Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.
Chapter 21
Et Aramis, tout à la crainte de rencontrer quelqu’un à qui cette précipitation pût paraître suspecte, Aramis gravit l’escalier sans être aperçu de personne.
Porthos, revenu à peine de Paris, dormait déjà du sommeil du juste. Son corps énorme oubliait la fatigue, comme son esprit oubliait la pensée.
Aramis entra léger comme une ombre, et posa sa main nerveuse sur l’épaule du géant.
— Allons, cria-t-il, allons, Porthos, allons!
Porthos obéit, se leva, ouvrit les yeux avant d’avoir ouvert son intelligence.
— Nous partons, fit Aramis.
— Ah! fit Porthos.
— Nous partons à cheval, plus rapides que nous n’avons jamais couru.
— Ah! répéta Porthos.
— Habillez-vous, ami.
Et il aida le géant à s’habiller, et lui mit dans les poches son or et ses diamants.
Tandis qu’il se livrait à cette opération, un léger bruit attira sa pensée.
D’Artagnan regardait à l’embrasure de la porte.
Aramis tressaillit.
— Que diable faites-vous là, si agité? dit le mousquetaire.
— Chut! souffla Porthos.
— Nous partons en mission, ajouta l’évêque.
— Vous êtes bien heureux! dit le mousquetaire.
— Peuh! fit Porthos, je me sens fatigué; j’eusse aimé mieux dormir; mais le service du roi!...
— Est-ce que vous avez vu M. Fouquet? dit Aramis à d’Artagnan.
— Oui, en carrosse, à l’instant.
— Et que vous a-t-il dit?
— Il m’a dit adieu.
— Voilà tout?
— Que vouliez-vous qu’il me dît autre chose? Est-ce que je ne compte pas pour rien depuis que vous êtes tous en faveur?
— Écoutez, dit Aramis en embrassant le mousquetaire, votre bon temps est revenu; vous n’aurez plus à être jaloux de personne.
— Ah bah!
— Je vous prédis pour ce jour un événement qui doublera votre position.
— En vérité!
— Vous savez que je sais les nouvelles?
— Oh! oui!
— Allons, Porthos, vous êtes prêt? Partons!
— Partons!
— Et embrassons d’Artagnan.
— Pardieu!
— Les chevaux?
— Il n’en manque pas ici. Voulez-vous le mien?
— Non, Porthos a son écurie. Adieu! adieu!
Les deux fugitifs montèrent à cheval sous les yeux du capitaine des mousquetaires, qui tint l’étrier à Porthos et accompagna ses amis du regard, jusqu’à ce qu’il les eût vus disparaître.
«En toute autre occasion, pensa le Gascon, je dirais que ces gens-là se sauvent; mais, aujourd’hui, la politique est si changée, que cela s’appelle aller en mission. Je le veux bien. Allons à nos affaires.»
Et il rentra philosophiquement à son logis.
Chapitre CCXXVIII — Comment la consigne était respectée à la Bastille
Fouquet brûlait le pavé. Chemin faisant, il s’agitait d’horreur à l’idée de ce qu’il venait d’apprendre.
Qu’était donc, pensait-il, la jeunesse de ces hommes prodigieux, qui, dans l’âge déjà faible, savent encore composer des plans pareils et les exécuter sans sourciller?
Parfois, il se demandait si tout ce qu’Aramis lui avait conté n’était point un rêve, si la fable n’était pas le piège lui-même, et si, en arrivant à la Bastille, lui, Fouquet, il n’allait pas trouver un ordre d’arrestation qui l’enverrait rejoindre le roi détrôné.
Dans cette idée, il donna quelques ordres cachetés sur sa route, tandis qu’on attelait les chevaux. Ces ordres s’adressaient à M. d’Artagnan et à tous les chefs de corps dont la fidélité ne pouvait être suspecte.
