bien, mon capitaine, répondit Rabaud.

Et, à partir de ce moment, d’Artagnan, fait à l’allure du cheval, comme un véritable centaure, ne s’occupa plus de rien, c’est-à-dire qu’il s’occupa de tout.

Il se demanda pourquoi le roi le rappelait; pourquoi le Masque-de-Fer avait jeté un plat d’argent aux pieds.

Quant au premier sujet, la réponse fut négative: il savait trop que, le roi l’appelant, c’était par nécessité; il savait encore que Louis XIV devait éprouver l’impérieux besoin d’un entretien particulier avec celui qu’un si grand secret, mettait au niveau des plus hautes puissances du royaume. Mais, quant à préciser le désir du roi, d’Artagnan ne s’en trouvait pas capable.

Le mousquetaire n’avait plus de doutes non plus sur la raison qui avait poussé l’infortuné Philippe à dévoiler son caractère et sa naissance. Philippe, enseveli à jamais sous son masque de fer, exilé dans un pays où les hommes semblaient servir les éléments; Philippe, privé même de la société de d’Artagnan, qui l’avait comblé d’honneurs et de délicatesses, n’avait plus à voir que des spectres et des douleurs en ce monde, et le désespoir commençant à le mordre, il se répandait en plaintes, croyant que les révélations lui susciteraient un vengeur.

La façon dont le mousquetaire avait failli tuer ses deux meilleurs amis, la destinée qui avait si étrangement amené Athos en participation du secret d’État, les adieux de Raoul, l’obscurité de cet avenir qui allait aboutir à une triste mort; tout cela renvoyait incessamment d’Artagnan à de lamentables prévisions, que la rapidité de la marche ne dissipait pas comme jadis.

D’Artagnan passait de ces considérations au souvenir de Porthos et d’Aramis proscrits. Il les voyait fugitifs, traqués, ruinés l’un et l’autre, laborieux architectes d’une fortune qu’il leur faudrait perdre; et, comme le roi appelait son homme d’exécution en un moment de vengeance et de rancune, d’Artagnan tremblait de recevoir quelque commission dont son cœur eût saigné.

Parfois, montant les côtes, quand le cheval essoufflé enflait ses naseaux et développait ses flancs, le capitaine, plus libre de penser, songeait à ce prodigieux génie d’Aramis, génie d’astuce et d’intrigue, comme en avaient produit deux la Fronde et la guerre civile. Soldat, prêtre et diplomate, galant, avide et rusé, Aramis n’avait jamais pris les bonnes choses de la vie que comme marchepied pour s’élever aux mauvaises. Généreux esprit, sinon cœur d’élite, il n’avait jamais fait le mal que pour briller un peu plus. Vers la fin de sa carrière, au moment de saisir le but, il avait fait comme le patricien Fiesque, un faux pas sur une planche, et était tombé dans la mer.

Mais Porthos, ce bon et naïf Porthos! Voir Porthos affamé, voir Mousqueton sans dorures, emprisonné peut-être; voir Pierrefonds, Bracieux, rasés quant aux pierres, déshonorés quant aux futaies, c’étaient là autant de douleurs poignantes pour d’Artagnan, et, chaque fois qu’une de ces douleurs le frappait, il bondissait comme son cheval à la piqûre du taon sous les voûtes de feuillage.

Jamais l’homme d’esprit ne s’est ennuyé s’il a le corps occupé par la fatigue; jamais l’homme sain de corps n’a manqué de trouver la vie légère si quelque chose a captivé son esprit. D’Artagnan, toujours courant, toujours rêvant, descendit à Paris, frais et tendre de muscles, comme l’athlète qui s’est préparé pour le gymnase.

