Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Chapter 7

Chapter 73,822 wordsPublic domain

— Vous songez? fit Planchet inquiet.

— Oui; ton logis, Planchet, est assez triste pour pousser à la méditation; tu conviendras de cela, je l’espère.

— Cependant, monsieur, vous avez vue sur la rue.

— Pardieu! voilà qui est récréatif, hein?

— Il n’en est pas moins vrai, monsieur, que, si vous logiez sur le derrière, vous vous ennuieriez... Non, je veux dire que vous songeriez encore plus.

— Ma foi! je ne sais pas, Planchet.

— Encore, fit l’épicier, si vos songeries étaient du genre de celle qui vous a conduit à la restauration du roi Charles II.

Et Planchet fit entendre un petit rire qui n’était pas sans signification.

— Ah! Planchet, mon ami, dit d’Artagnan, vous devenez ambitieux.

— Est-ce qu’il n’y aurait pas quelque autre roi à restaurer, monsieur d’Artagnan, quelque autre Monck à mettre en boîte?

— Non, mon cher Planchet, tous les rois sont sur leurs trônes... moins bien peut-être que je ne suis sur cette chaise; mais enfin ils y sont.

Et d’Artagnan poussa un soupir.

— Monsieur d’Artagnan, fit Planchet, vous me faites de la peine.

— Tu es bien bon, Planchet.

— J’ai un soupçon, Dieu me pardonne.

— Lequel?

— Monsieur d’Artagnan, vous maigrissez.

— Oh! fit d’Artagnan frappant sur son thorax, qui résonna comme une cuirasse vide, c’est impossible, Planchet.

— Ah! voyez-vous, dit Planchet avec effusion, c’est que si vous maigrissiez chez moi...

— Eh bien!

— Eh bien! je ferais un malheur.

— Allons, bon!

— Oui.

— Que ferais-tu? Voyons.

— Je trouverais celui qui cause votre chagrin.

— Voilà que j’ai un chagrin, maintenant.

— Oui, vous en avez un.

— Non, Planchet, non.

— Je vous dis que si, moi; vous avez un chagrin, et vous maigrissez.

— Je maigris, tu es sûr?

— À vue d’œil... Malaga! si vous maigrissez encore, je prends ma rapière, et je m’en vais tout droit couper la gorge à M. d’Herblay.

— Hein! fit d’Artagnan en bondissant sur sa chaise, que dites-vous là, Planchet? et que fait le nom de M. d’Herblay dans votre épicerie?

— Bon! bon! fâchez-vous si vous voulez, injuriez-moi si vous voulez; mais, morbleu! je sais ce que je sais.

D’Artagnan s’était, pendant cette seconde sortie de Planchet, placé de manière à ne pas perdre un seul de ses regards, c’est-à-dire qu’il s’était assis, les deux mains appuyées sur ses deux genoux, le cou tendu vers le digne épicier.

— Voyons, explique-toi, dit-il, et dis-moi comment tu as pu proférer un blasphème de cette force. M. d’Herblay, ton ancien chef, mon ami, un homme d’Église, un mousquetaire devenu évêque, tu lèverais l’épée sur lui, Planchet?

— Je lèverais l’épée sur mon père quand je vous vois dans ces états-là.

— M. d’Herblay, un gentilhomme!

— Cela m’est bien égal, à moi, qu’il soit gentilhomme. Il vous fait rêver noir, voilà ce que je sais. Et, de rêver noir, on maigrit. Malaga! Je ne veux pas que M. d’Artagnan sorte de chez moi plus maigre qu’il n’y est entré.

— Comment me fait-il rêver noir? Voyons, explique, explique.

— Voilà trois nuits que vous avez le cauchemar.

— Moi?

— Oui, vous, et que, dans votre cauchemar, vous répétez: «Aramis! sournois d’Aramis!»

— Ah! j’ai dit cela? fit d’Artagnan inquiet.

— Vous l’avez dit, foi de Planchet!

