Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.
Chapter 2
— Alors, me voilà plus tranquille, dit Raoul.
— Tranquille, et sur quoi? demanda Athos.
— Monsieur, dit Raoul, pardonnez-moi; mais, connaissant l’amitié que vous me faites l’honneur de me porter, je craignais que vous n’eussiez un peu vivement exprimé à Sa Majesté ma douleur et votre indignation, et qu’alors le roi...
— Et qu’alors le roi? répéta d’Artagnan. Voyons, achevez, Raoul.
— Excusez-moi à votre tour, monsieur d’Artagnan, dit Raoul. Un instant j’ai tremblé, je l’avoue, que vous ne vinssiez pas ici comme M. d’Artagnan, mais comme capitaine de mousquetaires.
— Vous êtes fou, mon pauvre Raoul, s’écria d’Artagnan avec un éclat de rire dans lequel un exact observateur eût peut-être désiré plus de franchise.
— Tant mieux! dit Raoul.
— Oui, fou, et savez-vous ce que je vous conseille?
— Dites, monsieur; venant de vous, l’avis doit être bon.
— Eh bien! je vous conseille, après votre voyage, après votre visite chez M. de Guiche, après votre visite chez Madame, après votre visite chez Porthos, après votre voyage à Vincennes, je vous conseille de prendre quelque repos; couchez-vous, dormez douze heures, et, à votre réveil, fatiguez-moi un bon cheval.
Et, l’attirant à lui, il l’embrassa comme il eût fait de son propre enfant. Athos en fit autant; seulement, il était visible que le baiser était plus tendre et la pression plus forte encore chez le père que chez l’ami.
Le jeune homme regarda de nouveau ces deux hommes, en appliquant à les pénétrer toutes les forces de son intelligence. Mais son regard s’émoussa sur la physionomie riante du mousquetaire et sur la figure calme et douce du comte de La Fère.
— Et où allez-vous, Raoul? demanda ce dernier, voyant que Bragelonne s’apprêtait à sortir.
— Chez moi, monsieur, répondit celui-ci de sa voix douce et triste.
— C’est donc là qu’on vous trouvera, vicomte, si l’on a quelque chose à vous dire?
— Oui, monsieur. Est-ce que vous prévoyez avoir quelque chose à me dire?
— Que sais-je! dit Athos.
— Oui, de nouvelles consolations, dit d’Artagnan en poussant tout doucement Raoul vers la porte.
Raoul, voyant cette sérénité dans chaque geste des deux amis, sortit de chez le comte, n’emportant avec lui que l’unique sentiment de sa douleur particulière.
— Dieu soit loué, dit-il, je puis donc ne plus penser qu’à moi.
Et, s’enveloppant de son manteau, de manière à cacher aux passants son visage attristé, il sortit pour se rendre à son propre logement, comme il l’avait promis à Porthos.
Les deux amis avaient vu le jeune homme s’éloigner avec un sentiment pareil de commisération.
Seulement, chacun d’eux l’avait exprimé d’une façon différente.
— Pauvre Raoul! avait dit Athos en laissant échapper un soupir.
— Pauvre Raoul! avait dit d’Artagnan en haussant les épaules.
Chapitre CXCIX — Heu! miser!
«Pauvre Raoul!» avait dit Athos. «Pauvre Raoul!» avait dit d’Artagnan. En effet, plaint par ces deux hommes si forts, Raoul devait être un homme bien malheureux.
Aussi, lorsqu’il se trouva seul en face de lui-même, laissant derrière lui l’ami intrépide et le père indulgent, lorsqu’il se rappela l’aveu fait par le roi de cette tendresse qui lui volait sa bien-aimée Louise de La Vallière, il sentit son cœur se briser, comme chacun de nous l’a senti se briser une fois à la première illusion détruite, au premier amour trahi.
— Oh! murmura-t-il, c’en est donc fait! Plus rien dans la vie! Rien à attendre, rien à espérer! Guiche me l’a dit, mon père me l’a dit, M. d’Artagnan me l’a dit. Tout est donc un rêve en ce monde! C’était un rêve que cet avenir poursuivi depuis dix ans! Cette union de nos cœurs, c’était un rêve! Cette vie toute d’amour et de bonheur, c’était un rêve!
Pauvre fou de rêver ainsi tout haut et publiquement, en face de mes amis et de mes ennemis, afin que mes amis s’attristent de mes peines et que mes ennemis rient de mes douleurs!...
