Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 19

Chapter 193,859 wordsPublic domain

— Et puis, reprit sourdement Fouquet, qu’ai-je dit là, mon Dieu! Brûler Vaux! détruire mon palais! Mais Vaux n’est pas à moi, mais ces richesses, mais ces merveilles, elles appartiennent, comme jouissance, à celui qui les a payées, c’est vrai, mais comme durée, elles sont à ceux-là qui les ont créées. Vaux est à Le Brun; Vaux est à Le Nôtre; Vaux est à Pélisson, à Levau, à La Fontaine, Vaux est à Molière, qui y a fait jouer _Les Fâcheux_, Vaux est à la postérité, enfin. Vous voyez bien, monsieur d’Artagnan, que je n’ai plus ma maison à moi.

— À la bonne heure, dit d’Artagnan, voilà une idée que j’aime, et je reconnais là M. Fouquet. Cette idée m’éloigne du bonhomme Broussel, et je n’y reconnais plus les pleurnicheries du vieux frondeur. Si vous êtes ruiné, monseigneur, prenez bien la chose; vous aussi, mordioux! vous appartenez à la postérité et vous n’avez pas le droit de vous amoindrir. Tenez, regardez-moi, moi qui ai l’air d’exercer une supériorité sur vous parce que je vous arrête; le sort, qui distribue leurs rôles aux comédiens de ce monde, m’en a donné un moins beau, moins agréable à jouer que n’était le vôtre. Je suis de ceux, voyez-vous, qui pensent que les rôles des rois ou des puissants valent mieux que les rôles de mendiants ou de laquais. Mieux vaut, même en scène, sur un autre théâtre que le théâtre du monde, mieux vaut porter le bel habit et mâcher le beau langage que de frotter la planche avec une savate ou se faire caresser l’échine avec des bâtons rembourrés d’étoupe. En un mot, vous avez abusé de l’or, vous avez commandé, vous avez joui. Moi, j’ai traîné ma longe; moi, j’ai obéi; moi, j’ai pâti. Eh bien! si peu que je vaille auprès de vous, monseigneur, je vous le déclare: le souvenir de ce que j’ai fait me tient lieu d’un aiguillon qui m’empêche de courber trop tôt ma vieille tête. Je serai jusqu’au bout bon cheval d’escadron, et je tomberai tout roide, tout d’une pièce, tout vivant, après avoir bien choisi ma place. Faites comme moi, monsieur Fouquet; vous ne vous en trouverez pas plus mal. Cela n’arrive qu’une fois aux hommes comme vous. Le tout est de bien faire quand cela arrive. Il y a un proverbe latin dont j’ai oublié les mots, mais dont je me rappelle le sens, car plus d’une fois, je l’ai médité: il dit: «La fin couronne l’œuvre.»

Fouquet se leva, vint passer son bras autour du cou de d’Artagnan, qu’il étreignit sur sa poitrine, tandis que, de l’autre main, il lui serrait la main.

— Voilà un beau sermon, dit-il après une pause.

— Sermon de mousquetaire, monseigneur.

— Vous m’aimez, vous, qui me dites tout cela.

— Peut-être.

Fouquet redevint pensif. Puis, après un instant:

— Mais M. d’Herblay, demanda-t-il, où peut-il être?

— Ah! voilà!

— Je n’ose vous prier de le faire chercher.

— Vous m’en prieriez, que je ne le ferais plus, monsieur Fouquet. C’est imprudent. On le saurait, et Aramis, qui n’est pas en cause dans tout cela, pourrait être compromis et englobé dans votre disgrâce.

— J’attendrai le jour, dit Fouquet.

— Oui, c’est ce qu’il y a de mieux.

— Que ferons-nous, au jour?

— Je n’en sais rien, monseigneur.

— Faites-moi une grâce, monsieur d’Artagnan.

— Très volontiers.

