Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.
Chapter 12
— François, dit le gouverneur, que l’on fasse monter ici M. le major avec les guichetiers de la Bertaudière.
François sortit en s’inclinant, et les deux convives se retrouvèrent seuls.
Chapitre CCXIV — Le général de l’ordre
Il se fit, entre les deux convives, un instant de silence pendant lequel Aramis ne perdit pas de vue le gouverneur. Celui-ci ne semblait qu’à moitié résolu à se déranger ainsi au milieu de son souper, et il était évident qu’il cherchait une raison quelconque, bonne ou mauvaise, pour retarder au moins jusqu’après le dessert. Cette raison, il parut tout à coup l’avoir trouvée.
— Eh! mais, s’écria-t-il, c’est impossible!
— Comment, impossible? dit Aramis. Voyons un peu, cher ami, ce qui est impossible.
— Il est impossible de mettre le prisonnier en liberté à une pareille heure. Où ira-t-il, lui qui ne connaît pas Paris?
— Il ira où il pourra.
— Vous voyez bien, autant vaudrait délivrer un aveugle.
— J’ai un carrosse, je le conduirai là où il voudra que je le mène.
— Vous avez réponse à tout... François, qu’on dise à M. le major d’aller ouvrir la prison de M. Seldon, N° 3, Bertaudière.
— Seldon? fit Aramis très simplement. Vous avez dit Seldon, je crois?
— J’ai dit Seldon. C’est le nom de celui qu’on élargit.
— Oh! vous voulez dire Marchiali, dit Aramis.
— Marchiali? Ah bien! oui! Non, non, Seldon.
— Je pense que vous faites erreur, monsieur Baisemeaux.
— J’ai lu l’ordre.
— Moi aussi.
— Et j’ai vu _Seldon_ en lettres grosses comme cela.
Et M. de Baisemeaux montrait son doigt.
— Moi, j’ai lu _Marchiali_ en caractères gros comme ceci.
Et Aramis montrait les deux doigts.
— Au fait, éclaircissons le cas, dit Baisemeaux, sûr de lui. Le papier est là, et il suffira de le lire.
— Je lis: Marchiali, reprit Aramis en déployant le papier. Tenez!
Baisemeaux regarda et ses bras fléchirent.
— Oui, oui, dit-il atterré, oui, _Marchiali_. Il y a bien écrit Marchiali! c’est bien vrai!
— Ah!
— Comment! l’homme dont nous parlons tant? L’homme que chaque jour l’on me recommande tant?
— Il y a _Marchiali_, répéta encore l’inflexible Aramis.
— Il faut l’avouer, monseigneur, mais je n’y comprends absolument rien.
— On en croit ses yeux, cependant.
— Ma foi, dire qu’il y a bien _Marchiali_!
— Et d’une bonne écriture, encore.
— C’est phénoménal! Je vois encore cet ordre et le nom de Seldon, Irlandais. Je le vois. Ah! et même, je me le rappelle, sous ce nom, il y avait un pâté d’encre.
— Non, il n’y a pas d’encre, non, il n’y a pas de pâté.
— Oh! par exemple, si fait! À telle enseigne que j’ai frotté la poudre qu’il y avait sur le pâté.
— Enfin, quoi qu’il en soit, cher monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et quoi que vous ayez vu, l’ordre est signé de délivrer Marchiali, avec ou sans pâté.
— L’ordre est signé de délivrer Marchiali, répéta machinalement Baisemeaux, qui essayait de reprendre possession de ses esprits.
— Et vous allez délivrer ce prisonnier. Si le cœur vous dit de délivrer aussi Seldon, je vous déclare que je ne m’y opposerai pas le moins du monde.
Aramis ponctua cette phrase par un sourire dont l’ironie acheva de dégriser Baisemeaux et lui donna du courage.
— Monseigneur, dit-il, ce Marchiali est bien le même prisonnier, que, l’autre jour, un prêtre, confesseur de _notre ordre_, est venu visiter si impérieusement et si secrètement.
— Je ne sais pas cela, monsieur, répliqua l’évêque.
— Il n’y a pas cependant si longtemps, cher monsieur d’Herblay.
— C’est vrai, mais chez nous, monsieur, il est bon que l’homme d’aujourd’hui ne sache plus ce qu’a fait l’homme d’hier.
— En tout cas, fit Baisemeaux, la visite du confesseur jésuite aura porté bonheur à cet homme.
Aramis ne répliqua pas et se remit à manger et à boire.
