Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 32
— Attendez. Conrart me dit toujours que je ne sais pas faire les affaires: vous allez voir comment je menai celle-ci.
— Voyons!
— Savez-vous, dis-je à Vanel, que c’est cher, une charge comme celle de M. Fouquet?
— Combien à peu près? fit-il.
— M. Fouquet en a refusé dix-sept cent mille livres.
— Ma femme, répliqua Vanel, avait mis cela aux environs de quatorze cent mille.
— Comptant? lui fis-je.
— Oui; elle a vendu un bien en Guienne, elle a réalisé.
— C’est un joli lot à toucher d’un coup, dit sentencieusement l’abbé Fouquet, qui n’avait pas encore parlé.
— Cette pauvre dame Vanel! murmura Fouquet.
Pélisson haussa les épaules.
— Un démon! dit-il bas à l’oreille de Fouquet.
— Précisément!... Il serait charmant d’employer l’argent de ce démon à réparer le mal que s’est fait pour moi un ange.
Pélisson regarda d’un air surpris Fouquet, dont les pensées se fixaient, à partir de ce moment, sur un nouveau but.
— Eh bien! demanda La Fontaine, ma négociation?
— Admirable! cher poète.
— Oui, dit Gourville; mais tel se vante d’avoir envie d’un cheval, qui n’a pas seulement de quoi payer la bride.
— Le Vanel se dédirait si on le prenait au mot, continua l’abbé Fouquet.
— Je ne crois pas, dit La Fontaine.
— Qu’en savez-vous?
— C’est que vous ignorez le dénouement de mon histoire.
— Ah! s’il y a un dénouement, dit Gourville, pourquoi flâner en route?
— _Semper ad adventum, _n’est-ce pas cela? dit Fouquet du ton d’un grand seigneur qui se fourvoie dans les barbarismes.
Les latinistes battirent des mains.
— Mon dénouement, s’écria La Fontaine, c’est que Vanel, ce tenace oiseau, sachant que je venais à Saint-Mandé, m’a supplié de l’emmener.
— Oh! oh!
— Et de le présenter, s’il était possible, à Monseigneur.
— En sorte?...
— En sorte qu’il est là, sur la pelouse du Bel-Air.
— Comme un scarabée.
— Vous dites cela, Gourville, à cause des antennes, mauvais plaisant!
— Eh bien! monsieur Fouquet?
— Eh bien! il ne convient pas que le mari de Mme Vanel s’enrhume hors de chez moi; envoyez-le quérir, La Fontaine, puisque vous savez où il est.
— J’y cours moi-même.
— Je vous y accompagne, dit l’abbé Fouquet; je porterai les sacs.
— Pas de mauvaise plaisanterie, dit sévèrement Fouquet; que l’affaire soit sérieuse, si affaire il y a. Tout d’abord, soyons hospitaliers. Excusez-moi bien, La Fontaine, auprès de ce galant homme, et dites-lui que je suis désespéré de l’avoir fait attendre, mais que j’ignorais qu’il fût là.
La Fontaine était déjà parti. Par bonheur, Gourville l’accompagnait; car, tout entier à ses chiffres, le poète se trompait de route, et courait vers Saint-Maur.
Un quart d’heure après, M. Vanel fut introduit dans le cabinet du surintendant, ce même cabinet dont nous avons donné la description et les aboutissants au commencement de cette histoire. Fouquet, le voyant entrer appela Pélisson, et lui parla quelques minutes à l’oreille.
— Retenez bien ceci, lui dit-il: que toute l’argenterie, que toute la vaisselle, que tous les joyaux soient emballés dans le carrosse. Vous prendrez les chevaux noirs; l’orfèvre vous accompagnera; vous reculerez le souper jusqu’à l’arrivée de Mme de Bellière.
— Encore faut-il que Mme de Bellière soit prévenue, dit Pélisson.
— Inutile, je m’en charge.
— Très bien.
— Allez, mon ami.
Pélisson partit, devinant mal, mais confiant, comme sont tous les vrais amis, dans la volonté qu’il subissait. Là est la force des âmes d’élite. La défiance n’est faite que pour les natures inférieures.