Ainsi, mon malheur va devenir une disgrâce éclatante, un scandale public. Ainsi, demain, je serai montré honteusement au doigt!
Et, malgré le calme promis à son père et à d’Artagnan, Raoul fit entendre quelques paroles de sourde menace.
— Et cependant, continua-t-il, si je m’appelais de Wardes, et que j’eusse à la fois la souplesse et la vigueur de M. d’Artagnan, je rirais avec les lèvres, je convaincrais les femmes que cette perfide, honorée de mon amour, ne me laisse qu’un regret, celui d’avoir été abusé par ses semblants d’honnêteté; quelques railleurs flagorneraient le roi à mes dépens; je me mettrais à l’affût sur le chemin des railleurs, j’en châtierais quelques-uns. Les hommes me redouteraient et, au troisième que j’aurais couché à mes pieds, je serais adoré par les femmes.
Oui, voilà un parti à prendre, et le comte de La Fère lui-même n’y répugnerait pas. N’a-t-il pas été éprouvé, lui aussi, au milieu de sa jeunesse, comme je viens de l’être? N’a-t-il pas remplacé l’amour par l’ivresse? Il me l’a dit souvent. Pourquoi, moi, ne remplacerais-je pas l’amour par le plaisir?
Il avait souffert autant que je souffre, plus peut-être! L’histoire d’un homme est donc l’histoire de tous les hommes? une épreuve plus ou moins longue plus ou moins douloureuse? La voix de l’humanité tout entière n’est qu’un long cri.
Mais qu’importe la douleur des autres à celui qui souffre? La plaie ouverte dans une autre poitrine adoucit-elle la plaie béante sur la nôtre? Le sang qui coule à côté de nous tarit-il notre sang? Cette angoisse universelle diminue-t-elle l’angoisse particulière? Non, chacun souffre pour soi, chacun lutte avec sa douleur, chacun pleure ses propres larmes.
Et, d’ailleurs, qu’a été la vie pour moi jusqu’à présent? Une arène froide et stérile où j’ai combattu pour les autres toujours, pour moi jamais.
Tantôt pour un roi, tantôt pour une femme.
Le roi m’a trahi, la femme m’a dédaigné.
Oh! malheureux!... Les femmes! Ne pourrais-je donc faire expier à toutes le crime de l’une d’elles?
Que faut-il pour cela?... N’avoir plus de cœur, ou oublier qu’on en a un; être fort, même contre la faiblesse; appuyer toujours, même lorsque l’on sent rompre.
Que faut-il pour en arriver là? Être jeune, beau, fort, vaillant, riche. Je suis ou je serai tout cela.
Mais l’honneur? Qu’est-ce que l’honneur? Une théorie que chacun comprend à sa façon. Mon père me disait: «L’honneur, c’est le respect de ce que l’on doit aux autres, et surtout de ce qu’on se doit à soi-même.» Mais de Guiche, mais Manicamp, mais de Saint-Aignan surtout me diraient: «L’honneur consiste à servir les passions et les plaisirs de son roi.» Cet honneur-là est facile et productif. Avec cet honneur-là, je puis garder mon poste à la Cour, devenir gentilhomme de la Chambre, avoir un beau et bon régiment à moi. Avec cet honneur-là, je puis être duc et pair.
La tache que vient de m’imprimer cette femme, cette douleur avec laquelle elle vient de briser mon cœur, à moi, Raoul, son ami d’enfance, ne touche en rien M. de Bragelonne, bon officier, brave capitaine qui se couvrira de gloire à la première rencontre, et qui deviendra cent fois plus que n’est aujourd’hui Mlle de La Vallière, la maîtresse du roi; car le roi n’épousera pas Mlle de La Vallière, et plus il la déclarera publiquement sa maîtresse, plus il épaissira le bandeau de honte qu’il lui jette au front en guise de couronne, et, à mesure qu’on la méprisera comme je la méprise, moi, je me glorifierai.
Hélas! nous avions marché ensemble, elle et moi, pendant le premier, pendant le plus beau tiers de notre vie, nous tenant par la main le long du sentier charmant et plein de fleurs de la jeunesse, et voilà que nous arrivons à un carrefour où elle se sépare de moi, où nous allons suivre une route différente qui ira nous écartant toujours davantage l’un de l’autre; et, pour atteindre le bout de ce chemin, Seigneur, je suis seul, je suis désespéré, je suis anéanti!