«De cette façon, se dit Fouquet, prisonnier ou non, j’aurai rendu le service que je dois à la cause de l’honneur. Les ordres n’arriveront qu’après moi si je reviens libre, et, par conséquent, on ne les aura pas décachetés. Je les reprendrai. Si je tarde, c’est qu’il me sera arrivé malheur. Alors j’aurai du secours pour moi et pour le roi.»
C’est ainsi préparé qu’il arriva devant la Bastille. Le surintendant avait fait cinq lieues et demie à l’heure.
Tout ce qui n’était jamais arrivé à Aramis arriva dans la Bastille à M. Fouquet. M. Fouquet eut beau se nommer, il eut beau se faire reconnaître, il ne put jamais être introduit.
À force de solliciter, de menacer, d’ordonner, il décida un factionnaire à prévenir un bas officier qui prévint le major. Quant au gouverneur, on n’eût pas même osé le déranger pour cela.
Fouquet, dans son carrosse, à la porte de la forteresse, rongeait son frein et attendait le retour de ce bas officier, qui reparut enfin d’un air assez maussade.
— Eh bien! dit Fouquet impatiemment, qu’a dit le major?
— Eh bien! _monsieur_, répliqua le soldat, M. le major m’a ri au nez. Il m’a dit que M. Fouquet est à Vaux, et que, fût-il à Paris, M. Fouquet ne se lèverait pas à l’heure qu’il est.
— Mordieu! vous êtes un troupeau de drôles! s’écria le ministre en s’élançant hors du carrosse.
Et, avant que le bas officier eût le temps de fermer la porte, Fouquet s’introduisit par la fente, et courut en avant, malgré les cris du soldat qui appelait à l’aide.
Fouquet gagnait du terrain, peu soucieux des cris de cet homme, lequel, ayant enfin joint Fouquet, répéta à la sentinelle de la seconde porte:
— À vous, à vous, sentinelle!
Le factionnaire croisa la pique sur le ministre; mais celui-ci, robuste et agile, emporté d’ailleurs par la colère, arracha la pique des mains du soldat et lui en caressa rudement les épaules. Le bas officier, qui s’approchait trop, eut sa part de la distribution: tous deux poussèrent des cris furieux, au bruit desquels sortit tout le premier corps de garde de l’avancée.
Parmi ces gens, il y en eut un qui reconnut le surintendant et s’écria:
— Monseigneur!... Ah! monseigneur!... Arrêtez, vous autres!
Et il arrêta effectivement les gardes qui se préparaient à venger leurs compagnons.
Fouquet commanda qu’on lui ouvrit la grille; mais on lui objecta la consigne.
Il ordonna qu’on prévînt le gouverneur; mais celui-ci était déjà instruit de tout le bruit de la porte; à la tête d’un piquet de vingt hommes, il accourait, suivi de son major, dans la persuasion qu’une attaque avait lieu contre la Bastille.
Baisemeaux reconnut aussi Fouquet, et laissa tomber son épée qu’il tenait déjà toute brandie.
— Ah! monseigneur, balbutia-t-il, que d’excuses!...
— Monsieur, fit le surintendant rouge de chaleur et tout suant, je vous fais mon compliment: votre service se fait à merveille.
Baisemeaux pâlit, croyant que ces paroles n’étaient qu’une ironie, présage de quelque furieuse colère. Mais Fouquet avait repris haleine, appelant du geste la sentinelle et le bas officier, qui se frottaient les épaules.
— Il y a vingt pistoles pour le factionnaire, dit-il, cinquante pour l’officier. Mon compliment, messieurs! j’en parlerai au roi. À nous deux, monsieur de Baisemeaux.
Et, sur un murmure de satisfaction générale, il suivit le gouverneur au Gouvernement.
Baisemeaux tremblait déjà de honte et d’inquiétude. La visite matinale d’Aramis lui semblait avoir, dès à présent, des conséquences dont un fonctionnaire pouvait, à bon droit, s’épouvanter.
Ce fut bien autre chose encore quand Fouquet, d’une voix brève et avec un regard impérieux:
— Monsieur, dit-il, vous avez vu M. d’Herblay ce matin?
