Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.

Chapter 11

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— Oui, surtout au pluriel; attendu qu’alors, il rime, non plus par trois lettres, mais par quatre; c’est comme _ornière_ avec _lumière_. Mettez _ornières_ et _lumières_ au pluriel mon cher Pélisson, dit La Fontaine en allant frapper sur l’épaule de son confrère, dont il avait complètement oublié l’injure, et cela rimera.

— Hein! fit Pélisson.

— Dame! Molière le dit, et Molière s’y connaît, il avoue lui-même avoir fait cent mille vers.

— Allons, dit Molière en riant, le voilà parti!

— C’est comme _rivage_, qui rime admirablement avec _herbage_, j’en mettrais ma tête au feu.

— Mais... fit Molière.

— Je vous dis cela, continua La Fontaine, parce que vous faites un divertissement pour Sceaux, n’est-ce pas?

— Oui, _les Fâcheux_.

— Ah! _les Fâcheux_, c’est cela; oui, je me souviens. Eh bien, j’avais imaginé qu’un prologue ferait très bien à votre divertissement.

— Sans doute, cela irait à merveille.

— Ah! vous êtes de mon avis?

— J’en suis si bien, que je vous avais prié de le faire, ce prologue.

— Vous m’avez prié de le faire, moi?

— Oui, vous; et même, sur votre refus, je vous ai prié de le demander à Pélisson, qui le fait en ce moment.

— Ah! c’est donc cela que fait Pélisson? Ma foi! mon cher Molière, vous pourriez bien avoir raison quelquefois.

— Quand cela?

— Quand vous dites que je suis distrait. C’est un vilain défaut; je m’en corrigerai, et je vais vous faire votre prologue.

— Mais puisque c’est Pélisson qui le fait!

— C’est juste! Ah! double brute que je suis! Loret a eu bien raison de dire que j’étais un faquin!

— Ce n’est pas Loret qui l’a dit, mon ami.

— Eh bien, celui qui l’a dit, peu m’importe lequel! Ainsi, votre divertissement s’appelle _les Fâcheux_. Eh bien, est-ce que vous ne feriez pas rimer _heureux_ avec _fâcheux_?

— À la rigueur, oui.

— Et même avec _capricieux_?

— Oh! non, cette fois, non!

— Ce serait hasardé, n’est-ce pas? Mais, enfin, pourquoi serait-ce hasardé?

— Parce que la désinence est trop différente.

— Je supposais, moi, dit La Fontaine en quittant Molière pour aller trouver Loret, je supposais...

— Que supposiez-vous? dit Loret au milieu d’une phrase. Voyons, dites vite.

— C’est vous qui faites le prologue des _Fâcheux_, n’est-ce pas?

— Eh! non, mordieu! c’est Pélisson!

— Ah! c’est Pélisson! s’écria La Fontaine, qui alla trouver Pélisson. Je supposais, continua-t-il, que la nymphe de Vaux...

— Ah! jolie! s’écria Loret. La nymphe de Vaux! Merci, La Fontaine; vous venez de me donner les deux derniers vers de ma gazette:

_Et l’on vit la nymphe de Vaux_ _Donner le prix à leurs travaux_.

— À la bonne heure! voilà qui est rimé, dit Pélisson: si vous rimiez comme cela, La Fontaine, à la bonne heure!

— Mais il paraît que je rime comme cela, puisque Loret dit que c’est moi qui lui ai donné les deux vers qu’il vient de dire.

— Eh bien, si vous rimez comme cela, voyons dites, de quelle façon commenceriez-vous mon prologue?

— Je dirais, par exemple: _Ô nymphe... qui..._ Après _qui_, je mettrais un verbe à la deuxième personne du pluriel du présent de l’indicatif, et je continuerais ainsi: _cette grotte profonde_.

— Mais le verbe, le verbe? demanda Pélisson.

— _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_, continua La Fontaine.

— Mais le verbe, le verbe? insista obstinément Pélisson. Cette seconde personne du pluriel du présent de l’indicatif?