— Vous me gardez, je reste; vous êtes dans la pleine exécution de vos consignes, n’est-ce pas?

— Mais oui.

— Eh bien! restez mon ombre, soit! J’aime mieux cette ombre-là qu’une autre.

D’Artagnan s’inclina.

— Mais oubliez que vous êtes M. d’Artagnan, capitaine des mousquetaires; oubliez que je suis M. Fouquet, surintendant des finances, et causons de mes affaires.

— Peste! c’est épineux, cela.

— Vraiment?

— Oui; mais, pour vous, monsieur Fouquet, je ferais l’impossible.

— Merci. Que vous a dit le roi?

— Rien.

— Ah! voilà comme vous causez?

— Dame!

— Que pensez-vous de ma situation?

— Rien.

— Cependant, à moins de mauvaise volonté...

— Votre situation est difficile.

— En quoi?

— En ce que vous êtes chez vous.

— Si difficile qu’elle soit, je la comprends bien.

— Pardieu! est-ce que vous vous imaginez qu’avec un autre que vous j’eusse fait tant de franchise?

— Comment, tant de franchise? Vous avez été franc avec moi, vous! vous qui refusez de me dire la moindre chose?

— Tant de façons. Alors.

— À la bonne heure!

— Tenez, monseigneur, écoutez comment je m’y fusse pris avec un autre que vous: j’arrivais à votre porte, les gens partis, ou, s’ils n’étaient pas partis, je les attendais à leur sortie et je les attrapais un à un, comme des lapins au débouter; je les coffrais sans bruit, je m’étendais sur le tapis de votre corridor, et, une main sur vous, sans que vous vous en doutassiez, je vous gardais pour le déjeuner du maître. De cette façon pas d’esclandre, pas de défense, pas de bruit, mais aussi, pas d’avertissement pour M. Fouquet, pas de réserve, pas de ces concessions délicates qu’entre gens courtois on se fait au moment décisif. Êtes-vous content de ce plan-là?

— Il me fait frémir.

— N’est-ce pas? c’eût été triste d’apparaître demain, sans préparation, et de vous demander votre épée.

— Oh! monsieur, j’en fusse mort de honte et de colère!

— Votre reconnaissance s’exprime trop éloquemment; je n’ai point fait assez, croyez-moi.

— À coup sûr, monsieur, vous ne me ferez jamais avouer cela.

— Eh bien! maintenant, monseigneur, si vous êtes content de moi, si vous êtes remis de la secousse, que j’ai adoucie autant que j’ai pu, laissons le temps battre des ailes, vous êtes harassé, vous avez des réflexions à faire, je vous en conjure: dormez ou faites semblant de dormir, sur votre lit ou dans votre lit. Moi, je dors sur ce fauteuil, et quand je dors, mon sommeil est dur au point que le canon ne me réveillerait pas.

Fouquet sourit.

— J’excepte cependant, continua le mousquetaire, le cas où l’on ouvrirait une porte, soit secrète, soit visible, soit de sortie, soit d’entrée. Oh! pour cela, mon oreille est vulnérable au dernier point. Un craquement me fait tressaillir. C’est une affaire d’antipathie naturelle. Allez donc, venez donc, promenez-vous par la chambre, écrivez, effacez, déchirez, brûlez, mais ne touchez pas la clef de la serrure; mais ne touchez pas au bouton de la porte, car vous me réveilleriez en sursaut, et cela m’agacerait horriblement les nerfs.

— Décidément, monsieur d’Artagnan, dit Fouquet vous êtes l’homme le plus spirituel et le plus courtois que je connaisse, et vous ne me laisserez qu’un regret, c’est d’avoir fait si tard votre connaissance.

D’Artagnan poussa un soupir qui voulait dire. «Hélas! peut-être l’avez vous faite trop tôt!»

Puis il s’enfonça dans son fauteuil, tandis que Fouquet, à demi couché sur son lit et appuyé sur le coude, rêvait à son aventure.