— Oui, monseigneur.
— Eh bien! monsieur, vous n’avez pas horreur du crime dont vous vous êtes rendu complice?
«Allons, bien!» pensa Baisemeaux.
Puis il ajouta tout haut:
— Mais quel crime, monseigneur?
— Il y a là de quoi vous faire écarteler, monsieur, songez-y! Mais ce n’est pas le moment de s’irriter. Conduisez-moi sur-le-champ auprès du prisonnier.
— Auprès de quel prisonnier? fit Baisemeaux frémissant.
— Vous faites l’ignorant, soit! C’est ce que vous pouvez faire de mieux. En effet, si vous avouiez une pareille complicité, ce serait fait de vous. Je veux donc bien paraître ajouter foi à votre ignorance.
— Je vous prie, monseigneur...
— C’est bien. Conduisez-moi auprès du prisonnier.
— Auprès de Marchiali?
— Qu’est-ce que c’est que Marchiali?
— C’est le détenu amené ce matin par M. d’Herblay.
— On l’appelle Marchiali? fit le surintendant, troublé dans ses convictions par la naïve assurance de Baisemeaux.
— Oui, monseigneur, c’est sous ce nom qu’on l’a inscrit ici.
Fouquet regarda jusqu’au fond du cœur de Baisemeaux. Il lut, avec cette habitude des hommes que donne l’usage du pouvoir, une sincérité absolue. D’ailleurs, en observant une minute cette physionomie, comment croire qu’Aramis eût pris un pareil confident?
— C’est, dit-il au gouverneur, le prisonnier que M. d’Herblay avait emmené avant-hier?
— Oui, monseigneur.
— Et qu’il a ramené ce matin? ajouta vivement Fouquet, qui comprit aussitôt le mécanisme du plan d’Aramis.
— C’est cela; oui, monseigneur.
— Et il s’appelle Marchiali?
— Marchiali. Si Monseigneur vient ici pour me l’enlever tant mieux; car j’allais écrire encore à son sujet.
— Que fait-il donc?
— Depuis ce matin, il me mécontente extrêmement; il a des accès de rage à faire croire que la Bastille s’écroulera par son fait.
— Je vais vous en débarrasser, en effet, dit Fouquet.
— Ah! tant mieux.
— Conduisez-moi à sa prison.
— Monseigneur me donnera bien l’ordre...
— Quel ordre?
— Un ordre du roi.
— Attendez que je vous en signe un.
— Cela ne suffirait pas, monseigneur; il me faut l’ordre du roi.
— Vous qui êtes si scrupuleux, dit-il, pour faire sortir les prisonniers, montrez-moi donc l’ordre avec lequel on avait délivré celui-ci.
Baisemeaux montra l’ordre de délivrer Seldon.
— Eh bien! fit Fouquet, Seldon, ce n’est pas Marchiali.
— Mais Marchiali n’est pas libéré, monseigneur; il est ici.
— Puisque vous dites que M. d’Herblay l’a emmené et ramené.
— Je n’ai pas dit cela.
— Vous l’avez si bien dit, qu’il me semble encore l’entendre.
— La langue m’a fourché.
— Monsieur de Baisemeaux, prenez garde!
— Je n’ai rien à craindre, monseigneur, je suis en règle.
— Osez-vous le dire?
— Je le dirais devant un apôtre. M. d’Herblay m’a apporté un ordre de libérer Seldon, et Seldon est libéré.
— Je vous dis que Marchiali est sorti de la Bastille.
— Il faut me prouver cela, monseigneur.
— Laissez-le-moi voir?
— Monseigneur, qui gouverne en ce royaume, sait trop bien que nul n’entre auprès des prisonniers sans un ordre exprès du roi.
— M. d’Herblay est bien entré lui.
— C’est ce qu’il faudrait prouver, monseigneur.
— Monsieur de Baisemeaux, encore une fois, faites attention à vos paroles.
— Les actes sont là.