— Et bien, après? Tu sais le proverbe, mon ami. «Tout songe est mensonge.»

— Non pas; car, chaque fois que, depuis trois jours, vous êtes sorti, vous n’avez pas manqué de me demander au retour: «As-tu vu M. d’Herblay?» ou bien encore: «As-tu reçu pour moi des lettres de M. d’Herblay?»

— Mais il me semble qu’il est bien naturel que je m’intéresse à ce cher ami? dit d’Artagnan.

— D’accord, mais pas au point d’en diminuer.

— Planchet, j’engraisserai, je t’en donne ma parole d’honneur.

— Bien! monsieur, je l’accepte; car je sais que, lorsque vous donnez votre parole d’honneur, c’est sacré...

— Je ne rêverai plus d’Aramis.

— Très bien!

— Je ne te demanderai plus s’il y a des lettres de M. d’Herblay.

— Parfaitement.

— Mais tu m’expliqueras une chose.

— Parlez, monsieur.

— Je suis observateur...

— Je le sais bien...

— Et tout à l’heure tu as dit un juron singulier...

— Oui.

— Dont tu n’as pas l’habitude.

— «Malaga!» vous voulez dire?

— Justement.

— C’est mon juron depuis que je suis épicier.

— C’est juste, c’est un nom de raisin sec.

— C’est mon juron de férocité; quand une fois j’ai dit «Malaga!» je ne suis plus un homme.

— Mais enfin je ne te connaissais pas ce juron-là.

— C’est juste, monsieur, on me l’a donné.

Et Planchet, en prononçant ces paroles, cligna de l’œil avec un petit air de finesse qui appela toute l’attention de d’Artagnan.

— Eh! eh! fit-il.

Planchet répéta:

— Eh! eh!

— Tiens! tiens! monsieur Planchet.

— Dame! monsieur, dit Planchet, je ne suis pas comme vous, moi, je ne passe pas ma vie à songer.

— Tu as tort.

— Je veux dire à m’ennuyer, monsieur; nous n’avons qu’un faible temps à vivre, pourquoi ne pas en profiter?

— Tu es philosophe épicurien, à ce qu’il paraît, Planchet?

— Pourquoi pas? La main est bonne, on écrit et l’on pèse du sucre et des épices; le pied est sûr, on danse ou l’on se promène; l’estomac a des dents, on dévore et l’on digère; le cœur n’est pas trop racorni; eh bien! monsieur...

— Eh bien! quoi, Planchet?

— Ah! voilà!... fit l’épicier en se frottant les mains.

D’Artagnan croisa une jambe sur l’autre.

— Planchet, mon ami, dit-il, vous m’abrutissez de surprise.

— Pourquoi?

— Parce que vous vous révélez à moi sous un jour absolument nouveau.

Planchet, flatté au dernier point, continua de se frotter les mains à s’enlever l’épiderme.

— Ah! ah! dit-il, parce que je ne suis qu’une bête, vous croyez que je serai un imbécile?

— Bien! Planchet, voilà un raisonnement.

— Suivez bien mon idée, monsieur. Je me suis dit, continua Planchet, sans plaisir, il n’est pas de bonheur sur la terre.

— Oh! que c’est bien vrai, ce que tu dis là, Planchet! interrompit d’Artagnan.

— Or, prenons, sinon du plaisir, le plaisir n’est pas chose si commune, du moins, des consolations.

— Et tu te consoles?

— Justement.

— Explique-moi ta manière de te consoler.

— Je mets un bouclier pour aller combattre l’ennui. Je règle mon temps de patience, et, à la veille juste du jour où je sens que je vais m’ennuyer, je m’amuse.

— Ce n’est pas plus difficile que cela?

— Non.

— Et tu as trouvé cela tout seul?

— Tout seul.

— C’est miraculeux.

— Qu’en dites-vous?

— Je dis que ta philosophie n’a pas sa pareille au monde.

