Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 34
— Mais oui... Voulez-vous que nous en causions quand vous aurez fini de me conter vos plaisirs et vos peines?
— Cher ami, à vous, bien à vous, tout de suite.
— Merci! J’ai hâte... je brûle... je suis venu de Londres ici en moitié moins de temps que les courriers d’État n’en mettent d’ordinaire. Eh bien! que vouliez-vous?
— Mais rien autre chose, mon ami, que de vous faire venir.
— Eh bien! me voici.
— C’est bien, alors.
— Il y a encore autre chose, j’imagine?
— Ma foi, non!
— De Guiche!
— D’honneur!
— Vous ne m’avez pas arraché violemment à des espérances, vous ne m’avez pas exposé à une disgrâce du roi par ce retour qui est une infraction à ses ordres, vous ne m’avez pas, enfin, attaché la jalousie au cœur, ce serpent, pour me dire: «C’est bien, dormez tranquille.»
— Je ne vous dis pas: «Dormez tranquille», Raoul; mais, comprenez-moi bien, je ne veux ni ne puis vous dire autre chose.
— Oh! mon ami, pour qui me prenez-vous?
— Comment?
— Si vous savez, pourquoi me cachez-vous? Si vous ne savez pas, pourquoi m’avertissez-vous?
— C’est vrai, j’ai eu tort. Oh! je me repens bien, voyez-vous, Raoul. Ce n’est rien que d’écrire à un ami: «Venez!» Mais avoir cet ami en face, le sentir frissonner, haleter sous l’attente d’une parole qu’on n’ose lui dire...
— Osez! J’ai du cœur, si vous n’en avez pas! s’écria Raoul au désespoir.
— Voilà que vous êtes injuste et que vous oubliez avoir affaire à un pauvre blessé... la moitié de votre cœur... Là! calmez-vous! Je vous ai dit: «Venez.» Vous êtes venu; n’en demandez pas davantage à ce malheureux de Guiche.
— Vous m’avez dit de venir, espérant que je verrais, n’est-ce pas?
— Mais...
— Pas d’hésitation! J’ai vu.
— Ah!... fit de Guiche.
— Ou du moins, j’ai cru...
— Vous voyez bien, vous doutez. Mais, si vous doutez, mon pauvre ami que me reste-t-il à faire?
— J’ai vu La Vallière troublée... Montalais effarée... Le roi...
— Le roi?
— Oui... Vous détournez la tête... Le danger est là, le mal est là, n’est-ce pas? c’est le roi?
— Je ne dis rien.
— Oh! vous en dites mille et mille fois plus! Des faits, par grâce, par pitié, des faits! Mon ami, mon seul ami, parlez! J’ai le cœur percé, saignant; je meurs de désespoir!...
— S’il en est ainsi, cher Raoul, répliqua de Guiche, vous me mettez à l’aise, et je vais vous parler, sûr que je ne dirai que des choses consolantes en comparaison du désespoir que je vous vois.
— J’écoute! j’écoute!...
— Eh bien! fit le comte de Guiche, je puis vous dire ce que vous apprendriez de la bouche du premier venu.
— Du premier venu! on en parle? s’écria Raoul.
— Avant de dire: «On en parle», mon ami, sachez d’abord de quoi l’on peut parler. Il ne s’agit, je vous jure, de rien qui ne soit au fond très innocent; peut-être une promenade...
— Ah! une promenade avec le roi?
— Mais oui, avec le roi; il me semble que le roi s’est promené déjà bien souvent avec des dames, sans que pour cela...
— Vous ne m’eussiez pas écrit, répéterai-je, si cette promenade était bien naturelle.
— Je sais que, pendant cet orage, il faisait meilleur pour le roi de se mettre à l’abri que de rester debout tête nue devant La Vallière; mais...
— Mais?...
— Le roi est si poli!
— Oh! de Guiche, de Guiche, vous me faites mourir!
— Taisons-nous donc.
— Non, continuez. Cette promenade a été suivie d’autres?