— M. d’Herblay est renversé.
— Renversé, M. d’Herblay? Impossible!
— Vous voyez qu’il vous a influencé.
— Ce qui m’influence, monseigneur, c’est le service du roi; je fais mon devoir; donnez-moi un ordre de lui, et vous entrerez.
— Tenez, monsieur le gouverneur, je vous engage ma parole que, si vous me laissez pénétrer près du prisonnier, je vous donne un ordre du roi à l’instant.
— Donnez-le tout de suite, monseigneur.
— Et que, si vous me refusez, je vous fais arrêter sur-le-champ avec tous vos officiers.
— Avant de commettre cette violence, monseigneur, vous réfléchirez, dit Baisemeaux fort pâle, que nous n’obéirons qu’à un ordre du roi, et qu’il sera aussitôt fait à vous d’en avoir un pour voir M. Marchiali, que d’en obtenir un pour me faire tant de mal, à moi innocent.
— C’est vrai! s’écria Fouquet furieux, c’est vrai! Eh bien! monsieur de Baisemeaux, ajouta-t-il d’une voix sonore, en attirant à lui le malheureux, savez-vous pourquoi je veux avec tant d’ardeur parler à ce prisonnier?
— Non, monseigneur, et daignez observer combien vous me causez de frayeur; j’en tremble, je vais tomber en défaillance.
— Vous tomberez encore mieux en défaillance tout à l’heure, monsieur Baisemeaux, quand je reviendrai ici avec dix mille hommes et trente pièces de canon.
— Mon Dieu! voilà Monseigneur qui devient fou!
— Quand j’ameuterai contre vous et vos maudites tours tout le peuple de Paris, et que je forcerai vos portes et que je vous ferai pendre aux créneaux de la tour du coin!
— Monseigneur, monseigneur, par grâce!
— Je vous donne dix minutes pour vous résoudre, ajouta Fouquet d’une voix calme; je m’assieds ici, dans ce fauteuil, et vous attends. Si dans dix minutes vous persistez, je sors, et croyez-moi fou tant qu’il vous plaira; mais vous verrez!
Baisemeaux frappa du pied comme un homme au désespoir, mais ne répliqua rien.
Ce que voyant, Fouquet saisit une plume, de l’encre, et écrivit:
«Ordre à M. le prévôt des marchands de rassembler la garde bourgeoise et de marcher sur la Bastille, pour le service du roi.»
Baisemeaux haussa les épaules; Fouquet écrivit:
«Ordre à M. le duc de Bouillon et à M. le prince de Condé de prendre le commandement des suisses et des gardes, et de marcher sur la Bastille, pour le service de Sa Majesté...»
Baisemeaux réfléchit. Fouquet écrivit:
«Ordre à tout soldat, bourgeois ou gentilhomme, de saisir et d’appréhender au corps, partout où ils se trouveront, le chevalier d’Herblay, évêque de Vannes, et ses complices qui sont: 1° M. de Baisemeaux, gouverneur de la Bastille, suspect des crimes de trahison, rébellion et lèse-majesté...»
— Arrêtez, monseigneur, s’écria Baisemeaux; je n’y comprends absolument rien; mais tant de maux, fussent-ils déchaînés par la folie même, peuvent arriver d’ici à deux heures, que le roi, qui me jugera, verra si j’ai eu tort de faire fléchir la consigne devant tant de catastrophes imminentes. Allons au donjon, monseigneur; vous verrez Marchiali.
Fouquet s’élança hors de la chambre, et Baisemeaux le suivit, en essuyant la sueur froide qui ruisselait de son front.
— Quelle affreuse matinée! disait-il; quelle disgrâce!
— Marchez vite! répondait Fouquet.
Baisemeaux fit signe au porte-clefs de les précéder. Il avait peur de son compagnon. Celui-ci s’en aperçut.
— Trêve d’enfantillages! dit-il rudement. Laissez là cet homme; prenez les clefs vous-même et me montrez le chemin. Il ne faut pas que personne, comprenez-vous, puisse entendre ce qui va se passer ici.
