Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Chapter 30

Chapter 303,838 wordsPublic domain

— Il y en a bien une, mais il faut être le roi pour l’acheter sans se gêner; or, le roi ne se donnera pas, je crois, la fantaisie d’acheter une charge de procureur général.

En entendant ces mots, Vanel attacha sur Colbert son regard humble et terne à la fois.

Colbert se demanda s’il avait été deviné, ou seulement rencontré par la pensée de cet homme.

— Que me parlez-vous, monseigneur, dit Vanel, de la charge de procureur général au Parlement? Je n’en sache pas d’autre que celle de M. Fouquet.

— Précisément, mon cher conseiller.

— Vous n’êtes pas dégoûté, monseigneur; mais, avant que la marchandise soit achetée, ne faut-il pas qu’elle soit vendue?

— Je crois, monsieur Vanel, que cette charge-là sera sous peu à vendre...

— À vendre!... la charge de procureur de M. Fouquet?

— On le dit.

— La charge qui le fait inviolable, à vendre? Oh! oh!

Et Vanel se mit à rire.

— En auriez-vous peur, de cette charge? dit gravement Colbert.

— Peur! non pas...

— Ni envie?

— Monseigneur se moque de moi! répliqua Vanel; comment un conseiller du Parlement n’aurait-il pas envie de devenir procureur général?

— Alors, monsieur Vanel... puisque je vous dis que la charge se présente à vendre.

— Monseigneur le dit.

— Le bruit en court.

— Je répète que c’est impossible; jamais un homme ne jette le bouclier derrière lequel il abrite son honneur, sa fortune et sa vie.

— Parfois il est des fous qui se croient au-dessus de toutes les mauvaises chances, monsieur Vanel.

— Oui, monseigneur; mais ces fous-là ne font pas leurs folies au profit des pauvres Vanels qu’il y a dans le monde.

— Pourquoi pas?

— Parce que ces Vanels sont pauvres.

— Il est vrai que la charge de M. Fouquet peut coûter gros. Qu’y mettriez vous, monsieur Vanel?

— Tout ce que je possède, monseigneur.

— Ce qui veut dire?

— Trois à quatre cent mille livres.

— Et la charge vaut?

— Un million et demi, au plus bas. Je sais des gens qui en ont offert un million sept cent mille livres sans décider M. Fouquet. Or, si par hasard il arrivait que M. Fouquet voulût vendre, ce que je ne crois pas, malgré ce qu’on m’en a dit...

— Ah! l’on vous en a dit quelque chose! Qui cela?

— M. de Gourville... M. Pélisson. Oh! en l’air.

— Eh bien! si M. Fouquet voulait vendre?...

— Je ne pourrais encore acheter, attendu que M. le surintendant ne vendra que pour avoir de l’argent frais, et personne n’a un million et demi à jeter sur une table.

Colbert interrompit en cet endroit le conseiller par une pantomime impérieuse. Il avait recommencé à réfléchir.

Voyant l’attitude sérieuse du maître, voyant sa persévérance à mettre la conversation sur ce sujet, M. Vanel attendait une solution sans oser la provoquer.

— Expliquez-moi bien, dit alors Colbert, les privilèges de la charge de procureur général.

— Le droit de mise en accusation contre tout sujet français qui n’est pas prince du sang; la mise à néant de toute accusation dirigée contre tout Français qui n’est pas roi ou prince. Un procureur général est le bras droit du roi pour frapper un coupable, il est son bras aussi pour éteindre le flambeau de la justice. Aussi M. Fouquet se soutiendra-t-il contre le roi lui-même en ameutant les parlements; aussi le roi ménagera-t-il M. Fouquet malgré tout pour faire enregistrer ses édits sans conteste. Le procureur général peut être un instrument bien utile ou bien dangereux.

— Voulez-vous être procureur général, Vanel? dit tout à coup Colbert en adoucissant son regard et sa voix.

— Moi? s’écria celui-ci. Mais j’ai eu l’honneur de vous représenter qu’il manque au moins onze cent mille livres à ma caisse.

— Vous emprunterez cette somme à vos amis.

— Je n’ai pas d’amis plus riches que moi.