— Eh bien! alors, suivez mon exemple.

— C’est tentant.

— Faites comme moi.

— Je ne demanderais pas mieux; mais toutes les âmes n’ont pas la même trempe, et peut-être que, s’il fallait que je m’amusasse comme toi, je m’ennuierais horriblement...

— Bah! essayez d’abord.

— Que fais-tu? Voyons.

— Avez-vous remarqué que je m’absente?

— Oui.

— D’une certaine façon?

— Périodiquement.

— C’est cela, ma foi! Vous l’avez remarqué?

— Mon cher Planchet, tu comprends que, lorsqu’on se voit à peu près tous les jours, quand l’un s’absente, celui-là manque à l’autre? Est-ce que je ne te manque pas, à toi, quand je suis en campagne?

— Immensément! c’est-à-dire que je suis comme un corps sans âme.

— Ceci convenu, continuons.

— À quelle époque est-ce que je m’absente?

— Le 15 et le 30 de chaque mois.

— Et je reste dehors?

— Tantôt deux, tantôt trois, tantôt quatre jours.

— Qu’avez-vous cru que j’allais faire?

— Les recettes.

— Et, en revenant, vous m’avez trouvé le visage?...

— Fort satisfait.

— Vous voyez, vous le dites vous-même, toujours satisfait. Et vous avez attribué cette satisfaction?...

— À ce que ton commerce allait bien; à ce que les achats de riz, de pruneaux, de cassonade, de poires tapées et de mélasse allaient à merveille. Tu as toujours été fort pittoresque de caractère, Planchet; aussi n’ai-je pas été surpris un instant de te voir opter pour l’épicerie, qui est un des commerces les plus variés et les plus doux au caractère, en ce qu’on y manie presque toutes choses naturelles et parfumées.

— C’est bien dit, monsieur; mais quelle erreur est la vôtre!

— Comment, j’erre?

— Quand vous croyez que je vais comme cela tous les quinze jours en recettes ou en achats. Oh! oh! monsieur, comment diable avez-vous pu croire une pareille chose? Oh! oh! oh!

Et Planchet se mit à rire de façon à inspirer à d’Artagnan les doutes les plus injurieux sur sa propre intelligence.

— J’avoue, dit le mousquetaire, que je ne suis pas à ta hauteur.

— Monsieur, c’est vrai.

— Comment, c’est vrai?

— Il faut bien que ce soit vrai puisque vous le dites; mais remarquez bien que cela ne vous fait rien perdre dans mon esprit.

— Ah! c’est bien heureux!

— Non, vous êtes un homme de génie, vous; et, quand il s’agit de guerre, de surprises, de tactique et de coups de main, dame! les rois sont bien peu de chose à côté de vous; mais, pour le repos de l’âme, les soins du corps, les confitures de la vie, si cela peut se dire, ah! monsieur, ne me parlez pas des hommes de génie, ils sont leurs propres bourreaux.

— Bon! Planchet, dit d’Artagnan pétillant de curiosité, voilà que tu m’intéresses au plus haut point.

— Vous vous ennuyez déjà moins que tout à l’heure, n’est-ce pas?

— Je ne m’ennuyais pas; cependant, depuis que tu me parles, je m’amuse davantage.

— Allons donc! bon commencement! Je vous guérirai.

— Je ne demande pas mieux.

— Voulez-vous que j’essaie?

— À l’instant.

— Soit! Avez-vous ici des chevaux?

— Oui: dix, vingt, trente.

— Il n’en est pas besoin de tant que cela; deux, voilà tout.

— Ils sont à ta disposition, Planchet.

— Bon! je vous emmène.

— Quand cela?

— Demain.

— Où?

— Ah! vous en demandez trop.

— Cependant tu m’avoueras qu’il est important que je sache où je vais.

— Aimez-vous la campagne?

— Médiocrement, Planchet.

— Alors vous aimez la ville?

— C’est selon.

— Eh bien! je vous mène dans un endroit moitié ville moitié campagne.