— Eh bien: _quittez_.

_Ô nymphe qui quittez cette grotte profonde_ _Pour venir admirer le plus grand roi du monde_.

— Vous mettriez: _qui quittez_, vous?

— Pourquoi pas?

— _Qui... qui!_

— Ah! mon cher, fit La Fontaine, vous êtes horriblement pédant!

— Sans compter, dit Molière, que, dans le second vers, _venir admirer_ est faible, mon cher La Fontaine.

— Alors, vous voyez bien que je suis un pleutre, un faquin, comme vous disiez.

— Je n’ai jamais dit cela.

— Comme disait Loret, alors.

— Ce n’est pas Loret non plus; c’est Pélisson.

— Eh bien, Pélisson avait cent fois raison. Mais ce qui me fâche surtout, mon cher Molière, c’est que je crois que nous n’aurons pas nos habits d’épicuriens.

— Vous comptiez sur le vôtre pour la fête?

— Oui, pour la fête, et puis pour après la fête. Ma femme de ménage m’a prévenu que le mien était un peu mûr.

— Diable! votre femme de ménage a raison: il est plus que mûr!

— Ah! voyez-vous, reprit La Fontaine, c’est que je l’ai oublié à terre dans mon cabinet, et ma chatte...

— Eh bien, votre chatte?

— Ma chatte a fait ses chats dessus, ce qui l’a un peu fané.

Molière éclata de rire. Pélisson et Loret suivirent son exemple.

En ce moment, l’évêque de Vannes parut, tenant sous son bras un rouleau de plans et de parchemins.

Comme si l’ange de la mort eût glacé toutes les imaginations folles et rieuses, comme si cette figure pâle eût effarouché les grâces auxquelles sacrifiait Xénocrate, le silence s’établit aussitôt dans l’atelier, et chacun reprit son sang-froid et sa plume.

Aramis distribua des billets d’invitation aux assistants, et leur adressa des remerciements de la part de M. Fouquet. Le surintendant, disait-il retenu dans son cabinet par le travail, ne pouvait les venir voir, mais les priait de lui envoyer un peu de leur travail du jour pour lui faire oublier la fatigue de son travail de la nuit.

À ces mots, on vit tous les fronts s’abaisser. La Fontaine lui-même se mit à une table et fit courir sur le vélin une plume rapide; Pélisson remit au net son prologue; Molière donna cinquante vers nouvellement crayonnés que lui avait inspirés sa visite chez Percerin; Loret, son article sur les fêtes merveilleuses qu’il prophétisait, et Aramis chargé de butin comme le roi des abeilles, ce gros bourdon noir aux ornements de pourpre et d’or rentra dans son appartement, silencieux et affairé. Mais, avant de rentrer:

— Songez, dit-il, chers messieurs, que nous partons tous demain au soir.

— En ce cas, il faut que je prévienne chez moi, dit Molière.

— Ah! oui, pauvre Molière! fit Loret en souriant _il aime_ chez lui.

— _Il aime_, oui, répliqua Molière avec son doux et triste sourire; _il aime_, ce qui ne veut pas dire _on l’aime_.

— Moi, dit La Fontaine, on m’aime à Château-Thierry, j’en suis bien sûr.

En ce moment, Aramis rentra après une disparition d’un instant.

— Quelqu’un vient-il avec moi? demanda-t-il. Je passe par Paris, après avoir entretenu M. Fouquet un quart d’heure. J’offre mon carrosse.

— Bon, à moi! dit Molière. J’accepte; je suis pressé.

— Moi, je dînerai ici, dit Loret. M. de Gourville m’a promis des écrevisses.

_Il m’a promis des écrevisses..._

Cherche la rime, La Fontaine.

Aramis sortit en riant comme il savait rire. Molière le suivit. Ils étaient au bas de l’escalier lorsque La Fontaine entrebâilla la porte et cria:

_Moyennant que tu l’écrivisses, _ _Il t’a promis des écrevisses_.