Vanel s’inclina donc devant le surintendant. Il allait commencer une harangue.
— Asseyez-vous, monsieur, lui dit civilement Fouquet. Il me paraît que vous voulez acquérir ma charge?
— Monseigneur...
— Combien pouvez-vous m’en donner?
— C’est à vous, monseigneur, de fixer le chiffre. Je sais qu’on vous a fait des offres.
— Mme Vanel, m’a-t-on dit, l’estime quatorze cent mille livres.
— C’est tout ce que nous avons.
— Pouvez-vous donner la somme tout de suite?
— Je ne l’ai pas sur moi, dit naïvement Vanel, effaré de cette simplicité, de cette grandeur, lui qui s’attendait à des luttes, à des finesses, à des marches d’échiquier.
— Quand l’aurez-vous?
— Quand il plaira à Monseigneur.
Et il tremblait que Fouquet ne se jouât de lui.
— Si ce n’était la peine de retourner à Paris, je vous dirais tout de suite...
— Oh! monseigneur...
— Mais, interrompit le surintendant, mettons le solde et la signature à demain matin.
— Soit, répliqua Vanel glacé, abasourdi.
— Six heures, ajouta Fouquet.
— Six heures, répéta Vanel.
— Adieu, monsieur Vanel! Dites à Mme Vanel que je lui baise les mains.
Et Fouquet se leva.
Alors Vanel, à qui le sang montait aux yeux et qui commençait à perdre le tête:
— Monseigneur, monseigneur, dit-il sérieusement, est-ce que vous me donnez parole?
Fouquet tourna la tête.
— Pardieu! dit-il; et vous?
Vanel hésita, frissonna et finit par avancer timidement sa main. Fouquet ouvrit et avança noblement la sienne. Cette main loyale s’imprégna une seconde de la moiteur d’un main hypocrite; Vanel serra les doigts de Fouquet pour se mieux convaincre.
Le surintendant dégagea doucement sa main.
— Adieu! dit-il.
Vanel courut à reculons vers la porte, se précipita par les vestibules et s’enfuit.
Pélisson introduisit cet homme dans le cabinet que Fouquet n’avait pas encore quitté.
Le surintendant remercia l’orfèvre d’avoir bien voulu lui garder comme un dépôt ces richesses qu’il avait le droit de vendre. Il jeta les yeux sur le total des comptes, qui s’élevait à treize cent mille livres.
Puis, se plaçant à son bureau, il écrivit un bon de quatorze cent mille livres, payables à vue à sa caisse, avant midi le lendemain.
— Cent mille livres de bénéfice! s’écria l’orfèvre. Ah! monseigneur, quelle générosité!
— Non pas, non pas, monsieur, dit Fouquet en lui touchant l’épaule, il est des politesses qui ne se paient jamais. Le bénéfice est à peu près celui que vous eussiez fait; mais il reste l’intérêt de votre argent.
En disant ces mots, il détachait de sa manchette un bouton de diamants que ce même orfèvre avait bien souvent estimé trois mille pistoles.
— Prenez ceci en mémoire de moi, dit-il à l’orfèvre, et adieu; vous êtes un honnête homme.
— Et vous, s’écria l’orfèvre, touché profondément, vous, monseigneur, vous êtes un brave seigneur.
Fouquet fit passer le digne orfèvre par une porte dérobée; puis il alla recevoir Mme de Bellière, que tous les conviés entouraient déjà.
La marquise était belle toujours; mais, ce jour-là, elle resplendissait.
— Ne trouvez-vous pas, messieurs, dit Fouquet, que Madame est d’une beauté incomparable ce soir? Savez-vous pourquoi?
— Parce que Madame est la plus belle des femmes, dit quelqu’un.
— Non, mais parce qu’elle en est la meilleure. Cependant...
— Cependant? dit la marquise en souriant.
— Cependant, tous les joyaux que porte Madame ce soir sont des pierres fausses.
Elle rougit.
Chapitre CLXXXVI — La vaisselle et les diamants de Madame de Bellière
À peine Fouquet eut-il congédié Vanel, qu’il réfléchit un moment.