Ô malheureux!...
Raoul en était là de ses réflexions sinistres, quand son pied se posa machinalement sur le seuil de sa maison. Il était arrivé là sans voir les rues par lesquelles il passait, sans savoir comment il était venu; il poussa la porte, continua d’avancer et gravit l’escalier.
Comme dans la plupart des maisons de cette époque, l’escalier était sombre et les paliers étaient obscurs. Raoul logeait au premier étage; il s’arrêta pour sonner. Olivain parut, lui prit des mains l’épée et le manteau. Raoul ouvrit lui-même la porte qui, de l’antichambre, donnait dans un petit salon assez richement meublé pour un salon de jeune homme, et tout garni de fleurs par Olivain, qui, connaissant les goûts de son maître, s’était empressé d’y satisfaire, sans s’inquiéter s’il s’apercevrait ou ne s’apercevrait pas de cette attention.
Il y avait dans le salon un portrait de La Vallière que La Vallière elle-même avait dessiné et avait donné à Raoul. Ce portrait, accroché au-dessus d’une grande chaise longue recouverte de damas de couleur sombre, fut le premier point vers lequel Raoul se dirigea, le premier objet sur lequel il fixa les yeux. Au reste, Raoul cédait à son habitude; c’était, chaque fois qu’il rentrait chez lui, ce portrait qui, avant toute chose, attirait ses yeux. Cette fois, comme toujours, il alla donc droit au portrait, posa ses genoux sur la chaise longue, et s’arrêta à le regarder tristement.
Il avait les bras croisés sur la poitrine, la tête doucement levée, l’œil calme et voilé, la bouche plissée par un sourire amer.
Il regarda l’image adorée; puis tout ce qu’il avait dit repassa dans son esprit, tout ce qu’il avait souffert assaillit son cœur, et, après un long silence:
— Ô malheureux, dit-il pour la troisième fois.
À peine avait-il prononcé ces deux mots, qu’un soupir et une plainte se firent entendre derrière lui.
Il se retourna vivement, et, dans l’angle du salon, il aperçut, debout, courbée, voilée, une femme qu’en entrant il avait cachée derrière le déplacement de la porte, et que depuis il n’avait pas vue, ne s’étant pas retourné.
Il s’avança vers cette femme, dont personne ne lui avait annoncé la présence, saluant et s’informant à la fois, quand tout à coup la tête baissée se releva, le voile écarté laissa voir le visage, et une figure blanche et triste lui apparut.
Raoul se recula, comme il eût fait devant un fantôme.
— Louise! s’écria-t-il avec un accent si désespéré, qu’on n’eût pas cru que la voix humaine pût jeter un pareil cri sans que se brisassent toutes les fibres du cœur.
— Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter? dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix.
Bragelonne la regarda un instant; puis, secouant tristement la tête, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise.
— Parlez, dit-il.
Elle jeta un regard à la dérobée autour d’elle. Ce regard était une prière et demandait bien mieux le secret qu’un instant auparavant ne l’avaient fait ses paroles.
Raoul se releva, et, allant à la porte qu’il ouvrit:
— Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne.
Puis, se retournant vers La Vallière:
— C’est cela que vous désirez? dit-il.
Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui signifiait: «Vous voyez que je vous comprends encore, moi.»
Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme rebelle; puis, s’étant recueillie un instant:
— Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon et si franc; vous n’êtes pas un de ces hommes qui méprisent une femme parce qu’elle a donné son cœur, dût cet amour faire leur malheur ou les blesser dans leur orgueil.
Raoul ne répondit point.
— Hélas! continua La Vallière, ce n’est que trop vrai; ma cause est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les obstacles que j’ai à braver, pour soulager mon cœur qui déborde et veut se répandre à vos pieds.
Raoul continua de garder le silence.
La Vallière le regardait d’un air qui voulait dire: « Encouragez-moi! par pitié, un mot!»
Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.
Chapitre CC — Blessures sur blessures
Mlle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant.
— Oui, Louise, murmura-t-elle.
Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le temps de se remettre.
— Vous, mademoiselle? dit-il.
Puis, avec un accent indéfinissable:
— Vous ici? ajouta-t-il.
— Oui, Raoul, répéta la jeune fille; oui, moi, qui vous attendais.