Les éclats de rire des épicuriens redoublèrent et parvinrent jusqu’aux oreilles de Fouquet, au moment où Aramis ouvrait la porte de son cabinet.

Quant à Molière, il s’était chargé de commander les chevaux, tandis qu’Aramis allait échanger avec le surintendant les quelques mots qu’il avait à lui dire.

— Oh! comme ils rient là-haut! dit Fouquet avec un soupir.

— Vous ne riez pas, vous, Monseigneur?

— Je ne ris plus, monsieur d’Herblay.

— La fête approche.

— L’argent s’éloigne.

— Ne vous ai-je pas dit que c’était mon affaire?

— Vous m’avez promis des millions.

— Vous les aurez le lendemain de l’entrée du roi à Vaux.

Fouquet regarda profondément Aramis, et passa sa main glacée sur son front humide. Aramis comprit que le surintendant doutait de lui, ou sentait son impuissance à avoir de l’argent. Comment Fouquet pouvait-il supposer qu’un pauvre évêque, ex-abbé, ex-mousquetaire, en trouverait?

— Pourquoi douter? dit Aramis.

Fouquet sourit et secoua la tête.

— Homme de peu de foi! ajouta l’évêque.

— Mon cher monsieur d’Herblay, répondit Fouquet, si je tombe...

— Eh bien, si vous tombez...

— Je tomberai du moins de si haut, que je me briserai en tombant.

Puis, secouant la tête comme pour échapper à lui-même:

— D’où venez-vous, dit-il, cher ami?

— De Paris.

— De Paris? Ah!

— Oui, de chez Percerin.

— Et qu’avez-vous été faire vous-même chez Percerin; car je ne suppose pas que vous attachiez une si grande importance aux habits de nos poètes?

— Non; j’ai été commander une surprise.

— Une surprise?

— Oui, que vous ferez au roi.

— Coûtera-t-elle cher?

— Oh! cent pistoles, que vous donnerez à Le Brun.

— Une peinture? Ah! tant mieux! Et que doit représenter cette peinture?

— Je vous conterai cela; puis, du même coup, quoi que vous en disiez, j’ai visité les habits de nos poètes.

— Bah! et ils seront élégants, riches?

— Superbes! Il n’y aura pas beaucoup de grands seigneurs qui en auront de pareils. On verra la différence qu’il y a entre les courtisans de la richesse et ceux de l’amitié.

— Toujours spirituel et généreux, cher prélat!

— À votre école.

Fouquet lui serra la main.

— Et où allez-vous? dit-il.

— Je vais à Paris, quand vous m’aurez donné une lettre.

— Une lettre pour qui?

— Une lettre pour M. de Lyonne.

— Et que lui voulez-vous, à Lyonne?

— Je veux lui faire signer une lettre de cachet.

— Une lettre de cachet! Vous voulez faire mettre quelqu’un à la Bastille?

— Non, au contraire, j’en veux faire sortir quelqu’un.

— Ah! Et qui cela?

— Un pauvre diable, un jeune homme, un enfant, qui est embastillé, voilà tantôt dix ans, pour deux vers latins qu’il a faits contre les jésuites.

— Pour deux vers latins! Et, pour deux vers latins, il est en prison depuis dix ans, le malheureux?

— Oui.

— Et il n’a pas commis d’autre crime?

— À part ces deux vers, il est innocent comme vous et moi.

— Votre parole?

— Sur l’honneur!

— Et il se nomme?...

— Seldon.

— Ah! c’est trop fort, par exemple! Et vous saviez cela, et vous ne me l’avez pas dit?

— Ce n’est qu’hier que sa mère s’est adressée à moi, Monseigneur.

— Et cette femme est pauvre?

— Dans la misère la plus profonde.

— Mon Dieu! dit Fouquet, vous permettez parfois de telles injustices, que je comprends qu’il y ait des malheureux qui doutent de vous! Tenez, monsieur d’Herblay.