— Un honnête homme!

— Si tout le monde pensait comme vous, monseigneur.

— Je le pense, cela suffit, et, au besoin, je répondrai de vous.

— Prenez garde au proverbe, monseigneur.

— Lequel?

— Qui répond paie.

— Qu’à cela ne tienne.

Vanel se leva, tout remué par cette offre si subitement, si inopinément faite par un homme que les plus frivoles prenaient au sérieux.

— Ne vous jouez pas de moi, monseigneur, dit-il.

— Voyons, faisons vite, monsieur Vanel. Vous dites que M. Gourville vous a parlé de la charge de M. Fouquet?

— M. Pélisson aussi.

— Officiellement, ou officieusement?

— Voici leurs paroles: «Ces gens du Parlement sont ambitieux et riches; ils devraient bien se cotiser pour faire deux ou trois millions à M. Fouquet, leur protecteur, leur lumière.»

— Et vous avez dit?

— J’ai dit que, pour ma part, je donnerais dix mille livres s’il le fallait.

— Ah! vous aimez donc M. Fouquet? s’écria M. Colbert avec un regard plein de haine.

— Non; mais M. Fouquet est notre procureur général; il s’endette, il se noie; nous devons sauver l’honneur du corps.

— Voilà qui m’explique pourquoi M. Fouquet sera toujours sain et sauf tant qu’il occupera sa charge, répliqua Colbert.

— Là-dessus, poursuivit Vanel, M. Gourville a ajouté: «Faire l’aumône à M. Fouquet, c’est toujours un procédé humiliant auquel il répondra par un refus; que le Parlement se cotise pour acheter dignement la charge de son procureur général, alors tout va bien, l’honneur du corps est sauf, et l’orgueil de M. Fouquet sauvé.»

— C’est une ouverture cela.

— Je l’ai considéré ainsi, monseigneur.

— Eh bien! monsieur Vanel, vous irez trouver immédiatement M. Gourville ou M. Pélisson; connaissez-vous quelque autre ami de M. Fouquet?

— Je connais beaucoup M. de La Fontaine.

— La Fontaine le rimeur?

— Précisément; il faisait des vers à ma femme, quand M. Fouquet était de nos amis.

— Adressez-vous donc à lui pour obtenir une entrevue de M. le surintendant.

— Volontiers; mais la somme?

— Au jour et à l’heure fixés, monsieur Vanel, vous serez nanti de la somme, ne vous inquiétez point.

— Monseigneur, une telle munificence! Vous effacez le roi, vous surpassez M. Fouquet.

— Un moment... ne faisons pas abus des mots. Je ne vous donne pas quatorze cent mille livres, monsieur Vanel: j’ai des enfants.

— Eh! monsieur, vous me les prêtez; cela suffit.

— Je vous les prête, oui.

— Demandez tel intérêt, telle garantie qu’il vous plaira, monseigneur, je suis prêt, et, vos désirs étant satisfaits, je répéterai encore que vous surpassez les rois et M. Fouquet en munificence. Vos conditions?

— Le remboursement en huit années.

— Oh! très bien.

— Hypothèque sur la charge elle-même.

— Parfaitement; est-ce tout?

— Attendez. Je me réserve le droit de vous racheter la charge à cent cinquante mille livres de bénéfice si vous ne suiviez pas, dans la gestion de cette charge, une ligne conforme aux intérêts du roi et à mes desseins.

— Ah! ah! dit Vanel un peu ému.

— Cela renferme-t-il quelque chose qui vous puisse choquer, monsieur Vanel? dit froidement Colbert.

— Non, non, répliqua vivement Vanel.

— Eh bien! nous signerons cet acte quand il vous plaira. Courez chez les amis de M. Fouquet.

— J’y vole...

— Et obtenez du surintendant une entrevue.

— Oui, monseigneur.

— Soyez facile aux concessions.

— Oui.

— Et les arrangements une fois pris?...

— Je me hâte de le faire signer.

— Gardez-vous-en bien!... Ne parlez jamais de signature avec M. Fouquet, ni de dédit, ni même de parole, entendez-vous? vous perdriez tout!

— Eh bien! alors, monseigneur, que faire? C’est trop difficile...

