Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Chapter 23

Chapter 233,796 wordsPublic domain

Rien n’était donc plus possible, pas même les lettres: écrire sous les yeux d’un argus aussi féroce, d’une douceur aussi inégale que celle de Madame, c’était s’exposer aux plus grands dangers.

On peut juger dans quel état d’irritation continue et de colère croissante toutes ces piqûres d’aiguille mettaient le lion.

Le roi se décomposait le sang à chercher des moyens, et, comme il ne s’ouvrait ni à Malicorne ni à d’Artagnan, les moyens ne se trouvaient pas.

Malicorne eut bien çà et là quelques éclairs héroïques pour encourager le roi à une entière confidence.

Mais, soit honte, soit défiance, le roi commençait d’abord à mordre, puis bientôt abandonnait l’hameçon.

Ainsi, par exemple, un soir que le roi traversait le jardin et regardait tristement les fenêtres de Madame, Malicorne heurta une échelle sous une bordure de buis, et dit à Manicamp, qui marchait avec lui derrière le roi, et qui n’avait rien heurté ni rien vu:

— Est-ce que vous n’avez pas vu que je viens de heurter une échelle et que j’ai manqué de tomber?

— Non, dit Manicamp, distrait comme d’habitude; mais vous n’êtes pas tombé, à ce qu’il paraît?

— N’importe! il n’en est pas moins dangereux de laisser ainsi traîner les échelles.

— Oui, l’on peut se faire mal, surtout quand on est distrait.

— Ce n’est pas cela: je veux dire qu’il est dangereux de laisser traîner ainsi les échelles sous les fenêtres des filles d’honneur.

Louis tressaillit imperceptiblement.

— Comment cela? demanda Manicamp.

— Parlez plus haut, lui souffla Malicorne en lui poussant le bras.

— Comment cela? dit plus haut Manicamp.

Le roi prêta l’oreille.

— Voilà, par exemple, dit Malicorne, une échelle qui a dix-neuf pieds, juste la hauteur de la corniche des fenêtres.

Manicamp, au lieu de répondre, rêvassait.

— Demandez-moi donc de quelles fenêtres, lui souffla Malicorne.

— Mais de quelles fenêtres entendez-vous donc parler? lui demanda tout haut Manicamp.

— De celles de Madame.

— Eh!

— Oh! je ne dis pas que l’on ose jamais monter chez Madame; mais dans le cabinet de Madame, séparé par une simple cloison, couchent Mlles de La Vallière et de Montalais, qui sont deux jolies personnes.

— Par une simple cloison? dit Manicamp.

— Tenez, voici la lumière assez éclatante des appartements de Madame: voyez-vous ces deux fenêtres?

— Oui.

— Et cette fenêtre voisine des autres, éclairée d’une façon moins vive, la voyez-vous?

— À merveille.

— C’est celle des filles d’honneur. Tenez, il fait chaud, voilà justement Mlle de La Vallière qui ouvre sa fenêtre; ah! qu’un amoureux hardi pourrait lui dire de choses, s’il soupçonnait là cette échelle de dix-neuf pieds qui atteint juste à la corniche!

— Mais elle n’est pas seule, avez-vous dit? elle est avec Mlle de Montalais?

— Mlle de Montalais ne compte pas; c’est une amie d’enfance, entièrement dévouée, un véritable puits où l’on peut jeter tous les secrets qu’on veut perdre.

Pas un mot de l’entretien n’avait échappé au roi.

Malicorne avait même remarqué que le roi avait ralenti le pas pour lui donner le temps de finir.

Aussi, arrivé à la porte, il congédia tout le monde, à l’exception de Malicorne.

Cela n’étonna personne, on savait le roi amoureux et on le soupçonnait de faire des vers au clair de la lune.

Bien qu’il n’y eût pas de lune ce soir-là, le roi néanmoins pouvait avoir des vers à faire.

Tout le monde partit.

Alors le roi se retourna vers Malicorne, qui attendait respectueusement que le roi lui adressât la parole.