— Non, c’est-à-dire, oui; il y a eu l’aventure du chêne. Est-ce cela? Je n’en sais rien.
Raoul se leva. De Guiche essaya de l’imiter malgré sa faiblesse.
— Voyez-vous, dit-il, je n’ajouterai pas un mot; j’en ai trop dit ou trop peu. D’autres vous renseigneront s’ils veulent ou s’ils peuvent: mon office était de vous avertir, je l’ai fait. Surveillez à présent vos affaires vous-même.
— Questionner? Hélas! vous n’êtes pas mon ami, vous qui me parlez ainsi, dit le jeune homme désolé. Le premier que je questionnerai sera un méchant ou un sot; méchant, il me mentira pour me tourmenter; sot, il fera pis encore. Ah! de Guiche! de Guiche! avant deux heures j’aurai trouvé dix mensonges et dix duels. Sauvez-moi! le meilleur n’est-il pas de savoir son mal?
— Mais je ne sais rien, vous dis-je! J’étais blessé, fiévreux: j’avais perdu l’esprit, je n’ai de cela qu’une teinture effacée. Mais, pardieu! nous cherchons loin quand nous avons notre homme sous la main. Est-ce que vous n’avez pas d’Artagnan pour ami?
— Oh! c’est vrai, c’est vrai!
— Allez donc à lui. Il fera la lumière, et ne cherchera pas à blesser vos yeux.
Un laquais entra.
— Qu’y a-t-il? demanda de Guiche.
— On attend M. le comte dans le cabinet des Porcelaines.
— Bien. Vous permettez, cher Raoul? Depuis que je marche, je suis si fier!
— Je vous offrirais mon bras, de Guiche, si je ne devinais que la personne est une femme.
— Je crois que oui, repartit de Guiche en souriant.
Et il quitta Raoul.
Celui-ci demeura immobile, absorbé, écrasé, comme le mineur sur qui une voûte vient de s’écrouler; il est blessé, son sang coule, sa pensée s’interrompt, il essaie de se remettre et de sauver sa vie avec sa raison. Quelques minutes suffirent à Raoul pour dissiper les éblouissements de ces deux révélations. Il avait déjà ressaisi le fil de ses idées quand, soudain, à travers la porte, il crut reconnaître la voix de Montalais dans le cabinet des Porcelaines.
— Elle! s’écria-t-il. Oui, c’est bien sa voix. Oh! voilà une femme qui pourrait me dire la vérité; mais, la questionnerai-je ici? Elle se cache même de moi; elle vient sans doute de la part de Madame... Je la verrai chez elle. Elle m’expliquera son effroi, sa fuite, la maladresse avec laquelle on m’a évincé; elle me dira tout cela... quand M. d’Artagnan, qui sait tout, m’aura raffermi le cœur. Madame... une coquette... Eh bien! oui, une coquette, mais qui aime à ses bons moments, une coquette qui, comme la mort ou la vie, a son caprice, mais qui fait dire à de Guiche qu’il est le plus heureux des hommes. Celui-là, du moins, est sur des roses. Allons!
Il s’enfuit hors de chez le comte, et, tout en se reprochant de n’avoir parlé que de lui-même à de Guiche, il arriva chez d’Artagnan.
Chapitre CXC — Bragelonne continue ses interrogations
Le capitaine était de service; il faisait sa huitaine, enseveli dans le fauteuil de cuir, l’éperon fiché dans le parquet, l’épée entre les jambes, et lisait force lettres en tortillant sa moustache.
D’Artagnan poussa un grognement de joie en apercevant le fils de son ami.
— Raoul, mon garçon, dit-il, par quel hasard est-ce que le roi t’a rappelé?
Ces mots sonnèrent mal à l’oreille du jeune homme, qui, s’asseyant, répliqua:
— Ma foi! je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que je suis revenu.
— Hum! fit d’Artagnan en repliant les lettres avec un regard plein d’intention dirigé vers son interlocuteur. Que dis-tu là, garçon? Que le roi ne t’a pas rappelé, et que te voilà revenu? Je ne comprends pas bien cela.
