Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 25

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— Cher comte, dit-il, dites bien à Madame que je suis trop malheureux pour ne pas mériter mon pardon; dites-lui bien aussi que j’ai aimé dans ma vie, et que l’horreur de la trahison qu’on m’a faite me rend inexorable pour toute autre trahison qui se commettrait autour de moi. Voilà pourquoi, mademoiselle, dit-il en souriant à Montalais, je ne divulguerai jamais le secret des visites de mon ami chez vous. Obtenez de Madame, Madame qui est si clémente et si généreuse, obtenez qu’elle vous les pardonne aussi, elle qui vous a surprise tout à l’heure. Vous êtes libres l’un et l’autre, aimez vous, soyez heureux!

La princesse eut un mouvement de désespoir qui ne se peut traduire; il lui répugnait, malgré l’exquise délicatesse dont venait de faire preuve Raoul, de se sentir à la merci d’une indiscrétion.

Il lui répugnait également d’accepter l’échappatoire offerte par cette délicate supercherie. Vive, nerveuse, elle se débattait contre la double morsure de ces deux chagrins.

Raoul la comprit et vint encore une fois à son aide. Fléchissant le genou devant elle:

— Madame, lui dit-il tout bas, dans deux jours, je serai loin de Paris, et, dans quinze jours, je serai loin de la France, et jamais plus on ne me reverra.

— Vous partez? pensa-t-elle joyeuse.

— Avec M. de Beaufort.

— En Afrique! s’écria de Guiche à son tour. Vous, Raoul? oh! mon ami, en Afrique où l’on meurt!

Et, oubliant tout, oubliant que son oubli même compromettait plus éloquemment la princesse que sa présence: Ingrat, dit-il, vous ne m’avez pas même consulté!

Et il l’embrassa.

Pendant ce temps, Montalais avait fait disparaître Madame, elle était disparue elle-même.

Raoul passa une main sur son front et dit en souriant:

— J’ai rêvé!

Puis, vivement à de Guiche, qui l’absorbait peu à peu:

— Ami, dit-il, je ne me cache pas de vous, qui êtes l’élu de mon cœur: je vais mourir là-bas, votre secret ne passera pas l’année.

— Oh! Raoul! un homme!

— Savez-vous ma pensée, de Guiche? La voici: c’est que je vivrai plus, étant couché sous la terre, que je ne vis depuis un mois. On est chrétien, mon ami, et, si une pareille souffrance continuait, je ne répondrais plus de mon âme.

De Guiche voulut faire ses objections.

— Plus un mot sur moi, dit Raoul, un conseil à vous cher ami; c’est d’une bien autre importance, ce que je vais vous dire.

— Comment cela?

— Sans doute, vous risquez bien plus que moi, vous, puisqu’on vous aime.

— Oh!...

— Ce m’est une joie si douce que de pouvoir vous parler ainsi! Eh bien! de Guiche, défiez-vous de Montalais.

— C’est une bonne amie.

— Elle était amie de... celle que vous savez... elle l’a perdue par l’orgueil.

— Vous vous trompez.

— Et aujourd’hui qu’elle l’a perdue, elle veut lui ravir la seule chose qui rende cette femme excusable à mes yeux.

— Laquelle?

— Son amour.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire qu’il y a un complot formé contre celle qui est la maîtresse du roi, complot formé dans la maison même de Madame.

— Le pouvez-vous croire?

— J’en suis certain.

— Par Montalais?

— Prenez-la comme la moins dangereuse des ennemies que je redoute pour... l’autre!

— Expliquez-vous bien, mon ami, et, si je puis vous comprendre...

— En deux mots: Madame a été jalouse du roi.

— Je le sais...

— Oh! ne craignez rien, on vous aime, on vous aime, de Guiche; sentez-vous tout le prix de ces deux mots? Ils signifient que vous pouvez lever le front, que vous pouvez dormir tranquille, que vous pouvez remercier Dieu à chaque minute de votre vie! on vous aime, cela signifie que vous pouvez tout entendre, même le conseil d’un ami qui veut vous ménager votre bonheur. On vous aime, de Guiche, on vous aime! Vous ne passerez point ces nuits atroces, ces nuits sans fin que traversent, l’œil aride et le cœur dévoré, d’autres gens destinés à mourir. Vous vivrez longtemps, si vous faites comme l’avare qui, brin à brin, miette à miette, caresse et entasse diamants et or. On vous aime! permettez-moi de vous dire ce qu’il faut faire pour qu’on vous aime toujours.