Et Fouquet, prenant une plume, écrivit rapidement quelques lignes à son collègue Lyonne.

Aramis prit la lettre et s’apprêta à sortir.

— Attendez, dit Fouquet.

Il ouvrit son tiroir et lui remit dix billets de caisse qui s’y trouvaient. Chaque billet était de mille livres.

— Tenez, dit-il, faites sortir le fils, et remettez ceci à la mère; mais surtout ne lui dites pas...

— Quoi, Monseigneur?

— Qu’elle est de dix mille livres plus riche que moi; elle dirait que je suis un triste surintendant. Allez, et j’espère que Dieu bénira ceux qui pensent à ses pauvres.

— C’est ce que j’espère aussi, répliqua Aramis en baisant la main de Fouquet.

Et il sortit rapidement, emportant la lettre pour Lyonne, les bons de caisse pour la mère de Seldon et emmenant Molière, qui commençait à s’impatienter.

Chapitre CCXIII — Encore un souper à la Bastille

Sept heures du soir sonnaient au grand cadran de la Bastille, à ce fameux cadran qui, pareil à tous les accessoires de la prison d’État, dont l’usage est une torture, rappelait aux prisonniers la destination de chacune des heures de leur supplice. Le cadran de la Bastille, orné de figures comme la plupart des horloges de ce temps, représentait saint Pierre aux Liens.

C’était l’heure du souper des pauvres captifs. Les portes, grondant sur leurs énormes gonds, ouvraient passage aux plateaux et aux paniers chargés de mets, dont la délicatesse, comme M. Baisemeaux nous l’a appris lui-même, s’appropriait à la condition du détenu.

Nous savons là-dessus les théories de M. Baisemeaux, souverain dispensateur des délices gastronomiques, cuisinier en chef de la forteresse royale, dont les paniers pleins montaient les raides escaliers, portant quelque consolation aux prisonniers, dans le fond des bouteilles honnêtement remplies.

Cette même heure était celle du souper de M. le gouverneur. Il avait un convive ce jour-là, et la broche tournait plus lourde que d’habitude.

Les perdreaux rôtis, flanqués de cailles et flanquant un levraut piqué; les poules dans le bouillon, le jambon frit et arrosé de vin blanc, les cardons de Guipuzcoa et la bisque d’écrevisses; voilà, outre les soupes et les hors d’œuvre, quel était le menu de M. le gouverneur.

Baisemeaux, attablé, se frottait les mains en regardant M. l’évêque de Vannes, qui, botté comme un cavalier, habillé de gris, l’épée au flanc, ne cessait de parler de sa faim et témoignait la plus vive impatience.

M. Baisemeaux de Montlezun n’était pas accoutumé aux familiarités de Sa Grandeur Monseigneur de Vannes, et, ce soir-là, Aramis, devenu guilleret, faisait confidences sur confidences. Le prélat était redevenu tant soit peu mousquetaire. L’évêque frisait la gaillardise. Quant à M. Baisemeaux, avec cette facilité des gens vulgaires, il se livrait tout entier sur ce quart d’abandon de son convive.

— Monsieur, dit-il, car, en vérité, ce soir, je n’ose vous appeler Monseigneur...

— Non pas, dit Aramis, appelez-moi monsieur, j’ai des bottes.

— Eh bien, monsieur, savez-vous qui vous me rappelez ce soir?

— Non, ma foi! dit Aramis en se versant à boire, mais j’espère que je vous rappelle un bon convive.

— Vous m’en rappelez deux. Monsieur François, mon ami, fermez cette fenêtre: le vent pourrait incommoder Sa Grandeur.

— Et qu’il sorte! ajouta Aramis. Le souper est complètement servi, nous le mangerons bien sans laquais. J’aime fort, quand je suis en petit comité, quand je suis avec un ami...

Baisemeaux s’inclina respectueusement.

— J’aime fort, continua Aramis, à me servir moi-même.