Baisemeaux, lui, ne touchant plus à rien de ce qui était sur la table, reprit encore une fois l’ordre et l’examina en tous sens.
Cette inquisition, dans des circonstances ordinaires, eût fait monter le pourpre aux oreilles du mal patient Aramis; mais l’évêque de Vannes ne se courrouçait point pour si peu, surtout quand il s’était dit tout bas qu’il serait dangereux de se courroucer.
— Allez-vous délivrer Marchiali? dit-il. Oh! que voilà du xérès fondu et parfumé, mon cher gouverneur!
— Monseigneur, répondit Baisemeaux, je délivrerai le prisonnier Marchiali quand j’aurai rappelé le courrier qui apportait l’ordre, et surtout lorsqu’en l’interrogeant je me serai assuré...
— Les ordres sont cachetés, et le contenu est ignoré du courrier. De quoi vous assurerez-vous donc, je vous prie?
— Soit, monseigneur; mais j’enverrai au ministère, et, là, M. de Lyonne retirera l’ordre ou l’approuvera.
— À quoi bon tout cela? fit Aramis froidement.
— À quoi bon?
— Oui, je demande à quoi cela sert.
— Cela sert à ne jamais se tromper, monseigneur, à ne jamais manquer au respect que tout subalterne doit à ses supérieurs, à ne jamais enfreindre les devoirs du service qu’on a consenti à prendre.
— Fort bien, vous venez de parler si éloquemment, que je vous ai admiré. C’est vrai, un subalterne doit respect à ses supérieurs, il est coupable quand il se trompe, et il serait puni s’il enfreignait les devoirs ou les lois de son service.
Baisemeaux regarda l’évêque avec étonnement.
— Il en résulte, poursuivit Aramis, que vous allez consulter pour vous mettre en repos avec votre conscience?
— Oui, monseigneur.
— Et que, si un supérieur vous ordonne, vous obéirez?
— Vous n’en doutez pas, monseigneur.
— Vous connaissez bien la signature du roi, monsieur de Baisemeaux?
— Oui, monseigneur.
— N’est-elle pas sur cet ordre de mise en liberté?
— C’est vrai, mais elle peut...
— Être fausse, n’est-ce pas?
— Cela s’est vu, monseigneur.
— Vous avez raison. Et celle de M. de Lyonne?
— Je la vois bien sur l’ordre; mais, de même qu’on peut contrefaire le seing du roi, l’on peut, à plus forte raison, contrefaire celui de M. de Lyonne.
— Vous marchez dans la logique à pas de géant, monsieur de Baisemeaux, dit Aramis, et votre argumentation est invincible. Mais vous vous fondez, pour croire ces signatures fausses, particulièrement sur quelles causes?
— Sur celle-ci: l’absence des signataires. Rien ne contrôle la signature de Sa Majesté, et M. de Lyonne n’est pas là pour me dire qu’il a signé.
— Eh bien! monsieur de Baisemeaux, fit Aramis en attachant sur le gouverneur son regard d’aigle, j’adopte si franchement vos doutes et votre façon de les éclaircir, que je vais prendre une plume si vous me la donnez.
Baisemeaux donna une plume.
— Une feuille blanche quelconque, ajouta Aramis.
Baisemeaux donna le papier.
— Et que je vais écrire, moi aussi, moi présent, moi incontestable, n’est-ce pas? un ordre auquel, j’en suis certain, vous donnerez créance, si incrédule que vous soyez.
Baisemeaux pâlit devant cette glaciale assurance. Il lui sembla que cette voix d’Aramis, si souriant et si gai naguère, était devenue funèbre et sinistre, que la cire des flambeaux se changeait en cierges de chapelle sépulcrale, et que le vin des verres se transformait en calice de sang.
Aramis prit la plume et écrivit. Baisemeaux, terrifié, lisait derrière son épaule:
«A. M. D. G.» écrivit l’évêque, et il souscrivit une croix au-dessous de ces quatre lettres, qui signifient _ad majorem Dei gloriam_. Puis il continua:
«Il nous plaît que l’ordre apporté à M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur pour le roi du château de la Bastille, soit réputé par lui bon et valable, et mis sur-le-champ à exécution.
_Signé_: d’Herblay, _général de l’ordre par la grâce de Dieu.»_
Baisemeaux fut frappé si profondément, que ses traits demeurèrent contractés, ses lèvres béantes, ses yeux fixes. Il ne remua pas, il n’articula pas un son.