— Bon!

— Dans un endroit où vous vous amuserez, j’en suis sûr.

— À merveille!

— Et, miracle, dans un endroit d’où vous revenez pour vous y être ennuyé.

— Moi?

— Mortellement!

— C’est donc à Fontainebleau que tu vas?

— À Fontainebleau, juste!

— Tu vas à Fontainebleau, toi?

— J’y vais.

— Et que vas-tu faire à Fontainebleau, Bon Dieu?

Planchet répondit à d’Artagnan par un clignement d’yeux plein de malice.

— Tu as quelque terre par là, scélérat!

— Oh! une misère, une bicoque.

— Je t’y prends.

— Mais c’est gentil, parole d’honneur!

— Je vais à la campagne de Planchet! s’écria d’Artagnan.

— Quand vous voudrez.

— N’avons-nous pas dit demain?

— Demain, soit; et puis, d’ailleurs, demain, c’est le 14, c’est-à-dire la veille du jour où j’ai peur de m’ennuyer, ainsi donc, c’est convenu.

— Convenu.

— Vous me prêtez un de vos chevaux?

— Le meilleur.

— Non, je préfère le plus doux; je n’ai jamais été excellent cavalier, vous le savez, et, dans l’épicerie, je me suis encore rouillé; et puis...

— Et puis quoi?

— Et puis, ajouta Planchet avec un autre clin d’œil, et puis je ne veux pas me fatiguer.

— Et pourquoi? se hasarda à demander d’Artagnan.

— Parce que je ne m’amuserais plus, répondit Planchet.

Et là-dessus il se leva de dessus son sac de maïs en s’étirant et en faisant craquer tous ses os, les uns après les autres avec une sorte d’harmonie.

— Planchet! Planchet! s’écria d’Artagnan, je déclare qu’il n’est point sur la terre de sybarite qui puisse vous être comparé. Ah! Planchet, on voit bien que nous n’avons pas encore mangé l’un près de l’autre un tonneau de sel.

— Et pourquoi cela, monsieur?

— Parce que je ne te connaissais pas encore, dit d’Artagnan, et que, décidément, j’en reviens à croire définitivement ce que j’avais pensé un instant le jour où, à Boulogne, tu as étranglé, ou peu s’en faut, Lubin, le valet de M. de Wardes; Planchet, c’est que tu es un homme de ressource.

Planchet se mit à rire d’un rire plein de fatuité, donna le bonsoir au mousquetaire, et descendit dans son arrière-boutique, qui lui servait de chambre à coucher.

D’Artagnan reprit sa première position sur sa chaise, et son front, déridé un instant, devint plus pensif que jamais.

Il avait déjà oublié les folies et les rêves de Planchet.

«Oui, se dit-il en ressaisissant le fil de ses pensées, interrompues par cet agréable colloque auquel nous venons de faire participer le public; oui, tout est là:

«1° savoir ce que Baisemeaux voulait à Aramis;

«2° savoir pourquoi Aramis ne me donne point de ses nouvelles;

«3° savoir où est Porthos.

«Sous ces trois points gît le mystère.

«Or, continua d’Artagnan, puisque nos amis ne nous avouent rien, ayons recours à notre pauvre intelligence. On fait ce qu’on peut, mordioux! ou malaga! comme dit Planchet.»

Chapitre CXLI — La lettre de M. de Baisemeaux

D’Artagnan, fidèle à son plan, alla dès le lendemain matin rendre visite à M. de Baisemeaux.

C’était jour de propreté à la Bastille: les canons étaient brossés, fourbis, les escaliers grattés; les porte-clefs semblaient occupés du soin de polir leurs clefs elles-mêmes.

Quant aux soldats de la garnison, ils se promenaient dans leurs cours, sous prétexte qu’ils étaient assez propres.

Le commandant Baisemeaux reçut d’Artagnan d’une façon plus que polie; mais il fut avec lui d’une réserve tellement serrée, que toute la finesse de d’Artagnan ne lui tira pas une syllabe.