— François, sortez! cria Baisemeaux. Je disais donc que Votre Grandeur me rappelle deux personnes: l’une bien illustre, c’est feu M. le cardinal, le grand cardinal, celui de La Rochelle, celui qui avait des bottes comme vous. Est-ce vrai?

— Oui, ma foi! dit Aramis. Et l’autre?

— L’autre, c’est un certain mousquetaire, très joli, très brave, très hardi, très heureux, qui, d’abbé, se fit mousquetaire, et, de mousquetaire, abbé.

Aramis daigna sourire.

— D’abbé, continua Baisemeaux enhardi par le sourire de Sa Grandeur, d’abbé, évêque, et, d’évêque...

— Ah! arrêtons-nous, par grâce! fit Aramis.

— Je vous dis, monsieur, que vous me faites l’effet d’un cardinal.

— Cessons, mon cher monsieur Baisemeaux. Vous l’avez dit, j’ai les bottes d’un cavalier, mais je ne veux pas, même ce soir, me brouiller, malgré cela, avec l’Église.

— Vous avez des intentions mauvaises, cependant, Monseigneur.

— Oh! je l’avoue, mauvaises comme tout ce qui est mondain.

— Vous courez la ville, les ruelles, en masque?

— Comme vous dites, en masque.

— Et vous jouez toujours de l’épée?

— Je crois que oui, mais seulement quand on m’y force. Faites-moi donc le plaisir d’appeler François.

— Vous avez du vin là.

— Ce n’est pas pour du vin, c’est parce qu’il fait chaud ici et que la fenêtre est close.

— Je ferme les fenêtres en soupant pour ne pas entendre les rondes ou les arrivées des courriers.

— Ah! oui... On les entend quand la fenêtre est ouverte?

— Trop bien, et cela dérange. Vous comprenez.

— Cependant on étouffe. François!

François entra.

— Ouvrez, je vous prie, maître François, dit Aramis. Vous permettez, cher monsieur Baisemeaux?

— Monseigneur est ici chez lui, répondit le gouverneur.

La fenêtre fut ouverte.

— Savez-vous, dit M. Baisemeaux, que vous allez vous trouver bien esseulé, maintenant que M. de La Fère a regagné ses pénates de Blois? C’est un bien ancien ami, n’est-ce pas?

— Vous le savez comme moi, Baisemeaux, puisque vous avez été aux mousquetaires avec nous.

— Bah! avec mes amis, je ne compte ni les bouteilles ni les années.

— Et vous avez raison. Mais je fais plus qu’aimer M. de La Fère, cher monsieur Baisemeaux, je le vénère.

— Eh bien, moi, c’est singulier, dit le gouverneur, je lui préfère M. d’Artagnan. Voilà un homme qui boit bien et longtemps! Ces gens-là laissent voir leur pensée, au moins.

— Baisemeaux, enivrez-moi ce soir, faisons la débauche comme autrefois; et, si j’ai une peine au fond du cœur, je vous promets que vous la verrez comme vous verriez un diamant au fond de votre verre.

— Bravo! dit Baisemeaux.

Et il se versa un grand coup de vin, et l’avala en frémissant de joie d’être pour quelque chose dans un péché capital d’archevêque.

Tandis qu’il buvait il ne voyait pas avec quelle attention Aramis observait les bruits de la grande cour.

Un courrier entra vers huit heures, à la cinquième bouteille apportée par François sur la table, et, quoique ce courrier fît grand bruit, Baisemeaux n’entendit rien.

— Le diable l’emporte! fit Aramis.

— Quoi donc? Qui donc? demanda Baisemeaux. J’espère que ce n’est pas le vin que vous buvez, ni celui qui vous le fait boire?

— Non; c’est un cheval qui fait, à lui seul autant de bruit dans la cour que pourrait en faire un escadron tout entier.

— Bon! Quelque courrier, répliqua le gouverneur en redoublant force rasades. Oui, le diable l’emporte! et si vite, que nous n’en entendions plus parler! Hourra! hourra!