— Ah! fit Baisemeaux indécis.
— Encore! s’écria Fouquet. Ah! dites tout de suite non et je vais sortir de la Bastille pour porter moi-même mes dépêches.
Baisemeaux baissa la tête, prit les clefs et gravit, seul avec le ministre, l’escalier de la tour.
À mesure qu’ils s’avançaient dans cette tourbillonnante spirale, certains murmures étouffés devenaient des cris distincts et d’affreuses imprécations.
— Qu’est-ce que cela? demanda Fouquet.
— C’est votre Marchiali, fit le gouverneur; voilà comment hurlent les fous!
Il accompagna cette réponse d’un coup d’œil plus rempli d’allusions blessantes que de politesse pour Fouquet.
Celui-ci frissonna. Il venait, dans un cri plus terrible que les autres, de reconnaître la voix du roi.
Il s’arrêta au palier, prit le trousseau des mains de Baisemeaux. Celui-ci crut que le nouveau fou allait lui rompre le crâne avec l’une de ces clefs.
— Ah! cria-t-il, M. d’Herblay ne m’avait point parlé de cela.
— Ces clefs donc! dit Fouquet en les lui arrachant. Où est celle de la porte que je veux ouvrir?
— Celle-ci.
Un cri effrayant, suivi d’un coup terrible dans la porte, vint faire écho dans l’escalier.
— Retirez-vous! dit Fouquet à Baisemeaux d’une voix menaçante.
— Je ne demande pas mieux, murmura celui-ci. Voilà deux enragés qui vont se trouver face à face. L’un mangera l’autre, j’en suis assuré.
— Partez, répéta Fouquet. Si vous mettez le pied dans cet escalier avant que je vous appelle, souvenez-vous que vous prendrez la place du plus misérable des prisonniers de la Bastille.
— J’en mourrai, c’est sûr! grommela Baisemeaux en se retirant d’un pas chancelant.
Les cris du prisonnier retentissaient, de plus en plus formidables. Fouquet s’assura que Baisemeaux arrivait au bas des degrés. Il mit la clef dans la première serrure.
Ce fut alors qu’il entendit clairement la voix étranglée au roi qui criait avec rage:
— Au secours! je suis le roi! au secours!
La clef de la seconde porte n’était pas la même que celle de la première. Fouquet fut obligé de chercher dans le trousseau.
Cependant, le roi ivre, fou, forcené, criait à tue-tête:
— C’est M. Fouquet qui m’a fait conduire ici! Au secours contre M. Fouquet! je suis le roi! au secours pour le roi contre M. Fouquet!
Ces vociférations déchiraient le cœur du ministre. Elles étaient suivies de coups effrayants, frappés dans la porte avec cette chaise dont le roi se servait comme d’un bélier. Fouquet réussit à trouver la clef. Le roi était à bout de ses forces: il n’articulait plus, il rugissait.
— Mort à Fouquet! hurlait-il, mort au scélérat Fouquet!
La porte s’ouvrit.
Chapitre CCXXIX — La reconnaissance du roi
Les deux hommes qui allaient se précipiter l’un vers l’autre s’arrêtèrent soudain en s’apercevant, et poussèrent alors un cri d’horreur.
— Venez-vous pour m’assassiner, monsieur? dit le roi en reconnaissant Fouquet.
— Le roi dans cet état! murmura le ministre.
Rien de plus effrayant, en effet, que l’aspect du jeune prince au moment où le surprit Fouquet. Ses habits étaient en lambeaux; sa chemise, ouverte et déchirée, buvait à la fois la sueur et le sang qui s’échappaient de sa poitrine et de ses bras déchirés.
Hagard, pâle, écumant, les cheveux hérissés, Louis XIV offrait l’image la plus vraie du désespoir, de la faim et de la peur réunis en une seule statue. Fouquet fut si touché, si troublé, qu’il courut au roi les bras ouverts et les larmes aux yeux.