Raoul était déjà pâle, il roulait déjà son chapeau d’un air contraint.
— Quelle diable de mine fais-tu, et quelle conversation mortuaire! fit le capitaine. Est-ce que c’est en Angleterre qu’on prend ces façons-là? Mordioux! j’y ai été, moi, en Angleterre, et j’en suis revenu gai comme un pinson. Parleras-tu?
— J’ai trop à dire.
— Ah! ah! Comment va ton père?
— Cher ami, pardonnez-moi; j’allais vous le demander.
D’Artagnan redoubla l’acuité de ce regard auquel nul secret ne résistait.
— Tu as du chagrin? dit-il.
— Pardieu! vous le savez bien, monsieur d’Artagnan.
— Moi?
— Sans doute. Oh! ne faites pas l’étonné.
— Je ne fais pas l’étonné, mon ami.
— Cher capitaine, je sais fort bien qu’au jeu de la finesse comme au jeu de la force, je serai battu par vous. En ce moment, voyez-vous, je suis un sot, et je suis un ciron. Je n’ai ni cerveau ni bras, ne me méprisez pas, aidez-moi. En deux mots, je suis le plus misérable des êtres vivants.
— Oh! oh! pourquoi cela? demanda d’Artagnan en débouclant son ceinturon et en adoucissant son sourire.
— Parce que Mlle de La Vallière me trompe.
D’Artagnan ne changea pas de physionomie.
— Elle te trompe! elle te trompe! voilà de grands mots. Qui te les a dits?
— Tout le monde.
— Ah! si tout le monde l’a dit, il faut qu’il y ait quelque chose de vrai. Moi, je crois au feu quand je vois la fumée. Cela est ridicule, mais cela est.
— Ainsi, vous croyez? s’écria vivement Bragelonne.
— Ah! si tu me prends à partie...
— Sans doute.
— Je ne me mêle pas de ces affaires-là, moi; tu le sais bien.
— Comment, pour un ami? pour un fils?
— Justement. Si tu étais un étranger, je te dirais... je ne te dirais rien du tout... Comment va Porthos, le sais-tu?
— Monsieur, s’écria Raoul, en serrant la main de d’Artagnan, au nom de cette amitié que vous avez vouée à mon père!
— Ah! diable! tu es bien malade... de curiosité.
— Ce n’est pas de curiosité, c’est d’amour.
— Bon! autre grand mot. Si tu étais réellement amoureux, mon cher Raoul, ce serait différent.
— Que voulez-vous dire?
— Je te dis que, si tu étais pris d’un amour tellement sérieux, que je pusse croire m’adresser toujours à ton cœur... Mais c’est impossible.
— Je vous dis que j’aime éperdument Louise.
D’Artagnan lut avec ses yeux au fond du cœur de Raoul.
— Impossible, te dis-je... Tu es comme tous les jeunes gens; tu n’es pas amoureux, tu es fou.
— Eh bien! quand il n’y aurait que cela?
— Jamais homme sage n’a fait dévier une cervelle d’un crâne qui tourne. J’y ai perdu mon latin cent fois en ma vie. Tu m’écouterais, que tu ne m’entendrais pas; tu m’entendrais, que tu ne me comprendrais pas; tu me comprendrais, que tu ne m’obéirais pas.
— Oh! essayez, essayez!
— Je dis plus: si j’étais assez malheureux pour savoir quelque chose et assez bête pour t’en faire part... Tu es mon ami, dis-tu?
— Oh! oui.
— Eh bien! je me brouillerais avec toi. Tu ne me pardonnerais jamais d’avoir détruit ton illusion, comme on dit en amour.
— Monsieur d’Artagnan, vous savez tout; vous me laissez dans l’embarras, dans le désespoir, dans la mort! c’est affreux!
— Là! là!
— Je ne crie jamais, vous le savez. Mais, comme mon père et Dieu ne me pardonneraient jamais de m’être cassé la tête d’un coup de pistolet, eh bien! je vais aller me faire conter ce que vous me refusez par le premier venu; je lui donnerai un démenti...