— On ne saurait trop faire, dit-il, pour la femme que l’on a aimée. Marguerite désire être procureuse, pourquoi ne lui pas faire ce plaisir? Maintenant que la conscience la plus scrupuleuse ne saurait rien me reprocher, pensons à la femme qui m’aime. Mme de Bellière doit être là.
Il indiqua du doigt la porte secrète.
S’étant enfermé, il ouvrit le couloir souterrain et se dirigea rapidement vers la communication établie entre la maison de Vincennes et sa maison à lui.
Il avait négligé d’avertir son amie avec la sonnette, bien assuré qu’elle ne manquait jamais au rendez-vous.
En effet, la marquise était arrivée. Elle attendait. Le bruit que fit le surintendant l’avertit; elle accourut pour recevoir par-dessous la porte le billet qu’il lui passa.
_«Venez, marquise, on vous attend pour souper._»
Heureuse et active, Mme de Bellière gagna son carrosse dans l’avenue de Vincennes, et elle vint tendre sa main sur le perron à Gourville, qui, pour mieux plaire au maître, guettait son arrivée dans la cour.
Elle n’avait pas vu entrer, fumants et blancs d’écume, les chevaux noirs de Fouquet, qui ramenaient à Saint-Mandé Pélisson et l’orfèvre lui-même à qui Mme de Bellière avait vendu sa vaisselle et ses joyaux.
— Oh! oh! s’écrièrent tous les convives; on peut dire cela sans crainte d’une femme qui a les plus beaux diamants de Paris.
— Eh bien? dit tout bas Fouquet à Pélisson.
— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien fait.
— C’est heureux, fit en souriant le surintendant.
— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.
Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait un magnifique spectacle.
Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis, avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.
— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.
Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied de bronze doré, sculpté par Benvenuto.
La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle engourdie et inquiète.
Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des tables d’office.
— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière.
Une immense acclamation couvrit ses paroles et fit tomber muette, pâmée sur son siège, la pauvre femme, qui venait de perdre ses sens, pareille aux oiseaux de la Grèce qui traversaient le ciel au-dessus de l’arène à Olympie.
— Et puis, ajouta Pélisson, que toute vertu touchait, que toute beauté charmait, buvons un peu aussi à celui qui inspira la belle action de Madame; car un pareil homme doit être digne d’être aimé.
Ce fut le tour de la marquise. Elle se leva pâle et souriante, tendit son verre avec une main défaillante dont les doigts tremblants frottèrent les doigts de Fouquet, tandis que ses yeux mourants encore allaient chercher tout l’amour qui brûlait dans ce généreux cœur.
Commencé de cette héroïque façon, le souper devint promptement une fête; nul ne s’occupa plus d’avoir de l’esprit, personne n’en manqua.
La Fontaine oublia son vin de Gorgny, et permit à Vatel de le réconcilier avec les vins du Rhône et ceux d’Espagne.
L’abbé Fouquet devint si bon, que Gourville lui dit:
— Prenez garde, monsieur l’abbé! si vous êtes aussi tendre, on vous mangera.
Les heures s’écoulèrent ainsi joyeuses et secouant des roses sur les convives. Contre son ordinaire, le surintendant ne quitta pas la table avant les dernières largesses du dessert.
Il souriait à la plupart de ses amis, ivre comme on l’est quand on a enivré le cœur avant la tête, et, pour la première fois, il venait de regarder l’horloge.
Soudain une voiture roula dans la cour, et on l’entendit, chose étrange! au milieu du bruit et des chansons.
Fouquet dressa l’oreille, puis il tourna les yeux vers l’antichambre. Il lui sembla qu’un pas y retentissait, et que ce pas, au lieu de fouler le sol, pesait sur son cœur.
Instinctivement son pied quitta le pied que Mme de Bellière appuyait sur le sien depuis deux heures.
— M. d’Herblay, évêque de Vannes, cria l’huissier.
Et la figure sombre et pensive d’Aramis apparut sur le seuil, entre les débris de deux guirlandes dont une flamme de lampe venait de rompre les fils.
Chapitre CLXXXVII — La quittance de M. de Mazarin
Fouquet eût poussé un cri de joie en apercevant un ami nouveau, si l’air glacé, le regard distrait d’Aramis ne lui eussent rendu toute sa réserve.
