Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 35
Et elle raconta à Raoul la scène de Chaillot et le désespoir du roi au retour; elle raconta son indulgence à elle-même, et le terrible mot avec lequel la princesse outragée, la coquette humiliée, avait terrassé la colère royale.
Raoul baissa la tête.
— Qu’en pensez-vous? dit-elle.
— Le roi l’aime! répliqua-t-il.
— Mais vous avez l’air de dire qu’elle ne l’aime pas.
— Hélas! je pense encore au temps où elle m’a aimé, madame.
Henriette eut un moment d’admiration pour cette incrédulité sublime; puis, haussant les épaules:
— Vous ne me croyez pas! dit-elle. Oh! comme vous l’aimez, _vous!_ et vous doutez qu’elle aime le roi, _elle?_
— Jusqu’à la preuve. Pardon, j’ai sa parole, voyez-vous, et elle est fille noble.
— La preuve?... Eh bien! soit; venez!
Chapitre CXCII — Visite domiciliaire
La princesse, précédant Raoul, le conduisit à travers la cour vers le corps de bâtiment qu’habitait La Vallière, et, montant l’escalier qu’avait monté Raoul le matin même, elle s’arrêta à la porte de la chambre où le jeune homme, à son tour, avait été si étrangement reçu par Montalais.
Le moment était bien choisi pour accomplir le projet conçu par Madame Henriette: le château était vide; le roi, les courtisans et les dames étaient partis pour Saint-Germain. Madame Henriette, seule, sachant le retour de Bragelonne et pensant au parti qu’elle avait à tirer de ce retour, avait prétexté une indisposition, et était restée.
Madame était donc sûre de trouver vides la chambre de La Vallière, et l’appartement de Saint-Aignan. Elle tira une double clef de sa poche, et ouvrit la porte de sa demoiselle d’honneur.
Le regard de Bragelonne plongea dans cette chambre qu’il reconnut, et l’impression que lui fit la vue de cette chambre fut un des premiers supplices qui l’attendaient.
La princesse le regarda, et son œil exercé put voir ce qui se passait dans le cœur du jeune homme.
— Vous m’avez demandé des preuves, dit-elle; ne soyez donc pas surpris si je vous en donne. Maintenant, si vous ne vous croyez pas le courage de les supporter, il en est temps encore, retirons-nous.
— Merci, madame, dit Bragelonne; mais je suis venu pour être convaincu. Vous avez promis de me convaincre, convainquez-moi.
— Entrez donc, dit Madame, et refermez la porte derrière vous.
Bragelonne obéit, et se retourna vers la princesse, qu’il interrogea du regard.
— Vous savez où vous êtes? demanda Madame Henriette.
— Mais tout me porte à croire, madame, que je suis dans la chambre de Mlle de La Vallière?
— Vous y êtes.
— Mais je ferai observer à Votre Altesse que cette chambre est une chambre, et n’est pas une preuve.
— Attendez.
La princesse s’achemina vers le pied du lit, replia le paravent, et, se baissant vers le parquet:
— Tenez, dit-elle, baissez-vous et levez vous-même cette trappe.
— Cette trappe? s’écria Raoul avec surprise, car les mots de d’Artagnan commençaient à lui revenir en mémoire, et il se souvenait que d’Artagnan avait vaguement prononcé ce mot.
Et Raoul chercha des yeux, mais inutilement, une fente qui indiquât une ouverture ou un anneau qui aidât à soulever une portion quelconque du plancher.
— Ah! c’est vrai! dit en riant Madame Henriette j’oubliais le ressort caché: la quatrième feuille du parquet; appuyer sur l’endroit où le bois fait un nœud. Voilà l’instruction. Appuyez vous-même, vicomte, appuyez, c’est ici.
Raoul, pâle comme un mort, appuya le pouce sur l’endroit indiqué et, en effet, à l’instant même, le ressort joua et la trappe se souleva d’elle-même.
— C’est très ingénieux, dit la princesse, et l’on voit que l’architecte a prévu que ce serait une petite main qui aurait à utiliser ce ressort: voyez comme cette trappe s’ouvre toute seule?
— Un escalier! s’écria Raoul.
— Oui, et très élégant même, dit Madame Henriette. Voyez, vicomte, cet escalier a une rampe destinée à garantir des chutes les délicates personnes qui se hasarderaient à le descendre, ce qui fait que je m’y risque. Allons, suivez-moi, vicomte, suivez-moi.