Plus il se retenait dans ses limites, plus la défiance de d’Artagnan croissait.

Ce dernier crut même remarquer que le commandant agissait en vertu d’une recommandation récente.

Baisemeaux n’avait pas été au Palais-Royal, avec d’Artagnan, l’homme froid et impénétrable que celui-ci trouva dans le Baisemeaux de la Bastille.

Quand d’Artagnan voulut le faire parler sur les affaires si pressantes d’argent qui avaient amené Baisemeaux à la recherche d’Aramis et le rendaient expansif malgré tout ce soir-là, Baisemeaux prétexta des ordres à donner dans la prison même, et laissa d’Artagnan se morfondre si longtemps à l’attendre, que notre mousquetaire, certain de ne point obtenir un mot de plus, partit de la Bastille sans que Baisemeaux fût revenu de son inspection.

Mais il avait un soupçon, d’Artagnan, et, une fois le soupçon éveillé, l’esprit de d’Artagnan ne dormait plus.

Il était aux hommes ce que le chat est aux quadrupèdes, l’emblème de l’inquiétude à la fois et de l’impatience.

Un chat inquiet ne demeure pas plus en place que le flocon de soie qui se balance à tout souffle d’air. Un chat qui guette est mort devant son poste d’observation, et ni la faim ni la soif ne savent le tirer de sa méditation.

D’Artagnan, qui brûlait d’impatience, secoua tout à coup ce sentiment comme un manteau trop lourd. Il se dit que la chose qu’on lui cachait était précisément celle qu’il importait de savoir.

En conséquence, il réfléchit que Baisemeaux ne manquerait pas de faire prévenir Aramis, si Aramis lui avait donné une recommandation quelconque. C’est ce qui arriva.

Baisemeaux avait à peine eu le temps matériel de revenir du donjon, que d’Artagnan s’était mis en embuscade près de la rue du Petit-Musc, de façon à voir tous ceux qui sortiraient de la Bastille.

Après une heure de station à la _Herse-d’Or_, sous l’auvent où l’on prenait un peu d’ombre, d’Artagnan vit sortir un soldat de garde.

Or, c’était le meilleur indice qu’il pût désirer. Tout gardien ou porte-clefs a ses jours de sortie et même ses heures à la Bastille, puisque tous sont astreints à n’avoir ni femme ni logement dans le château; ils peuvent donc sortir sans exciter la curiosité.

Mais un soldat caserné est renfermé pour vingt-quatre heures lorsqu’il est de garde, on le sait bien, et d’Artagnan le savait mieux que personne. Ce soldat ne devait donc sortir en tenue de service que pour un ordre exprès et pressé.

Le soldat, disons-nous, partit de la Bastille, et lentement, lentement, comme un heureux mortel à qui, au lieu d’une faction devant un insipide corps de garde, ou sur un bastion non moins ennuyeux, arrive la bonne aubaine d’une liberté jointe à une promenade, ces deux plaisirs comptant comme service. Il se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, humant l’air, le soleil, et regardant les femmes.

D’Artagnan le suivit de loin. Il n’avait pas encore fixé ses idées là-dessus.

«Il faut tout d’abord, pensa-t-il, que je voie la figure de ce drôle. Un homme vu est un homme jugé.»

D’Artagnan doubla le pas, et, ce qui n’était pas bien difficile, devança le soldat.

Non seulement il vit sa figure, qui était assez intelligente et résolue, mais encore il vit son nez, qui était un peu rouge.

«Le drôle aime l’eau-de-vie», se dit-il.

En même temps qu’il voyait le nez rouge, il voyait dans la ceinture du soldat un papier blanc.

«Bon! il a une lettre, ajouta d’Artagnan. Or, un soldat se trouve trop joyeux d’être choisi par M. de Baisemeaux pour estafette, il ne vend pas le message.»