— Pardon; lorsque je suis rentré, j’ignorais...
— Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer...
Elle hésita; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre, il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût pu entendre le bruit de ces deux cœurs qui battaient, non plus à l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre.
C’était à Louise de parler. Elle fit un effort.
— J’avais à vous parler, dit-elle; il fallait absolument que je vous visse... moi-même... seule... Je n’ai point reculé devant une démarche qui doit rester secrète; car personne, excepté vous, ne la comprendrait, monsieur de Bragelonne.
— En effet, mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout haletant, et moi même, malgré la bonne opinion que vous avez de moi, j’avoue...
— Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi.
Elle baissa les yeux.
De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir.
— M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout.
Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette blessure après tant d’autres blessures; mais il lui fut impossible de rencontrer les yeux de Raoul.
— Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère.
Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux retroussa ses lèvres.
— Oh! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul, attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé jusqu’à la fin.
Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté; le pli de sa bouche s’effaça.
— Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous tromper. Oh! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure de vos lèvres qu’un soupçon de votre cœur.
— J’admire votre sublimité, mademoiselle, dit Raoul en faisant un effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on trompe, c’est loyal; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et vous ne le feriez point.
— Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois; je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel; mais un jour est venu qui m’a détrompée.
— Eh bien! ce jour-là, mademoiselle, voyant que je vous aimais toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous ne m’aimiez plus.
— Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon cœur le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce jour-là, Raoul, hélas! vous n’étiez plus près de moi.
— Vous saviez où j’étais, mademoiselle; il fallait écrire.
— Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que voulez-vous, Raoul! je vous connaissais si bien, je savais si bien que vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que j’allais vous faire; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment où je vous parle, courbée devant vous, le cœur serré, des soupirs plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre douleur que celle que je lis dans vos yeux.
Raoul essaya de sourire.
— Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous m’aimiez, vous; vous étiez sûr de m’aimer; vous ne vous trompiez pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre cœur, tandis que moi, moi!...
Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se laissa tomber sur les genoux.
— Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez, et vous en aimiez un autre!
— Hélas! oui, s’écria la pauvre enfant; hélas! oui, j’en aime un autre; et cet autre... mon Dieu! laissez-moi dire, car c’est ma seule excuse, Raoul; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais pour vous dire: Vous savez ce que c’est qu’aimer? Eh bien, j’aime! J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime! S’il cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle qu’elle soit; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi donc, Raoul, si, dans votre cœur, vous croyez que je mérite la mort.
— Prenez-y garde, mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant trahi.
— Vous avez raison dit-elle.
Raoul poussa un profond soupir.
— Et vous aimez sans pouvoir oublier? s’écria Raoul.
— J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais ailleurs, répondit La Vallière.
— Bien! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et maintenant, mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous tromper.
— Oh! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul.
— Tout cela est ma faute, mademoiselle, continua Raoul; plus instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de vous éclairer; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je devais faire parler votre cœur, tandis que j’ai fait à peine parler votre bouche. Je vous le répète, mademoiselle, je vous demande pardon.
— C’est impossible, c’est impossible! s’écria-t-elle. Vous me raillez!
— Comment, impossible?
— Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être parfait à ce point.
— Prenez garde! dit Raoul avec un sourire amer; car tout à l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas.
— Oh! vous m’aimez comme un tendre frère; laissez-moi espérer cela, Raoul.
— Comme un tendre frère? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes qui vous aiment.
— Raoul! Raoul!
— Comme un frère? Oh! Louise, je vous aimais à donner pour vous tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, toute mon éternité heure par heure.
— Raoul, Raoul, par pitié!
— Je vous aimais tant, Louise, que mon cœur est mort, que ma foi chancelle, que mes yeux s’éteignent; je vous aimais tant, que je ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.
— Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi! s’écria La Vallière. Oh! si j’avais su!...
— Il est trop tard, Louise; vous aimez, vous êtes heureuse; je lis votre joie à travers vos larmes; derrière les larmes que verse votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise, Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes: retirez-vous, je vous en conjure. Adieu! adieu!
— Pardonnez-moi, je vous en supplie!
— Eh! n’ai-je pas fait plus? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais toujours?
Elle cacha son visage entre ses mains.
— Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise? vous le dire dans un pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire ma sentence de mort. Adieu!