— Tâchez seulement que M. Fouquet vous touche dans la main... Allez!

Chapitre CLXXXII — Chez la reine mère

La reine mère était dans sa chambre à coucher au Palais-Royal avec Mme de Motteville et la _senora_ Molina. Le roi, attendu jusqu’au soir, n’avait pas paru; la reine, tout impatiente, avait envoyé chercher souvent de ses nouvelles.

Le temps semblait être à l’orage. Les courtisans et les dames s’évitaient dans les antichambres et les corridors pour ne point se parler de sujets compromettants.

Monsieur avait joint le roi dès le matin pour une partie de chasse.

Madame demeurait chez elle, boudant tout le monde.

Quant à la reine mère, après avoir fait ses prières en latin, elle causait ménage avec ses deux amies en pur castillan.

Mme de Motteville, qui comprenait admirablement cette langue, répondait en français.

Lorsque les trois dames eurent épuisé toutes les formules de la dissimulation et de la politesse pour en arriver à dire que la conduite du roi faisait mourir de chagrin la reine, la reine mère et toute sa parenté, lorsqu’on eut, en termes choisis, fulminé toutes les imprécations contre Mlle de La Vallière, la reine mère termina les récriminations par ces mots pleins de sa pensée et de son caractère:

— _Estos hijos!_ dit-elle à Molina.

C’est-à-dire: «Ces enfants!»

Mot profond dans la bouche d’une mère; mot terrible dans la bouche d’une reine qui, comme Anne d’Autriche, celait de si singuliers secrets dans son âme assombrie.

— Oui, répliqua Molina, ces enfants! à qui toute mère se sacrifie.

— À qui, répliqua la reine, une mère a tout sacrifié.

Et elle n’acheva pas sa phrase. Il lui sembla, quand elle leva les yeux vers le portrait en pied du pâle Louis XIII, que son époux laissait une fois encore la lumière monter à ses yeux ternes, le courroux gonfler ses narines de toile. Le portrait s’animait; il ne parlait pas, il menaçait. Un profond silence succéda aux dernières paroles de la reine. La Molina se mit à fourrager les rubans et les dentelles d’une vaste corbeille. Mme de Motteville, surprise de cet éclair qui avait illuminé simultanément d’intelligence le regard de la confidente et celui de la maîtresse, Mme de Motteville, disons-nous, baissa les yeux en femme discrète, et, ne cherchant plus à voir, écouta de toutes ses oreilles. Elle ne surprit qu’un «hum!» significatif de la duègne espagnole, image de la circonspection. Elle surprit aussi un soupir exhalé comme un souffle du sein de la reine.

Elle leva la tête aussitôt.

— Vous souffrez? dit-elle.

— Non, Motteville, non; pourquoi dis-tu cela?

— Votre Majesté avait gémi.

— Tu as raison, en effet; oui, je souffre un peu.

— M. Valot est près d’ici, chez Madame, je crois.

— Chez Madame, pourquoi?

— Madame a ses nerfs.

— Belle maladie! M. Valot a bien tort d’être chez Madame, quand un autre médecin guérirait Madame...

Mme de Motteville leva encore ses yeux surpris.

— Un médecin autre que M. Valot? dit-elle; qui donc?

— Le travail, Motteville, le travail... Ah! si quelqu’un est malade, c’est ma pauvre fille.

— C’est aussi Votre Majesté.

— Moins ce soir.

— Ne vous y fiez pas, madame!

Et, comme pour justifier cette menace, de Mme de Motteville, une douleur aiguë mordit la reine au cœur, la fit pâlir et la renversa sur un fauteuil avec tous les symptômes d’une pâmoison soudaine.

— Mes gouttes! murmura-t-elle.

— Prout! prout! répliqua la Molina, qui, sans hâter sa marche, alla tirer d’une armoire d’écaille dorée un grand flacon de cristal de roche et l’apporta ouvert à la reine.

Celle-ci respira frénétiquement, à plusieurs reprises, et murmura:

— C’est par là que le Seigneur me tuera. Soit faite par sa volonté sainte!

— On ne meurt pas pour mal avoir, ajouta la Molina en replaçant le flacon dans l’armoire.