De Guiche regarda quelque temps ce malheureux jeune homme à moitié fou de désespoir, et il lui passa dans l’âme comme un remords de son bonheur.

Raoul se remettait de son exaltation fiévreuse pour prendre la voix et la physionomie d’un homme impassible.

— On fera souffrir, dit-il, celle dont je voudrais encore pouvoir dire le nom. Jurez-moi, non seulement que vous n’y aiderez en rien, mais encore que vous la défendrez quand il se pourra, comme je l’eusse fait moi-même.

— Je le jure! répliqua de Guiche.

— Et, dit Raoul, un jour que vous lui aurez rendu quelque grand service, un jour qu’elle vous remerciera, promettez-moi de lui dire ces paroles: «Je vous ai fait ce bien, madame, sur la recommandation de M. de Bragelonne, à qui vous avez fait tant de mal.»

— Je le jure! murmura de Guiche attendri.

— Voilà tout. Adieu! Je pars demain ou après pour Toulon. Si vous avez quelques heures, donnez-les-moi.

— Tout! tout! s’écria le jeune homme.

— Merci!

— Et qu’allez-vous faire de ce pas?

— Je m’en vais retrouver M. le comte chez Planchet, où nous espérons trouver M. d’Artagnan.

— M. d’Artagnan?

— Je veux l’embrasser avant mon départ. C’est un brave homme qui m’aimait. Adieu, cher ami; on vous attend sans doute, vous me retrouverez, quand il vous plaira, au logis du comte. Adieu!

Les deux jeunes gens s’embrassèrent. Ceux qui les eussent vus ainsi l’un et l’autre n’eussent pas manqué de dire en montrant Raoul: «C’est celui-là qui est l’homme heureux.»

Chapitre CCXXXV — L’inventaire de Planchet

Athos, pendant la visite faite au Luxembourg par Raoul, était allé, en effet, chez Planchet pour avoir des nouvelles de d’Artagnan.

Le gentilhomme, en arrivant rue des Lombards, trouva la boutique de l’épicier fort encombrée; mais ce n’était pas l’encombrement d’une vente heureuse ou celui d’un arrivage de marchandises.

Planchet ne trônait pas comme d’habitude sur les sacs et les barils. Non. Un garçon, la plume à l’oreille, un autre, le carnet à la main, inscrivaient force chiffres, tandis qu’un troisième comptait et pesait.

Il s’agissait d’un inventaire. Athos, qui n’était pas commerçant, se sentit un peu embarrassé par les obstacles matériels et la majesté de ceux qui instrumentaient ainsi.

Il voyait renvoyer plusieurs pratiques et se demandait si lui, qui ne venait rien acheter, ne serait pas à plus forte raison importun.

Aussi demanda-t-il fort poliment aux garçons comment on pourrait parler à M. Planchet.

La réponse, assez négligente, fut que M. Planchet achevait ses malles.

Ces mots firent dresser l’oreille à Athos.

— Comment, ses malles? dit-il; M. Planchet part-il?

— Oui, monsieur, sur l’heure.

— Alors, messieurs, veuillez le faire prévenir que M. le comte de La Fère désire lui parler un moment.

Au nom du comte de La Fère, un des garçons, accoutumé sans doute à n’entendre prononcer ce nom qu’avec respect, se détacha pour aller prévenir Planchet.

Ce fut le moment où Raoul, libre enfin, après sa cruelle scène avec Montalais, arrivait chez l’épicier.

Planchet, sur le rapport de son garçon, quitta sa besogne et accourut.

— Ah! monsieur le comte, dit-il, que de joie! et quelle étoile vous amène?

— Mon cher Planchet, dit Athos en serrant les mains de son fils, dont il remarquait à la dérobée l’air attristé, nous venons savoir de vous... Mais dans quel embarras je vous trouve! vous êtes blanc comme un meunier, où vous êtes-vous fourré?

— Ah! diable! prenez garde, monsieur, et ne m’approchez pas que je ne me sois bien secoué.

— Pourquoi donc? farine ou poudre ne font que blanchir?

— Non pas, non pas! ce que vous voyez là, sur mes bras, c’est de l’arsenic.

— De l’arsenic?

— Oui. Je fais mes provisions pour les rats.

— Oh! dans un établissement comme celui-ci, les rats jouent un grand rôle.