Et tous deux, laissant les bougies brûler, attendirent ainsi le premier réveil du jour, et quand Fouquet soupirait trop haut, d’Artagnan ronflait plus fort.

Nulle visite, même celle d’Aramis, ne troubla leur quiétude, nul bruit ne se fit entendre dans la vaste maison.

Au-dehors, les rondes d’honneur et les patrouilles de mousquetaires faisaient crier le sable sous leurs pas: c’était une tranquillité de plus pour les dormeurs. Qu’on y joigne le bruit du vent et des fontaines, qui font leur fonction éternelle, sans s’inquiéter des petits bruits et des petites choses dont se composent la vie et la mort de l’homme.

Chapitre CCXXVI — Le matin

Auprès de ce destin lugubre du roi enfermé à la Bastille et rongeant de désespoir les verrous et les barreaux, la rhétorique des chroniqueurs anciens ne manquerait pas de placer l’antithèse de Philippe dormant sous le dais royal. Ce n’est pas que la rhétorique soit toujours mauvaise et sème toujours à faux les fleurs dont elle veut émailler l’histoire; mais nous nous excuserons de polir ici soigneusement l’antithèse et de dessiner avec intérêt l’autre tableau destiné à servir de pendant au premier.

Le jeune prince descendit de chez Aramis comme le roi était descendu de la chambre de Morphée. Le dôme s’abaissa lentement sous la pression de M. d’Herblay, et Philippe se trouva devant le lit royal, qui était remonté après avoir déposé son prisonnier dans les profondeurs des souterrains.

Seul en présence de ce luxe, seul devant toute sa puissance, seul devant le rôle qu’il allait être forcé de jouer, Philippe sentit pour la première fois son âme s’ouvrir à ces mille émotions qui sont les battements vitaux d’un cœur de roi.

Mais la pâleur le prit quand il considéra ce lit vide et encore froissé par le corps de son frère.

Ce muet complice était revenu après avoir servi à la consommation de l’œuvre. Il revenait avec la trace du crime, il parlait au coupable le langage franc et brutal que le complice ne craint jamais d’employer avec son complice. Il disait la vérité.

Philippe, en se baissant pour mieux voir, aperçut le mouchoir encore humide de la sueur froide qui avait ruisselé du front de Louis XIV. Cette sueur épouvanta Philippe comme le sang d’Abel épouvanta Caïn.

— Me voilà face à face avec mon destin, dit Philippe, l’œil en feu, le visage livide. Sera-t-il plus effrayant que ma captivité ne fut douloureuse? Forcé de suivre à chaque instant les usurpations de la pensée, songerai-je toujours à écouter les scrupules de mon cœur?... Eh bien! oui! le roi a reposé sur ce lit; oui, c’est bien sa tête qui a creusé ce pli dans l’oreiller, c’est bien l’amertume de ses larmes qui a amolli ce mouchoir et j’hésite à me coucher sur ce lit, à serrer de ma main ce mouchoir brodé des armes et du chiffre du roi!... Allons, imitons M. d’Herblay, qui veut que l’action soit toujours d’un degré au-dessus de la pensée; imitons M. d’Herblay, qui songe toujours à lui et qui s’appelle honnête homme quand il n’a mécontenté ou trahi que ses ennemis. Ce lit, je l’aurais occupé si Louis XIV ne m’en eût frustré par le crime de notre mère. Ce mouchoir brodé aux armes de France, c’est à moi qu’il appartiendrait de m’en servir, si, comme le fait observer M. d’Herblay, j’avais été laissé à ma place dans le berceau royal. Philippe, fils de France, remonte sur ton lit! Philippe, seul roi de France, reprends ton blason! Philippe, seul héritier présomptif de Louis XIII, ton père, sois sans pitié pour l’usurpateur, qui n’a pas même en ce moment le remords de tout ce que tu as souffert!

