Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 31
— Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que moi, votre sœur cadette, comme nous disions autrefois, je penche déjà vers la sépulture?
— Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait s’étonner alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles.
— La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
— Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui dont nous parlions tout à l’heure ont toujours un besoin d’épanchement qu’il faut satisfaire d’avance. Au nombre des relais préparés pour l’éternité, on compte la mise en ordre de ses papiers.
La reine tressaillit.
— Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le jour de ma mort.
— Comment cela?
— Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une quadruple enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites correspondances si mystérieuses d’autrefois.
— Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi.
— Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls brûlent une correspondance royale.
— Les traîtres?
— Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la gardent ou la vendent.
— Mon Dieu!
— Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent: «Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de mort pour moi, danger de révélation pour le secret de Votre Majesté; prenez donc ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.»
— Un papier dangereux! Lequel?
— Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien dangereux.
— Oh! duchesse, dites, dites!
— C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.»
Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait l’abîme, Mme de Chevreuse tendait son piège.
— Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche; quelle triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour aboutir à une si cruelle fin!
— Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité dont la reine saisit avidement l’accent sincère.
— Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces pauvres fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse expirer dans un tiroir pour les cacher à tout le monde.
— Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût bien réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de doute. Mort à Noisy-le-Sec?
— Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honnête, qui n’a pas survécu longtemps.
— Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret pareils.
La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette réflexion. Mme de Chevreuse continua.
— Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On m’apprit qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne m’étais pas affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes, si je l’eusse cru, jamais une allusion à ce déplorable événement ne fût venue réveiller les bien légitimes douleurs de Votre Majesté.
— Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy?
— Non, madame.
— Que disait-on de lui, alors?
— On disait... On se trompait sans doute.
— Dites toujours.
— On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient, une dame de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était venue dans un carrosse à l’embranchement de la route, la même, vous savez, où j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majesté daignait m’y envoyer.
— Eh bien?
— Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame.
— Après?
— Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays.
— Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque, effectivement, le pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre qui font que, jusqu’à sept ans, au dire des médecins, la vie des enfants tient à un fil.
— Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la bizarrerie...
«Qu’est-ce encore?» pensa la reine.
— La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été s’informer de la santé de l’enfant, cette personne...
— Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse!
— Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons que c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque temps après en Touraine...
— En Touraine?
— Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les reconnaître, vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l’un dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse en fleur! Jugez, d’après cela, ce que c’est que les bruits qui courent, ayez donc foi, après cela, à quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est pas mon intention, et je prendrai congé d’elle après lui avoir renouvelé l’assurance de mon respectueux dévouement.
— Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous.
— De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là.
— Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce que vous m’en voulez, duchesse?
— Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir?
— Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la mort qui menace.
— Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
— Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse.
— Votre Majesté s’en souvient?
— Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié.
— Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté.
— Cette preuve, voyons!
— Laquelle?
— Demandez-moi quelque chose.
— Demander?
— Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus grande, la plus royale.
— Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète.
— Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez.
— Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
— Dieu vous entende, duchesse!
— Comment cela?
— Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée Chevreuse m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.» Bénis soient donc les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous auront changée, et que peut-être vous me répondrez: «J’accepte.»
La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le charme et ne se cachait plus.
— Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous?
— Il faut donc s’expliquer?...
— Sans hésitation.
— Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une joie incomparable.
— Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais, avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari.
— Je vous ménagerai, chère reine.
— Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la belle jeunesse.
— Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie...
— Sais-tu toujours l’espagnol?
— Toujours.
— Demande-moi en espagnol alors.
— Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à Dampierre.
— C’est tout? s’écria la reine stupéfaite.
— Oui.
— Rien que cela?
— Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le plus énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez plus. Acceptez vous?
— Oui, de grand cœur.
— Oh! merci!
— Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma présence peut vous être utile à quelque chose.
— Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable, douce, délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis?
— C’est juré.
La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de baisers.
«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse d’esprit.»
— Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me donner quinze jours?
— Oui, certes! Pourquoi?
— Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne voulait me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour réparer Dampierre. Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y recevoir Votre Majesté, tous les fonds de Paris afflueront chez moi.
— Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec intelligence, cent mille écus! il faut cent mille écus pour réparer Dampierre?
— Tout autant.
— Et personne ne veut vous les prêter?
— Personne.
— Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse.
— Oh! je n’oserais.