— Ce n’est pas de cet établissement que je m’occupe, monsieur le comte: les rats m’y ont plus mangé qu’ils ne me mangeront.

— Que voulez-vous dire?

— Mais, vous avez pu le voir, monsieur le comte, on fait mon inventaire.

— Vous quittez le commerce?

— Eh! mon Dieu, oui; je cède mon fonds à un de mes garçons.

— Bah! vous êtes donc assez riche?

— Monsieur, j’ai pris la ville en dégoût; je ne sais si c’est parce que je vieillis, et que, comme le disait un jour M. d’Artagnan, quand on vieillit, on pense plus souvent aux choses de la jeunesse; mais, depuis quelque temps, je me sens entraîné vers la campagne et le jardinage: j’étais paysan, moi, autrefois.

Et Planchet ponctua cet aveu d’un petit rire un peu prétentieux pour un homme qui eût fait profession d’humilité.

Athos approuva du geste.

— Vous achetez des terres? dit-il ensuite.

— J’ai acheté, monsieur.

— Ah! tant mieux.

— Une petite maison à Fontainebleau et quelque vingt arpents aux alentours.

— Très bien, Planchet, mon compliment.

— Mais, monsieur, nous sommes bien mal ici; voilà que ma maudite poussière vous fait tousser. Corbleu! je ne me soucie pas d’empoisonner le plus digne gentilhomme de ce royaume.

Athos ne sourit pas à cette plaisanterie, que lui décochait Planchet pour s’essayer aux facéties mondaines.

— Oui, dit-il, causons à l’écart; chez vous, par exemple. Vous avez un chez-vous, n’est-ce pas?

— Certainement, monsieur le comte.

— Là-haut, peut-être?

Et Athos, voyant Planchet embarrassé, voulut le dégager en passant devant.

— C’est que... dit Planchet en hésitant.

Athos se méprit au sens de cette hésitation, et, l’attribuant à une crainte qu’aurait l’épicier d’offrir une hospitalité médiocre:

— N’importe, n’importe! dit-il en passant toujours, le logement d’un marchand, dans ce quartier, a le droit de ne pas être un palais. Allons toujours.

Raoul le précéda lestement et entra.

Deux cris se firent entendre simultanément; on pourrait dire trois.

L’un de ces cris domina les autres: il était poussé par une femme.

L’autre sortit de la bouche de Raoul. C’était une exclamation de surprise. Il ne l’eût pas plutôt poussée qu’il ferma vivement la porte.

Le troisième était de l’effroi. Planchet l’avait proféré.

— Pardon, ajouta-t-il, c’est que Madame s’habille.

Raoul avait vu sans doute que Planchet disait vrai, car il fit un pas pour redescendre.

— Madame?... dit Athos. Ah! pardon, mon cher, j’ignorais que vous eussiez là-haut...

— C’est Trüchen, ajouta Planchet un peu rouge.

— C’est ce qu’il vous plaira, mon bon Planchet; pardon de notre indiscrétion.

— Non, non; montez à présent, messieurs.

— Nous n’en ferons rien, dit Athos.

— Oh! Madame étant prévenue, elle aura eu le temps...

— Non, Planchet. Adieu!

— Eh! messieurs, vous ne voudriez pas me désobliger ainsi en demeurant sur l’escalier, ou en sortant de chez moi sans vous être assis?

— Si nous eussions su que vous aviez une dame là-haut, répondit Athos avec son sang-froid habituel, nous eussions demandé à la saluer.

Planchet fut si décontenancé par cette exquise impertinence, qu’il força le passage et ouvrit lui-même la porte pour faire entrer le comte et son fils.

Trüchen était tout à fait vêtue: costume de marchande riche et coquette; œil d’Allemande aux prises avec des yeux français. Elle céda la place après deux révérences, et descendit à la boutique.

Mais ce ne fut pas sans avoir écouté aux portes pour savoir ce que diraient d’elle à Planchet les gentilshommes ses visiteurs.

Athos s’en doutait bien, et ne mit pas la conversation sur ce chapitre.

Planchet, lui, grillait de donner des explications devant lesquelles fuyait Athos.

Aussi, comme certaines ténacités sont plus fortes que toutes les autres, Athos fut-il forcé d’entendre Planchet raconter ses idylles de félicité, traduites en un langage plus chaste que celui de Longus.

Ainsi Planchet raconta-t-il que Trüchen avait charmé son âge mur et porté bonheur à ses affaires, comme Ruth à Booz.