La Vallière voulut tendre ses mains vers lui.
— Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.
Elle voulut s’écrier: il lui ferma la bouche avec la main. Elle baisa cette main et s’évanouit.
— Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans sa chaise, qui attend à la porte.
Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser; puis, s’arrêtant tout à coup:
— Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de France, pour voler!
Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La Vallière toujours évanouie.
Chapitre CCI — Ce qu’avait deviné Raoul
Raoul parti, les deux exclamations qui l’avaient suivi exhalées, Athos et d’Artagnan se retrouvèrent seuls, en face l’un de l’autre.
Athos reprit aussitôt l’air empressé qu’il avait à l’arrivée de d’Artagnan.
— Eh bien! dit-il, cher ami, que veniez-vous m’annoncer?
— Moi? demanda d’Artagnan.
— Sans doute, vous. On ne vous envoie pas ainsi sans cause?
Athos sourit.
— Dame! fit d’Artagnan.
— Je vais vous mettre à votre aise, cher ami. Le roi est furieux, n’est-ce pas?
— Mais je dois vous avouer qu’il n’est pas content.
— Et vous venez?...
— De sa part, oui.
— Pour m’arrêter, alors?
— Vous avez mis le doigt sur la chose, cher ami.
— Je m’y attendais. Allons!
— Oh! oh! que diable! fit d’Artagnan, comme vous êtes pressé, vous!
— Je crains de vous mettre en retard, dit en souriant Athos.
— J’ai le temps. N’êtes-vous pas curieux, d’ailleurs, de savoir comment les choses se sont passées entre moi et le roi?
— S’il vous plaît de me le raconter, cher ami, j’écouterai cela avec plaisir.
Et il montra à d’Artagnan un grand fauteuil dans lequel celui-ci s’étendit en prenant ses aises.
— J’y tiens, voyez-vous, continua d’Artagnan, attendu que la conversation est assez curieuse.
— J’écoute.
— Eh bien! d’abord, le roi m’a fait appeler.
— Après mon départ?
— Vous descendiez les dernières marches de l’escalier, à ce que m’ont dit les mousquetaires. Je suis arrivé. Mon ami, il n’était pas rouge, il était violet. J’ignorais encore ce qui s’était passé. Seulement, à terre, sur le parquet, je voyais une épée brisée en deux morceaux.
— Capitaine d’Artagnan! s’écria le roi en m’apercevant.
— Sire, répondis-je.
— Je quitte M. de La Fère, qui est un insolent!
— Un insolent? m’écriai-je avec un tel accent, que le roi s’arrêta court.
— Capitaine d’Artagnan, reprit le roi les dents serrées, vous allez m’écouter et m’obéir.
— C’est mon devoir, Sire.
— J’ai voulu épargner à ce gentilhomme, pour lequel je garde quelques bons souvenirs, l’affront de ne pas le faire arrêter chez moi.
— Ah! ah! dis-je tranquillement.
— Mais, continua-t-il, vous allez prendre un carrosse...
Je fis un mouvement.
— S’il vous répugne de l’arrêter vous-même, continua le roi, envoyez-moi mon capitaine des gardes.
— Sire, répliquai-je, il n’est pas besoin du capitaine des gardes puisque je suis de service.
— Je ne voudrais pas vous déplaire, dit le roi avec bonté; car vous m’avez toujours bien servi, monsieur d’Artagnan.
— Vous ne me déplaisez pas, Sire, répondis-je. Je suis de service, voilà tout.
— Mais, dit le roi avec étonnement, il me semble que le comte est votre ami?
— Il serait mon père, Sire, que je n’en serais pas moins de service.
Le roi me regarda; il vit mon visage impassible et parut satisfait.
— Vous arrêterez donc M. le comte de La Fère? demanda-t-il.
— Sans doute, Sire, si vous m’en donnez l’ordre.
— Eh bien! l’ordre, je vous le donne.
Je m’inclinai.
— Où est le comte, Sire?
— Vous le chercherez.
— Et je l’arrêterai en quelque lieu qu’il soit, alors?
— Oui... cependant, tâchez qu’il soit chez lui. S’il retournait dans ses terres, sortez de Paris et prenez-le sur la route.
Je saluai; et, comme je restais en place:
— Eh bien? demanda le roi.
— J’attends, Sire?
— Qu’attendez-vous?
— L’ordre signé.