Cela dit, Philippe, malgré sa répugnance instinctive du corps, malgré les frissons et la terreur que domptait la volonté, se coucha sur le lit royal, et contraignit ses muscles à presser la couche encore tiède de Louis XIV, tandis qu’il appuyait sur son front le mouchoir humide de sueur.

Lorsque sa tête se renversa en arrière et creusa l’oreiller moelleux, Philippe aperçut au-dessus de son front la couronne de France, tenue, comme nous l’avons dit, par l’ange aux ailes d’or.

Maintenant, qu’on se représente ce royal intrus, l’œil sombre et le corps frémissant. Il ressemble au tigre égaré par une nuit d’orage, qui est venu par les roseaux, par la ravine inconnue, se coucher dans la caverne du lion absent. L’odeur féline l’a attiré, cette tiède vapeur de l’habitation ordinaire. Il a trouvé un lit d’herbes sèches, d’ossements rompus et pâteux comme une moelle; il arrive, promène dans l’ombre son regard qui flamboie et qui voit; il secoue ses membres ruisselants, son pelage souillé de vase, et s’accroupit lourdement, son large museau sur ses pattes énormes, prêt au sommeil, mais aussi prêt au combat. De temps en temps, l’éclair qui brille et miroite dans les crevasses de l’antre, le bruit des branches qui s’entrechoquent, des pierres qui crient en tombant, la vague appréhension du danger, le tirent de cette léthargie causée par la fatigue.

On peut être ambitieux de coucher dans le lit du lion, mais on ne doit pas espérer d’y dormir tranquille.

Philippe prêta l’oreille à tous les bruits, il laissa osciller son cœur au souffle de toutes les épouvantes; mais, confiant dans sa force, doublée par l’exagération de sa résolution suprême, il attendit sans faiblesse qu’une circonstance décisive lui permît de se juger lui-même. Il espéra qu’un grand danger luirait pour lui, comme ces phosphores de la tempête qui montrent aux navigateurs la hauteur des vagues contre lesquelles ils luttent.

Mais rien ne vint. Le silence, ce mortel ennemi des cœurs inquiets, ce mortel ennemi des ambitieux, enveloppa toute la nuit, dans son épaisse vapeur, le futur roi de France, abrité sous sa couronne volée.

Vers le matin, une ombre bien plutôt qu’un corps se glissa dans la chambre royale; Philippe l’attendait et ne s’en étonna pas.

— Eh bien! monsieur d’Herblay? dit-il.

— Eh bien! Sire, tout est fini.

— Comment?

— Tout ce que nous attendions.

— Résistance?

— Acharnée: pleurs, cris.

— Puis?

— Puis la stupeur.

— Mais enfin?

— Enfin, victoire complète et silence absolu.

— Le gouverneur de la Bastille se doute-t-il?...

— De rien.

— Cette ressemblance?

— Est la cause du succès.

— Mais le prisonnier ne peut manquer de s’expliquer, songez-y. J’ai bien pu le faire, moi qui avais à combattre un pouvoir bien autrement solide que n’est le mien.

— J’ai déjà pourvu à tout. Dans quelques jours plus tôt peut-être, s’il est besoin, nous tirerons le captif de sa prison, et nous le dépayserons par un exil si lointain...

— On revient de l’exil, monsieur d’Herblay.

— Si loin, ai-je dit, que les forces matérielles de l’homme et la durée de sa vie ne suffiraient pas au retour.

Encore une fois, le regard du jeune roi et celui d’Aramis se croisèrent avec une froide intelligence.

— Et M. du Vallon? demanda Philippe pour détourner la conversation.

— Il vous sera présenté aujourd’hui, et, confidentiellement, vous félicitera du danger que cet usurpateur vous a fait courir.

— Qu’en fera-t-on?

— De M. du Vallon?

— Un duc à brevet, n’est-ce pas?

— Oui, un duc à brevet, reprit en souriant singulièrement Aramis.