— Vous m’oubliez, Baisemeaux! Mon verre est vide, dit Aramis en montrant un cristal éblouissant.

— D’honneur, vous m’enchantez... François, du vin!

François entra.

— Du vin, maraud, et du meilleur!

— Oui, monsieur; mais... c’est un courrier.

— Au diable! ai-je dit.

— Monsieur, cependant...

— Qu’il laisse au greffe; nous verrons demain. Demain, il sera temps; demain, il fera jour, dit Baisemeaux en chantonnant ces deux dernières phrases.

— Ah! monsieur, grommela le soldat François, bien malgré lui, monsieur...

— Prenez garde, dit Aramis, prenez garde.

— À quoi, cher monsieur d’Herblay? dit Baisemeaux à moitié ivre.

— La lettre par courrier, qui arrive aux gouverneurs de citadelle c’est quelquefois un ordre.

— Presque toujours.

— Les ordres ne viennent-ils pas des ministres?

— Oui sans doute; mais...

— Et ces ministres ne font-ils pas que contresigner le seing du roi?

— Vous avez peut-être raison. Cependant, c’est bien ennuyeux quand on est en face d’une bonne table en tête à tête avec un ami! Ah! pardon, monsieur, j’oublie que c’est moi qui vous donne à souper, et que je parle à un futur cardinal.

— Laissons tout cela, cher Baisemeaux, et revenons à votre soldat, à François.

— Eh bien, qu’a-t-il fait, François?

— Il a murmuré.

— Il a eu tort.

— Cependant, il a murmuré, vous comprenez; c’est qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire. Ce pourrait bien n’être pas François qui aurait tort de murmurer, mais vous qui auriez tort de ne pas l’entendre.

— Tort? Moi, avoir tort devant François? Cela me paraît dur.

— Un tort d’irrégularité. Pardon! mais j’ai cru devoir vous faire une observation que je juge importante.

— Oh! vous avez raison, peut-être, bégaya Baisemeaux. Ordre du roi c’est sacré! Mais les ordres qui viennent quand on soupe, je le répète, que le diable...

— Si vous eussiez fait cela au grand cardinal, hein! mon cher Baisemeaux, et que cet ordre eût eu quelque importance...

— Je le fais pour ne pas déranger un évêque; ne suis-je pas excusable, morbleu?

— N’oubliez pas, Baisemeaux, que j’ai porté la casaque, et j’ai l’habitude de voir partout des consignes.

— Vous voulez donc?...

— Je veux que vous fassiez votre devoir, mon ami. Oui, je vous en prie, au moins devant ce soldat.

— C’est mathématique, fit Baisemeaux.

François attendait toujours.

— Qu’on me monte cet ordre du roi, dit Baisemeaux en se redressant. Et il ajouta tout bas: Savez-vous ce que c’est? Je vais vous le dire quelque chose d’intéressant comme ceci: «Prenez garde au feu dans les environs de la poudrière»; ou bien: «Veillez sur un tel, qui est un adroit fuyard.» Ah! si vous saviez, Monseigneur, combien de fois j’ai été réveillé en sursaut au plus doux, au plus profond de mon sommeil, par des ordonnances arrivant au galop pour me dire, ou plutôt pour m’apporter un pli contenant ces mots: «Monsieur Baisemeaux, qu’y a-t-il de nouveau?» On voit bien que ceux qui perdent leur temps à écrire de pareils ordres n’ont jamais couché à la Bastille. Ils connaîtraient mieux l’épaisseur de mes murailles, la vigilance de mes officiers, la multiplicité de mes rondes. Enfin, que voulez-vous, Monseigneur! leur métier est d’écrire pour me tourmenter lorsque je suis tranquille; pour me troubler quand je suis heureux ajouta Baisemeaux en s’inclinant devant Aramis. Laissons-les donc faire leur métier.

— Et faites le vôtre, ajouta en souriant l’évêque, dont le regard, soutenu, commandait malgré cette caresse.

François rentra. Baisemeaux prit de ses mains l’ordre envoyé du ministère. Il le décacheta lentement et le lut de même. Aramis feignit de boire pour observer son hôte au travers du cristal. Puis, Baisemeaux ayant lu:

— Que disais-je tout à l’heure? fit-il.

— Quoi donc? demanda l’évêque.

— Un ordre d’élargissement. Je vous demande un peu, la belle nouvelle pour nous déranger!

— Belle nouvelle pour celui qu’elle concerne, vous en conviendrez, au moins, mon cher gouverneur.

— Et à huit heures du soir!

— C’est de la charité.

— De la charité, je le veux bien; mais elle est pour ce drôle-là qui s’ennuie, et non pas pour moi qui m’amuse! dit Baisemeaux exaspéré.

— Est-ce une perte que vous faites, et le prisonnier qui vous est enlevé était il aux grands contrôles?

— Ah bien, oui! Un pleutre, un rat, à cinq francs!

— Faites voir, demanda M. d’Herblay. Est-ce indiscret?

— Non pas; lisez.

— Il y a _pressé_ sur la feuille. Vous avez vu, n’est-ce pas.

— C’est admirable! _Pressé!_... un homme qui est ici depuis dix ans! On est pressé de le mettre dehors, aujourd’hui, ce soir même, à huit heures!

Et Baisemeaux, haussant les épaules avec un air de superbe dédain, jeta l’ordre sur la table et se remit à manger.

— Ils ont de ces mouvements-là, dit-il la bouche pleine, ils prennent un homme un beau jour, ils le nourrissent pendant dix ans et vous écrivent: _Veillez bien sur le drôle!_ ou bien: _Tenez-le rigoureusement!_ Et puis, quand on s’est accoutumé à regarder le détenu comme un homme dangereux tout à coup, sans cause, sans précédent, ils vous écrivent: _Mettez en liberté_. Et ils ajoutent à leur missive: _Pressé!_ Vous avouerez, Monseigneur que c’est à faire lever les épaules.

— Que voulez-vous! on crie comme cela, dit Aramis, et on exécute l’ordre.

— Bon! bon! l’on exécute!... Oh! patience!... Il ne faudrait pas vous figurer que je suis un esclave.

— Mon Dieu, très cher monsieur Baisemeaux, qui vous dit cela? on connaît votre indépendance.

— Dieu merci!

— Mais on connaît aussi votre bon cœur.

— Ah! parlons-en!

— Et votre obéissance à vos supérieurs. Quand on a été soldat, voyez-vous, Baisemeaux, c’est pour la vie.

— Aussi, obéirai-je strictement, et demain matin, au point du jour, le détenu désigné sera élargi.

— Demain?

— Au jour.

— Pourquoi pas ce soir, puisque la lettre de cachet porte sur la suscription et à l’intérieur: _Pressé_?

— Parce que ce soir nous soupons et que nous sommes pressés, nous aussi.

— Cher Baisemeaux, tout botté que je suis, je me sens prêtre, et la charité m’est un devoir plus impérieux que la faim et la soif. Ce malheureux a souffert assez longtemps, puisque vous venez de me dire que, depuis dix ans, il est votre pensionnaire. Abrégez-lui la souffrance. Une bonne minute l’attend, donnez-la-lui bien vite. Dieu vous la rendra dans son paradis en années de félicité.

— Vous le voulez?

— Je vous en prie.

— Comme cela, tout au travers du repas.

— Je vous en supplie; cette action vaudra dix _Benedicite_.

— Qu’il soit fait comme vous le désirez. Seulement, nous mangerons froid.

— Oh! qu’à cela ne tienne!

Baisemeaux se pencha en arrière pour sonner François, et, par un mouvement tout naturel, il se retourna vers la porte.

L’ordre était resté sur la table. Aramis profita du moment où Baisemeaux ne regardait pas pour échanger ce papier contre un autre, plié de la même façon, et qu’il tira de sa poche.