Le roi ne l’attendait pas si tôt et venait de partir pour chasser du côté de Meudon. D’Artagnan, au lieu de courir après le roi comme il eût fait au temps jadis, se débotta, se mit au bain et attendit que Sa Majesté fût revenue bien poudreuse et bien lasse. Il occupa les cinq heures d’intervalle à prendre, comme on dit, l’air de la maison, et à se cuirasser contre toutes les mauvaises chances.

Il apprit que le roi, depuis quinze jours, était sombre; que la reine mère était malade et fort accablée; que Monsieur, frère du roi, tournait à la dévotion; que Madame avait des vapeurs, et que M. de Guiche était parti pour une de ses terres.

Il apprit que M. Colbert était rayonnant que M. Fouquet consultait tous les jours un nouveau médecin, qui ne le guérissait point, et que sa principale maladie n’était pas de celles que les médecins guérissent, sinon les médecins politiques.

Le roi, dit-on à d’Artagnan, faisait à M. Fouquet la plus tendre mine, et ne le quittait plus d’une semelle; mais le surintendant, touché au cœur comme ces beaux arbres qu’un ver a piqués, dépérissait malgré le sourire royal, ce soleil des arbres de cour.

D’Artagnan apprit que Mlle de La Vallière était devenue indispensable au roi; que le prince, durant ses chasses, s’il ne l’emmenait point, lui écrivait plusieurs fois, non plus des vers, mais, ce qui était bien pis, de la prose, et par pages.

Aussi voyait-on le _premier roi du monde_, comme disait la pléiade poétique d’alors, descendre de cheval _d’une ardeur sans seconde_, et, sur la forme de son chapeau, crayonner des phrases en phébus, que M. de Saint-Aignan, aide de camp à perpétuité, portait à La Vallière, au risque de crever ses chevaux.

Pendant ce temps les daims et les faisans prenaient leurs ébats, chassés si mollement, que, disait-on, l’art de la vénerie courait risque de dégénérer à la Cour de France.

D’Artagnan alors pensa aux recommandations du pauvre Raoul, à cette lettre de désespoir destinée à une femme qui passait sa vie à espérer, et, comme d’Artagnan aimait à philosopher, il résolut de profiter de l’absence du roi pour entretenir un moment Mlle de La Vallière.

C’était chose aisée: Louise, pendant la chasse royale, se promenait avec quelques dames dans une galerie du Palais-Royal, où précisément le capitaine des mousquetaires avait quelques gardes à inspecter.

D’Artagnan ne doutait pas que, s’il pouvait entamer la conversation sur Raoul, Louise ne lui donnât quelque sujet d’écrire une bonne lettre au pauvre exilé; or, l’espoir, ou du moins la consolation pour Raoul, en une disposition du cœur comme celle où nous l’avons vu, c’était le soleil, c’était la vie de deux hommes qui étaient bien chers à notre capitaine.

Il s’achemina donc vers l’endroit où il savait trouver Mlle de La Vallière.

D’Artagnan trouva La Vallière fort entourée. Dans son apparente solitude, la favorite du roi recevait, comme une reine, plus que la reine peut-être, un hommage dont Madame avait été si fière, alors que tous les regards du roi étaient pour elle et commandaient tous les regards des courtisans.

D’Artagnan, qui n’était pas un muguet, ne recevait pourtant que caresses et gentillesses des dames; il était poli comme un brave, et sa réputation terrible lui avait concilié autant d’amitié chez les hommes que d’admiration chez les femmes.

Aussi, en le voyant entrer, les filles d’honneur lui adressèrent-elles la parole. Elles débutèrent par des questions.

Où avait-il été? Qu’était-il devenu? Pourquoi ne l’avait-on pas vu faire, avec son beau cheval, toutes ces belles voltes qui émerveillaient les curieux au balcon du roi?

Il répliqua qu’il arrivait du pays des oranges.

Ces demoiselles se mirent à rire. On était au temps où tout le monde voyageait, et où, pourtant, un voyage de cent lieues était un problème résolu souvent par la mort.

— Du pays des oranges? s’écria Mlle de Tonnay-Charente; de l’Espagne?