— Mais, avant de vous suivre, madame, où conduit cet escalier?
— Ah! c’est vrai, j’oubliais de vous le dire.
— J’écoute, madame, dit Raoul respirant à peine.
— Vous savez peut-être que M. de Saint-Aignan demeurait autrefois presque porte à porte avec le roi?
— Oui, madame, je le sais; c’était ainsi avant mon départ et, plus d’une fois, j’ai eu l’honneur de le visiter à son ancien logement.
— Eh bien! il a obtenu du roi de changer ce commode et bel appartement que vous lui connaissiez contre les deux petites chambres auxquelles mène cet escalier, et qui forment un logement deux fois plus petit et dix fois plus éloigné de celui du roi, dont le voisinage, cependant, n’est point dédaigné, en général, par messieurs de la Cour.
— Fort bien, madame, reprit Raoul; mais continuez, je vous prie, car je ne comprends point encore.
— Eh bien! il s’est trouvé, par hasard, continua la princesse, que ce logement de M. de Saint-Aignan est situé au-dessous de ceux de mes filles, et particulièrement au-dessous de celui de La Vallière.
— Mais dans quel but cette trappe et cet escalier?
— Dame! je l’ignore. Voulez-vous que nous descendions chez M. de Saint Aignan? Peut-être y trouverons-nous l’explication de l’énigme.
Et Madame donna l’exemple en descendant elle-même.
Raoul la suivit en soupirant.
Chaque marche qui craquait sous les pieds de Bragelonne le faisait pénétrer d’un pas dans cet appartement mystérieux, qui renfermait encore les soupirs de La Vallière, et les plus suaves parfums de son corps.
Bragelonne reconnut, en absorbant l’air par ses haletantes aspirations, que la jeune fille avait dû passer par là.
Puis, après ces émanations, preuves invisibles, mais certaines, vinrent les fleurs qu’elle aimait, les livres qu’elle avait choisis. Raoul eût-il conservé un seul doute, qu’il l’eût perdu à cette secrète harmonie des goûts et des alliances de l’esprit avec l’usage des objets qui accompagnent la vie. La Vallière était pour Bragelonne en vivante présence dans les meubles, dans le choix des étoffes, dans les reflets mêmes du parquet.
Muet et écrasé, il n’avait plus rien à apprendre, et ne suivait plus son impitoyable conductrice que comme le patient suit le bourreau.
Madame, cruelle comme une femme délicate et nerveuse, ne lui faisait grâce d’aucun détail.
Mais, il faut le dire, malgré l’espèce d’apathie dans laquelle il était tombé, aucun de ces détails, fût-il resté seul, n’eût échappé à Raoul. Le bonheur de la femme qu’il aime, quand ce bonheur lui vient d’un rival, est une torture pour un jaloux. Mais, pour un jaloux tel que était Raoul, pour ce cœur qui, pour la première fois s’imprégnait de fiel, le bonheur de Louise, c’était une mort ignominieuse, la mort du corps et de l’âme.
Il devina tout: les mains qui s’étaient serrées, les visages rapprochés qui s’étaient mariés en face des miroirs, sorte de serment si doux pour les amants qui se voient deux fois, afin de mieux graver le tableau dans leur souvenir.
Il devina le baiser invisible sous les épaisses portières retombant délivrées de leurs embrasses. Il traduisit en fiévreuses douleurs l’éloquence des lits de repos, enfouis dans leur ombre.
Ce luxe, cette recherche pleine d’enivrement, ce soin minutieux d’épargner tout déplaisir à l’objet aimé, ou de lui causer une gracieuse surprise; cette puissance de l’amour multipliée par la puissance royale, frappa Raoul d’un coup mortel. Oh! s’il est un adoucissement aux poignantes douleurs de la jalousie, c’est l’infériorité de l’homme qu’on vous préfère: tandis qu’au contraire s’il est un enfer dans l’enfer, une torture sans nom dans la langue, c’est la toute-puissance d’un dieu mise à la disposition d’un rival, avec la jeunesse, la beauté, la grâce. Dans ces moments-là, Dieu lui-même semble avoir pris parti contre l’amant dédaigné.
Une dernière douleur était réservée au pauvre Raoul: Madame Henriette souleva un rideau de soie, et, derrière le rideau, il aperçut le portrait de La Vallière.
Non seulement le portrait de La Vallière, mais de La Vallière jeune, belle, joyeuse, aspirant la vie par tous les pores, parce qu’à dix-huit ans, la vie, c’est l’amour.