— Il ne vous manque plus que des héritiers de votre prospérité, dit Athos.

— Si j’en avais un, celui-là aurait trois cent mille livres, répliqua Planchet.

— Il faut l’avoir, dit flegmatiquement Athos, ne fût-ce que pour ne pas laisser perdre votre petite fortune.

Ce mot: petite fortune, mit Planchet à son rang, comme autrefois la voix du sergent quand Planchet n’était que piqueur dans le régiment de Piémont, où l’avait placé Rochefort.

Athos comprit que l’épicier épouserait Trüchen, et que, bon gré mal gré, il ferait souche.

Cela lui apparut d’autant plus évidemment, qu’il apprit que le garçon auquel Planchet vendait son fonds était un cousin de Trüchen.

Athos se souvint que ce garçon était rouge de teint comme une giroflée, crépu de cheveux et carré d’épaules.

Il savait tout ce qu’on peut, tout ce qu’on doit savoir sur le sort d’un épicier. Les belles robes de Trüchen ne payaient pas seules l’ennui qu’elle éprouverait à s’occuper de nature champêtre et de jardinage en compagnie d’un mari grisonnant.

Athos comprit donc, comme nous l’avons dit, et, sans transition:

— Que fait M. d’Artagnan? dit-il. On ne l’a pas trouvé au Louvre.

— Ah! monsieur le comte, M. d’Artagnan a disparu.

— Disparu? fit Athos avec surprise.

— Oh! monsieur, nous savons ce que cela veut dire.

— Mais, moi, je ne le sais pas.

— Quand M. d’Artagnan disparaît, c’est toujours pour quelque mission ou quelque affaire.

— Il vous en aurait parlé?

— Jamais.

— Vous avez su autrefois cependant son départ pour l’Angleterre?

— À cause de la spéculation, fit étourdiment Planchet.

— La spéculation?

— Je veux dire... interrompit Planchet gêné.

— Bien, bien, vos affaires, non plus que celles de notre ami, ne sont en jeu; l’intérêt qu’il nous inspire m’a poussé seul à vous questionner. Puisque le capitaine des mousquetaires n’est pas ici, puisque l’on ne peut obtenir de vous aucun renseignement sur l’endroit où on pourrait rencontrer M. d’Artagnan, nous allons prendre congé de vous. Au revoir, Planchet! au revoir! Partons, Raoul.

— Monsieur le comte, je voudrais pouvoir vous dire...

— Nullement, nullement; ce n’est pas moi qui reproche à un serviteur la discrétion.

Ce mot: _serviteur_, frappa rudement le demi-millionnaire Planchet; mais le respect et la bonhomie naturels l’emportèrent sur l’orgueil.

— Il n’y a rien d’indiscret à vous dire, monsieur le comte, que M. d’Artagnan est venu ici l’autre jour.

— Ah! ah!

— Et qu’il y est resté plusieurs heures à consulter une carte géographique.

— Vous avez raison, mon ami, n’en dites pas davantage.

— Et cette carte, la voici comme preuve, ajouta Planchet, qui alla la chercher sur la muraille voisine, où elle était suspendue par une tresse formant triangle avec la traverse à laquelle était cloué le plan consulté par le capitaine lors de sa visite à Planchet.

Il apporta, en effet, au comte de La Fère, une carte de France, sur laquelle, l’œil exercé de celui-ci découvrit un itinéraire pointé avec de petites épingles; là où l’épingle manquait, le trou faisait foi et jalon.

Athos, en suivant du regard les épingles et les trous vit que d’Artagnan avait dû prendre la direction du Midi et marcher jusqu’à la Méditerranée, du côté de Toulon. C’était auprès de Cannes que s’arrêtaient les marques et les endroits ponctués.

Le comte de La Fère se creusa pendant quelques instants la cervelle pour deviner ce que le mousquetaire allait faire à Cannes, et quel motif il pouvait avoir pour aller observer les rives du Var.

Les réflexions d’Athos ne lui suggérèrent rien. Sa perspicacité accoutumée resta en défaut. Raoul ne devina pas plus que son père.

— N’importe! dit le jeune homme au comte, qui, silencieusement et du doigt, lui avait fait comprendre la marche de d’Artagnan, on peut avouer qu’il y a une providence toujours occupée de rapprocher notre destinée de celle de M. d’Artagnan. Le voilà du côté de Cannes, et vous, monsieur, vous me conduisez au moins jusqu’à Toulon. Soyez sûr que nous le retrouverons bien plus aisément sur notre route que sur cette carte.

