Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 18

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— Dieu fait bien, dit-il, Dieu a raison. Ce serait lâche à moi de demander à Dieu ce que j’ai refusé souvent à mes semblables.

Il en était là de ses réflexions, c’est-à-dire de son agonie, quand le même bruit se fit entendre derrière sa porte, suivi cette fois du grincement des clefs et du bruit des verrous jouant dans les gâches.

Le roi fit un bond en avant pour se rapprocher de celui qui allait entrer, mais soudain, songeant que c’était un mouvement indigne d’un roi, il s’arrêta, prit une pose noble et calme, ce qui lui était facile et il attendit, le dos tourné à la fenêtre, pour dissimuler un peu de son agitation aux regards du nouvel arrivant.

C’était seulement un porte-clefs chargé d’un panier plein de vivres.

Le roi considérait cet homme avec inquiétude: il attendit qu’il parlât.

— Ah! dit celui-ci, vous avez cassé votre chaise, je le disais bien. Mais il faut que vous soyez devenu enragé!

— Monsieur, fit le roi, prenez garde à tout ce que vous allez dire: il y va pour vous d’un intérêt fort grave.

Le guichetier posa son panier sur la table, et, regardant son interlocuteur:

— Hein? dit-il avec surprise.

— Faites-moi monter le gouverneur, ajouta noblement le roi.

— Voyons, mon enfant, dit le guichetier, vous avez toujours été bien sage; mais la folie rend méchant, et nous voulons bien vous prévenir: vous avez cassé votre chaise et fait du bruit; c’est un délit qui se punit du cachot. Promettez-moi de ne pas recommencer, et je n’en parlerai pas au gouverneur.

— Je veux voir le gouverneur, répliqua le roi sans sourciller.

— Il vous fera mettre dans le cachot, prenez-y garde.

— Je veux! entendez-vous?

— Ah! voilà votre œil qui devient hagard. Bon! je vous retire votre couteau.

Et le guichetier fit ce qu’il disait, ferma la porte et partit, laissant le roi plus étonné, plus malheureux, plus seul que jamais.

En vain recommença-t-il le jeu du bâton de chaise, en vain fit-il voler par la fenêtre les plats et les assiettes: rien ne lui répondit plus.

Deux heures après, ce n’était plus un roi, un gentilhomme, un homme, un cerveau: c’était un fou s’arrachant les ongles aux portes, essayant de dépaver la chambre, et poussant des cris si effrayants, que la vieille Bastille semblait trembler jusque dans ses racines d’avoir osé se révolter contre son maître.

Quant au gouverneur, il ne s’était pas même dérangé. Le porte-clefs et les sentinelles avaient fait leur rapport, mais à quoi bon? Les fous n’étaient-ils pas chose vulgaire dans la forteresse, et les murs n’étaient-ils pas plus forts que les fous?

M. de Baisemeaux, pénétré de tout ce que lui avait dit Aramis, et parfaitement en règle avec son ordre du roi, ne demandait qu’une chose, c’était que le fou Marchiali fût assez fou pour se pendre un peu à son baldaquin ou à l’un de ses barreaux.

En effet, ce prisonnier-là ne rapportait guère, et il devenait plus gênant que de raison. Ces complications de Seldon et de Marchiali, ces complications de délivrance et de réincarcération, ces complications de ressemblance, se fussent trouvées avoir un dénouement fort commode. Baisemeaux croyait même avoir remarqué que cela ne déplairait pas trop à M. d’Herblay.

— Et puis, réellement, disait Baisemeaux à son major, un prisonnier ordinaire est déjà bien assez malheureux d’être prisonnier; il souffre bien assez pour qu’on puisse charitablement lui souhaiter la mort. À plus forte raison, quand ce prisonnier est devenu fou, et qu’il peut mordre et faire du bruit dans la Bastille; alors, ma foi! ce n’est plus un vœu charitable à faire que de lui souhaiter la mort; ce serait une bonne œuvre à accomplir que de le supprimer tout doucement.