Comme d’Artagnan se rongeait les poings, le soldat avançait toujours dans le faubourg Saint-Antoine.

«Il va certainement à Saint-Mandé, se dit-il, et je ne saurai pas ce qu’il y a dans la lettre...»

C’était à en perdre la tête.

«Si j’étais en uniforme, se dit d’Artagnan, je ferais prendre le drôle et sa lettre avec lui. Le premier corps de garde me prêterait la main. Mais du diable si je dis mon nom pour un fait de ce genre. Le faire boire, il se défiera et puis il me grisera... Mordioux! je n’ai plus d’esprit, et c’en est fait de moi. Attaquer ce malheureux, le faire dégainer, le tuer pour sa lettre. Bon, s’il s’agissait d’une lettre de reine à un lord, ou d’une lettre de cardinal à une reine. Mais, mon Dieu, quelles piètres intrigues que celles de MM. Aramis et Fouquet avec M. Colbert! La vie d’un homme pour cela, oh! non, pas même dix écus.»

Comme il philosophait de la sorte en mangeant ses ongles et moustaches, il aperçut un petit groupe d’archers et un commissaire.

Ces gens emmenaient un homme de belle mine qui se débattait du meilleur cœur.

Les archers lui avaient déchiré ses habits, et on le traînait. Il demandait qu’on le conduisît avec égards, se prétendant gentilhomme et soldat.

Il vit notre soldat marcher dans la rue, et cria:

— Soldat, à moi!

Le soldat marcha du même pas vers celui qui l’interpellait, et la foule le suivit.

Une idée vint alors à d’Artagnan.

C’était la première: on verra qu’elle n’était pas mauvaise.

Tandis que le gentilhomme racontait au soldat qu’il venait d’être pris dans une maison comme voleur, tandis qu’il n’était qu’un amant, le soldat le plaignait et lui donnait des consolations et des conseils avec cette gravité que le soldat français met au service de son amour-propre et de l’esprit de corps. D’Artagnan se glissa derrière le soldat pressé par la foule, et lui tira nettement et promptement le papier de la ceinture.

Comme, à ce moment, le gentilhomme déchiré tiraillait ce soldat, comme le commissaire tiraillait le gentilhomme, d’Artagnan put opérer sa capture sans le moindre inconvénient.

Il se mit à dix pas derrière un pilier de maison, et lut sur l’adresse:

«À M. du Vallon, chez M. Fouquet, à Saint-Mandé.»

— Bon, dit-il.

Et il décacheta sans déchirer, puis il tira le papier plié en quatre, qui contenait seulement ces mots:

«Cher monsieur du Vallon, veuillez faire dire à M. d’Herblay qu’il est venu à la Bastille et qu’il a questionné.

«Votre dévoué,

«De Baisemeaux.»

— Eh bien! à la bonne heure, s’écria d’Artagnan, voilà qui est parfaitement limpide. Porthos en est.

Sûr de ce qu’il voulait savoir:

«Mordioux! pensa le mousquetaire, voilà un pauvre diable de soldat à qui cet enragé sournois de Baisemeaux va faire payer cher ma supercherie... S’il rentre sans lettre... que lui fera-t-on? Au fait, je n’ai pas besoin de cette lettre; quand l’œuf est avalé, à quoi bon les coquilles?»

D’Artagnan vit que le commissaire et les archers avaient convaincu le soldat et continuaient d’emmener leur prisonnier.

Celui-ci restait environné de la foule et continuait ses doléances.

D’Artagnan vint au milieu de tous et laissa tomber la lettre sans que personne le vit, puis il s’éloigna rapidement. Le soldat reprenait sa route vers Saint-Mandé, pensant beaucoup à ce gentilhomme qui avait imploré sa protection.

Tout à coup il pensa un peu à sa lettre, et, regardant sa ceinture, il la vit dépouillée. Son cri d’effroi fit plaisir à d’Artagnan.