Puis, prenant congé de Planchet, qui gourmandait ses garçons, même le cousin de Trüchen, son successeur, les gentilshommes se mirent en chemin pour aller rendre visite à M. le duc de Beaufort.

À la sortie de la boutique de l’épicier, ils virent un coche, dépositaire futur des charmes de Mlle Trüchen et des sacs d’écus de M. Planchet.

— Chacun s’achemine au bonheur par la route qu’il choisit, dit tristement Raoul.

— Route de Fontainebleau! cria Planchet à son cocher.

Chapitre CCXXXVI — L’inventaire de M. de Beaufort

Avoir causé de d’Artagnan avec Planchet, avoir vu Planchet quitter Paris pour s’ensevelir dans la retraite, c’était pour Athos et son fils comme un dernier adieu à tout ce bruit de la capitale, à leur vie d’autrefois.

Que laissaient-ils, en effet, derrière eux, ces gens, dont l’un avait épuisé tout le siècle dernier avec la gloire, et l’autre tout l’âge nouveau avec le malheur? Évidemment ni l’un ni l’autre de ces deux hommes n’avaient rien à demander à leurs contemporains.

Il ne restait plus qu’à rendre une visite à M. de Beaufort et à régler les conditions de départ.

Le duc était logé magnifiquement à Paris. Il avait le train superbe des grandes fortunes que certains vieillards se rappelaient avoir vues fleurir du temps des libéralités de Henri III.

Alors, réellement, certains grands seigneurs étaient plus riches que le roi. Ils le savaient, en usaient, et ne se privaient pas du plaisir d’humilier un peu Sa Majesté Royale. C’était cette aristocratie égoïste que Richelieu avait contrainte à contribuer de son sang, de sa bourse et de ses révérences à ce qu’on appela dès lors le service du roi.

Depuis Louis XI, le terrible faucheur des grands, jusqu’à Richelieu, combien de familles avaient relevé la tête! Combien, depuis Richelieu jusqu’à Louis XIV l’avaient courbée, qui ne la relevèrent plus! Mais M. de Beaufort était né prince et d’un sang qui ne se répand point sur les échafauds, si ce n’est par sentence des peuples.

Ce prince avait donc conservé une grande habitude de vivre. Comment payait-il ses chevaux, ses gens et sa table? Nul ne le savait, lui moins que les autres. Seulement, il y avait alors le privilège pour les fils de roi, que nul ne refusait de devenir leur créancier, soit par respect, soit par dévouement, soit par la persuasion que l’on serait payé un jour.

Athos et Raoul trouvèrent donc la maison du prince encombrée à la façon de celle de Planchet.

Le duc aussi faisait son inventaire, c’est-à-dire qu’il distribuait à ses amis, tous ses créanciers, chaque valeur un peu considérable de sa maison.

Devant deux millions à peu près, ce qui était énorme alors, M. de Beaufort avait calculé qu’il ne pourrait partir pour l’Afrique sans une belle somme, et, pour trouver cette somme, il distribuait aux créanciers passés vaisselle, armes, joyaux et meubles, ce qui était plus magnifique que de vendre, et lui rapportait le double.

En effet, comment un homme auquel on doit dix mille livres refuse-t-il d’emporter un présent de six mille, rehaussé du mérite d’avoir appartenu au descendant de Henri IV, et comment, après avoir emporté ce présent, refuserait-il dix mille autres livres à ce généreux seigneur?

C’est donc ce qui était arrivé. Le prince n’avait plus de maison, ce qui devient inutile à un amiral dont l’appartement est son navire. Il n’avait plus d’armes superflues, depuis qu’il se plaçait au milieu de ses canons; plus de joyaux que la mer eût pu dévorer; mais il avait trois ou quatre cent mille écus dans ses coffres.

Et partout, dans la maison, il y avait un mouvement joyeux de gens qui croyaient piller Monseigneur.

Le prince possédait au suprême degré l’art de rendre heureux les créanciers les plus à plaindre. Tout homme pressé, toute bourse vide rencontraient chez lui patience et intelligence de sa position.

Aux uns il disait:

— Je voudrais bien avoir ce que vous avez; je vous le donnerais.

Et aux autres:

— Je n’ai que cette aiguière d’argent, elle vaut toujours bien cinq cents livres; prenez-la.