Et le bon gouverneur fit là-dessus son deuxième déjeuner.

Chapitre CCXXV — L’ombre de M. Fouquet

D’Artagnan, tout lourd encore de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le roi, se demandait s’il était bien dans son bon sens; si la scène se passait bien à Vaux; si lui, d’Artagnan, était bien le capitaine des mousquetaires, et M. Fouquet le propriétaire du château dans lequel Louis XIV venait de recevoir l’hospitalité. Ces réflexions n’étaient pas celles d’un homme ivre. On avait cependant bien banqueté à Vaux. Les vins de M. le surintendant avaient cependant figuré avec honneur à la fête. Mais le Gascon était homme de sang-froid: il savait, en touchant son épée d’acier, prendre au moral le froid de cet acier pour les grandes occasions.

— Allons, dit-il en quittant l’appartement royal, me voilà jeté tout historiquement dans les destinées du roi et dans celles du ministre; il sera écrit que M. d’Artagnan, cadet de Gascogne, a mis la main sur le collet de M. Nicolas Fouquet, surintendant des finances de France. Mes descendants, si j’en ai, se feront une renommée avec cette arrestation, comme les messieurs de Luynes s’en sont fait une avec les défroques de ce pauvre maréchal d’Ancre. Il s’agit d’exécuter proprement les volontés du roi. Tout homme saura bien dire à M. Fouquet: «Votre épée, monsieur!». Mais tout le monde ne saura pas garder M. Fouquet sans faire crier personne. Comment donc opérer, pour que M. le surintendant passe de l’extrême faveur à la dernière disgrâce, pour qu’il voie se changer Vaux en un cachot, pour que, après avoir goutté l’encens d’Assuérus, il touche à la potence d’Aman, c’est-à-dire d’Enguerrand de Marigny?

Ici, le front de d’Artagnan, s’assombrit à faire pitié. Le mousquetaire avait des scrupules. Livrer ainsi à la mort car certainement Louis XIV haïssait M. Fouquet, livrer, disons-nous, à la mort celui qu’on venait de breveter galant homme, c’était un véritable cas de conscience.

— Il me semble, se dit d’Artagnan, que, si je ne suis pas un croquant, je ferai savoir à M. Fouquet l’idée du roi à son égard. Mais, si je trahis le secret de mon maître, je suis un perfide et un traître, crime tout à fait prévu par les lois militaires, à telles enseignes que j’ai vu vingt fois, dans les guerres, brancher des malheureux qui avaient fait en petit ce que mon scrupule me conseille de faire en grand. Non, je pense qu’un homme d’esprit doit sortir de ce pas avec beaucoup plus d’adresse. Et maintenant, admettons-nous que j’aie de l’esprit? C’est contestable, en ayant fait depuis quarante ans une telle consommation que, s’il m’en reste pour une pistole, ce sera bien du bonheur.

D’Artagnan se prit la tête dans les mains, s’arracha, bon gré mal gré, quelques poils de moustache et ajouta:

— Pour quelle cause M. Fouquet serait-il disgracié? Pour trois causes: la première, parce qu’il n’est pas aimé de M. Colbert; la seconde, parce qu’il a voulu aimer Mlle de La Vallière; la troisième, parce que le roi aime M. Colbert et Mlle de La Vallière. C’est un homme perdu! Mais lui mettrai-je le pied sur la tête, moi, un homme, quand il succombe sous des intrigues de femmes et de commis? Fi donc! S’il est dangereux, je l’abattrai; s’il n’est que persécuté, je verrai! J’en suis venu à ce point que ni roi ni homme ne prévaudra sur mon opinion. Athos serait ici qu’il ferait comme moi. Ainsi donc, au lieu d’aller trouver brutalement M. Fouquet, de l’appréhender au corps et de le calfeutrer, je vais tâcher de me conduire en homme de bonnes façons. On en parlera, d’accord; mais on en parlera bien.