— Et tu le tueras? la belle affaire! Tant mieux! Qu’est-ce que cela me fait à moi? Tue, mon garçon, tue, si cela peut te faire plaisir. C’est comme pour les gens qui ont mal aux dents; ils me disent: «Oh! que je souffre! Je mordrais dans du fer.» Je leur dis: «Mordez, mes amis, mordez! la dent y restera.»
— Je ne tuerai pas, monsieur, dit Raoul d’un air sombre.
— Oui, oh! oui, vous prenez de ces airs-là, vous autres, aujourd’hui. Vous vous ferez tuer, n’est-ce pas? Ah! que c’est joli! et comme je te regretterai, par exemple! Comme je dirai toute la journée: «C’était un fier niais, que le petit Bragelonne! une double brute! J’avais passé ma vie à lui faire tenir proprement une épée, et ce drôle est allé se faire embrocher comme un oiseau. Allez, Raoul, allez vous faire tuer, mon ami. Je ne sais pas qui vous a appris la logique; mais, Dieu me damne! comme disent les Anglais, celui-là, monsieur a volé l’argent de votre père.
Raoul, silencieux, enfonça sa tête dans ses mains et murmura:
— On n’a pas d’amis, non!
— Ah bah! dit d’Artagnan.
— On n’a que des railleurs ou des indifférents.
— Sornettes! Je ne suis pas un railleur, tout Gascon que je suis. Et indifférent! Si je l’étais, il y a un quart d’heure déjà que je vous aurais envoyé à tous les diables; car vous rendriez triste un homme fou de joie, et mort un homme triste. Comment, jeune homme, vous voulez que j’aille vous dégoûter de votre amoureuse, et vous apprendre à exécrer les femmes, qui sont l’honneur et la félicité de la vie humaine?
— Monsieur, dites, dites, et je vous bénirai!
— Eh! mon cher, croyez-vous, par hasard, que je me suis fourré dans la cervelle toutes les affaires du menuisier et du peintre, de l’escalier et du portrait, et cent mille autres contes à dormir debout?
— Un menuisier! qu’est-ce que signifie ce menuisier?
— Ma foi! je ne sais pas; on m’a dit qu’il y avait un menuisier qui avait percé un parquet.
— Chez La Vallière?...
— Ah! je ne sais pas où.
— Chez le roi?
— Bon! Si c’était chez le roi, j’irais vous le dire, n’est-ce pas?
— Chez qui, alors?
— Voilà une heure que je me tue à vous répéter que je l’ignore.
— Mais le peintre, alors? ce portrait?...
— Il paraîtrait que le roi aurait fait faire le portrait d’une dame de la Cour.
— De La Vallière?
— Eh! tu n’as que ce nom-là dans la bouche. Qui te parle de La Vallière?
— Mais, alors, si ce n’est pas d’elle, pourquoi voulez-vous que cela me touche?
— Je ne veux pas que cela te touche. Mais tu me questionnes, je te réponds. Tu veux savoir la chronique scandaleuse, je te la donne. Fais-en ton profit.
Raoul se frappa le front avec désespoir.
— C’est à en mourir! dit-il.
— Tu l’as déjà dit.
— Oui, vous avez raison.
Et il fit un pas pour s’éloigner.
— Où vas-tu? dit d’Artagnan.
— Je vais trouver quelqu’un qui me dira la vérité.
— Qui cela?
— Une femme.
— Mlle de La Vallière elle-même, n’est-ce pas? dit d’Artagnan avec un sourire. Ah! tu as là une fameuse idée; tu cherchais à être consolé, tu vas l’être tout de suite. Elle ne te dira pas de mal d’elle-même, va.
— Vous vous trompez, monsieur, répliqua Raoul; la femme à qui je m’adresserai me dira beaucoup de mal.
— Montalais, je parie?
— Oui, Montalais.
— Ah! son amie? Une femme qui, en cette qualité, exagérera fortement le bien ou le mal. Ne parlez pas à Montalais, mon bon Raoul.