— Vous auriez tort.
— Vrai?
— Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas beaucoup.
— N’est-ce pas?
— Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre discrétion ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est un bien plus galant homme.
— Paie-t-il?
— S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois qu’il me refuserait.
La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia après l’avoir gaiement embrassée.
Chapitre CLXXXIV — Comment Jean de La Fontaine fit son premier conte
Toutes ces intrigues sont épuisées; l’esprit humain, si multiple dans ses exhibitions, a pu se développer à l’aise dans les trois cadres que notre récit lui a fournis.
Peut-être s’agira-t-il encore de politique et d’intrigues dans le tableau que nous préparons, mais les ressorts en seront tellement cachés, que l’on ne verra que les fleurs et les peintures, absolument comme dans ces théâtres forains où paraît, sur la scène, un colosse qui marche mû par les petites jambes et les bras grêles d’un enfant caché dans sa carcasse.
Nous retournons à Saint-Mandé, où le surintendant reçoit, selon son habitude, sa société choisie d’épicuriens.
Depuis quelque temps, le maître a été rudement éprouvé. Chacun se ressent au logis de la détresse du ministre. Plus de grandes et folles réunions. La finance a été un prétexte pour Fouquet, et jamais, comme le dit spirituellement Gourville, prétexte n’a été plus fallacieux; de finances, pas l’ombre.
M. Vatel s’ingénie à soutenir la réputation de la maison. Cependant les jardiniers, qui alimentent les offices, se plaignent d’un retard ruineux. Les expéditionnaires de vins d’Espagne envoient fréquemment des mandats que nul ne paie. Les pêcheurs que le surintendant gage sur les côtes de Normandie supputent que, s’ils étaient remboursés, la rentrée de la somme leur permettrait de se retirer à terre. La marée, qui, plus tard, doit faire mourir Vatel, la marée n’arrive pas du tout.
Cependant, pour le jour de réception ordinaire, les amis de Fouquet se présentent plus nombreux que de coutume. Gourville et l’abbé Fouquet causent finances, c’est-à-dire que l’abbé emprunte quelques pistoles à Gourville. Pélisson, assis les jambes croisées, termine la péroraison d’un discours par lequel Fouquet doit rouvrir le Parlement.
Et ce discours est un chef-d’œuvre, parce que Pélisson le fait pour son ami, c’est-à-dire qu’il y met tout ce que, certainement, il n’irait pas chercher pour lui-même. Bientôt, se disputant sur les rimes faciles, arrivent du fond du jardin Loret et La Fontaine.
Les peintres et les musiciens se dirigent à leur tour du côté de la salle à manger. Lorsque huit heures sonneront, on soupera.
Le surintendant ne fait jamais attendre.
Il est sept heures et demie; l’appétit s’annonce assez galamment.
Quand tous les convives sont réunis, Gourville va droit à Pélisson, le tire de sa rêverie et l’amène au milieu d’un salon dont il a fermé les portes.
— Eh bien! dit-il, quoi de nouveau?
Pélisson, levant sa tête intelligente et douce:
— J’ai emprunté, dit-il, vingt-cinq mille livres à ma tante. Les voici en bons de caisse.
— Bien, répondit Gourville, il ne manque plus que cent quatre-vingt-quinze mille livres pour le premier paiement.
— Le paiement de quoi? demanda La Fontaine du ton qu’il mettait à dire: «Avez-vous lu Baruch?»
— Voilà encore mon distrait, dit Gourville. Quoi! c’est vous qui nous avez appris que la petite terre de Corbeil allait être vendue par un créancier de M. Fouquet; c’est vous qui avez proposé la cotisation de tous les amis d’Épicure; c’est vous qui avez dit que vous feriez vendre un coin de votre maison de Château-Thierry pour fournir votre contingent, et vous venez dire aujourd’hui: «Le paiement de quoi?»
Un rire universel accueillit cette sortie et fit rougir La Fontaine.
— Pardon, pardon, dit-il, c’est vrai, je n’avais pas oublié. Oh! non; seulement...
— Seulement, tu ne te souvenais plus, répliqua Loret.
— Voilà la vérité. Le fait est qu’il a raison. Entre oublier et ne plus se souvenir, il y a une grande différence.
— Alors, ajouta Pélisson, vous apportez cette obole, prix du coin de terre vendu?
— Vendu? Non.