Louis leva sur Fouquet le tronçon de bois dont il avait fait un si furieux usage.
— Eh bien! dit Fouquet d’une voix tremblante, ne reconnaissez-vous pas le plus fidèle de vos amis?
— Un ami, vous? répéta Louis avec un grincement de dents où sonnaient la haine et la soif d’une prompte vengeance.
— Un serviteur respectueux, ajouta Fouquet en se précipitant à genoux.
Le roi laissa tomber son arme. Fouquet, s’approchant, lui baisa les genoux, et le prit tendrement entre ses bras.
— Mon roi, mon enfant, dit-il, avez-vous dû souffrir!
Louis, rappelé à lui-même par le changement de la situation, se regarda, et, honteux de son désordre, honteux de sa folie, honteux de la protection qu’il recevait, il recula.
Fouquet ne comprit point ce mouvement. Il ne sentit pas que l’orgueil du roi ne lui pardonnerait jamais d’avoir été témoin de tant de faiblesse.
— Venez, Sire, vous êtes libre, dit-il.
— Libre? répéta le roi. Oh! vous me rendez libre après avoir osé porter la main sur moi?
— Vous ne le croyez pas! s’écria Fouquet indigné; vous ne croyez pas que je sois coupable en cette circonstance!
Et, rapidement, chaleureusement même, il lui raconta toute l’intrigue dont on connaît les détails.
Tant que dura le récit, Louis supporta les plus horribles angoisses, et, le récit terminé, la grandeur du péril qu’il avait couru le frappa bien plus encore que l’importance du secret relatif à son frère jumeau.
— Monsieur, dit-il soudain à Fouquet, cette double naissance est un mensonge; il est impossible que vous en ayez été la dupe.
— Sire!
— Il est impossible, vous dis-je, que l’on soupçonne l’honneur, la vertu de ma mère. Et mon premier ministre n’a pas déjà fait justice des criminels?
— Réfléchissez bien, Sire, avant de vous emporter, répondit Fouquet. La naissance de votre frère...
— Je n’ai qu’un frère: c’est Monsieur. Vous le connaissez comme moi. Il y a complot, vous dis-je, à commencer par le gouverneur de la Bastille.
— Prenez garde, Sire; cet homme a été trompé, comme tout le monde, par la ressemblance du prince.
— La ressemblance? Allons donc!
— Il faut cependant que ce Marchiali soit bien semblable à Votre Majesté, pour que tous les yeux s’y laissent prendre, insista Fouquet.
— Folie!
— Ne dites pas cela, Sire; les gens qui s’apprêtent à affronter le regard de vos ministres, de votre mère, de vos officiers, de votre famille, ces gens-là doivent être bien sûrs de la ressemblance.
— En effet, murmura le roi; ces gens-là, où sont-ils?
— Mais à Vaux.
— À Vaux! Vous souffrez qu’ils y restent?
— Le plus pressé, ce me semble, était de délivrer Votre Majesté. J’ai accompli ce devoir. Maintenant, faisons ce qu’ordonnera le roi. J’attends.
Louis réfléchit un moment.
— Rassemblons des troupes à Paris, dit-il.
— Les ordres sont donnés à cet effet, répliqua Fouquet.
— Vous avez donné des ordres? s’écria le roi.
— Pour cela, oui, Sire. Votre Majesté sera à la tête de dix mille hommes dans une heure.
Pour toute réponse, le roi prit la main de Fouquet avec une telle effusion, qu’il était aisé de voir combien il avait jusqu’à cette parole, conservé de défiance contre son ministre, malgré l’intervention de ce dernier.
— Et avec ces troupes, poursuivit le roi, nous irons assiéger, dans votre maison, les rebelles, qui doivent déjà s’y être établis ou retranchés.
— Cela m’étonnerait, répliqua Fouquet.
— Pourquoi?
— Parce que leur chef, l’âme de l’entreprise, ayant été démasqué par moi, tout le plan me semble avorté.