— Louise! murmura Bragelonne, Louise! C’est donc vrai? Oh! tu ne m’as jamais aimé, car jamais tu ne m’as regardé ainsi.
Et il lui sembla que son cœur venait d’être tordu dans sa poitrine.
Madame Henriette le regardait, presque envieuse de cette douleur, quoiqu’elle sût bien n’avoir rien à envier, et qu’elle était aimée de Guiche comme La Vallière était aimée de Bragelonne.
Raoul surprit ce regard de Madame Henriette.
— Oh! pardon, pardon, dit-il; je devrais être plus maître de moi, je le sais, me trouvant en face de vous, madame. Mais, puisse le Seigneur, Dieu du ciel et de la terre, ne jamais vous frapper du coup qui m’atteint en ce moment! Car vous êtes femme, et sans doute vous ne pourriez pas supporter une pareille douleur. Pardonnez-moi, je ne suis qu’un pauvre gentilhomme, tandis que vous êtes, vous, de la race de ces heureux, de ces tout-puissants, de ces élus...
— Monsieur de Bragelonne, répliqua Henriette, un cœur comme le vôtre mérite les soins et les égards d’un cœur de reine. Je suis votre amie, monsieur; aussi n’ai-je point voulu que toute votre vie soit empoisonnée par la perfidie et souillée par le ridicule. C’est moi qui, plus brave que tous les prétendus amis, j’excepte M. de Guiche, vous ai fait revenir de Londres; c’est moi qui vous fournis les preuves douloureuses, mais nécessaires, qui seront votre guérison, si vous êtes un courageux amant et non pas un Amadis pleurard. Ne me remerciez pas: plaignez-moi même, et ne servez pas moins bien le roi.
Raoul sourit avec amertume.
— Ah! c’est vrai, dit-il, j’oubliais ceci: le roi est mon maître.
— Il y va de votre liberté! il y va de votre vie!
Un regard clair et pénétrant de Raoul apprit à Madame Henriette qu’elle se trompait, et que son dernier argument n’était pas de ceux qui touchassent ce jeune homme.
— Prenez garde, monsieur de Bragelonne, dit-elle; mais, en ne pesant pas toutes vos actions, vous jetteriez dans la colère un prince disposé à s’emporter hors des limites de la raison; vous jetteriez dans la douleur vos amis et votre famille; inclinez-vous, soumettez-vous, guérissez-vous.
— Merci, madame, dit-il. J’apprécie le conseil que Votre Altesse me donne, et je tâcherai de le suivre; mais, un dernier mot je vous prie.
— Dites.
— Est-ce une indiscrétion que de vous demander le secret de cet escalier, de cette trappe, de ce portrait, secret que vous avez découvert?
— Oh! rien de plus simple; j’ai, pour cause de surveillance, le double des clefs de mes filles; il m’a paru étrange que La Vallière se renfermât si souvent; il m’a paru étrange que M. de Saint-Aignan changeât de logis; il m’a paru étrange que le roi vînt voir si quotidiennement M. de Saint-Aignan, si avant que celui-ci fût dans son amitié; enfin, il m’a paru étrange que tant de choses se fussent faites depuis votre absence, que les habitudes de la Cour en étaient changées. Je ne veux pas être jouée par le roi, je ne veux pas servir de manteau à ses amours; car, après La Vallière qui pleure, il aura Montalais qui rit, Tonnay-Charente qui chante; ce n’est pas un rôle digne de moi. J’ai levé les scrupules de mon amitié, j’ai découvert le secret... Je vous blesse; encore une fois, excusez-moi, mais j’avais un devoir à remplir; c’est fini, vous voilà prévenu; l’orage va venir, garantissez-vous.
— Vous concluez quelque chose, cependant, madame, répondit Bragelonne avec fermeté; car vous ne supposez pas que j’accepterai sans rien dire la honte que je subis et la trahison qu’on me fait.
— Vous prendrez à ce sujet le parti qui vous conviendra, monsieur Raoul. Seulement, ne dites point la source d’où vous tenez la vérité; voilà tout ce que je vous demande, voilà le seul prix que j’exige du service que je vous ai rendu.
— Ne craignez rien, madame, dit Bragelonne avec un sourire amer.
— J’ai, moi, gagné le serrurier que les amants avaient mis dans leurs intérêts. Vous pouvez fort bien avoir fait comme moi, n’est-ce pas?