— Pourquoi riez-vous, monsieur d’Herblay?

— Je ris de l’idée prévoyante de Votre Majesté.

— Prévoyante? Qu’entendez-vous par là?

— Votre Majesté craint sans doute que ce pauvre Porthos ne devienne un témoin gênant, et elle veut s’en défaire.

— En le créant duc?

— Assurément. Vous le tuez; il en mourra de joie, et le secret mourra avec lui.

— Ah! mon Dieu!

— Moi, dit flegmatiquement Aramis, j’y perdrai un bien bon ami.

En ce moment, et au milieu de ces futiles entretiens sous lesquels les deux conspirateurs cachaient la joie et l’orgueil du succès, Aramis entendit quelque chose qui lui fit dresser l’oreille.

— Qu’y a-t-il? dit Philippe.

— Le jour, Sire.

— Eh bien?

— Eh bien! avant de vous coucher, hier, sur ce lit, vous avez probablement décidé de faire quelque chose ce matin, au jour?

— J’ai dit à mon capitaine des mousquetaires, répondit le jeune homme vivement, que je l’attendrais.

— Si vous lui avez dit cela, il viendra assurément, car c’est un homme exact.

— J’entends un pas dans le vestibule.

— C’est lui.

— Allons, commençons l’attaque, fit le jeune roi avec résolution.

— Prenez garde! s’écria Aramis. Commencer l’attaque, et par d’Artagnan, ce serait folie. D’Artagnan ne sait rien, d’Artagnan n’a rien vu, d’Artagnan est à cent lieues de soupçonner notre mystère; mais qu’il pénètre ici ce matin le premier, et il flairera que quelque chose s’y est passé dont il doit se préoccuper. Voyez-vous, Sire, avant de laisser pénétrer d’Artagnan ici, nous devons donner beaucoup d’air à la chambre, ou y introduire tant de gens, que le limier le plus fin de ce royaume ait été dépisté par vingt traces différentes.

— Mais comment le congédier, puisque je lui ai donné rendez-vous? fit observer le prince, impatient de se mesurer avec un si redoutable adversaire.

— Je m’en charge, répliqua l’évêque, et, pour commencer, je vais frapper un coup qui étourdira notre homme.

— Lui aussi frappe un coup, ajouta vivement le prince.

En effet, un coup retentit à l’extérieur.

Aramis ne s’était pas trompé: c’était bien d’Artagnan qui s’annonçait de la sorte.

Nous l’avons vu passer la nuit à philosopher avec M. Fouquet; mais le mousquetaire était bien las, même de feindre le sommeil; et aussitôt que l’aube vint illuminer de sa bleuâtre auréole les somptueuses corniches de la chambre du surintendant, d’Artagnan se leva de son fauteuil, rangea son épée, repassa son habit avec sa manche et brossa son feutre comme un soldat aux gardes prêt à passer l’inspection de son anspessade.

— Vous sortez? demanda M. Fouquet.

— Oui, monseigneur; et vous?

— Moi, je reste.

— Sur parole?

— Sur parole.

— Bien. Je ne sors, d’ailleurs, que pour aller chercher cette réponse, vous savez?

— Cette sentence, vous voulez dire.

— Tenez, j’ai un peu du vieux Romain, moi. Ce matin, en me levant, j’ai remarqué que mon épée ne s’est prise dans aucune aiguillette, et que le baudrier a bien coulé. C’est un signe infaillible.

— De prospérité?

— Oui, figurez-vous-le bien. Chaque fois que ce diable de buffle s’accrochait à mon dos, c’était une punition de M. de Tréville, ou un refus d’argent de M. de Mazarin. Chaque fois que l’épée s’accrochait dans le baudrier même, c’était une mauvaise commission, comme il m’en a plu toute ma vie. Chaque fois que l’épée elle-même dansait au fourreau, c’était un duel heureux. Chaque fois qu’elle se logeait dans mes mollets, c’était une blessure légère. Chaque fois qu’elle sortait tout à fait du fourreau, j’étais fixé, j’en étais quitte pour rester sur le champ de bataille, avec deux ou trois mois de chirurgien et de compresses.