— Vous avez démasqué ce faux prince, lui?
— Non, je ne l’ai pas vu.
— Qui donc, alors?
— Le chef de l’entreprise, ce n’est point ce malheureux. Celui-là n’est qu’un instrument destiné pour toute sa vie au malheur, je le vois bien.
— Absolument!
— C’est M. l’abbé d’Herblay, l’évêque de Vannes.
— Votre ami?
— Il était mon ami, Sire, répliqua noblement Fouquet.
— Voilà qui est malheureux pour vous, dit le roi d’un ton moins généreux.
— De pareilles amitiés n’avaient rien de déshonorant, tant que j’ignorais le crime, Sire.
— Il fallait le prévoir.
— Si je suis coupable, je me remets aux mains de Votre Majesté.
— Ah! monsieur Fouquet, ce n’est point là ce que je veux dire, repartit le roi, fâché d’avoir ainsi montré l’aigreur de sa pensée. Eh bien! je vous le déclare, malgré le masque dont ce misérable se couvrait la face, j’ai eu comme un vague soupçon que ce pouvait être lui. Mais, avec ce chef de l’entreprise, il y avait un homme de main. Celui qui me menaçait de sa force herculéenne, quel est-il?
— Ce doit être son ami, le baron du Vallon, l’ancien mousquetaire.
— L’ami de d’Artagnan? l’ami du comte de La Fère? Ah! s’écria le roi sur ce dernier nom, ne négligeons pas cette relation entre les conspirateurs et M. de Bragelonne.
— Sire, Sire, n’allez pas trop loin. M. de la Fère est le plus honnête homme de France. Contentez-vous de ce que je vous livre.
— De ce que vous me livrez? Bien! car vous me livrez les coupables, n’est-ce pas?
— Comment Votre Majesté l’entend-elle? demanda Fouquet.
— J’entends, répliqua le roi, que nous allons arriver à Vaux avec des forces, que nous ferons main basse sur ce nid de vipères, et qu’il n’échappera rien; rien, n’est-ce pas?
— Votre Majesté fera tuer ces hommes? s’écria Fouquet.
— Jusqu’au dernier!
— Oh! Sire!
— Entendons-nous bien, monsieur Fouquet, dit le roi avec hauteur. Je ne vis plus dans un temps où l’assassinat soit la seule, la dernière raison des rois. Non, Dieu merci! J’ai des parlements, moi, qui jugent en mon nom, et j’ai des échafauds où l’on exécute mes volontés suprêmes!
Fouquet pâlit.
— Je prendrai la liberté, dit-il, de faire observer à Votre Majesté que tout procès sur ces matières est un scandale mortel pour la dignité du trône. Il ne faut pas que le nom auguste d’Anne d’Autriche passe par les lèvres du peuple, entrouvertes pour un sourire.
— Il faut que justice soit faite, monsieur.
— Bien, Sire; mais le sang royal ne peut couler sur l’échafaud!
— Le sang royal! vous croyez cela? s’écria le roi avec fureur en frappant du pied sur le carreau. Cette double naissance est une invention. Là, surtout, dans cette invention, je vois le crime de M. d’Herblay. C’est ce crime que je veux punir, bien plus que leur violence, leur insulte.
— Et punir de mort?
— De mort, oui, monsieur.
— Sire, dit avec fermeté le surintendant, dont le front, longtemps baissé, se releva superbe, Votre Majesté fera trancher la tête, si elle le veut, à Philippe de France, son frère; cela la regarde, et elle consultera là-dessus Anne d’Autriche, sa mère. Ce qu’elle ordonnera sera bien ordonné. Je ne m’en veux donc plus mêler, pas même pour l’honneur de votre couronne; mais j’ai une grâce à vous demander: je vous la demande.
— Parlez, dit le roi fort troublé par les dernières paroles du ministre. Que vous faut-il?
— La grâce de M. d’Herblay et celle de M. du Vallon.
— Mes assassins?
— Deux rebelles, Sire, voilà tout.