— Que parliez-vous tout à l’heure d’échelle, monsieur Malicorne? demanda-t-il.

— Moi, Sire, je parlais d’échelle?

Et Malicorne leva les yeux au ciel comme pour rattraper ses paroles envolées.

— Oui, d’une échelle de dix-neuf pieds.

— Ah! oui, Sire, c’est vrai, mais je parlais à M. de Manicamp, et je me fusse tu si j’eusse su que Votre Majesté pût nous entendre.

— Et pourquoi vous fussiez-vous tu?

— Parce que je n’eusse pas voulu faire gronder le jardinier qui l’a oubliée... pauvre diable!

— Ne craignez rien... Voyons, qu’est-ce que cette échelle?

— Votre Majesté veut-elle la voir?

— Oui.

— Rien de plus facile, elle est là, Sire.

— Dans le buis?

— Justement.

— Montrez-la-moi.

Malicorne revint sur ses pas et conduisit le roi à l’échelle.

— La voilà, Sire, dit-il.

— Tirez-la donc un peu.

Malicorne mit l’échelle dans l’allée.

Le roi marcha longitudinalement dans le sens de l’échelle.

— Hum! fit-il... Vous dites qu’elle a dix-neuf pieds?

— Oui, Sire.

— Dix-neuf pieds, c’est beaucoup: je ne la crois pas si longue, moi.

— On voit mal comme cela, Sire. Si l’échelle était debout contre un arbre ou contre un mur, par exemple, on verrait mieux, attendu que la comparaison aiderait beaucoup.

— Oh! n’importe, monsieur Malicorne, j’ai peine à croire que l’échelle ait dix-neuf pieds.

— Je sais combien Votre Majesté a le coup d’œil sûr, et cependant je gagerais.

Le roi secoua la tête.

— Il y a un moyen infaillible de vérification, dit Malicorne.

— Lequel?

— Chacun sait, Sire, que le rez-de-chaussée du palais a dix-huit pieds.

— C’est vrai, on peut le savoir.

— Eh bien! en appliquant l’échelle le long du mur, on jugerait.

— C’est vrai.

Malicorne enleva l’échelle comme une plume et la dressa contre la muraille.

Il choisit, ou plutôt le hasard choisit la fenêtre même du cabinet de La Vallière pour faire son expérience.

L’échelle arriva juste à l’arête de la corniche, c’est-à-dire presque à l’appui de la fenêtre, de sorte qu’un homme placé sur l’avant-dernier échelon, un homme de taille moyenne, comme était le roi, par exemple, pouvait facilement communiquer avec les habitants ou plutôt les habitantes de la chambre.

À peine l’échelle fut-elle posée, que le roi, laissant là l’espèce de comédie qu’il jouait, commença à gravir les échelons, tandis que Malicorne tenait l’échelle. Mais à peine était-il à moitié de sa route aérienne, qu’une patrouille de Suisses parut dans le jardin et s’avança droit à l’échelle.

Le roi descendit précipitamment et se cacha dans un massif.

Malicorne comprit qu’il fallait se sacrifier. S’il se cachait de son côté, on chercherait jusqu’à ce que l’on trouvât ou lui ou le roi, et peut-être tous deux.

Mieux valait qu’il fût trouvé tout seul.

En conséquence, Malicorne se cacha si maladroitement qu’il fut arrêté tout seul. Une fois arrêté, Malicorne fut conduit au poste; une fois au poste, il se nomma; une fois nommé, il fut reconnu.

Pendant ce temps, de massif en massif, le roi regagnait la petite porte de son appartement, fort humilié et surtout fort désappointé.

D’autant plus que le bruit de l’arrestation avait attiré La Vallière et Montalais à leur fenêtre, et que Madame elle-même avait paru à la sienne entre deux bougies, demandant de quoi il s’agissait.

Pendant ce temps, Malicorne se réclamait de d’Artagnan. D’Artagnan accourut à l’appel de Malicorne.