On n’entendait dans la vaste salle que le bourdonnement d’une petite mouche qui voletait autour des flambeaux.
Aramis, sans même daigner regarder l’homme qu’il réduisait à un si misérable état, tira de sa poche un petit étui qui renfermait de la cire noire; il cacheta sa lettre, y apposa un sceau suspendu à sa poitrine derrière son pourpoint, et, quand l’opération fut terminée, il présenta, silencieusement toujours, la missive à M. de Baisemeaux.
Celui-ci, dont les mains tremblaient à faire pitié, promena un regard terne et fou sur le cachet. Une dernière lueur d’émotion se manifesta sur ses traits, et il tomba comme foudroyé sur une chaise.
— Allons, allons, dit Aramis après un long silence pendant lequel le gouverneur de la Bastille avait repris peu à peu ses sens, ne me faites pas croire, cher Baisemeaux, que la présence du général de l’ordre est terrible comme celle de Dieu, et qu’on meurt de l’avoir vu. Du courage! levez vous, donnez-moi votre main, et obéissez.
Baisemeaux, rassuré, sinon satisfait, obéit, baisa la main d’Aramis et se leva.
— Tout de suite? murmura-t-il.
— Oh! pas d’exagération, mon hôte; reprenez votre place, et faisons honneur à ce beau dessert.
— Monseigneur, je ne me relèverai pas d’un tel coup; moi qui ai ri, plaisanté avec vous! moi qui ai osé vous traiter sur un pied d’égalité!
— Tais-toi, mon vieux camarade, répliqua l’évêque, qui sentit combien la corde était tendue et combien il eût été dangereux de la rompre, tais-toi. Vivons chacun de notre vie: à toi, ma protection et mon amitié; à moi, ton obéissance. Ces deux tributs exactement payés, restons en joie.
Baisemeaux réfléchit; il aperçut d’un coup d’œil les conséquences de cette extorsion d’un prisonnier à l’aide d’un faux ordre, et, mettant en parallèle la garantie que lui offrait l’ordre officiel du général, il ne la sentit pas de poids.
Aramis le devina.
— Mon cher Baisemeaux, dit-il, vous êtes un niais. Perdez donc l’habitude de réfléchir, quand je me donne la peine de penser pour vous.
Et sur un nouveau geste qu’il fit, Baisemeaux s’inclina encore.
— Comment vais-je m’y prendre? dit-il.
— Comment faites-vous pour délivrer un prisonnier?
— J’ai le règlement.
— Eh bien! suivez le règlement, mon cher.
— Je vais avec mon major à la chambre du prisonnier, et je l’emmène quand c’est un personnage d’importance.
— Mais ce Marchiali n’est pas un personnage d’importance? dit négligemment Aramis.
— Je ne sais, répliqua le gouverneur.
Comme il eût dit: «C’est à vous de me l’apprendre.»
— Alors, si vous ne le savez pas, c’est que j’ai raison: agissez donc envers ce Marchiali comme vous agissez envers les petits.
— Bien. Le règlement l’indique.
— Ah!
— Le règlement porte que le guichetier ou l’un des bas officiers amènera le prisonnier au gouverneur, dans le greffe.
— Eh bien! mais c’est fort sage, cela. Et ensuite?
— Ensuite, on rend à ce prisonnier les objets de valeur qu’il portait sur lui lors de son incarcération, les habits, les papiers, si l’ordre du ministre n’en a disposé autrement.
— Que dit l’ordre du ministre à propos de ce Marchiali?
— Rien; car le malheureux est arrivé ici sans joyaux, sans papiers, presque sans habits.
— Voyez comme tout cela est simple! En vérité, Baisemeaux, vous vous faites des monstres de toute chose. Restez donc ici, et faites amener le prisonnier au Gouvernement.
Baisemeaux obéit. Il appela son lieutenant, et lui donna une consigne, que celui-ci transmit, sans s’émouvoir, à qui de droit.
Une demi-heure après, on entendit une porte se refermer dans la cour: c’était la porte du donjon qui venait de rendre sa proie à l’air libre.
Aramis souffla toutes les bougies qui éclairaient la chambre. Il n’en laissa brûler qu’une, derrière la porte. Cette lueur tremblotante ne permettait pas aux regards de se fixer sur les objets. Elle en décuplait les aspects et les nuances par son incertitude et sa mobilité.
Les pas se rapprochèrent.
— Allez au-devant de vos hommes, dit Aramis à Baisemeaux.
Le gouverneur obéit.