— Votre Majesté va bien, maintenant? demanda Mme de Motteville.

— Mieux.

Et la reine posa son doigt sur ses lèvres pour commander la discrétion à sa favorite.

— C’est étrange! dit, après un silence, Mme de Motteville.

— Qu’y a-t-il d’étrange? demanda la reine.

— Votre Majesté se souvient-elle du jour où cette douleur apparut pour la première fois?

— Je me souviens que c’était un jour bien triste, Motteville.

— Ce jour n’avait pas toujours été triste pour Votre Majesté.

— Pourquoi?

— Parce que, vingt-trois ans auparavant, madame, Sa Majesté le roi régnant, votre glorieux fils, était né à la même heure.

La reine poussa un cri, pencha son front sur ses mains et s’abîma durant quelques secondes.

Était-ce souvenir ou réflexion? était-ce encore la douleur?

La Molina jeta sur Mme de Motteville un regard presque furieux, tant il ressemblait à un reproche, et la digne femme, n’y ayant rien compris, allait questionner pour l’acquit de sa conscience, lorsque soudain Anne d’Autriche se levant:

— Le 5 septembre! dit-elle; oui, ma douleur a paru le 5 septembre. Grande joie un jour, grande douleur un autre jour. Grande douleur, ajouta-t-elle tout bas, expiation d’une trop grande joie!

Et, à partir de ce moment, Anne d’Autriche, qui semblait avoir épuisé toute sa mémoire et toute sa raison, demeura impénétrable, l’œil morne, la pensée vague, les mains pendantes.

— Il faut nous mettre au lit, dit la Molina.

— Tout à l’heure, Molina.

— Laissons la reine, ajouta la tenace Espagnole.

Mme de Motteville se leva; des larmes brillantes et grosses comme des larmes d’enfant coulaient lentement sur les joues blanches de la reine.

Molina, s’en apercevant, darda sur Anne d’Autriche son œil noir et vigilant.

— Oui, oui, reprit soudain la reine. Laissez-nous, Motteville. Allez.

Ce mot _nous_ sonna désagréablement à l’oreille de la favorite française. Il signifiait qu’un échange de secrets ou de souvenirs allait se faire. Il signifiait qu’une personne était de trop dans l’entretien à sa plus intéressante phase.

— Madame, Molina suffira-t-elle au service de Votre Majesté? demanda la Française.

— Oui, répondit l’Espagnole.

Et Mme de Motteville s’inclina. Tout à coup une vieille femme de chambre, vêtue comme elle l’était à la Cour d’Espagne en 1620, ouvrit les portières, et surprenant la reine dans ses larmes, Mme de Motteville dans sa retraite savante, la Molina dans sa diplomatie:

— Le remède! le remède! cria-t-elle joyeusement à la reine en s’approchant sans façon du groupe.

— Quel remède, _Chica_? dit Anne d’Autriche.

— Pour le mal de Votre Majesté, répondit celle-ci.

— Qui l’apporte? demanda vivement Mme de Motteville; M. Valot?

— Non, une dame de Flandre.

— Une dame de Flandre? Une Espagnole? interrogea la reine.

— Je ne sais.

— Qui l’envoie?

— M. Colbert.

— Son nom?

— Elle ne l’a pas dit.

— Sa condition?

— Elle le dira.

— Son visage?

— Elle est masquée.

— Vois, Molina! s’écria la reine.

— C’est inutile, répondit tout à coup une voix ferme et douce à la fois, partie de l’autre côté des tapisseries, voix qui fit tressaillir les autres dames et frissonner la reine.

En même temps, une femme masquée paraissait entre les rideaux.

Avant que la reine eût parlé:

— Je suis une dame du béguinage de Bruges, dit la dame inconnue, et j’apporte, en effet, le remède qui doit guérir Votre Majesté.

Chacun se tut. La béguine ne fit point un pas.

— Parlez, dit la reine.

— Quand nous serons seules, ajouta la béguine.

Anne d’Autriche adressa un regard à ses compagnes, celles-ci se retirèrent.

La béguine fit alors trois pas vers la reine et s’inclina révérencieusement.