Ce qui fait, tant la bonne mine est un paiement courant, que le prince trouvait sans cesse à renouveler ses créanciers.

Cette fois, il n’y mettait plus de cérémonie, et l’on eût dit un pillage; il donnait tout.

La fable orientale de ce pauvre Arabe qui enlève du pillage d’un palais une marmite au fond de laquelle il a caché un sac d’or, et que tout le monde laisse passer librement et sans le jalouser, cette fable était devenue chez le prince une vérité. Bon nombre de fournisseurs se payaient sur les offices du duc.

Ainsi l’état de bouche, qui pillait les vestiaires et les selleries, trouvait peu de prix dans ces riens que prisaient bien fort les selliers ou les tailleurs.

Jaloux de rapporter chez leurs femmes des confitures données par Monseigneur, on les voyait bondir joyeux sous le poids des terrines et des bouteilles glorieusement estampillées aux armes du prince.

M. de Beaufort finit par donner ses chevaux et le foin des greniers. Il fit plus de trente heureux avec ses batteries de cuisine, et trois cents avec sa cave.

De plus, tous ces gens s’en allaient avec la conviction que M. de Beaufort n’agissait de la sorte qu’en prévision d’une nouvelle fortune cachée sous les tentes arabes.

On se répétait, tout en dévastant son hôtel, qu’il était envoyé à Djidgelli par le roi pour reconstituer sa richesse perdue; que les trésors d’Afrique seraient partagés par moitié entre l’amiral et le roi de France; que ces trésors consistaient en des mines de diamants ou d’autres pierres fabuleuses; les mines d’argent ou d’or de l’Atlas n’obtenaient pas même l’honneur d’une mention.

Outre les mines à exploiter, ce qui n’arriverait qu’après la campagne, il y aurait le butin fait par l’armée.

M. de Beaufort mettrait la main sur tout ce que les riches écumeurs de mer avaient volé à la chrétienté depuis la bataille de Lépante. Le nombre des millions ne se comptait plus.

Or, pourquoi aurait-il ménagé les pauvres ustensiles de sa vie passée, celui qui allait être en quête des plus rares trésors? Et, réciproquement, comment aurait-on ménagé le bien de celui qui se ménageait si peu lui-même?

Voilà quelle était la situation. Athos, avec son regard investigateur, s’en rendit compte du premier coup d’œil.

Il trouva l’amiral de France un peu étourdi, car il sortait de table, d’une table de cinquante couverts, où l’on avait bu longtemps à la prospérité de l’expédition; où, au dessert, on avait abandonné les restes aux valets et les plats vides aux curieux.

Le prince s’était enivré de sa ruine et de sa popularité tout ensemble. Il avait bu son ancien vin à la santé de son vin futur.

Quand il vit Athos avec Raoul.

— Voilà, s’écria-t-il, mon aide de camp que l’on m’amène. Venez par ici, comte; venez par ici, Vicomte.

Athos cherchait un passage dans la jonchée de linge et de vaisselle.

— Ah! oui, enjambez, dit le duc.

Et il offrit un verre plein à Athos.

Celui-ci accepta; Raoul mouilla ses lèvres à peine.

— Voici votre commission, dit le prince à Raoul. Je l’avais préparée, comptant sur vous. Vous allez courir devant moi jusqu’à Antibes.

— Oui, monseigneur.

— Voici l’ordre.

Et M. de Beaufort donna l’ordre à Bragelonne.

— Connaissez-vous la mer? dit-il.

— Oui, monseigneur, j’ai voyagé avec M. le prince.

— Bien. Tous ces chalands, toutes ces allèges m’attendront pour me faire escorte et charrier mes provisions. Il faut que l’armée puisse s’embarquer dans quinze jours au plus tard.

— Ce sera fait, monseigneur.

— Le présent ordre vous donne le droit de visite et de recherche dans toutes les îles qui longent la côte; vous y ferez les enrôlements et les enlèvements que vous voudrez pour moi.

— Oui, monsieur le duc.

— Et, comme vous êtes un homme actif, comme vous travaillerez beaucoup, vous dépenserez beaucoup d’argent.

— J’espère que non, monseigneur.

— J’espère que si. Mon intendant a préparé des bons de mille livres payables sur les villes du Midi. On vous en donnera cent. Allez, cher vicomte.

Athos interrompit le prince:

— Gardez votre argent, monseigneur; la guerre se fait chez les Arabes avec de l’or autant qu’avec du plomb.