Et d’Artagnan, rehaussant par un geste particulier son baudrier sur son épaule, s’en alla droit chez M. Fouquet, lequel, après les adieux faits aux dames, se préparait à dormir tranquillement sur ses triomphes de la journée.

L’air était encore parfumé ou infecté, comme on voudra, de l’odeur du feu d’artifice. Les bougies jetaient leurs mourantes clartés, les fleurs tombaient détachées des guirlandes, les grappes de danseurs et de courtisans s’égrenaient dans les salons.

Au centre de ses amis, qui le complimentaient et recevaient ses compliments, le surintendant fermait à demi ses yeux fatigués. Il aspirait au repos, il tombait sur la litière de lauriers amassés depuis tant de jours. On eût dit qu’il courbait sa tête sous le poids de dettes nouvelles contractées pour faire honneur à cette fête.

M. Fouquet venait de se retirer dans sa chambre, souriant et plus qu’à moitié mort. Il n’écoutait plus, il ne voyait plus; son lit l’attirait, le fascinait. Le dieu Morphée, dominateur du dôme, peint par Le Brun, avait étendu sa puissance aux chambres voisines, et lancé ses plus efficaces pavots chez le maître de la maison.

M. Fouquet, presque seul, était déjà dans les mains de son valet de chambre, lorsque M. d’Artagnan apparut sur le seuil de son appartement.

D’Artagnan n’avait jamais pu réussir à se vulgariser à la Cour: en vain le voyait-on partout et toujours il faisait son effet toujours et partout. C’est le privilège de certaines natures, qui ressemblent en cela aux éclairs ou au tonnerre. Chacun les connaît, mais leur apparition étonne, et, quand on les sent, la dernière impression est toujours celle qu’on croit avoir été la plus forte.

— Tiens! M. d’Artagnan? dit M. Fouquet, dont la manche droite était déjà séparée du corps.

— Pour vous servir, répliqua le mousquetaire.

— Entrez donc, cher monsieur d’Artagnan.

— Merci!

— Venez-vous me faire quelque critique sur la fête? Vous êtes un esprit ingénieux.

— Oh! non.

— Est-ce qu’on gêne votre service?

— Pas du tout.

— Vous êtes mal logé peut-être?

— À merveille.

— Eh bien! je vous remercie d’être aussi aimable, et c’est moi qui me déclare votre obligé pour tout ce que vous me dites de flatteur.

Ces paroles signifiaient sans conteste: «Mon cher d’Artagnan, allez vous coucher, puisque vous avez un lit, et laissez-moi en faire autant.»

D’Artagnan ne parut pas avoir compris.

— Vous vous couchez déjà? dit-il au surintendant.

— Oui. Avez-vous quelque chose à me communiquer?

— Rien, monsieur, rien. Vous couchez donc ici?

— Comme vous voyez.

— Monsieur, vous avez donné une bien belle fête au roi.

— Vous trouvez?

— Oh! superbe.

— Le roi est content?

— Enchanté.

— Vous aurait-il prié de m’en faire part?

— Il ne choisirait pas un si peu digne messager, monseigneur.

— Vous vous faites tort, monsieur d’Artagnan.

— C’est votre lit, ceci?

— Oui. Pourquoi cette question? n’êtes-vous pas satisfait du vôtre?

— Faut-il vous parler avec franchise?

— Assurément.

— Eh bien! non.

Fouquet tressaillit.

— Monsieur d’Artagnan, dit-il, prenez ma chambre.

— Vous en priver, monseigneur? Jamais!

— Que faire, alors?

— Me permettre de la partager avec vous.

M. Fouquet regarda fixement le mousquetaire.

— Ah! ah! dit-il, vous sortez de chez le roi?

— Mais oui, monseigneur.