— Ah! mais je ne vous savais pas si bien renseigné par votre épée, dit Fouquet avec un pâle sourire qui était la lutte contre ses propres faiblesses. Avez-vous une _tisona_ ou une _tranchante?_ Votre lame est-elle fée ou charmée?

— Mon épée, voyez-vous, c’est un membre qui fait partie de mon corps. J’ai ouï dire que certains hommes sont avertis par leur jambe ou par un battement de leur tempe. Moi, je suis averti par mon épée. Eh bien! elle ne m’a rien dit ce matin. Ah! si fait!... la voilà qui vient de tomber toute seule dans le dernier recoin du baudrier. Savez-vous ce que cela me présage?

— Non.

— Eh bien! cela me présage une arrestation pour aujourd’hui.

— Ah! mais, fit le surintendant plus étonné que fâché de cette franchise, si rien de triste ne vous est prédit par votre épée, il n’est donc pas triste pour vous de m’arrêter?

— Vous arrêter! vous?

— Sans doute... le présage...

— Ne vous regarde pas, puisque vous êtes tout arrêté depuis hier. Ce n’est donc pas vous que j’arrêterai. Voilà pourquoi je me réjouis, voilà pourquoi je dis que ma journée sera heureuse.

Et, sur ces paroles, prononcées avec une bonne grâce tout affectueuse, le capitaine prit congé de M. Fouquet pour se rendre chez le roi.

Il allait franchir le seuil de la chambre, lorsque M. Fouquet lui dit:

— Une dernière marque de votre bienveillance.

— Soit, monseigneur.

— M. d’Herblay; laissez-moi voir M. d’Herblay.

— Je vais faire en sorte de vous le ramener.

D’Artagnan ne croyait pas si bien dire. Il était écrit que la journée se passerait pour lui à réaliser les prédictions que le matin lui aurait faites.

Il vint heurter, ainsi que nous l’avons dit, à la porte du roi. Cette porte s’ouvrit. Le capitaine put croire que le roi venait ouvrir lui-même. Cette supposition n’était pas inadmissible après l’état d’agitation où le mousquetaire avait laissé Louis XIV la veille. Mais, au lieu de la figure royale, qu’il s’apprêtait à saluer respectueusement, il aperçut la figure longue et impassible d’Aramis. Peu s’en fallut qu’il ne poussât un cri, tant sa surprise fut violente.

— Aramis! dit-il.

— Bonjour, cher d’Artagnan, répondit froidement le prélat.

— Ici? balbutia le mousquetaire.

— Sa Majesté vous prie, dit l’évêque, d’annoncer qu’elle repose, après avoir été bien fatiguée toute la nuit.

— Ah! fit d’Artagnan, qui ne pouvait comprendre comment l’évêque de Vannes, si mince favori la veille, se trouvait devenu, en six heures, le plus haut champignon de fortune qui eût encore poussé dans la ruelle d’un lit royal.

En effet, pour transmettre au seuil de la chambre du monarque les volontés du roi, pour servir d’intermédiaire à Louis XIV, pour commander en son nom à deux pas de lui, il fallait être plus que n’avait jamais été Richelieu avec Louis XIII.

L’œil expressif de d’Artagnan, sa bouche dilatée, sa moustache hérissée, dirent tout cela dans le plus éclatant des langages au superbe favori, qui ne s’en émut point.

— De plus, continua l’évêque, vous voudrez bien, monsieur le capitaine des mousquetaires, ne laisser admettre que les grandes entrées ce matin. Sa Majesté veut dormir encore.

— Mais, objecta d’Artagnan prêt à se révolter et surtout à laisser éclater les soupçons que lui inspirait le silence du roi; mais, monsieur l’évêque, Sa Majesté m’a donné rendez-vous ce matin.