— Est-ce que vous nous aidez à prendre le dessert? demanda-t-il cependant; est-ce que vous ne vous effraierez pas un peu de tout ce bruit que font nos folies?
— Monseigneur, répliqua respectueusement Aramis, je commencerai par m’excuser près de vous de troubler votre joyeuse réunion; puis je vous demanderai, après le plaisir, un moment d’audience pour les affaires.
Comme ce mot affaires avait fait dresser l’oreille à quelques épicuriens, Fouquet se leva.
— Les affaires toujours, dit-il, monsieur d’Herblay; trop heureux sommes nous quand les affaires n’arrivent qu’à la fin du repas.
Et, ce disant, il prit la main de Mme de Bellière, qui le considérait avec une sorte d’inquiétude; il la conduisit dans le plus voisin salon, après l’avoir confiée aux plus raisonnables de la compagnie.
Quant à lui, prenant Aramis par le bras, il se dirigea vers son cabinet.
Aramis, une fois là, oublia le respect de l’étiquette. Il s’assit:
— Devinez, dit-il, qui j’ai vu ce soir?
— Mon cher chevalier, toutes les fois que vous commencez de la sorte, je suis sûr de m’entendre annoncer quelque chose de désagréable.
— Cette fois encore, vous ne vous serez pas trompé, mon cher ami, répliqua Aramis.
— Ne me faites pas languir, ajouta flegmatiquement Fouquet.
— Eh bien! j’ai vu Mme de Chevreuse.
— La vieille duchesse?
— Oui.
— Ou son ombre?
— Non pas. Une vieille louve.
— Sans dents?
— C’est possible, mais non pas sans griffes.
— Eh bien! pourquoi m’en voudrait-elle? Je ne suis pas avare avec les femmes qui ne sont pas prudes. C’est là une qualité que prise toujours même la femme qui n’ose plus provoquer l’amour.
— Mme de Chevreuse le sait bien, que vous n’êtes pas avare, puisqu’elle veut vous arracher de l’argent.
— Bon! sous quel prétexte?
— Ah! les prétextes ne lui manquent jamais. Voici le sien.
— J’écoute.
— Il paraîtrait que la duchesse possède plusieurs lettres de M. de Mazarin.
— Cela ne m’étonne pas, le prélat était galant.
— Oui; mais ces lettres n’auraient pas de rapport avec les amours du prélat. Elles traitent, dit-on, d’affaires de finances.
— C’est moins intéressant.
— Vous ne soupçonnez pas un peu ce que je veux dire?
— Pas du tout.
— N’auriez-vous jamais entendu parler d’une accusation de détournement de fonds?
— Cent fois! mille fois! Depuis que je suis aux affaires, mon cher d’Herblay, je n’ai jamais entendu parler que de cela. C’est comme vous, évêque, lorsqu’on vous reproche votre impiété; vous, mousquetaire, votre poltronnerie; ce qu’on reproche perpétuellement au ministre des Finances, c’est de voler les finances.
— Bien; mais précisons, car M. de Mazarin précise, à ce que dit la duchesse.
— Voyons ce qu’il précise.
— Quelque chose comme une somme de treize millions dont vous seriez fort empêché, vous, de préciser l’emploi.
— Treize millions! dit le surintendant en s’allongeant dans son fauteuil pour mieux lever la tête vers le plafond. Treize millions... Ah! dame! je les cherche, voyez-vous, parmi tous ceux qu’on m’accuse d’avoir volés.
— Ne riez pas, mon cher monsieur, c’est grave. Il est certain que la duchesse a les lettres, et que les lettres doivent être bonnes, attendu qu’elle voulait les vendre cinq cent mille livres.
— On peut avoir une fort jolie calomnie pour ce prix-là, répondit Fouquet. Eh! mais je sais ce que vous voulez dire.
Fouquet se mit à rire de bon cœur.
— Tant mieux! fit Aramis peu rassuré.
— L’histoire de ces treize millions me revient. Oui, c’est cela; je les tiens.
— Vous me faites grand plaisir. Voyons un peu.