— Et le roi voudrait vous voir coucher dans ma chambre?

— Monseigneur...

— Très bien, monsieur d’Artagnan, très bien. Vous êtes ici le maître. Allez, monsieur.

— Je vous assure, monseigneur, que je ne veux point abuser...

M. Fouquet, s’adressant à son valet de chambre:

— Laissez-nous, dit-il.

Le valet sortit.

— Vous avez à me parler, monsieur? dit-il à d’Artagnan.

— Moi?

— Un homme de votre esprit ne vient pas causer avec un homme du mien, à l’heure qu’il est, sans de graves motifs?

— Ne m’interrogez pas.

— Au contraire, que voulez-vous de moi?

— Rien que votre société.

— Allons au jardin, fit le surintendant tout à coup, dans le parc?

— Non, répondit vivement le mousquetaire, non.

— Pourquoi?

— La fraîcheur...

— Voyons, avouez donc que vous m’arrêtez, dit le surintendant au capitaine.

— Jamais! fit celui-ci.

— Vous me veillez, alors?

— Par honneur, oui, monseigneur.

— Par honneur?... C’est autre chose! Ah! l’on m’arrête chez moi?

— Ne dites pas cela!

— Je le crierai, au contraire!

— Si vous le criez, je serai forcé de vous engager au silence.

— Bien! de la violence chez moi? Ah! c’est très bien!

— Nous ne nous comprenons pas du tout. Tenez, il y a là un échiquier: jouons, s’il vous plaît, monseigneur.

— Monsieur d’Artagnan, je suis donc en disgrâce?

— Pas du tout, mais...

— Mais défense m’est faite de me soustraire à vos regards?

— Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites, monseigneur, et si vous voulez que je me retire, annoncez-le-moi.

— Cher monsieur d’Artagnan, vos façons me rendront fou. Je tombais de sommeil, vous m’avez réveillé.

— Je ne me le pardonnerai jamais, et si vous voulez me réconcilier avec moi-même...

— Eh bien?

— Eh bien! dormez là, devant moi, j’en serai ravi.

— Surveillance?...

— Je m’en vais alors.

— Je ne vous comprends plus.

— Bonsoir, monseigneur.

Et d’Artagnan feignit de se retirer.

Alors M. Fouquet courut après lui.

— Je ne me coucherai pas, dit-il. Sérieusement, et puisque vous refusez de me traiter en homme, et que vous jouez au fin avec moi, je vais vous forcer comme on fait du sanglier.

— Bah! s’écria d’Artagnan affectant de sourire.

— Je commande mes chevaux et je pars pour Paris, dit M. Fouquet plongeant jusqu’au cœur du capitaine des mousquetaires.

— Ah! s’il en est ainsi, monseigneur, c’est différent.

— Vous m’arrêtez?

— Non, mais je pars avec vous.

— En voilà assez, monsieur d’Artagnan, reprit Fouquet d’un ton froid. Ce n’est pas pour rien que vous avez cette réputation d’homme d’esprit et d’homme de ressources; mais, avec moi, tout cela est superflu. Droit au but: un service. Pourquoi m’arrêtez-vous? qu’ai-je fait?

— Oh! je ne sais rien de ce que vous avez fait; mais je ne vous arrête pas... ce soir...

— Ce soir! s’écria Fouquet en pâlissant. Mais demain?

— Oh! nous ne sommes pas à demain, monseigneur. Qui peut répondre jamais du lendemain?

— Vite! vite! capitaine, laissez-moi parler à M. d’Herblay.

— Hélas! voilà qui devient impossible, monseigneur. J’ai ordre de veiller à ce que vous ne causiez avec personne.

— Avec M. d’Herblay, capitaine, avec votre ami!

— Monseigneur, est-ce que, par hasard, M. d’Herblay, mon ami, ne serait pas le seul avec qui je dusse vous empêcher de communiquer?