Le sergent et les guichetiers disparurent.
Baisemeaux rentra, suivi d’un prisonnier.
Aramis s’était placé dans l’ombre; il voyait sans être vu.
Baisemeaux, d’une voix émue, fit connaître à ce jeune homme l’ordre qui le rendait libre.
Le prisonnier écouta sans faire un geste ni prononcer un mot.
— Vous jurerez, c’est le règlement qui le veut, ajouta le gouverneur, de ne jamais rien révéler de ce que vous avez vu ou entendu dans la Bastille?
Le prisonnier aperçut un christ; il étendit la main et jura des lèvres.
— À présent, monsieur, vous êtes libre; où comptez-vous aller?
Le prisonnier tourna la tête, comme pour chercher derrière lui une protection sur laquelle il avait dû compter.
C’est alors qu’Aramis sortit de l’ombre.
— Me voici, dit-il, pour rendre à Monsieur le service qu’il lui plaira de me demander.
Le prisonnier rougit légèrement, et, sans hésitation vint passer son bras sous celui d’Aramis.
— Dieu vous ait en sa sainte garde! dit-il d’une voix qui, par sa fermeté, fit tressaillir le gouverneur, autant que la formule l’avait étonné.
Aramis, en serrant les mains de Baisemeaux, lui dit:
— Mon ordre vous gêne-t-il? craignez-vous qu’on ne le trouve chez vous, si l’on venait à y fouiller?
— Je désire le garder, monseigneur, dit Baisemeaux. Si on le trouvait chez moi, ce serait un signe certain que je serais perdu, et, en ce cas, vous seriez pour moi un puissant et dernier auxiliaire.
— Étant votre complice, voulez-vous dire? répondit Aramis en haussant les épaules. Adieu, Baisemeaux! dit-il.
Les chevaux attendaient, ébranlant le carrosse dans leur impatience.
Baisemeaux conduisit l’évêque jusqu’au bas du perron.
Aramis fit monter son compagnon avant lui dans le carrosse, y monta ensuite, et, sans donner d’autre ordre au cocher:
— Allez! dit-il.
La voiture roula bruyamment sur le pavé des cours. Un officier, portant un flambeau, devançait les chevaux, et donnait à chaque corps de garde l’ordre de laisser passer.
Pendant le temps que l’on mit à ouvrir toutes les barrières, Aramis ne respira point, et l’on eût pu entendre son cœur battre contre les parois de sa poitrine.
Le prisonnier, plongé dans un angle du carrosse, ne donnait pas non plus signe d’existence.
Enfin, un soubresaut, plus fort que les autres, annonça que le dernier ruisseau était franchi. Derrière le carrosse se referma la dernière porte, celle de la rue Saint-Antoine. Plus de murs à droite ni à gauche; le ciel partout, la liberté partout, la vie partout. Les chevaux, tenus en bride par une main vigoureuse, allèrent doucement jusqu’au milieu du faubourg. Là, ils prirent le trot.
Peu à peu, soit qu’il s’échauffassent, soit qu’on les poussât, ils gagnèrent en rapidité, et, une fois à Bercy, le carrosse semblait voler, tant l’ardeur des coursiers était grande. Ces chevaux coururent ainsi jusqu’à Villeneuve-Saint-Georges, où le relais était préparé. Alors, quatre chevaux, au lieu de deux, entraînèrent la voiture dans la direction de Melun, et s’arrêtèrent un moment au milieu de la forêt de Sénart. L’ordre, sans doute, avait été donné d’avance au postillon, car Aramis n’eut pas même besoin de faire un signe.
— Qu’y a-t-il? demanda le prisonnier, comme s’il sortait d’un long rêve.
— Il y a, monseigneur, dit Aramis, qu’avant d’aller plus loin, nous avons besoin de causer, Votre Altesse Royale et moi.
— J’attendrai l’occasion, monsieur, répondit le jeune prince.
— Elle ne saurait être meilleure, monseigneur; nous voici au milieu du bois, nul ne peut nous entendre.
— Et le postillon?
— Le postillon de ce relais est sourd et muet, monseigneur.
— Je suis à vous, monsieur d’Herblay.
— Vous plaît-il de rester dans cette voiture?
— Oui, nous sommes bien assis, et j’aime cette voiture; c’est celle qui m’a rendu à la liberté.
— Attendez, monseigneur... Encore une précaution à prendre.
— Laquelle?