Ce pauvre soldat jeta les yeux tout autour de lui avec angoisse, et enfin, derrière lui, à vingt pas, il aperçut la bienheureuse enveloppe. Il fondit dessus comme un faucon sur sa proie.

L’enveloppe était bien un peu poudreuse, un peu froissée, mais enfin la lettre était retrouvée.

D’Artagnan vit que le cachet brisé occupait beaucoup le soldat. Le brave homme finit cependant par se consoler, il remit le papier dans sa ceinture.

«Va, dit d’Artagnan, j’ai le temps désormais; précède-moi. Il paraît qu’Aramis n’est pas à Paris, puisque Baisemeaux écrit à Porthos. Ce cher Porthos, quelle joie de le revoir... et de causer avec lui!» dit le Gascon.

Et, réglant son pas sur celui du soldat, il se promit d’arriver un quart d’heure après lui chez M. Fouquet.

Chapitre CXLII — Où le lecteur verra avec plaisir que Porthos n’a rien perdu de sa force

D’Artagnan avait, selon son habitude, calculé que chaque heure vaut soixante minutes et chaque minute soixante secondes.

Grâce à ce calcul parfaitement exact de minutes et de secondes, il arriva devant la porte du surintendant au moment même où le soldat en sortait la ceinture vide.

D’Artagnan se présenta à la porte, qu’un concierge, brodé sur toutes les coutures, lui tint entrouverte.

D’Artagnan aurait bien voulu entrer sans se nommer, mais il n’y avait pas moyen. Il se nomma.

Malgré cette concession, qui devait lever toute difficulté, d’Artagnan le pensait du moins, le concierge hésita; cependant, à ce titre répété pour la seconde fois, capitaine des gardes du roi, le concierge, sans livrer tout à fait passage, cessa de le barrer complètement.

D’Artagnan comprit qu’une formidable consigne avait été donnée.

Il se décida donc à mentir, ce qui, d’ailleurs, ne lui coûtait point par trop, quand il voyait par-delà le mensonge le salut de l’État, ou même purement et simplement son intérêt personnel.

Il ajouta donc, aux déclarations déjà faites par lui, que le soldat qui venait d’apporter une lettre à M. du Vallon n’était autre que son messager, et que cette lettre avait pour but d’annoncer son arrivée, à lui.

Dès lors, nul ne s’opposa plus à l’entrée de d’Artagnan, et d’Artagnan entra.

Un valet voulut l’accompagner, mais il répondit qu’il était inutile de prendre cette peine à son endroit, attendu qu’il savait parfaitement où se tenait M. du Vallon.

Il n’y avait rien à répondre à un homme si complètement instruit.

On laissa faire d’Artagnan.

Perrons, salons, jardins, tout fut passé en revue par le mousquetaire. Il marcha un quart d’heure dans cette maison plus que royale, qui comptait autant de merveilles que de meubles, autant de serviteurs que de colonnes et de portes.

«Décidément, se dit-il, cette maison n’a d’autres limites que les limites de la terre. Est-ce que Porthos aurait eu la fantaisie de s’en retourner à Pierrefonds, sans sortir de chez M. Fouquet?»

Enfin, il arriva dans une partie reculée du château, ceinte d’un mur de pierres de taille sur lesquelles grimpait une profusion de plantes grasses ruisselantes de fleurs, grosses et solides comme des fruits.

De distance en distance, sur le mur d’enceinte, s’élevaient des statues dans des poses timides ou mystérieuses. C’étaient des vestales cachées sous le péplum aux grands plis; des veilleurs agiles enfermés dans leurs voiles de marbre et couvant le palais de leurs furtifs regards.

Un Hermès, le doigt sur la bouche, une Iris aux ailes éployées, une Nuit tout arrosée de pavots, dominaient les jardins et les bâtiments qu’on entrevoyait derrière les arbres; toutes ces statues se profilaient en blanc sur les hauts cyprès, qui dardaient leurs cimes noires vers le ciel.