— Ce n’est pas la raison qui vous pousse à m’éloigner de Montalais.
— Eh bien! je l’avoue... Et, de fait, pourquoi jouerais-je avec toi comme le chat avec une pauvre souris? Tu me fais peine, vrai. Et si je désire que tu ne parles pas à la Montalais, en ce moment, c’est que tu vas livrer ton secret et qu’on en abusera. Attends, si tu peux.
— Je ne peux pas.
— Tant pis! Vois-tu, Raoul, si j’avais une idée... Mais je n’en ai pas.
— Promettez-moi, mon ami, de me plaindre, cela me suffira, et laissez-moi sortir d’affaire tout seul.
— Ah bien! oui! t’embourber, à la bonne heure! Place-toi ici, à cette table, et prends la plume.
— Pour quoi faire?
— Pour écrire à la Montalais et lui demander un rendez-vous.
— Ah! fit Raoul en se jetant sur la plume que lui tendait le capitaine.
Tout à coup la porte s’ouvrit, et un mousquetaire, s’approchant de d’Artagnan:
— Mon capitaine, dit-il, il y a là Mlle de Montalais qui voudrait vous parler.
— À moi? murmura d’Artagnan. Qu’elle entre, et je verrai bien si c’était à moi qu’elle voulait parler.
Le rusé capitaine avait flairé juste.
Montalais, en entrant, vit Raoul, et s’écria:
— Monsieur! Monsieur!... Pardon, monsieur d’Artagnan.
— Je vous pardonne, mademoiselle, dit d’Artagnan; je sais qu’à mon âge ceux qui me cherchent bien ont besoin de moi.
— Je cherchais M. de Bragelonne, répondit Montalais.
— Comme cela se trouve! je vous cherchais aussi.
— Raoul, ne voulez-vous pas aller avec Mademoiselle?
— De tout mon cœur.
— Allez donc!
Et il poussa doucement Raoul hors du cabinet; puis, prenant la main de Montalais:
— Soyez bonne fille, dit-il tout bas; ménagez-le, et ménagez-la.
— Ah! dit-elle sur le même ton, ce n’est pas moi qui lui parlerai.
— Comment cela?
— C’est Madame qui le fait chercher.
— Ah! bon! s’écria d’Artagnan, c’est Madame! Avant une heure, le pauvre garçon sera guéri.
— Ou mort! fit Montalais avec compassion. Adieu, monsieur d’Artagnan!
Et elle courut rejoindre Raoul, qui l’attendait loin de la porte, bien intrigué, bien inquiet de ce dialogue qui ne promettait rien de bon.
Chapitre CXCI — Deux jalousies
Les amants sont tendres pour tout ce qui touche leur bien-aimée; Raoul ne se vit pas plutôt avec Montalais, qu’il lui baisa la main avec ardeur.
— Là, là, dit tristement la jeune fille. Vous placez là des baisers à fonds perdus, cher monsieur Raoul; je vous garantis même qu’ils ne vous rapporteront pas intérêt.
— Comment?... quoi?... M’expliquerez-vous, ma chère Aure?...
— C’est Madame qui vous expliquera tout cela. C’est chez elle que je vous conduis.
— Quoi!...
— Silence! et pas de ces regards effarouchés. Les fenêtres, ici, ont des yeux, les murs de larges oreilles. Faites-moi le plaisir de ne plus me regarder; faites-moi le plaisir de me parler très haut de la pluie, du beau temps et des agréments de l’Angleterre.
— Enfin...
— Ah!... je vous préviens que quelque part, je ne sais où, mais quelque part, Madame doit avoir un œil ouvert et une oreille tendue. Je ne me soucie pas, vous comprenez, d’être chassée ou embastillée. Parlons, vous dis-je, ou plutôt ne parlons pas.
Raoul serra ses poings, enleva le pas et fit la mine d’un homme de cœur, c’est vrai, mais d’un homme de cœur qui va au supplice.