— Oui, madame. Votre Altesse Royale ne me donne aucun conseil et ne m’impose aucune réserve que celle de ne pas la compromettre?
— Pas d’autre.
— Je vais donc supplier Votre Altesse Royale de m’accorder une minute de séjour ici.
— Sans moi?
— Oh! non, madame. Peu importe; ce que j’ai à faire, je puis le faire devant vous. Je vous demande une minute pour écrire un mot à quelqu’un.
— C’est hasardeux, monsieur de Bragelonne. Prenez garde!
— Personne ne peut savoir si Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de me conduire ici. D’ailleurs, je signe la lettre que j’écris.
— Faites, monsieur.
Raoul avait déjà tiré ses tablettes et tracé rapidement ces mots sur une feuille blanche:
«Monsieur le comte,
«Ne vous étonnez pas de trouver ici ce papier signé de moi, avant qu’un de mes amis, que j’enverrai tantôt chez vous ait eu l’honneur de vous expliquer l’objet de ma visite.
«Vicomte Raoul de Bragelonne.»
Il roula cette feuille, la glissa dans la serrure de la porte qui communiquait à la chambre des deux amants, et, bien assuré que ce papier était tellement visible que de Saint-Aignan le devait voir en rentrant, il rejoignit la princesse, arrivée déjà au haut de l’escalier.
Sur le palier, ils se séparèrent: Raoul affectant de remercier Son Altesse, Henriette plaignant ou faisant semblant de plaindre de tout son cœur le malheureux qu’elle venait de condamner à un aussi horrible supplice.
— Oh! dit-elle en le voyant s’éloigner pâle et l’œil injecté de sang; oh! si j’avais su, j’aurais caché la vérité à ce pauvre jeune homme.
Chapitre CXCIII — La méthode de Porthos
La multiplicité des personnages que nous avons introduits dans cette longue histoire fait que chacun est obligé de ne paraître qu’à son tour et selon les exigences du récit. Il en résulte que nos lecteurs n’ont pas eu l’occasion de se retrouver avec notre ami Porthos depuis son retour de Fontainebleau.
Les honneurs qu’il avait reçus du roi n’avaient point changé le caractère placide et affectueux du respectable seigneur; seulement, il redressait la tête plus que de coutume, et quelque chose de majestueux se révélait dans son maintien, depuis qu’il avait reçu la faveur de dîner à la table du roi. La salle à manger de Sa Majesté avait produit un certain effet sur Porthos. Le seigneur de Bracieux et de Pierrefonds aimait à se rappeler que, durant ce dîner mémorable, force serviteurs et bon nombre d’officiers, se trouvant derrière les convives, donnaient bon air au repas et meublaient la pièce.
Porthos se promit de conférer à M. Mouston une dignité quelconque, d’établir une hiérarchie dans le reste de ses gens, et de se créer une maison militaire; ce qui n’était pas insolite parmi les grands capitaines, attendu que, dans le précédent siècle, on remarquait ce luxe chez MM. de Tréville, de Schomberg, de La Vieuville, sans parler de MM. de Richelieu, de Condé, et de Bouillon-Turenne.
Lui, Porthos, ami du roi et de M. Fouquet, baron, ingénieur, etc., pourquoi ne jouirait-il pas de tous les agréments attachés aux grands biens et aux grands mérites?
Un peu délaissé d’Aramis, lequel, nous le savons, s’occupait beaucoup de M. Fouquet, un peu négligé, à cause du service, par d’Artagnan, blasé sur Trüchen et sur Planchet, Porthos se surprit à rêver sans trop savoir pourquoi; mais à quiconque lui eût dit: «Est-ce qu’il vous manque quelque chose, Porthos?» il eût assurément répondu: «Oui.»
Après un de ces dîners pendant lesquels Porthos essayait de se rappeler tous les détails du dîner royal, demi-joyeux, grâce au bon vin, demi-triste, grâce aux idées ambitieuses, Porthos se laissait aller à un commencement de sieste, quand son valet de chambre vint l’avertir que M. de Bragelonne voulait lui parler.
Porthos passa dans la salle voisine, où il trouva son jeune ami dans les dispositions que nous connaissons.
Raoul vint serrer la main de Porthos, qui, surpris de sa gravité, lui offrit un siège.
— Cher monsieur du Vallon, dit Raoul, j’ai un service à vous demander.
— Cela tombe à merveille, mon jeune ami, répliqua Porthos. On m’a envoyé huit mille livres, ce matin, de Pierrefonds, et, si c’est d’argent que vous avez besoin...