— Vous n’avez pas vendu votre clos? demanda Gourville étonné, car il connaissait le désintéressement du poète.
— Ma femme n’a pas voulu, répondit ce dernier.
Nouveaux rires.
— Cependant, vous êtes allé à Château-Thierry pour cela? lui fut-il répondu.
— Certes, et à cheval.
— Pauvre Jean!
— Huit chevaux différents: j’étais roué.
— Excellent ami!... Et là-bas vous vous êtes reposé?
— Reposé? Ah bien! oui! Là-bas, j’ai eu bien de la besogne.
— Comment cela?
— Ma femme avait fait des coquetteries avec celui à qui je voulais vendre la terre. Cet homme s’est dédit; je l’ai appelé en duel.
— Très bien! dit le poète; et vous vous êtes battus?
— Il paraît que non.
— Vous n’en savez donc rien?
— Non, ma femme et ses parents se sont mêlés de cela. J’ai eu un quart d’heure durant l’épée à la main; mais je n’ai pas été blessé.
— Et l’adversaire?
— L’adversaire non plus; il n’était pas venu sur le terrain.
— C’est admirable! s’écria-t-on de toutes parts; vous avez dû vous courroucer?
— Très fort; j’avais gagné un rhume; je suis rentré à la maison, et ma femme m’a querellé.
— Tout de bon?
— Tout de bon. Elle m’a jeté un pain à la tête, un gros pain.
— Et vous?
— Moi? Je lui ai renversé toute la table sur le corps, et sur le corps de ses convives; puis je suis remonté à cheval, et me voilà.
Nul n’eût su tenir son sérieux à l’exposé de cette héroïde comique. Quand l’ouragan des rires se fut un peu calmé:
— Voilà tout ce que vous avez rapporté? dit-on à La Fontaine.
— Oh! non pas, j’ai eu une excellente idée.
— Dites.
— Avez-vous remarqué qu’il se fait en France beaucoup de poésies badines?
— Mais oui, répliqua l’assemblée.
— Et que, poursuivit La Fontaine, il ne s’en imprime que fort peu?
— Les lois sont dures, c’est vrai.
— Eh bien! marchandise rare est une marchandise chère, ai-je pensé. C’est pourquoi je me suis mis à composer un petit poème extrêmement licencieux.
— Oh! oh! cher poète.
— Extrêmement grivois.
— Oh! oh!
— Extrêmement cynique.
— Diable! diable!
— J’y ai mis, continua froidement le poète, tout ce que j’ai pu trouver de mots galants.
Chacun se tordait de rire, tandis que ce brave poète mettait ainsi l’enseigne à sa marchandise.
— Et, poursuivit-il, je m’appliquai à dépasser tout ce que Boccace, l’Arétin et autres maîtres ont fait dans ce genre.
— Bon Dieu! s’écria Pélisson; mais il sera damné!
— Vous croyez? demanda naïvement La Fontaine; je vous jure que je n’ai pas fait cela pour moi, mais uniquement pour M. Fouquet.
Cette conclusion mirifique mit le comble à la satisfaction des assistants.
— Et j’ai vendu cet opuscule huit cent livres la première édition, s’écria La Fontaine en se frottant les mains. Les livres de piété s’achètent moitié moins.
— Il eût mieux valu, dit Gourville en riant, faire deux livres de piété.
— C’est trop long et pas assez divertissant, répliqua tranquillement La Fontaine; mes huit cents livres sont dans ce petit sac; je les offre.
Et il mit, en effet, son offrande dans les mains du trésorier des épicuriens.
Puis ce fut au tour de Loret, qui donna cent cinquante livres; les autres s’épuisèrent de même. Il y eut, compte fait, quarante mille livres dans l’escarcelle.
Jamais plus généreux deniers ne résonnèrent dans les balances divines où la charité pèse les bons cœurs et les bonnes intentions contre les pièces fausses des dévots hypocrites.
On faisait encore tinter les écus quand le surintendant entra ou plutôt se glissa dans la salle. Il avait tout entendu.
On vit cet homme, qui avait remué tant de milliards, ce riche qui avait épuisé tous les plaisirs et tous les honneurs, ce cœur immense, ce cerveau fécond qui avaient, comme deux creusets avides, dévoré la substance matérielle et morale du premier royaume du monde, on vit Fouquet dépasser le seuil avec les yeux pleins de larmes, tremper ses doigts blancs et fins dans l’or et l’argent.