— Imaginez-vous, mon cher, que le _signor_ Mazarin, Dieu ait son âme! fit un jour ce bénéfice de treize millions sur une concession de terres en litige dans la Valteline; il les biffa sur le registre des recettes, me les fit envoyer, et se les fit donner par moi, pour frais de guerre.
— Bien. Alors la destination est justifiée.
— Non pas; le cardinal les fit placer sous mon nom, et m’envoya une décharge.
— Vous avez cette décharge?
— Parbleu! dit Fouquet en se levant tranquillement pour aller aux tiroirs de son vaste bureau d’ébène incrusté de nacre et d’or.
— Ce que j’admire en vous, dit Aramis charmé, c’est votre mémoire d’abord, puis votre sang-froid, et enfin l’ordre parfait qui règne dans votre administration, à vous, le poète par excellence.
— Oui, dit Fouquet, j’ai de l’ordre par esprit de paresse, pour m’épargner de chercher. Ainsi, je sais que le reçu de Mazarin est dans le troisième tiroir, lettre M.; j’ouvre ce tiroir et je mets immédiatement la main sur le papier qu’il me faut. La nuit, sans bougie, je le trouverais.
Et il palpa d’une main sûre la liasse de papiers entassés dans le tiroir ouvert.
— Il y a plus, continua-t-il, je me rappelle ce papier comme si je le voyais; il est fort, un peu rugueux, doré sur tranche; Mazarin avait fait un pâté d’encre sur le chiffre de la date. Eh bien! fit-il, voilà le papier qui sent qu’on s’occupe de lui et qu’il est nécessaire, il se cache et se révolte.
Et le surintendant regarda dans le tiroir.
— C’est étrange, dit Fouquet.
— Votre mémoire vous fait défaut, mon cher monsieur, cherchez dans une autre liasse.
Fouquet prit la liasse et la parcourut encore une fois; puis il pâlit.
— Ne vous obstinez pas à celle-ci, dit Aramis, cherchez ailleurs.
— Inutile, inutile, jamais je n’ai fait une erreur; nul que moi n’arrange ces sortes de papiers; nul n’ouvre ce tiroir, auquel, vous voyez, j’ai fait faire un secret dont personne que moi ne connaît le chiffre.
— Que concluez-vous alors? dit Aramis agité.
— Que le reçu de Mazarin m’a été volé. Mme de Chevreuse avait raison, chevalier; j’ai détourné les deniers publics; j’ai volé treize millions dans les coffres de l’État; je suis un voleur, monsieur d’Herblay.
— Monsieur! monsieur! ne vous irritez pas, ne vous exaltez pas!
— Pourquoi ne pas m’exalter, chevalier? La cause en vaut la peine. Un bon procès, un bon jugement, et votre ami M. le surintendant peut suivre à Montfaucon son collègue Enguerrand de Marigny, son prédécesseur Samblançay.
— Oh! fit Aramis en souriant, pas si vite.
— Comment, pas si vite! Que supposez-vous donc que Mme de Chevreuse aura fait de ces lettres; car vous les avez refusées, n’est-ce pas?
— Oh! oui, refusé net. Je suppose qu’elle les sera allée vendre à M. Colbert.
— Eh bien! voyez-vous?
— J’ai dit que je supposais, je pourrais dire que j’en suis sûr; car je l’ai fait suivre, et, en me quittant, elle est rentrée chez elle, puis elle est sortie par une porte de derrière et s’est rendue à la maison de l’intendant, rue Croix-des-Petits-Champs.
— Procès alors, scandale et déshonneur, le tout tombant comme tombe la foudre, aveuglément, brutalement, impitoyablement.
Aramis s’approcha de Fouquet, qui frémissait dans son fauteuil, auprès des tiroirs ouverts; il lui posa la main sur l’épaule, et, d’un ton affectueux:
— N’oubliez jamais, dit-il, que la position de M. Fouquet ne se peut comparer à celle de Samblançay ou de Marigny.
— Et pourquoi, mon Dieu?
— Parce que le procès de ces ministres s’est fait, parfait, et que l’arrêt a été exécuté; tandis qu’à votre égard il ne peut en arriver de même.
— Encore un coup, pourquoi? Dans tous les temps, un concessionnaire est un criminel.