— Non, ce n’est pas d’argent; merci, mon excellent ami.
— Tant pis! J’ai toujours entendu dire que c’est là le plus rare des services, mais le plus aisé à rendre. Ce mot m’a frappé; j’aime à citer les mots qui me frappent.
— Vous avez un cœur aussi bon que votre esprit est sain.
— Vous êtes trop bon. Vous dînerez bien, peut-être?
— Oh! non, je n’ai pas faim.
— Hein! Quel affreux pays que l’Angleterre?
— Pas trop; mais...
— Voyez-vous, si l’on n’y trouvait pas l’excellent poisson et la belle viande qu’il y a, ce ne serait pas supportable.
— Oui... je venais...
— Je vous écoute. Permettez seulement que je me rafraîchisse. On mange salé à Paris. Pouah!
Et Porthos se fit apporter une bouteille de vin de Champagne.
Puis, ayant rempli avant le sien le verre de Raoul, il but un large coup, et, satisfait, il reprit:
— Il me fallait cela pour vous entendre sans distraction. Me voici tout à vous. Que demandez-vous, cher Raoul? que désirez-vous?
— Dites-moi votre opinion sur les querelles, mon cher ami.
— Mon opinion?... Voyons, développez un peu votre idée, répondit Porthos en se grattant le front.
— Je veux dire: Êtes-vous d’un bon naturel quand il y a démêlé entre vos amis et des étrangers?
— Oh! d’un naturel excellent, comme toujours.
— Fort bien; mais que faites-vous alors?
— Quand mes amis ont des querelles, j’ai un principe.
— Lequel?
— C’est que le temps perdu est irréparable, et que l’on n’arrange jamais aussi bien une affaire que lorsque l’on a encore l’échauffement de la dispute.
— Ah! vraiment, voilà votre principe?
— Absolument. Aussi, dès que la querelle est engagée, je mets les parties en présence.
— Oui-da?
— Vous comprenez que, de cette façon, il est impossible qu’une affaire ne s’arrange pas.
— J’aurais cru, dit avec étonnement Raoul, que, prise ainsi, une affaire devait, au contraire...
— Pas le moins du monde. Songez que j’ai eu, dans ma vie, quelque chose comme cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix duels réglés, sans compter les prises d’épées et les rencontres fortuites.
— C’est un beau chiffre, dit Raoul en souriant malgré lui.
— Oh! ce n’est rien; moi, je suis si doux!... D’Artagnan compte ses duels par centaines. Il est vrai qu’il est dur et piquant, je le lui ai souvent répété.
— Ainsi, reprit Raoul, vous arrangez d’ordinaire les affaires que vos amis vous confient?
— Il n’y a pas d’exemple que je n’aie fini par en arranger une, dit Porthos avec mansuétude et une confiance qui firent bondir Raoul.
— Mais, dit-il, les arrangements sont-ils au moins honorables?
— Oh! je vous en réponds; et, à ce propos, je vais vous expliquer mon autre principe. Une fois que mon ami m’a remis sa querelle, voici comme je procède: je vais trouver son adversaire sur-le-champ; je m’arme d’une politesse et d’un sang-froid qui sont de rigueur en pareille circonstance.
— C’est à cela, dit Raoul avec amertume, que vous devez d’arranger si bien et si sûrement les affaires?
— Je le crois. Je vais donc trouver l’adversaire et je lui dis: «Monsieur, il est impossible que vous ne compreniez pas à quel point vous avez outragé mon ami.»
Raoul fronça le sourcil.
— Quelquefois, souvent même, poursuivit Porthos, mon ami n’a pas été offensé du tout; il a même offensé le premier: vous jugez si mon discours est adroit.
Et Porthos éclata de rire.
«Décidément, se disait Raoul pendant que retentissait le tonnerre formidable de cette hilarité, décidément j’ai du malheur. De Guiche me bat froid, d’Artagnan me raille, Porthos est mou: nul ne veut arranger cette affaire à ma façon. Et moi qui m’étais adressé à Porthos pour trouver une épée au lieu d’un raisonnement!... Ah! quelle mauvaise chance!»
Porthos se remit, et continua:
— J’ai donc, par un seul mot, mis l’adversaire dans son tort.
— C’est selon, dit distraitement Raoul.
— Non pas, c’est sûr. Je l’ai mis dans son tort; c’est à ce moment que je déploie toute ma courtoisie, pour aboutir à l’heureuse issue de mon projet. Je m’avance donc d’une mine affable, et, prenant la main de l’adversaire...