Fouquet rougit, et, prenant l’air de la résignation:

— Monsieur, dit-il, vous avez raison, je reçois une leçon que je n’eusse pas dû provoquer. L’homme tombé n’a droit à rien, pas même de la part de ceux dont il a fait la fortune, à plus forte raison de ceux à qui il n’a pas eu le bonheur de rendre jamais service.

— Monseigneur!

— C’est vrai, monsieur d’Artagnan, vous vous êtes toujours mis avec moi dans une bonne situation, dans la situation qui convient à l’homme destiné à m’arrêter. Vous ne m’avez jamais rien demandé, vous!

— Monseigneur, répondit le Gascon touché de cette douleur éloquente et noble, voulez-vous, je vous prie, m’engager votre parole d’honnête homme que vous ne sortirez pas de cette chambre?

— À quoi bon, cher monsieur d’Artagnan, puisque vous m’y gardez? Craignez-vous que je ne lutte contre la plus vaillante épée du royaume?

— Ce n’est pas cela, monseigneur, c’est que je vais vous aller chercher M. d’Herblay, et, par conséquent, vous laisser seul.

Fouquet poussa un cri de joie et de surprise.

— Chercher M. d’Herblay! me laisser seul! s’écria-t-il en joignant les mains.

— Où loge M. d’Herblay? dans la chambre bleue?

— Oui, mon ami, oui.

— Votre ami! merci du mot, monseigneur. Vous me donnez aujourd’hui, si vous ne m’avez pas donné autrefois.

— Ah! vous me sauvez!

— Il y a bien pour dix minutes de chemin d’ici à la chambre bleue pour aller et revenir? reprit d’Artagnan.

— À peu près.

— Et pour réveiller Aramis, qui dort bien quand il dort, pour le prévenir, je mets cinq minutes: total, un quart d’heure d’absence. Maintenant, monseigneur, donnez-moi votre parole que vous ne chercherez en aucune façon à fuir, et qu’en rentrant ici je vous y retrouverai?

— Je vous la donne, monsieur, répondit Fouquet en serrant la main du mousquetaire avec une affectueuse reconnaissance.

D’Artagnan disparut.

Fouquet le regarda s’éloigner, attendit avec une impatience visible que la porte se fût refermée derrière lui, et, la porte refermée, se précipita sur ses clefs, ouvrit quelques tiroirs à secret cachés dans des meubles, chercha vainement quelques papiers, demeurés sans doute à Saint-Mandé et qu’il parut regretter de ne point y trouver; puis, saisissant avec empressement des lettres, des contrats, des écritures, il en fit un monceau qu’il brûla hâtivement sur la plaque de marbre de l’âtre, ne prenant pas la peine de tirer de l’intérieur les pots de fleurs qui l’encombraient.

Puis, cette opération achevée, comme un homme qui vient d’échapper à un immense danger, et que la force abandonne dès que ce danger n’est plus à craindre, il se laissa tomber anéanti dans un fauteuil.

D’Artagnan rentra et trouva Fouquet dans la même position. Le digne mousquetaire n’avait pas fait un doute que Fouquet, ayant donné sa parole ne songerait pas même à y manquer; mais il avait pensé qu’il utiliserait son absence en se débarrassant de tous les papiers de toutes les notes, de tous les contrats qui pourraient rendre plus dangereuse la position déjà assez grave dans laquelle il se trouvait. Aussi, levant la tête comme un chien qui prend le vent, il flaira cette odeur de fumée qu’il comptait bien découvrir dans l’atmosphère, et, l’y ayant trouvée, il fit un mouvement de tête en signe de satisfaction.

À l’entrée de d’Artagnan, Fouquet avait, de son côté, levé la tête, et aucun des mouvements de d’Artagnan ne lui avait échappé.

Puis les regards des deux hommes se rencontrèrent; tous deux virent qu’ils s’étaient compris sans avoir échangé une parole.