— Remettons, remettons, dit du fond de l’alcôve la voix du roi, voix qui fit courir un frisson dans les veines du mousquetaire.

Il s’inclina, ébahi, stupide, abruti par le sourire dont Aramis l’écrasa, une fois ces paroles prononcées.

— Et puis, continua l’évêque, pour répondre à ce que vous veniez demander au roi, mon cher d’Artagnan, voici un ordre dont vous prendrez connaissance sur-le-champ. Cet ordre concerne M. Fouquet.

D’Artagnan prit l’ordre qu’on lui tendait.

— Mise en liberté? murmura-t-il. Ah!

Et il poussa un second _ah!_ plus intelligent que le premier.

C’est que cet ordre lui expliquait la présence d’Aramis chez le roi; c’est qu’Aramis, pour avoir obtenu la grâce de M. Fouquet, devait être bien avant dans la faveur royale; c’est que cette faveur expliquait à son tour l’incroyable aplomb avec lequel M. d’Herblay donnait les ordres au nom de Sa Majesté.

Il suffisait à d’Artagnan d’avoir compris quelque chose pour tout comprendre. Il salua et fit deux pas pour partir.

— Je vous accompagne, dit l’évêque.

— Où cela?

— Chez M. Fouquet; je veux jouir de son contentement.

— Ah! Aramis, que vous m’avez intrigué tout à l’heure, dit encore d’Artagnan.

— Mais, à présent, vous comprenez?

— Pardieu! si je comprends, dit-il tout haut.

Puis, tout bas:

— Eh bien! non! siffla-t-il entre ses dents; non, je ne comprends pas. C’est égal, il y a ordre.

Et il ajouta:

— Passez devant, monseigneur.

D’Artagnan conduisit Aramis chez Fouquet.

Chapitre CCXXVII — L’ami du roi

Fouquet attendait avec anxiété; il avait déjà congédié plusieurs de ses serviteurs et de ses amis qui, devançant l’heure de ses réceptions accoutumées, étaient venus à sa porte. À chacun d’eux, taisant le danger suspendu sur sa tête, il demandait seulement où l’on pouvait trouver Aramis.

Quand il vit revenir d’Artagnan, quand il aperçut derrière lui l’évêque de Vannes, sa joie fut au comble; elle égala toute son inquiétude. Voir Aramis, c’était pour le surintendant une compensation au malheur d’être arrêté.

Le prélat était silencieux et grave; d’Artagnan était bouleversé par toute cette accumulation d’événements incroyables.

— Eh bien! capitaine, vous m’amenez M. d’Herblay?

— Et quelque chose de mieux encore, monseigneur.

— Quoi donc?

— La liberté.

— Je suis libre?

— Vous l’êtes. Ordre du roi.

Fouquet reprit toute sa sérénité pour bien interroger Aramis avec son regard.

— Oh! oui, vous pouvez remercier M. l’évêque de Vannes, poursuivit d’Artagnan, car c’est bien à lui que vous devez le changement du roi.

— Oh! dit M. Fouquet, plus humilié du service que reconnaissant du succès.

— Mais vous, continua d’Artagnan en s’adressant à Aramis, vous qui protégez M. Fouquet, est-ce que vous ne ferez pas quelque chose pour moi?

— Tout ce qu’il vous plaira, mon ami, répliqua l’évêque de sa voix calme.

— Une seule chose alors, et je me déclare satisfait. Comment êtes-vous devenu le favori du roi, vous qui ne lui avez parlé que deux fois en votre vie?

— À un ami comme vous, repartit Aramis finement, on ne cache rien.

— Ah! bon. Dites.

— Eh bien! vous croyez que je n’ai vu le roi que deux fois, tandis que je l’ai vu plus de cent fois. Seulement, nous nous cachions, voilà tout.