— Oh! fit Raoul impatient.
— «Monsieur, lui dis-je, à présent que vous êtes convaincu de l’offense, nous sommes assurés de la réparation. Entre mon ami et vous, c’est désormais un échange de gracieux procédés. En conséquence, je suis chargé de vous donner la longueur de l’épée de mon ami.»
— Hein? fit Raoul.
— Attendez donc!... «La longueur de l’épée de mon ami. J’ai un cheval en bas; mon ami est à tel endroit, qui attend impatiemment votre aimable présence; je vous emmène; nous prenons votre témoin en passant, l’affaire est arrangée.»
— Et, dit Raoul pâle de dépit, vous réconciliez les deux adversaires sur le terrain?
— Plaît-il? interrompit Porthos. Réconcilier? pour quoi faire?
— Vous dites que l’affaire est arrangée...
— Sans doute, puisque mon ami attend.
— Eh bien! quoi! s’il attend...
— Eh bien! s’il attend, c’est pour se délier les jambes. L’adversaire, au contraire, est encore tout roide du cheval; on s’aligne, et mon ami tue l’adversaire. C’est fini.
— Ah! il le tue? s’écria Raoul.
— Pardieu! dit Porthos, est-ce que je prends jamais pour amis des gens qui se font tuer? J’ai cent et un amis, à la tête desquels sont M. votre père, Aramis et d’Artagnan, tous gens fort vivants, je crois!
— Oh! mon cher baron, s’exclama Raoul dans l’excès de sa joie.
— Vous approuvez ma méthode, alors? fit le géant.
— Je l’approuve si bien, que j’y aurai recours aujourd’hui, sans retard, à l’instant même. Vous êtes l’homme que je cherchais.
— Bon! me voici; vous voulez vous battre?
— Absolument.
— C’est bien naturel... Avec qui?
— Avec M. de Saint-Aignan.
— Je le connais... un charmant gascon, qui a été fort poli avec moi le jour où j’eus l’honneur de dîner chez le roi. Certes, je lui rendrai sa politesse, même quand ce ne serait pas mon habitude. Ah çà! il vous a donc offensé?
— Mortellement.
— Diable! Je pourrai dire mortellement?
— Plus encore, si vous voulez.
— C’est bien commode.
— Voilà une affaire tout arrangée, n’est-ce pas? dit Raoul en souriant.
— Cela va de soi... Où l’attendez-vous?
— Ah! pardon, c’est délicat. M. de Saint-Aignan est fort ami du roi.
— Je l’ai ouï dire.
— Et si je le tue?
— Vous le tuerez certainement. C’est à vous de vous précautionner; mais, maintenant, ces choses-là ne souffrent pas de difficultés. Si vous eussiez vécu de notre temps, à la bonne heure!
— Cher ami vous ne m’avez pas compris. Je veux dire que, M. de Saint-Aignan étant un ami du roi, l’affaire sera plus difficile à engager, attendu que le roi peut savoir à l’avance...
— Eh! non pas! Ma méthode, vous savez bien: «Monsieur, vous avez offensé mon ami, et...»
— Oui, je le sais.
— Et puis: «Monsieur, le cheval est en bas.» Je l’emmène donc avant qu’il ait parlé à personne.
— Se laissera-t-il emmener comme cela?
— Pardieu! je voudrais bien voir! Il serait le premier. Il est vrai que les jeunes gens d’aujourd’hui... Mais bah! je l’enlèverai s’il le faut.
Et Porthos, joignant le geste à la parole, enleva Raoul et sa chaise.
— Très bien, dit le jeune homme en riant. Il nous reste à poser la question à M. de Saint-Aignan.
— Quelle question?
— Celle de l’offense.
— Eh bien! mais, c’est fait, ce me semble.
— Non, mon cher monsieur du Vallon, l’habitude chez nous autres gens d’aujourd’hui, comme vous dites, veut qu’on s’explique les causes de l’offense.
— Par votre nouvelle méthode, oui. Eh bien! alors, contez-moi votre affaire...
— C’est que...
— Ah dame! voilà l’ennui! Autrefois, nous n’avions jamais besoin de conter. On se battait parce qu’on se battait. Je ne connais pas de meilleure raison, moi.
— Vous êtes dans le vrai, mon ami.
— J’écoute vos motifs.
— J’en ai trop à raconter. Seulement, comme il faut préciser...