La reine regardait avec défiance cette femme qui la regardait aussi avec des yeux brillants par les trous de son masque.

— La reine de France est donc bien malade, dit Anne d’Autriche, que l’on sait, au béguinage de Bruges, qu’elle a besoin d’être guérie?

— Ne menacez point, reine, dit la béguine avec douceur; je suis venue à vous pleine de respect et de compassion, j’y suis venue de la part d’une amie.

— Prouvez-le donc! Soulagez au lieu d’irriter.

— Facilement; et Votre Majesté va voir si l’on est son amie.

— Voyons.

— Quel malheur est-il arrivé à Votre Majesté depuis vingt-trois ans?...

— Mais, de grands malheurs: n’ai-je pas perdu le roi?

— Je ne parle pas de ces sortes de malheurs. Je veux vous demander si, depuis... la naissance du roi... une indiscrétion d’amie a causé quelque douleur à Votre Majesté.

— Je ne vous comprends pas, répondit la reine en serrant les dents pour cacher son émotion.

— Je vais me faire comprendre. Votre Majesté se souvient que le roi est né le 3 septembre 1638, à onze heures un quart?

— Oui, bégaya la reine.

— À midi et demi, continua la béguine, le dauphin, ondoyé déjà par Mgr de Meaux sous les yeux du roi, sous vos yeux était reconnu héritier de la couronne de France. Le roi se rendit à la chapelle du vieux château de Saint-Germain pour entendre le _Te Deum_.

— Tout cela est exact, murmura la reine.

— L’accouchement de Votre Majesté s’était fait en présence de feu Monsieur, des princes, des dames de la Cour. Le médecin du roi, Bouvard, et le chirurgien Honoré se tenaient dans l’antichambre. Votre Majesté s’endormit vers trois heures jusqu’à sept heures environ, n’est-ce pas?

— Sans doute; mais vous me récitez là ce que tout le monde sait comme vous et moi.

— J’arrive, madame, à ce que peu de personnes savent. Peu de personnes, disais-je? hélas! je pourrais dire deux personnes, car il y en avait cinq seulement autrefois, et, depuis quelques années, le secret s’est assuré par la mort des principaux participants. Le roi notre seigneur dort avec ses pères; la sage-femme Péronne l’a suivi de près, Laporte est oublié déjà.

La reine ouvrit la bouche pour répondre; elle trouva sous sa main glacée, dont elle caressait son visage, les gouttes pressées d’une sueur brûlante.

— Il était huit heures, poursuivit la béguine; le roi soupait d’un grand cœur; ce n’étaient autour de lui que joie, cris, rasades; le peuple hurlait sous les balcons; les Suisses, les mousquetaires et les gardes erraient par la ville, portés en triomphe par les étudiants ivres.

Ces bruits formidables de l’allégresse publique faisaient gémir doucement dans les bras de Mme de Hausac, sa gouvernante, le dauphin, le futur roi de France, dont les yeux, lorsqu’ils s’ouvriraient, devaient apercevoir deux couronnes au fond de son berceau. Tout à coup Votre Majesté poussa un cri perçant, et dame Péronne reparut à son chevet.

Les médecins dînaient dans une salle éloignée. Le palais, désert à force d’être envahi, n’avait plus ni consignes ni gardes. La sage-femme, après avoir examiné l’état de Votre Majesté, se récria, surprise, et, vous prenant en ses bras, éplorée, folle de douleur, envoya Laporte pour prévenir le roi que Sa Majesté la reine voulait le voir dans sa chambre. Laporte, vous le savez, madame, était un homme de sang-froid et d’esprit. Il n’approcha pas du roi en serviteur effrayé qui sent son importance, et veut effrayer aussi; d’ailleurs, ce n’était pas une nouvelle effrayante que celle qu’attendait le roi. Toujours est-il que Laporte parut, le sourire sur les lèvres, près de la chaise du roi et lui dit:

— Sire, la reine est bien heureuse et le serait encore plus de voir Votre Majesté.

Ce jour-là, Louis XIII eût donné sa couronne à un pauvre pour un Dieu gard! Gai, léger, vif, le roi sortit de table en disant, du ton que Henri IV eût pu prendre: Messieurs, je vais voir ma femme.