— Les criminels qui savent trouver un lieu d’asile ne sont jamais en danger.
— Me sauver? fuir?
— Je ne vous parle pas de cela, et vous oubliez que ces sortes de procès sont évoqués par le Parlement, instruits par le procureur général, et que vous êtes procureur général. Vous voyez bien qu’à moins de vouloir vous condamner vous-même...
— Oh! s’écria tout à coup Fouquet en frappant la table de son poing.
— Eh bien! quoi? qu’y a-t-il?
— Il y a que je ne suis plus procureur général.
Aramis, à son tour, pâlit de manière à paraître livide; il serra ses doigts, qui craquèrent les uns sur les autres, et, d’un œil hagard qui foudroya Fouquet:
— Vous n’êtes plus procureur général? dit-il en scandant chaque syllabe.
— Non.
— Depuis quand?
— Depuis quatre ou cinq heures.
— Prenez garde, interrompit froidement Aramis, je crois que vous n’êtes pas en possession de votre bon sens, mon ami; remettez-vous.
— Je vous dis, reprit Fouquet, que tantôt quelqu’un est venu, de la part de mes amis, m’offrir quatorze cent mille livres de ma charge, et que j’ai vendu ma charge.
Aramis demeura interdit; sa figure intelligente et railleuse prit un caractère de morne effroi qui fit plus d’effet sur le surintendant que tous les cris et tous les discours du monde.
— Vous aviez donc bien besoin d’argent? dit-il enfin.
— Oui, pour acquitter une dette d’honneur.
Et il raconta en peu de mots à Aramis la générosité de Mme de Bellière et la façon dont il avait cru devoir payer cette générosité.
— Voilà un beau trait, dit Aramis. Cela vous coûte?
— Tout justement les quatorze cent mille livres de ma charge.
— Que vous avez reçues comme cela tout de suite, sans réfléchir? Ô imprudent ami!
— Je ne les ai pas reçues, mais je les recevrai demain.
— Ce n’est donc pas fait encore?
— Il faut que ce soit fait puisque j’ai donné à l’orfèvre, pour midi, un bon sur ma caisse, où l’argent de l’acquéreur entrera de six à sept heures.
— Dieu soit loué! s’écria Aramis en battant des mains, rien n’est achevé, puisque vous n’avez pas été payé.
— Mais l’orfèvre?
— Vous recevrez de moi les quatorze cent mille livres à midi moins un quart.
— Un moment, un moment! c’est ce matin, à six heures, que je signe.
— Oh! je vous réponds que vous ne signerez pas.
— J’ai donné ma parole, chevalier.
— Si vous l’avez donnée, vous la reprendrez, voilà tout.
— Oh! que me dites-vous là? s’écria Fouquet avec un accent profondément loyal. Reprendre une parole quand on est Fouquet!
Aramis répondit au regard sévère du ministre par un regard courroucé.
— Monsieur, dit-il, je crois avoir mérité d’être appelé un honnête homme, n’est-ce pas? Sous la casaque du soldat, j’ai risqué cinq cents fois ma vie; sous l’habit du prêtre, j’ai rendu de plus grands services encore, à Dieu, à l’État ou à mes amis. Une parole vaut ce que vaut l’homme qui la donne. Elle est, quand il la tient, de l’or pur; elle est un fer tranchant quand il ne veut pas la tenir. Il se défend alors avec cette parole comme avec une arme d’honneur, attendu que, lorsqu’il ne tient pas cette parole, cet homme d’honneur, c’est qu’il est en danger de mort, c’est qu’il court plus de risques que son adversaire n’a de bénéfices à faire. Alors, monsieur, on en appelle à Dieu et à son droit.
Fouquet baissa la tête:
— Je suis, dit-il, un pauvre Breton opiniâtre et vulgaire; mon esprit admire et craint le vôtre. Je ne dis pas que je tiens ma parole par vertu; je la tiens, si vous voulez, par routine; mais, enfin, les hommes du commun sont assez simples pour admirer cette routine; c’est ma seule vertu, laissez-m’en les honneurs.
— Alors vous signerez demain la vente de cette charge, qui vous défendait contre tous vos ennemis?
— Je signerai.