— Pauvre aumône, dit-il d’une voix tendre et émue, tu disparaîtras dans le plus petit des plis de ma bourse vide; mais tu as empli jusqu’au bord ce que nul n’épuisera jamais: mon cœur! Merci, mes amis, merci!
Et, comme il ne pouvait embrasser tous ceux qui se trouvaient là et qui pleuraient bien aussi un peu, tout philosophes qu’ils étaient, il embrassa La Fontaine en lui disant:
— Pauvre garçon qui s’est fait battre pour moi par sa femme, et damner par son confesseur!
— Bon! ce n’est rien, répondit le poète; que vos créanciers attendent deux ans, j’aurai fait cent autres contes qui, à deux éditions chacun, paieront la dette.
Chapitre CLXXXV — La Fontaine négociateur
Fouquet serra la main de La Fontaine avec une charmante effusion...
— Mon cher poète, lui dit-il, faites-nous cent autres contes, non seulement pour les quatre-vingts pistoles que chacun d’eux rapportera, mais encore pour enrichir notre langue de cent chefs-d’œuvre.
— Oh! oh! dit La Fontaine en se rengorgeant, il ne faut pas croire que j’aie seulement apporté cette idée et ces quatre-vingts pistoles à M. le surintendant.
— Oh! mais, s’écria-t-on de toutes parts, M. de La Fontaine est en fonds aujourd’hui.
— Bénie soit l’idée, si elle m’apporte un ou deux millions, dit gaiement Fouquet.
— Précisément, répliqua La Fontaine.
— Vite, vite! cria l’assemblée.
— Prenez garde, dit Pélisson à l’oreille de La Fontaine, vous avez eu grand succès jusqu’à présent, n’allez pas lancer la flèche au-delà du but.
— Nenni, monsieur Pélisson, et, vous qui êtes un homme de goût, vous m’approuverez tout le premier.
— Il s’agit de millions? dit Gourville.
— J’ai là quinze cent mille livres, monsieur Gourville.
Et il frappa sa poitrine.
— Au diable, le Gascon de Château-Thierry! cria Loret.
— Ce n’est pas la poche qu’il fallait toucher, dit Fouquet, c’est la cervelle.
— Tenez, ajouta La Fontaine, monsieur le surintendant, vous n’êtes pas un procureur général, vous êtes un poète.
— C’est vrai! s’écrièrent Loret, Conrart, et tout ce qu’il y avait là de gens de lettres.
— Vous êtes, dis-je, un poète et un peintre, un statuaire, un ami des arts et des sciences; mais, avouez-le vous-même, vous n’êtes pas un homme de robe.
— Je l’avoue, répliqua en souriant M. Fouquet.
— On vous mettrait de l’Académie que vous refuseriez, n’est-ce pas?
— Je crois que oui, n’en déplaise aux académiciens.
— Eh bien! pourquoi, ne voulant pas faire partie de l’Académie, vous laissez-vous aller à faire partie du Parlement?
— Oh! oh! dit Pélisson, nous parlons politique?
— Je demande, poursuivit La Fontaine, si la robe sied ou ne sied pas à M. Fouquet.
— Ce n’est pas de la robe qu’il s’agit, riposta Pélisson, contrarié des rires de l’assemblée.
— Au contraire, c’est de la robe, dit Loret.
— Ôtez la robe au procureur général, dit Conrart, nous avons M. Fouquet, ce dont nous ne nous plaignons pas; mais comme il n’est pas de procureur général sans robe, nous déclarons, d’après M. de La Fontaine, que certainement la robe est un épouvantail.
— _Fugiunt risus leporesque_, dit Loret.
— Les ris et les grâces, fit un savant.
— Moi, poursuivit Pélisson gravement, ce n’est pas comme cela que je traduis _lepores_.
— Et comment le traduisez-vous? demanda La Fontaine.
— Je le traduis ainsi: «Les lièvres se sauvent en voyant M. Fouquet.»
Éclats de rire, dont le surintendant prit sa part.
— Pourquoi les lièvres? objecta Conrart piqué.
— Parce que le lièvre sera celui qui ne se réjouira point de voir M. Fouquet dans les attributs de sa force parlementaire.
— Oh! oh! murmurèrent les poètes.