Il arriva chez vous, madame, au moment où dame Péronne lui tendait un second prince, beau et fort comme le premier, en lui disant: «Sire, Dieu ne veut pas que le royaume de France tombe en quenouille.

Le roi, dans son premier mouvement, sauta sur cet enfant et cria: «Merci, mon Dieu!»

La béguine s’arrêta en cet endroit, remarquant combien souffrait la reine. Anne d’Autriche, renversée dans son fauteuil, la tête penchée, les yeux fixes, écoutait sans entendre et ses lèvres s’agitaient convulsivement pour une prière à Dieu ou pour une imprécation contre cette femme.

— Ah! ne croyez pas que, s’il n’y a qu’un dauphin en France, s’écria la béguine, ne croyez pas que, si la reine a laissé cet enfant végéter loin du trône, ne croyez pas qu’elle fût une mauvaise mère. Oh! non... Il est des gens qui savent combien de larmes elle a versées; il est des gens qui ont pu compter les ardents baisers qu’elle donnait à la pauvre créature en échange de cette vie de misère et d’ombre à laquelle la raison d’État condamnait le frère jumeau de Louis XIV.

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura faiblement la reine.

— On sait, continua vivement la béguine, que le roi, se voyant deux fils, tous deux égaux en âge, en prétentions, trembla pour le salut de la France, pour la tranquillité de son État. On sait que M. le cardinal de Richelieu, mandé à cet effet par Louis XIII, réfléchit plus d’une heure dans le cabinet de Sa Majesté, et prononça cette sentence: «Il y a un roi né pour succéder à Sa Majesté. Dieu en a fait naître un autre pour succéder à ce premier roi; mais, à présent, nous n’avons besoin que du premier-né; cachons le second à la France comme Dieu l’avait caché à ses parents eux-mêmes.» Un prince, c’est pour l’État la paix et la sécurité; deux compétiteurs, c’est la guerre civile et l’anarchie.

La reine se leva brusquement, pâle et les poings crispés.

— Vous en savez trop, dit-elle d’une voix sourde, puisque vous touchez aux secrets de l’État. Quant aux amis de qui vous tenez ce secret, ce sont des lâches, de faux amis. Vous êtes leur complice dans le crime qui s’accomplit aujourd’hui. Maintenant, à bas le masque, ou je vous fais arrêter par mon capitaine des gardes. Oh! ce secret ne me fait pas peur! Vous l’avez eu, vous me le rendrez! Il se glacera dans votre sein; ni ce secret ni votre vie ne vous appartiennent plus à partir de ce moment!

Anne d’Autriche, joignant le geste à la menace, fit deux pas vers la béguine.

— Apprenez, dit celle-ci, à connaître la fidélité, l’honneur, la discrétion de vos amis abandonnés.

Elle enleva soudain son masque.

— Mme de Chevreuse! s’écria la reine.

— La seule confidente du secret, avec Votre Majesté.

— Ah! murmura Anne d’Autriche, venez m’embrasser, duchesse. Hélas! c’est tuer ses amis, que se jouer ainsi avec leurs chagrins mortels.

Et la reine, appuyant sa tête sur l’épaule de la vieille duchesse, laissa échapper de ses yeux une source de larmes amères.

— Que vous êtes jeune encore! dit celle-ci d’une voix sourde. Vous pleurez!

Chapitre CLXXXIII — Deux amies

La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse.

— Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en parlant de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible qu’une créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine de France.

— Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à côté de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à l’heure, nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des hommes; à côté, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles, c’est vrai, mais fort enviées de ce monde.

— Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure reconnaissiez qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit?

Mme de Chevreuse se recueillit un moment.

— Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres calcinées par le soleil.

La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre.

— Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée?

— Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait son père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal.

— Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur, duchesse, répliqua la reine: mais, moi, je pourrais... secrètement.

La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son interlocutrice.

— Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait de venir ici.

— Merci, madame!

— Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit de votre mort.

— On avait dit effectivement que j’étais morte?

— Partout.

— Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant.

— Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons peu MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans les préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.

— Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort.