Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Chapter 9

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— Tout beau! dit Porthos d’une voix de stentor. J’ai vu Son Éminence M. le cardinal de Richelieu et Son Éminence M. le cardinal de Mazarin; l’un avait une politique rouge, l’autre une politique noire. Je n’ai jamais été beaucoup plus content de l’une que de l’autre: la première a fait couper le cou à M. de Marcillac, à M. de Thou, à M. de Cinq-Mars, à M. de Chalais, à M. de Boutteville, à M. de Montmorency; la seconde a fait écharper une foule de frondeurs, dont nous étions, mon cher.

— Dont, au contraire, nous n’étions pas, dit d’Artagnan.

— Oh! si fait; car si je dégainais pour le cardinal moi, je frappais pour le roi.

— Cher Porthos!

— J’achève. Ma peur de la politique est donc telle, que, s’il y a de la politique là-dessous, j’aime mieux retourner à Pierrefonds.

— Vous auriez raison, si cela était; mais avec moi, cher Porthos, jamais de politique, c’est net. Vous avez travaillé à fortifier Belle-Île; le roi a voulu savoir le nom de l’habile ingénieur qui avait fait les travaux; vous êtes timide comme tous les hommes d’un vrai mérite; peut-être Aramis veut-il vous mettre sous le boisseau. Moi, je vous prends; moi, je vous déclare; moi, je vous produis; le roi vous récompense et voilà toute ma politique.

— C’est la mienne, morbleu! dit Porthos en tendant la main à d’Artagnan.

Mais d’Artagnan connaissait la main de Porthos; il savait qu’une fois emprisonnée entre les cinq doigts du baron, une main ordinaire n’en sortait pas sans foulure. Il tendit donc, non pas la main, mais le poing à son ami. Porthos ne s’en aperçut même pas. Après quoi ils sortirent tous deux de Saint-Mandé.

Les gardiens chuchotèrent bien un peu et se dirent à l’oreille quelques paroles que d’Artagnan comprit, mais qu’il se garda bien de faire comprendre à Porthos.

«Notre ami, dit-il, était bel et bien prisonnier d’Aramis. Voyons ce qu’il va résulter de la mise en liberté de ce conspirateur.»

Chapitre CXLIII — Le rat et le fromage

D’Artagnan et Porthos revinrent à pied comme d’Artagnan était venu.

Lorsque d’Artagnan, entrant le premier dans la boutique du _Pilon d’Or_, eut annoncé à Planchet que M. du Vallon serait un des voyageurs privilégiés; lorsque Porthos, en entrant dans la boutique, eu fait cliqueter avec son plumet les chandelles de bois suspendues à l’auvent, quelque chose comme un pressentiment douloureux troubla la joie que Planchet se promettait pour le lendemain.

Mais c’était un cœur d’or que notre épicier, relique précieuse du bon temps, qui est toujours et a toujours été pour ceux qui vieillissent le temps de leur jeunesse, et pour ceux qui sont jeunes la vieillesse de leurs ancêtres.

Planchet, malgré ce frémissement intérieur aussitôt réprimé que ressenti, accueillit donc Porthos avec un respect de tendre cordialité.

Porthos, un peu roide d’abord, à cause de la distance sociale qui existait à cette époque entre un baron et un épicier, Porthos finit par s’humaniser en voyant chez Planchet tant de bon vouloir et de prévenances.

Il fut surtout sensible à la liberté qui lui fut donnée ou plutôt offerte, de plonger ses larges mains dans les caisses de fruits secs et confits, dans les sacs d’amandes et de noisettes, dans les tiroirs pleins de sucrerie.

Aussi, malgré les invitations que lui fit Planchet de monter à l’entresol, choisit-il pour habitation favorite, pendant la soirée qu’il avait à passer chez Planchet, la boutique, où ses doigts rencontraient toujours ce que son nez avait senti et vu.

Les belles figues de Provence, les avelines du Forest, les prunes de la Touraine, devinrent pour Porthos l’objet d’une distraction qu’il savoura pendant cinq heures sans interruption.

Sous ses dents, comme sous des meules, se broyaient les noyaux, dont les débris jonchaient le plancher et criaient sous les semelles de ceux qui allaient et venaient; Porthos égrenait dans ses lèvres, d’un seul coup, les riches grappes de muscat sec, aux violettes couleurs, dont une demi-livre passait ainsi d’un seul coup de sa bouche dans son estomac.

Dans un coin du magasin, les garçons, tapis avec épouvante, s’entre regardaient sans oser se parler.

Ils ignoraient Porthos, ils ne l’avaient jamais vu. La race de ces Titans qui avaient porté les dernières cuirasses d’Hugues Capet, de Philippe-Auguste et de François Ier commençait à disparaître. Ils se demandaient donc mentalement si ce n’était point là l’ogre des contes de fées, qui allait faire disparaître dans son insatiable estomac le magasin tout entier de Planchet, et cela sans opérer le moindre déménagement des tonnes et des caisses.

Croquant, mâchant, cassant, grignotant, suçant et avalant, Porthos disait de temps en temps à l’épicier:

— Vous avez là un joli commerce, ami Planchet.

— Il n’en aura bientôt plus si cela continue, grommela le premier garçon, qui avait parole de Planchet pour lui succéder.

Et, dans son désespoir, il s’approcha de Porthos, qui tenait toute la place du passage qui conduisait de l’arrière-boutique à la boutique. Il espérait que Porthos se lèverait, et que ce mouvement le distrairait de ses idées dévorantes.

— Que désirez-vous, mon ami? demanda Porthos d’un air affable.

— Je désirerais passer, monsieur, si cela ne vous gênait pas trop.

— C’est trop juste, dit Porthos, et cela ne me gêne pas du tout.

Et en même temps il prit le garçon par la ceinture, l’enleva de terre, et le posa doucement de l’autre côté.

Le tout en souriant toujours avec le même air affable.

Les jambes manquèrent au garçon épouvanté au moment où Porthos le posait à terre, si bien qu’il tomba le derrière sur des lièges.

Cependant, voyant la douceur de ce géant, il se hasarda de nouveau.

— Ah! monsieur, dit-il, prenez garde.

— À quoi, mon ami? demanda Porthos.

— Vous allez vous mettre le feu dans le corps.

— Comment cela, mon bon ami? fit Porthos.

— Ce sont tous aliments qui échauffent, monsieur.

— Lesquels?

— Les raisins, les noisettes, les amandes.

— Oui, mais, si les amandes, les noisettes et les raisins échauffent...

— C’est incontestable, monsieur.

— Le miel rafraîchit.

Et allongeant la main vers un petit baril de miel ouvert, dans lequel plongeait la spatule à l’aide de laquelle on le sert aux pratiques, Porthos en avala une bonne demi-livre.

— Mon ami, dit Porthos, je vous demanderai de l’eau maintenant.

— Dans un seau, monsieur? demanda naïvement le garçon.

— Non, dans une carafe; une carafe suffira, répondit Porthos avec bonhomie.

Et, portant la carafe à sa bouche, comme un sonneur fait de sa trompe, il vida la carafe d’un seul coup.

Planchet tressaillait dans tous les sentiments qui correspondent aux fibres de la propriété et de l’amour-propre.

Cependant, hôte digne de l’hospitalité antique, il feignait de causer très attentivement avec d’Artagnan, et lui répétait sans cesse:

— Ah! monsieur, quelle joie!... ah! monsieur, quel honneur!

— À quelle heure souperons-nous, Planchet? demanda Porthos; j’ai appétit.

Le premier garçon joignit les mains.

Les deux autres se coulèrent sous les comptoirs, craignant que Porthos ne sentît la chair fraîche.

— Nous prendrons seulement ici un léger goûter, dit d’Artagnan, et, une fois à la campagne de Planchet, nous souperons.

— Ah! c’est à votre campagne que nous allons Planchet? dit Porthos. Tant mieux.

— Vous me comblez, monsieur le baron.

_Monsieur le baron_ fit grand effet sur les garçons, qui virent un homme de la plus haute qualité dans un appétit de cette espèce.

D’ailleurs, ce titre les rassura. Jamais ils n’avaient entendu dire qu’un ogre eût été appelé _monsieur le baron_.

— Je prendrai quelques biscuits pour ma route, dit nonchalamment Porthos.

Et, ce disant, il vida tout un bocal de biscuits anisés dans la vaste poche de son pourpoint.

— Ma boutique est sauvée, s’écria Planchet.

— Oui, comme le fromage, dit le premier garçon.

— Quel fromage?

— Ce fromage de Hollande dans lequel était entré un rat et dont nous ne trouvâmes plus que la croûte.

Planchet regarda sa boutique, et, à la vue de ce qui avait échappé à la dent de Porthos, il trouva la comparaison exagérée.

Le premier garçon s’aperçut de ce qui se passait dans l’esprit de son maître.

— Gare au retour! lui dit-il.

— Vous avez des fruits chez vous? dit Porthos en montant l’entresol, où l’on venait d’annoncer que la collation était servie.

«Hélas!» pensa l’épicier en adressant à d’Artagnan un regard plein de prières, que celui-ci comprit à moitié.

Après la collation, on se mit en route.

Il était tard lorsque les trois cavaliers, partis de Paris vers six heures, arrivèrent sur le pavé de Fontainebleau.

La route s’était faite gaiement. Porthos prenait goût à la société de Planchet, parce que celui-ci lui témoignait beaucoup de respect et l’entretenait avec amour de ses prés, de ses bois et de ses garennes.

Porthos avait les goûts et l’orgueil du propriétaire.

D’Artagnan, lorsqu’il eut vu aux prises les deux compagnons, prit les bas-côtés de la route, et, laissant la bride flotter sur le cou de sa monture, il s’isola du monde entier comme de Porthos et de Planchet.

La lune glissait doucement à travers le feuillage bleuâtre de la forêt. Les senteurs de la plaine montaient, embaumées, aux narines des chevaux, qui soufflaient avec de grands bonds de joie.

Porthos et Planchet se mirent à parler foins.

Planchet avoua à Porthos que, dans l’âge mûr de sa vie, il avait, en effet, négligé l’agriculture pour le commerce, mais que son enfance s’était écoulée en Picardie, dans les belles luzernes qui lui montaient jusqu’aux genoux et sous les pommiers verts aux pommes rouges; aussi s’était-il juré, aussitôt sa fortune faite, de retourner à la nature, et de finir ses jours comme il les avait commencés, le plus près possible de la terre, où tous les hommes s’en vont.

— Eh! eh! dit Porthos, alors, mon cher monsieur Planchet, votre retraite est proche?

— Comment cela?

— Oui, vous me paraissez en train de faire une petite fortune.

— Mais oui, répondit Planchet, on boulotte.

— Voyons, combien ambitionnez-vous et à quel chiffre comptez-vous vous retirer?

— Monsieur, dit Planchet sans répondre à la question, si intéressante qu’elle fût, monsieur, une chose me fait beaucoup de peine.

— Quelle chose? demanda Porthos en regardant derrière lui comme pour chercher cette chose qui inquiétait Planchet et l’en délivrer.

— Autrefois, dit l’épicier, vous m’appeliez Planchet tout court et vous m’eussiez dit: «Combien ambitionnes-tu, Planchet, et à quel chiffre comptes-tu te retirer?»

— Certainement, certainement, autrefois j’eusse dit cela, répliqua l’honnête Porthos avec un embarras plein de délicatesse; mais autrefois...

— Autrefois, j’étais le laquais de M. d’Artagnan, n’est-ce pas cela que vous voulez dire?

— Oui.

— Eh bien! si je ne suis plus tout à fait son laquais, je suis encore son serviteur; et, de plus, depuis ce temps-là...

— Eh bien! Planchet?

— Depuis ce temps-là, j’ai eu l’honneur d’être son associé.

— Oh! oh! fit Porthos. Quoi! d’Artagnan s’est mis dans l’épicerie?

— Non, non, dit d’Artagnan, que ces paroles tirèrent de sa rêverie et qui mit son esprit à la conversation avec l’habileté et la rapidité qui distinguaient chaque opération de son esprit et de son corps. Ce n’est pas d’Artagnan qui s’est mis dans l’épicerie, c’est Planchet qui s’est mis dans la politique. Voilà!

— Oui, dit Planchet avec orgueil et satisfaction à la fois, nous avons fait ensemble une petite opération qui m’a rapporté, à moi, cent mille livres, à M. d’Artagnan deux cent mille.

— Oh! oh! fit Porthos avec admiration.

— En sorte, monsieur le baron, continua l’épicier, que je vous prie de nouveau de m’appeler Planchet comme par le passé et de me tutoyer toujours. Vous ne sauriez croire le plaisir que cela me procurera.

— Je le veux, s’il en est ainsi, mon cher Planchet, répliqua Porthos.

Et, comme il se trouvait près de Planchet, il leva la main pour lui frapper sur l’épaule en signe de cordiale amitié.

Mais un mouvement providentiel du cheval dérangea le geste du cavalier, de sorte que sa main tomba sur la croupe du cheval de Planchet.

L’animal plia les reins.

D’Artagnan se mit à rire et à penser tout haut.

— Prends garde, Planchet; car, si Porthos t’aime trop, il te caressera, et, s’il te caresse, il t’aplatira: Porthos est toujours très fort, vois-tu.

— Oh! dit Planchet, Mousqueton n’en est pas mort, et cependant M. le baron l’aime bien.

— Certainement, dit Porthos avec un soupir qui fit simultanément cabrer les trois chevaux, et je disais encore ce matin à d’Artagnan combien je le regrettais: mais, dis-moi, Planchet?

— Merci, monsieur le baron, merci.

— Brave garçon, va! Combien as-tu d’arpents de parc, toi?

— De parc?

— Oui. Nous compterons les prés ensuite, puis les bois après.

— Où cela, monsieur.

— À ton château.

— Mais, monsieur le baron, je n’ai ni château, ni parc, ni prés, ni bois.

— Qu’as-tu donc, demanda Porthos, et pourquoi nommes-tu cela une campagne, alors?

— Je n’ai point dit une campagne, monsieur le baron, répliqua Planchet un peu humilié, mais un simple pied à terre.

— Ah! ah! fit Porthos, je comprends; tu te réserves.

— Non, monsieur le baron, je dis la bonne vérité: j’ai deux chambres d’amis, voilà tout.

— Mais alors, dans quoi se promènent-ils, tes amis?

— D’abord, dans la forêt du roi, qui est fort belle.

— Le fait est que la forêt est belle, dit Porthos, presque aussi belle que ma forêt du Berri.

Planchet ouvrit de grands yeux.

— Vous avez une forêt dans le genre de la forêt de Fontainebleau, monsieur le baron? balbutia-t-il.

— Oui, j’en ai même deux; mais celle du Berri est ma favorite.

— Pourquoi cela? demanda gracieusement Planchet.

— Mais, d’abord, parce que je n’en connais pas la fin; et, ensuite, parce qu’elle est pleine de braconniers.

— Et comment cette profusion de braconniers peut-elle vous rendre cette forêt si agréable?

— En ce qu’ils chassent mon gibier et que, moi, je les chasse, ce qui, en temps de paix, est en petit, pour moi, une image de la guerre.

On en était à ce moment de la conversation, lorsque Planchet, levant le nez, aperçut les premières maisons de Fontainebleau qui se dessinaient en vigueur sur le ciel, tandis qu’au-dessus de la masse compacte et informe s’élançaient les toits aigus du château, dont les ardoises reluisaient à la lune comme les écailles d’un immense poisson.

— Messieurs, dit Planchet, j’ai l’honneur de vous annoncer que nous sommes arrivés à Fontainebleau.

Chapitre CXLIV — La campagne de Planchet

Les cavaliers levèrent la tête et virent que l’honnête Planchet disait l’exacte vérité.

Dix minutes après, ils étaient dans la rue de Lyon, de l’autre côté de l’Auberge du _Beau-Paon_.

Une grande haie de sureaux touffus, d’aubépines et de houblons formait une clôture impénétrable et noire, derrière laquelle s’élevait une maison blanche à large toit de tuiles.

Deux fenêtres de cette maison donnaient sur la rue.

Toutes deux étaient sombres.

Entre les deux, une petite porte surmontée d’un auvent soutenu par des pilastres y donnait entrée.

On arrivait à cette porte par un seuil élevé.

Planchet mit pied à terre comme s’il allait frapper à cette porte; puis, se ravisant, il prit son cheval par la bride et marcha environ trente pas encore.

Ses deux compagnons le suivirent.

Alors il arriva devant une porte charretière à claire-voie située trente pas plus loin, et, levant un loquet de bois, seule clôture de cette porte, il poussa l’un des battants.

Alors il entra le premier, tira son cheval par la bride, dans une petite cour entourée de fumier, dont la bonne odeur décelait une étable toute voisine.

— Il sent bon, dit bruyamment Porthos en mettant à son tour pied à terre, et je me croirais, en vérité dans mes vacheries de Pierrefonds.

— Je n’ai qu’une vache, se hâta de dire modestement Planchet.

— Et moi, j’en ai trente, dit Porthos, ou plutôt je ne sais pas le nombre de mes vaches.

Les deux cavaliers étaient entrés, Planchet referma la porte derrière eux.

Pendant ce temps, d’Artagnan, qui avait mis pied à terre avec sa légèreté habituelle, humait le bon air, et, joyeux comme un Parisien qui voit de la verdure, il arrachait un brin de chèvrefeuille d’une main, une églantine de l’autre.

Porthos avait mis ses mains sur des pois qui montaient le long des perches et mangeait ou plutôt broutait cosses et fruits.

Planchet s’occupa aussitôt de réveiller, dans ses appentis, une manière de paysan, vieux et cassé, qui couchait sur des mousses couvertes d’une souquenille.

Ce paysan, reconnaissant Planchet, l’appela _notre maître_, à la grande satisfaction de l’épicier.

— Mettez les chevaux au râtelier, mon vieux, et bonne pitance, dit Planchet.

— Oh! oui-da! les belles bêtes, dit le paysan; oh! il faut qu’elles en crèvent!

— Doucement, doucement, l’ami, dit d’Artagnan; peste! comme nous y allons: l’avoine et la botte de paille, rien de plus.

— Et de l’eau blanche pour ma monture à moi, dit Porthos, car elle a bien chaud, ce me semble.

— Oh! ne craignez rien, messieurs, répondit Planchet, le père Célestin est un vieux gendarme d’Ivry. Il connaît l’écurie; venez à la maison, venez.

Il attira les deux amis par une allée fort couverte qui traversait un potager, puis une petite luzerne, et qui, enfin, aboutissait à un petit jardin derrière lequel s’élevait la maison, dont on avait déjà vu la principale façade du côté de la rue.

À mesure que l’on approchait, on pouvait distinguer, par deux fenêtres ouvertes au rez-de-chaussée et qui donnaient accès à la chambre, l’intérieur, le _pénétral_ de Planchet.

Cette chambre, doucement éclairée par une lampe placée sur la table, apparaissait au fond du jardin comme une riante image de la tranquillité, de l’aisance et du bonheur.

Partout où tombait la paillette de lumière détachée du centre lumineux sur une faïence ancienne, sur un meuble luisant de propreté, sur une arme pendue à la tapisserie, la pure clarté trouvait un pur reflet, et la goutte de feu venait dormir sur la chose agréable à l’œil.

Cette lampe, qui éclairait la chambre, tandis que le feuillage des jasmins et des aristoloches tombait de l’encadrement des fenêtres, illuminait splendidement une nappe damassée blanche comme un quartier de neige.

Deux couverts étaient mis sur cette nappe. Un vin jauni roulait ses rubis dans le cristal à facettes de la longue bouteille, et un grand pot de faïence bleue, à couvercle d’argent, contenait un cidre écumeux.

Près de la table, dans un fauteuil à large dossier, dormait une femme de trente ans, au visage épanoui par la santé et la fraîcheur.

Et, sur les genoux de cette fraîche créature, un gros chat doux, pelotonnant son corps sur ses pattes pliées, faisait entendre le ronflement caractéristique qui, avec les yeux demi-clos, signifie, dans les mœurs félines: «Je suis parfaitement heureux.»

Les deux amis s’arrêtèrent devant cette fenêtre, tout ébahis de surprise.

Planchet, en voyant leur étonnement, fut ému d’une douce joie.

— Ah! coquin de Planchet! dit d’Artagnan, je comprends tes absences.

— Oh! oh! voilà du linge bien blanc, dit à son tour Porthos d’une voix de tonnerre.

Au bruit de cette voix, le chat s’enfuit, la ménagère se réveilla en sursaut, et Planchet, prenant un air gracieux, introduisit les deux compagnons dans la chambre où était dressé le couvert.

— Permettez-moi, dit-il, ma chère, de vous présenter M. le chevalier d’Artagnan, mon protecteur.

D’Artagnan prit la main de la dame en homme de Cour et avec les mêmes manières chevaleresques qu’il eût pris celle de Madame.

— M. le baron du Vallon de Bracieux de Pierrefonds, ajouta Planchet.

Porthos fit un salut dont Anne d’Autriche se fût déclarée satisfaite, sous peine d’être bien exigeante.

Alors, ce fut au tour de Planchet.

Il embrassa bien franchement la dame, après toutefois avoir fait un signe qui semblait demander la permission à d’Artagnan et à Porthos.

Permission qui lui fut accordée, bien entendu.

D’Artagnan fit un compliment à Planchet.

— Voilà, dit-il, un homme qui sait arranger sa vie.

— Monsieur, répondit Planchet en riant, la vie est un capital que l’homme doit placer le plus ingénieusement qu’il lui est possible...

— Et tu en retires de gros intérêts, dit Porthos en riant comme un tonnerre.

Planchet revint à sa ménagère.

— Ma chère amie, dit-il, vous voyez là les deux hommes qui ont conduit une partie de mon existence. Je vous les ai nommés bien des fois tous les deux.

— Et deux autres encore, dit la dame avec un accent flamand des plus prononcés.

— Madame est Hollandaise? demanda d’Artagnan.

Porthos frisa sa moustache, ce que remarqua d’Artagnan, qui remarquait tout.

— Je suis Anversoise, répondit la dame.

— Et elle s’appelle dame Gechter, dit Planchet.

— Vous n’appelez point ainsi madame, dit d’Artagnan.

— Pourquoi cela? demanda Planchet.

— Parce que ce serait la vieillir chaque fois que vous l’appelleriez.

— Non, je l’appelle Trüchen.

— Charmant nom, dit Porthos.

— Trüchen, dit Planchet, m’est arrivée de Flandre avec sa vertu et deux mille florins. Elle fuyait un mari fâcheux qui la battait. En ma qualité de Picard, j’ai toujours aimé les Artésiennes. De l’Artois à la Flandre, il n’y a qu’un pas. Elle vint pleurer chez son parrain, mon prédécesseur de la rue des Lombards; elle plaça chez moi ses deux milles florins que j’ai fait fructifier, et qui lui en rapportent dix mille.

— Bravo, Planchet!

— Elle est libre, elle est riche; elle a une vache, elle commande à une servante et au père Célestin; elle me file toutes mes chemises, elle me tricote tous mes bas d’hiver elle ne me voit que tous les quinze jours, et elle veut bien se trouver heureuse.

— Heureuse che suis effectivement... dit Trüchen avec abandon.

Porthos frisa l’autre hémisphère de sa moustache.

«Diable! diable! pensa d’Artagnan, est-ce que Porthos aurait des intentions?...»

En attendant, Trüchen, comprenant de quoi il était question, avait excité sa cuisinière, ajouté deux couverts, et chargé la table de mets exquis, qui font d’un souper un repas, et d’un repas un festin.

Beurre frais, bœuf salé, anchois et thon, toute l’épicerie de Planchet.

Poulets, légumes, salade, poisson d’étang, poisson de rivière, gibier de forêt, toutes les ressources de la province.

De plus, Planchet revenait du cellier, chargé de dix bouteilles dont le verre disparaissait sous une épaisse couche de poudre grise.

Cet aspect réjouit le cœur de Porthos.

— J’ai faim, dit-il.

Et il s’assit près de dame Trüchen avec un regard assassin.

D’Artagnan s’assit de l’autre côté.

Planchet, discrètement et joyeusement, se plaça en face.

— Ne vous ennuyez pas, dit-il, si, pendant le souper, Trüchen quitte souvent la table; elle surveille vos chambres à coucher.

En effet, la ménagère faisait de nombreux voyages, et l’on entendait au premier étage gémir les bois de lit et crier des roulettes sur le carreau.

Pendant ce temps, les trois hommes mangeaient et buvaient, Porthos surtout.

C’était merveille que de les voir.

Les dix bouteilles étaient dix ombres lorsque Trüchen redescendit avec du fromage.

D’Artagnan avait conservé toute sa dignité.

Porthos, au contraire, avait perdu une partie de la sienne.

On chantait bataille, on parla chansons.

D’Artagnan conseilla un nouveau voyage à la cave, et, comme Planchet ne marchait pas avec toute la régularité du _sçavant fantassin_, le capitaine des mousquetaires proposa de l’accompagner.

Ils partirent donc en fredonnant des chansons à faire peur aux diables les plus flamands.

Trüchen demeura à table près de Porthos.

Tandis que les deux gourmets choisissaient derrière les falourdes, on entendit ce bruit sec et sonore que produisent, en faisant le vide, deux lèvres sur une joue.

«Porthos se sera cru à La Rochelle», pensa d’Artagnan.

Ils remontèrent chargés de bouteilles.

Planchet n’y voyait plus, tant il chantait.

D’Artagnan, qui y voyait toujours, remarqua combien la joue gauche de Trüchen était plus rouge que la droite.

Or, Porthos souriait à la gauche de Trüchen, et frisait, de ses deux mains, les deux côtés de ses moustaches à la fois.