Mais en vain essaya-t-il de lui faire comprendre ses raisons, mais en vain d’Artagnan les comprit-il, mais en vain encore ces deux esprits si fins et si inventifs donnèrent-ils un tour à l’aventure; il n’y eut pour Malicorne d’autre ressource que de passer pour avoir voulu entrer chez Mlle de Montalais, comme M. de Saint-Aignan avait passé pour avoir voulu forcer la porte de Mlle de Tonnay-Charente.

Madame était inflexible, pour cette double raison que, si en effet M. Malicorne avait voulu entrer nuitamment chez elle par la fenêtre et à l’aide d’une échelle pour voir Montalais, c’était de la part de Malicorne un essai punissable et qu’il fallait punir.

Et, par cette autre raison que, si Malicorne, au lieu d’agir en son propre nom, avait agi comme intermédiaire entre La Vallière et une personne qu’elle ne voulait pas nommer, son crime était bien plus grand encore, puisque la passion, qui excuse tout, n’était point là pour l’excuser.

Madame jeta donc les hauts cris et fit chasser Malicorne de la maison de Monsieur, sans réfléchir, la pauvre aveugle, que Malicorne et Montalais la tenaient dans leurs serres par la visite à M. de Guiche et par bien d’autres endroits tout aussi délicats.

Montalais, furieuse, voulut se venger tout de suite, Malicorne lui démontra que l’appui du roi valait toutes les disgrâces du monde et qu’il était beau de souffrir pour le roi.

Malicorne avait raison. Aussi, quoiqu’elle fût femme, et plutôt dix fois qu’une, ramena-t-il Montalais à son avis.

Puis, de son côté, hâtons-nous de le dire, le roi aida aux consolations.

D’abord, il fit compter à Malicorne cinquante mille livres en dédommagement de sa charge perdue.

Ensuite, il le plaça dans sa propre maison, heureux de se venger ainsi sur Madame de tout ce qu’elle avait fait endurer à lui et à La Vallière.

Mais, n’ayant plus Malicorne pour lui voler ses mouchoirs et lui mesurer ses échelles, le pauvre amant était dénué.

Plus d’espoir de se rapprocher jamais de La Vallière, tant qu’elle resterait au Palais-Royal.

Toutes les dignités et toutes les sommes du monde ne pouvaient remédier à cela.

Heureusement, Malicorne veillait.

Il fit si bien qu’il rencontra Montalais. Il est vrai que, de son côté, Montalais faisait de son mieux pour rencontrer Malicorne.

— Que faites-vous la nuit, chez Madame? demanda-t-il à la jeune fille.

— Mais, la nuit, je dors, répliqua-t-elle.

— Comment, vous dormez?

— Sans doute.

— Mais cela est fort mal de dormir; il ne convient pas qu’avec une douleur comme celle que vous éprouvez une fille dorme.

— Et quelle douleur est-ce donc que j’éprouve?

— N’êtes-vous pas au désespoir de mon absence?

— Mais non, puisque vous avez reçu cinquante mille livres et une charge chez le roi.

— N’importe, vous êtes très affligée de ne plus me voir comme vous me voyiez auparavant; vous êtes au désespoir surtout de ce que j’ai perdu la confiance de Madame; est-ce vrai, cela? Voyons.

— Oh! c’est très vrai.

— Eh bien! cette affliction vous empêche de dormir, la nuit, et alors vous sanglotez, vous soupirez, vous vous mouchez bruyamment, et cela dix fois par minute.

— Mais, mon cher Malicorne, Madame ne supporte pas le moindre bruit chez elle.

— Je le sais pardieu bien, qu’elle ne peut rien supporter; aussi vous dis-je qu’elle s’empressera, voyant une douleur si profonde, de vous mettre à la porte de chez elle.

— Je comprends.

— C’est heureux.

— Mais qu’arrivera-t-il alors?