— Nous sommes ici sur le grand chemin: il peut passer des cavaliers ou des carrosses voyageant comme nous, et qui, à nous voir arrêtés, nous croiraient dans un embarras. Évitons des offres de services qui nous gêneraient.
— Ordonnez au postillon de cacher le carrosse dans une allée latérale.
— C’est précisément ce que je voulais faire, monseigneur.
Aramis fit un signe au muet, qu’il toucha. Celui-ci mit pied à terre, prit les deux premiers chevaux par la bride, et les entraîna dans les bruyères veloutées, sur l’herbe moussue d’une allée sinueuse, au fond de laquelle, par cette nuit sans lune, les nuages formatent un rideau plus noir que des taches d’encre.
Cela fait, l’homme se coucha sur un talus, près de ses chevaux, qui arrachaient de droite et de gauche les jeunes pousses de la glandée.
— Je vous écoute, dit le jeune prince à Aramis; mais que faites-vous là?
— Je désarme des pistolets dont nous n’avons plus besoin, monseigneur.
Chapitre CCXV — Le tentateur
— Mon prince, dit Aramis en se tournant, dans le carrosse, du côté de son compagnon, si faible créature que je sois, si médiocre d’esprit, si inférieur dans l’ordre des êtres pensants, jamais il ne m’est arrivé de m’entretenir avec un homme, sans pénétrer sa pensée au travers de ce masque vivant jeté sur notre intelligence, afin d’en retenir la manifestation. Mais ce soir, dans l’ombre où nous sommes, dans la réserve où je vous vois je ne pourrai rien lire sur vos traits, et quelque chose me dit que j’aurai de la peine à vous arracher une parole sincère. Je vous supplie donc, non pas par amour pour moi, car les sujets ne doivent peser rien dans la balance que tiennent les princes, mais pour l’amour de vous, de retenir chacune de mes syllabes, chacune de mes inflexions, qui, dans les graves circonstances où nous sommes engagés, auront chacune leur sens et leur valeur, aussi importantes que jamais il s’en prononça dans le monde.
— J’écoute, répéta le jeune prince avec décision, sans rien ambitionner, sans rien craindre de ce que vous m’allez dire.
Et il s’enfonça plus profondément encore dans les coussins épais du carrosse, essayant de dérober à son compagnon, non seulement la vue, mais la supposition même de sa personne.
L’ombre était noire, et elle descendait, large et opaque, du sommet des arbres entrelacés. Ce carrosse fermé d’une vaste toiture, n’eût pas reçu la moindre parcelle de lumière, lors même qu’un atome lumineux se fût glissé entre les colonnes de brume qui s’épanouissaient dans l’allée du bois.
— Monseigneur, reprit Aramis, vous connaissez l’histoire du gouvernement qui dirige aujourd’hui la France. Le roi est sorti d’une enfance captive comme l’a été la vôtre, obscure comme l’a été la vôtre, étroite comme l’a été la vôtre. Seulement, au lieu d’avoir, comme vous, l’esclavage de la prison, l’obscurité de la solitude, l’étroitesse de la vie cachée, il a dû souffrir toutes ses misères, toutes ses humiliations, toutes ses gênes, au grand jour, au soleil impitoyable de la royauté; place noyée de lumière, où toute tache paraît une fange sordide, où toute gloire paraît une tache. Le roi a souffert, il a de la rancune, il se vengera. Ce sera un mauvais roi. Je ne dis pas qu’il versera le sang comme Louis XI ou Charles IX, car il n’a pas à venger d’injures mortelles, mais il dévorera l’argent et la subsistance de ses sujets, parce qu’il a subi des injures d’intérêt et d’argent. Je mets donc tout d’abord à l’abri ma conscience quand je considère en face les mérites et les défauts de ce prince, et, si je le condamne, ma conscience m’absout.
Aramis fit une pause. Ce n’était pas pour écouter si le silence du bois était toujours le même, c’était pour reprendre sa pensée du fond de son esprit, c’était pour laisser à cette pensée le temps de s’incruster profondément dans l’esprit de son interlocuteur.
— Dieu fait bien tout ce qu’il fait, continua l’évêque de Vannes, et de cela je suis tellement persuadé, que je me suis applaudi dès longtemps d’avoir été choisi par lui comme dépositaire du secret que je vous ai aidé à découvrir. Il fallait au Dieu de justice et de prévoyance un instrument aigu, persévérant, convaincu, pour accomplir une grande œuvre. Cet instrument, c’est moi. J’ai l’acuité, j’ai la persévérance, j’ai la conviction; je gouverne un peuple mystérieux qui a pris pour devise la devise de Dieu: _Patiens quia aeternus!_
Le prince fit un mouvement.