Montalais, l’œil éveillé, la démarche leste, la tête à tout vent, le précédait.
Raoul fut introduit immédiatement dans le cabinet de Madame.
«Allons, pensa-t-il, cette journée se passera sans que je sache rien. De Guiche a eu trop pitié de moi; il s’est entendu avec Madame, et tous deux, par un complot amical, éloignent la solution du problème. Que n’ai-je là un bon ennemi!... ce serpent de de Wardes, par exemple; il mordrait, c’est vrai; mais je n’hésiterais plus... Hésiter... douter... mieux vaut mourir!»
Raoul était devant Madame.
Henriette, plus charmante que jamais, se tenait à demi renversée dans un fauteuil, ses pieds mignons sur un coussin de velours brodé; elle jouait avec un petit chat aux soies touffues, qui lui mordillait les doigts et se pendait aux guipures de son col.
Madame songeait; elle songeait profondément; il lui fallut la voix de Montalais, celle de Raoul, pour la faire sortir de cette rêverie.
— Votre Altesse m’a mandé? répéta Raoul.
Madame secoua la tête comme si elle se réveillait.
— Bonjour, monsieur de Bragelonne, dit-elle; oui, je vous ai mandé. Vous voilà donc revenu d’Angleterre?
— Au service de Votre Altesse Royale.
— Merci! Laissez-nous, Montalais.
Montalais sortit.
— Vous avez bien quelques minutes à me donner, n’est-ce pas, monsieur de Bragelonne?
— Toute ma vie appartient à Votre Altesse Royale, repartit avec respect Raoul, qui devinait quelque chose de sombre sous toutes ces politesses de Madame, et à qui ce sombre ne déplaisait pas, persuadé qu’il était d’une certaine affinité des sentiments de Madame avec les siens.
En effet, ce caractère étrange de la princesse, tous les gens intelligents de la Cour en connaissaient la volonté capricieuse et le fantasque despotisme.
Madame avait été flattée outre mesure des hommages du roi; Madame avait fait parler d’elle et inspiré à la reine cette jalousie mortelle qui est le ver rongeur de toutes les félicités féminines; Madame, en un mot, pour guérir un orgueil blessé, s’était fait un cœur amoureux.
Nous savons, nous, ce que Madame avait fait pour rappeler Raoul, éloigné par Louis XIV. Sa lettre à Charles II, Raoul ne la connaissait pas; mais d’Artagnan l’avait bien devinée.
Cet inexplicable mélange de l’amour et de la vanité, ces tendresses inouïes, ces perfidies énormes, qui les expliquera? Personne, pas même l’ange mauvais qui allume la coquetterie au cœur des femmes.
— Monsieur de Bragelonne, dit la princesse après un silence, êtes-vous revenu content?
Bragelonne regarda Madame Henriette, et, la voyant pâle de ce qu’elle cachait, de ce qu’elle retenait, de ce qu’elle brûlait de dire:
— Content? dit-il; de quoi voulez-vous que je sois content ou mécontent, Madame?
— Mais de quoi peut être content ou mécontent un homme de votre âge et de votre mine?
«Comme elle va vite! pensa Raoul effrayé; que va-t-elle souffler en mon cœur?»
Puis, effrayé de ce qu’il allait apprendre et voulant reculer le moment si désiré, mais si terrible, où il apprendrait tout:
— Madame, répliqua-t-il, j’avais laissé un tendre ami en bonne santé, je l’ai retrouvé malade.
— Voulez-vous parler de M. de Guiche? demanda Madame Henriette avec une imperturbable tranquillité; c’est, dit-on, un ami très cher à vous?
— Oui, madame.
— Eh bien! c’est vrai, il a été blessé; mais il va mieux. Oh! M. de Guiche n’est pas à plaindre, dit-elle vite.
Puis se reprenant:
— Est-ce qu’il est à plaindre? dit-elle; est-ce qu’il s’est plaint? est-ce qu’il a un chagrin quelconque que nous ne connaîtrions pas?
— Je ne parle que de sa blessure, madame.