— Il arrivera que La Vallière, se voyant séparée de vous, poussera la nuit de tels gémissements et de telles lamentations, qu’elle fera du désespoir pour deux.

— Alors on la mettra dans une autre chambre.

— Oui, mais laquelle?

— Laquelle? Vous voilà embarrassé, monsieur des Inventions.

— Nullement; quelle que soit cette chambre, elle vaudra toujours mieux que celle de Madame.

— C’est vrai.

— Eh bien! commencez-moi un peu vos jérémiades cette nuit.

— Je n’y manquerai pas.

— Et donnez-moi le mot à La Vallière.

— Ne craignez rien, elle pleure assez tout bas.

— Eh bien! qu’elle pleure tout haut.

Et ils se séparèrent.

Chapitre CLXXII — Où il est traité de menuiserie et où il est donné quelques détails sur la façon de percer les escaliers

Le conseil donné à Montalais fut communiqué à La Vallière, qui reconnut qu’il manquait de sagesse, et qui, après quelque résistance venant plutôt de sa timidité que de sa froideur, résolut de le mettre à exécution.

Cette histoire, des deux femmes pleurant et emplissant de bruits lamentables la chambre à coucher de Madame, fut le chef-d’œuvre de Malicorne.

Comme rien n’est aussi vrai que l’invraisemblable, aussi naturel que le romanesque, cette espèce de conte des _Mille et Une Nuits_ réussit parfaitement auprès de Madame.

Elle éloigna d’abord Montalais.

Puis, trois jours, ou plutôt trois nuits après avoir éloigné Montalais, elle éloigna La Vallière.

On donna une chambre à cette dernière dans les petits appartements mansardés situés au-dessus des appartements des gentilshommes.

Un étage, c’est-à-dire un plancher, séparait les demoiselles des officiers et des gentilshommes.

Un escalier particulier, placé sous la surveillance de Mme de Navailles, conduisait chez elles.

Pour plus grande sûreté, Mme de Navailles, qui avait entendu parler des tentatives antérieures de Sa Majesté, avait fait griller les fenêtres des chambres et les ouvertures des cheminées.

Il y avait donc toute sûreté pour l’honneur de Mlle de La Vallière, dont la chambre ressemblait plus à une cage qu’à toute autre chose.

Mlle de La Vallière, lorsqu’elle était chez elle, et elle y était souvent, Madame n’utilisant guère ses services depuis qu’elle la savait en sûreté sous le regard de Mme de Navailles, Mlle de La Vallière n’avait donc d’autre distraction que de regarder à travers les grilles de sa fenêtre. Or, un matin qu’elle regardait comme d’habitude, elle aperçut Malicorne à une fenêtre parallèle à la sienne.

Il tenait en main un aplomb de charpentier, lorgnait les bâtiments, et additionnait des formules algébriques sur du papier. Il ne ressemblait pas mal ainsi à ces ingénieurs qui, du coin d’une tranchée, relèvent les angles d’un bastion ou prennent la hauteur des murs d’une forteresse.

La Vallière reconnut Malicorne et le salua.

Malicorne, à son tour, répondit par un grand salut et disparut de la fenêtre.

Elle s’étonna de cette espèce de froideur, peu habituelle au caractère toujours égal de Malicorne; mais elle se souvint que le pauvre garçon avait perdu son emploi pour elle, et qu’il ne devait pas être dans d’excellentes dispositions à son égard, puisque, selon toute probabilité, elle ne serait jamais en position de lui rendre ce qu’il avait perdu.

Elle savait pardonner les offenses, à plus forte raison compatir au malheur.

La Vallière eût demandé conseil à Montalais, si Montalais eût été là; mais Montalais était absente.

C’était l’heure où Montalais faisait sa correspondance.

Tout à coup, La Vallière vit un objet lancé de la fenêtre où avait apparu Malicorne traverser l’espace, passer à travers ses barreaux et rouler sur son parquet.

Elle alla curieusement vers cet objet et le ramassa. C’était une de ces bobines sur lesquelles on dévide la soie.