— Je devine, monseigneur, dit Aramis, que vous levez la tête, et que ce peuple à qui je commande vous étonne. Vous ne saviez pas traiter avec un roi. Oh! monseigneur, roi d’un peuple bien humble, roi d’un peuple bien déshérité: humble, parce qu’il n’a de force qu’en rampant; déshérité, parce que jamais, presque jamais en ce monde, mon peuple ne récolte les moissons qu’il sème et ne mange le fruit qu’il cultive. Il travaille pour une abstraction, il agglomère toutes les molécules de sa puissance pour en former un homme, et à cet homme, avec le produit de ses gouttes de sueur, il compose un nuage dont le génie de cet homme doit à son tour faire une auréole, dorée aux rayons de toutes les couronnes de la chrétienté. Voilà l’homme que vous avez à vos côtés, monseigneur. C’est vous dire qu’il vous a tiré de l’abîme dans un grand dessein, et qu’il veut, dans ce dessein magnifique, vous élever au-dessus des puissances de la terre, au-dessus de lui-même.
Le prince toucha légèrement le bras d’Aramis.
— Vous me parlez, dit-il, de cet ordre religieux dont vous êtes le chef. Il résulte, pour moi, de vos paroles, que, le jour où vous voudrez précipiter celui que vous aurez élevé, la chose se fera, et que vous tiendrez sous votre main votre créature de la veille.
— Détrompez-vous, monseigneur, répliqua l’évêque, je ne prendrais pas la peine de jouer ce jeu terrible avec Votre Altesse Royale, si je n’avais un double intérêt à gagner la partie. Le jour où vous serez élevé, vous serez élevé à jamais, vous renverserez en montant le marchepied, vous l’enverrez rouler si loin, que jamais sa vue ne vous rappellera même son droit à votre reconnaissance.
— Oh! monsieur.
— Votre mouvement, monseigneur, vient d’un excellent naturel. Merci! Croyez bien que j’aspire à plus que de la reconnaissance; je suis assuré que, parvenu au faite, vous me jugerez plus digne encore d’être votre ami, et alors, à nous deux, monseigneur, nous ferons de si grandes choses, qu’il en sera longtemps parlé dans les siècles.
— Dites-moi bien, monsieur, dites-le-moi sans voiles, ce que je suis aujourd’hui et ce que vous prétendez que je sois demain.
— Vous êtes le fils du roi Louis XIII, vous êtes le frère du roi Louis XIV, vous êtes l’héritier naturel et légitime du trône de France. En vous gardant près de lui, comme on a gardé Monsieur, votre frère cadet, le roi se réservait le droit d’être souverain légitime. Les médecins seuls et Dieu pouvaient lui disputer la légitimité. Les médecins aiment toujours mieux le roi qui est que le roi qui n’est pas. Dieu se mettrait dans son tort en nuisant à un prince honnête homme. Mais Dieu a voulu qu’on vous persécutât, et cette persécution vous sacre aujourd’hui roi de France. Vous aviez donc le droit de régner, puisqu’on vous le conteste; vous aviez donc le droit d’être déclaré, puisqu’on vous séquestre; vous êtes donc de sang divin, puisqu’on n’a pas osé verser votre sang comme celui de vos serviteurs. Maintenant, voyez ce qu’il a fait pour vous, ce Dieu que vous avez tant de fois accusé d’avoir tout fait contre vous. Il vous a donné les traits, la taille, l’âge et la voix de votre frère, et toutes les causes de votre persécution vont devenir les causes de votre résurrection triomphale. Demain, après-demain, au premier moment, fantôme royal, ombre vivante de Louis XIV, vous vous assiérez sur son trône, d’où la volonté de Dieu, confiée à l’exécution d’un bras d’homme, l’aura précipité sans retour.
— Je comprends, dit le prince, on ne versera pas le sang de mon frère.
— Vous serez seul arbitre de sa destinée.
— Ce secret dont on a abusé envers moi...
— Vous en userez avec lui. Que faisait-il pour le cacher? Il vous cachait. Vivante image de lui-même, vous trahiriez le complot de Mazarin et d’Anne d’Autriche. Vous, mon prince, vous aurez le même intérêt à cacher celui qui vous ressemblera prisonnier, comme vous lui ressemblerez roi.
— Je reviens sur ce que je vous disais. Qui le gardera?
— Qui vous gardait.