— À la bonne heure; car, pour le reste, M. de Guiche semble être fort heureux: on le voit d’une humeur joyeuse. Tenez, monsieur de Bragelonne, je suis bien sûre que vous choisiriez encore d’être blessé comme lui au corps!... Qu’est-ce qu’une blessure au corps?
Raoul tressaillit.
«Elle y revient, dit-il. Hélas!...»
Il ne répliqua rien.
— Plaît-il? fit-elle.
— Je n’ai rien dit, madame.
— Vous n’avez rien dit! Vous me désapprouvez donc? Vous êtes donc satisfait?
Raoul se rapprocha.
— Madame, dit-il, Votre Altesse Royale veut me dire quelque chose, et sa générosité naturelle la pousse à ménager ses paroles. Veuille Votre Altesse ne plus rien ménager. Je suis fort et j’écoute.
— Ah! répliqua Henriette, que comprenez-vous, maintenant?
— Ce que Votre Altesse veut me faire comprendre.
Et Raoul trembla, malgré lui, en prononçant ces mots.
— En effet, murmura la princesse. C’est cruel; mais puisque j’ai commencé...
— Oui, madame, puisque Votre Altesse a daigné commencer, qu’elle daigne achever...
Henriette se leva précipitamment et fit quelques pas dans sa chambre.
— Que vous a dit M. de Guiche? dit-elle soudain.
— Rien, madame.
— Rien! il ne vous a rien dit? oh! que je le reconnais bien là!
— Il voulait me ménager, sans doute.
— Et voilà ce que les amis appellent l’amitié! Mais M. d’Artagnan, que vous quittez, il vous a parlé, lui?
— Pas plus que de Guiche, madame.
Henriette fit un mouvement d’impatience.
— Au moins, dit-elle, vous savez tout ce que la Cour a dit?
— Je ne sais rien du tout, madame.
— Ni la scène de l’orage?
— Ni la scène de l’orage!...
— Ni les tête-à-tête dans la forêt?
— Ni les tête-à-tête dans la forêt!...
— Ni la fuite à Chaillot?
Raoul, qui penchait comme la fleur tranchée par la faucille, fit des efforts surhumains pour sourire, et répondit avec une exquise douceur:
— J’ai eu l’honneur de dire à Votre Altesse Royale que je ne sais absolument rien. Je suis un pauvre oublié qui arrive d’Angleterre; entre les gens d’ici et moi, il y avait tant de flots bruyants, que le bruit de toutes les choses dont Votre Altesse me parle n’a pu arriver à mon oreille.
Henriette fut touchée de cette pâleur, de cette mansuétude, de ce courage. Le sentiment dominant de son cœur, à ce moment, c’était un vif désir d’entendre chez le pauvre amant le souvenir de celle qui le faisait ainsi souffrir.
— Monsieur de Bragelonne, dit-elle, ce que vos amis n’ont pas voulu faire, je veux le faire pour vous, que j’estime et que j’aime. C’est moi qui serai votre amie. Vous portez ici la tête comme un honnête homme, et je ne veux pas que vous la courbiez sous le ridicule; dans huit jours, on dirait sous du mépris.
— Ah! fit Raoul livide, c’en est déjà là?
— Si vous ne savez pas, dit la princesse, je vois que vous devinez; vous étiez le fiancé de Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?
— Oui, madame.
— À ce titre, je vous dois un avertissement; comme, d’un jour à l’autre, je chasserai Mlle de La Vallière de chez moi...
— Chasser La Vallière! s’écria Bragelonne.
— Sans doute. Croyez-vous que j’aurai toujours égard aux larmes et aux jérémiades du roi? Non, non, ma maison ne sera pas plus longtemps commode pour ces sortes d’usages; mais vous chancelez!...
— Non, madame, pardon, dit Bragelonne en faisant un effort; j’ai cru que j’allais mourir, voilà tout. Votre Altesse Royale me faisait l’honneur de me dire que le roi avait pleuré, supplié.
— Oui, mais en vain.