— Eh bien! demanda, le premier, Fouquet, et M. d’Herblay?

— Ma foi! monseigneur, répondit d’Artagnan, il faut que M. d’Herblay aime les promenades nocturnes et fasse, au clair de la lune, dans le parc de Vaux, des vers avec quelques-uns de vos poètes, mais il n’était pas chez lui.

— Comment! pas chez lui? s’écria Fouquet, à qui échappait sa dernière espérance, car, sans qu’il se rendît compte de quelle façon l’évêque de Vannes pouvait le secourir, il comprenait qu’en réalité il ne pouvait attendre de secours que de lui.

— Ou bien, s’il est chez lui, continua d’Artagnan, il a eu des raisons pour ne pas répondre.

— Mais vous n’avez donc pas appelé de façon qu’il entendît, monsieur?

— Vous ne supposez pas, monseigneur, que, déjà en dehors de mes ordres, qui me défendaient de vous quitter un seul instant, vous ne supposez pas que j’aie été assez fou pour réveiller toute la maison et me faire voir dans le corridor de l’évêque de Vannes, afin de bien faire constater par M. Colbert que je vous donnais le temps de brûler vos papiers?

— Mes papiers?

— Sans doute; c’est du moins ce que j’eusse fait à votre place. Quand on m’ouvre une porte, j’en profite.

— Eh bien! oui, merci, j’en ai profité.

— Et vous avez bien fait, morbleu! Chacun a ses petits secrets qui ne regardent pas les autres. Mais revenons à Aramis, monseigneur.

— Eh bien! je vous dis, vous aurez appelé trop bas, et il n’aura pas entendu.

— Si bas qu’on appelle Aramis, monseigneur, Aramis entend toujours quand il a intérêt à entendre. Je répète donc ma phrase: Aramis n’était pas chez lui, monseigneur, ou Aramis a eu, pour ne pas reconnaître ma voix, des motifs que j’ignore et que vous ignorez peut-être vous-même, tout votre homme-lige qu’est Sa Grandeur Mgr l’évêque de Vannes.

Fouquet poussa un soupir, se leva, fit trois ou quatre pas dans la chambre, et finit par aller s’asseoir, avec une expression de profond abattement, sur son magnifique lit de velours, tout garni de splendides dentelles.

D’Artagnan regarda Fouquet avec un sentiment de profonde pitié.

— J’ai vu arrêter bien des gens dans ma vie, dit le mousquetaire avec mélancolie, j’ai vu arrêter M. de Cinq-Mars, j’ai vu arrêter M. de Chalais. J’étais bien jeune. J’ai vu arrêter M. de Condé avec les princes, j’ai vu arrêter M. de Retz, j’ai vu arrêter M. Broussel. Tenez, monseigneur, c’est fâcheux à dire, mais celui de tous ces gens-là à qui vous ressemblez le plus en ce moment, c’est le bonhomme Broussel. Peu s’en faut que vous ne mettiez, comme lui, votre serviette dans votre portefeuille, et que vous ne vous essuyiez la bouche avec vos papiers. Mordioux! monsieur Fouquet, un homme comme vous n’a pas de ces abattements-là. Si vos amis vous voyaient!...