— Eh! eh! fit le mousquetaire.

— De Malte? dit Montalais.

— Ma foi! vous approchez, mesdemoiselles.

— C’est d’une île? demanda La Vallière.

— Mademoiselle, dit d’Artagnan, je ne veux pas vous faire chercher: c’est du pays où M. de Beaufort s’embarque à l’heure qu’il est pour passer en Alger.

— Avez-vous vu l’armée? demandèrent plusieurs belliqueuses.

— Comme je vous vois, répliqua d’Artagnan.

— Et la flotte?

— J’ai tout vu.

— Avons-nous des amis par-là? fit Mlle de Tonnay-Charente froidement, mais de manière à attirer l’attention sur ce mot, d’une portée calculée.

— Mais, répliqua d’Artagnan, nous avons M. de La Guillotière, M. de Mouchy, M. de Bragelonne.

La Vallière pâlit.

— M. de Bragelonne? s’écria la perfide Athénaïs. Eh quoi! il est parti en guerre... lui?

Montalais lui marcha sur le pied, mais vainement.

— Savez-vous mon idée? continua-t-elle sans pitié en s’adressant à d’Artagnan.

— Non, mademoiselle, et je voudrais bien la savoir.

— Mon idée, c’est que tous les hommes qui vont faire cette guerre sont des désespérés que l’amour a traités mal, et qui vont chercher des Noires moins cruelles que ne l’étaient les Blanches.

Quelques dames se mirent à rire; La Vallière perdait son maintien; Montalais toussait à réveiller un mort.

— Mademoiselle, interrompit d’Artagnan, vous faites erreur quand vous parlez des femmes noires de Djidgelli; les femmes, là-bas, ne sont pas noires; il est vrai qu’elles ne sont pas blanches: elles sont jaunes.

— Jaunes!

— Eh! n’en dites pas de mal; je n’ai jamais vu de plus belle couleur à marier avec des yeux noirs et une bouche de corail.

— Tant mieux pour M. de Bragelonne! fit Mlle de Tonnay-Charente avec insistance, il se dédommagera, le pauvre garçon.

Il se fit un profond silence sur ces paroles.

D’Artagnan eut le temps de réfléchir que les femmes, ces douces colombes, se traitent entre elles beaucoup plus cruellement que les tigres et les ours.

Ce n’était pas assez pour Athénaïs d’avoir fait pâlir La Vallière; elle voulut la faire rougir.

Reprenant la conversation sans mesure:

— Savez-vous, Louise, dit-elle, que vous voilà un gros péché sur la conscience!

— Quel péché, mademoiselle? balbutia l’infortunée en cherchant un appui autour d’elle sans le trouver.

— Eh! mais, poursuivit Athénaïs, ce garçon vous était fiancé. Il vous aimait. Vous l’avez repoussé.

— C’est un droit qu’on a quand on est honnête femme, reprit Montalais d’un air précieux. Lorsqu’on sait ne devoir pas faire le bonheur d’un homme, mieux vaut le repousser.

Louise ne put pas comprendre si elle devait un blâme ou un remerciement à celle qui la défendait ainsi.

— Repousser! repousser! c’est fort bon, dit Athénaïs, mais là n’est pas le péché que Mlle de La Vallière aurait à se reprocher. Le vrai péché, c’est d’envoyer ce pauvre Bragelonne à la guerre; à la guerre, où l’on trouve la mort.

Louise passa une main sur son front glacé.

— Et s’il meurt, continua l’impitoyable, vous l’aurez tué: voilà le péché.

Louise, à demi morte elle-même, vint en chancelant prendre le bras du capitaine des mousquetaires, dont le visage trahissait une émotion inaccoutumée.

— Vous aviez à me parler, monsieur d’Artagnan, dit-elle d’une voix altérée par la colère et la douleur. Qu’aviez-vous à me dire?