— _Quo non ascendam?_ dit Conrart, me paraît impossible avec une robe de procureur.
— Et à moi, sans cette robe, dit l’obstiné Pélisson. Qu’en pensez-vous, Gourville?
— Je pense que la robe est bonne, répliqua celui-ci; mais je pense également qu’un million et demi vaudrait mieux que la robe.
— Et je suis de l’avis de Gourville, s’écria Fouquet en coupant court à la discussion par son opinion, qui devait nécessairement dominer toutes les autres.
— Un million et demi! grommela Pélisson; pardieu! je sais une fable indienne...
— Contez-la-moi, dit La Fontaine; je dois la savoir aussi.
— La tortue avait une carapace, dit Pélisson; elle se réfugiait là-dedans quand ses ennemis la menaçaient. Un jour, quelqu’un lui dit: «Vous avez bien chaud l’été dans cette maison-là, et vous êtes bien empêchée de montrer vos grâces. Voilà la couleuvre qui vous donnera un million et demi de votre écaille.»
— Bon! fit le surintendant en riant.
— Après? fit La Fontaine, intéressé par l’apologue bien plus que par la moralité.
— La tortue vendit sa carapace et resta nue. Un vautour la vit; il avait faim; il lui brisa les reins d’un coup de bec et la dévora.
— Ô _muthos déloï?_... dit Conrart.
— Que M. Fouquet fera bien de garder sa robe.
La Fontaine prit la moralité au sérieux.
— Vous oubliez Eschyle, dit-il à son adversaire.
— Qu’est-ce à dire?
— Eschyle le Chauve.
— Après?
— Eschyle, dont un vautour, votre vautour probablement, grand amateur de tortues, prit d’en haut le crâne pour une pierre, et lança sur ce crâne une tortue toute blottie dans sa carapace.
— Eh! mon Dieu! La Fontaine a raison, reprit Fouquet devenu pensif, tout vautour, quand il a faim de tortues, sait bien leur briser gratis l’écaille; trop heureuses les tortues dont une couleuvre paie l’enveloppe un million et demi. Qu’on m’apporte une couleuvre généreuse comme celle de votre fable, Pélisson, et je lui donne ma carapace.
— _Rara avis in terris!_ s’écria Conrart.
— Et semblable à un cygne noir, n’est-ce pas? ajouta La Fontaine. Eh bien! oui, précisément, un oiseau tout noir et très rare; je l’ai trouvé.
— Vous avez trouvé un acquéreur pour ma charge de procureur? s’écria Fouquet.
— Oui, monsieur.
— Mais M. le surintendant n’a jamais dit qu’il dût vendre, reprit Pélisson.
— Pardonnez-moi: vous-même, vous en avez parlé, dit Conrart.
— J’en suis témoin, fit Gourville.
— Il tient aux beaux discours qu’il me fait, dit en riant Fouquet. Cet acquéreur, voyons, La Fontaine?
— Un oiseau tout noir, un conseiller au Parlement, un brave homme.
— Qui s’appelle?
— Vanel.
— Vanel! s’écria Fouquet, Vanel! le mari de...
— Précisément, son mari; oui, monsieur.
— Ce cher homme! dit Fouquet avec intérêt, il veut être procureur général?
— Il veut être tout ce que vous êtes, monsieur, dit Gourville, et faire absolument ce que vous avez fait.
— Oh! mais c’est bien réjouissant: contez-nous donc cela, La Fontaine.
— C’est tout simple. Je le vois de temps en temps. Tantôt je le rencontre: il flânait sur la place de la Bastille, précisément vers l’instant où j’allais prendre le petit carrosse de Saint-Mandé.
— Il devait guetter sa femme, bien sûr, interrompit Loret.
— Oh! mon Dieu, non, dit simplement Fouquet; il n’est pas jaloux.
— Il m’aborde donc, m’embrasse, me conduit au Cabaret de l’_Image-Saint-Fiacre_, et m’entretient de ses chagrins.
— Il a des chagrins?
— Oui, sa femme lui donne de l’ambition.
— Et il vous dit?...
— Qu’on lui a parlé d’une charge au Parlement; que le nom de M. Fouquet a été prononcé, que, depuis ce temps Mme Vanel rêve de s’appeler Mme la procureuse générale, et qu’elle en meurt toutes les nuits qu’elle n’en rêve pas.
— Pauvre femme! dit Fouquet.