— Monsieur d’Artagnan, reprit le surintendant avec un sourire plein de tristesse, vous ne comprenez point: c’est justement parce que mes amis ne me voient pas, que je suis tel que vous me voyez, vous. Je ne vis pas tout seul, moi! je ne suis rien tout seul. Remarquez bien que j’ai employé mon existence à me faire des amis dont j’espérais me faire des soutiens. Dans la prospérité, toutes ces voix heureuses, et heureuses par moi, me faisaient un concert de louanges et d’actions de grâces. Dans la moindre défaveur, ces voix plus humbles accompagnaient harmonieusement les murmures de mon âme. L’isolement, je ne l’ai jamais connu. La pauvreté, fantôme que parfois j’ai entrevu avec ses haillons au bout de ma route! la pauvreté, c’est le spectre avec lequel plusieurs de mes amis se jouent depuis tant d’années, qu’ils poétisent, qu’ils caressent, qu’ils me font aimer! La pauvreté! mais je l’accepte, je la reconnais, je l’accueille comme une sœur déshéritée; car la pauvreté, ce n’est pas la solitude, ce n’est pas l’exil, ce n’est pas la prison! Est-ce que je serais jamais pauvre, moi, avec des amis comme Pélisson, comme La Fontaine, comme Molière? avec une maîtresse, comme... Oh! mais la solitude, à moi, homme de bruit, à moi, homme de plaisirs, à moi qui ne suis que parce que les autres sont!... Oh! Si vous saviez comme je suis seul en ce moment! et comme vous me paraissez être, vous qui me séparez de tout ce que j’aimais, l’image de la solitude, du néant et de la mort!

— Mais je vous ai déjà dit, monsieur Fouquet, répondit d’Artagnan touché jusqu’au fond de l’âme, je vous ai déjà dit que vous exagériez les choses. Le roi vous aime.

— Non, dit Fouquet en secouant la tête, non!

— M. Colbert vous hait.

— M. Colbert? que m’importe!

— Il vous ruinera.

— Oh! quant à cela, je l’en défie: je suis ruiné.

À cet étrange aveu du surintendant, d’Artagnan promena un regard expressif autour de lui. Quoiqu’il n’ouvrît pas la bouche, Fouquet le comprit si bien, qu’il ajouta:

— Que faire de ces magnificences, quand on n’est plus magnifique? Savez-vous à quoi nous servent la plupart de nos possessions, à nous autres riches? C’est à nous dégoûter, par leur splendeur même, de tout ce qui n’égale pas cette splendeur. Vaux! me direz-vous, les merveilles de Vaux, n’est-ce pas? Eh bien! quoi? Que faire de cette merveille? Avec quoi, si je suis ruiné, verserai-je l’eau dans les urnes de mes naïades, le feu dans les entrailles de mes salamandres, l’air dans la poitrine de mes tritons? Pour être assez riche, monsieur d’Artagnan, il faut être trop riche.

D’Artagnan hocha la tête.

— Oh! je sais bien ce que vous pensez, répliqua vivement Fouquet. Si vous aviez Vaux, vous le vendriez, vous, et vous achèteriez une terre en province. Cette terre aurait des bois, des vergers et des champs; cette terre nourrirait son maître. De quarante millions, vous feriez bien...

— Dix millions, interrompit d’Artagnan.

— Pas un million, mon cher capitaine. Nul, en France, n’est assez riche pour acheter Vaux deux millions et l’entretenir comme il est, nul ne le pourrait, nul ne le saurait.

— Dame! fit d’Artagnan, en tout cas, un million...

— Eh bien?

— Ce n’est pas la misère.

— C’est bien près, mon cher monsieur.

— Comment?

— Oh! vous ne comprenez pas. Non, je ne veux pas vendre ma maison de Vaux. Je vous la donne, si vous voulez.

Et Fouquet accompagna ces mots d’un inexprimable mouvement d’épaules.

— Donnez-la au roi, vous ferez un meilleur marché.

— Le roi n’a pas besoin que je la lui donne, dit Fouquet; il me la prendra parfaitement bien, si elle lui fait plaisir: voilà pourquoi j’aime mieux qu’elle périsse. Tenez, monsieur d’Artagnan, si le roi n’était pas sous mon toit, je prendrais cette bougie, j’irais sous le dôme mettre le feu à deux caisses de fusées et d’artifices que l’on avait réservées, et je réduirais mon palais en cendres.

— Bah! fit négligemment le mousquetaire. En tout cas, vous ne brûleriez pas les jardins. C’est ce qu’il y a de mieux chez vous.