Seulement, au lieu de soie, un petit papier s’enroulait sur la bobine.

La Vallière le déroula et lut:

«Mademoiselle,

«Je suis inquiet de savoir deux choses:

«La première, de savoir si le parquet de votre appartement est de bois ou de briques.

«La seconde, de savoir encore à quelle distance de la fenêtre est placé votre lit.

«Excusez mon importunité, et veuillez me faire réponse par la même voie qui vous a apporté ma lettre, c’est-à-dire par la voie de la bobine.

«Seulement, au lieu de la jeter dans ma chambre comme je l’ai jetée dans la vôtre, ce qui vous serait plus difficile qu’à moi, ayez tout simplement l’obligeance de la laisser tomber.

«Croyez-moi surtout, Mademoiselle, votre bien humble et bien respectueux serviteur,

«Malicorne.

«Écrivez la réponse, s’il vous plaît, sur la lettre même.»

— Ah! le pauvre garçon, s’écria La Vallière, il faut qu’il soit devenu fou.

Et elle dirigea du côté de son correspondant, que l’on entrevoyait dans la pénombre de la chambre, un regard plein d’affectueuse compassion.

Malicorne comprit, et secoua la tête comme pour lui répondre:

«Non, non, je ne suis point fou, soyez tranquille.»

Elle sourit d’un air de doute.

«Non, non, reprit-il du geste, la tête est bonne.»

Et il montra sa tête.

Puis, agitant la main comme un homme qui écrit rapidement:

«Allons, écrivez», mima-t-il avec une sorte de prière.

La Vallière, fût-il fou, ne vit point d’inconvénient à faire ce que Malicorne lui demandait; elle prit un crayon et écrivit: «Bois.»

Puis elle compta dix pas de la fenêtre à son lit, et écrivit encore: «Dix pas.»

Ce qu’ayant fait, elle regarda du côté de Malicorne, lequel la salua et lui fit signe qu’il descendait.

La Vallière comprit que c’était pour recevoir la bobine.

Elle s’approcha de la fenêtre, et, conformément aux instructions de Malicorne, elle la laissa tomber.

Le rouleau courait encore sur les dalles quand Malicorne s’élança, l’atteignit, le ramassa, se mit à l’éplucher comme fait un singe d’une noix, et courut d’abord vers la demeure de M. de Saint-Aignan.

De Saint-Aignan avait choisi ou plutôt sollicité son logement le plus près possible du roi, pareil à ces plantes qui recherchent les rayons du soleil pour se développer plus fructueusement.

Son logement se composait de deux pièces, dans le corps de logis même occupé par Louis XIV.

M. de Saint-Aignan était fier de cette proximité, qui lui donnait l’accès facile chez Sa Majesté, et, de plus, la faveur de quelques rencontres inattendues.

Il s’occupait, au moment où nous parlons de lui, à faire tapisser magnifiquement ces deux pièces, comptant sur l’honneur de quelques visites du roi, car Sa Majesté, depuis la passion qu’elle avait pour La Vallière, avait choisi de Saint-Aignan pour confident, et ne pouvait se passer de lui ni la nuit ni le jour.

Malicorne se fit introduire chez le comte et ne rencontra point de difficultés, parce qu’il était bien vu du roi et que le crédit de l’un est toujours une amorce pour l’autre.

De Saint-Aignan demanda au visiteur s’il était riche de quelque nouvelle.

— D’une grande, répondit celui-ci.

— Ah! ah! fit de Saint-Aignan, curieux comme un favori; laquelle?

— Mlle de La Vallière a déménagé.

— Comment cela? dit de Saint-Aignan en ouvrant de grands yeux.

— Oui.

— Elle logeait chez Madame.

— Précisément. Mais Madame s’est ennuyée du voisinage et l’a installée dans une chambre qui se trouve précisément au-dessus de votre futur appartement.

— Comment, _là-haut?_ s’écria de Saint-Aignan avec surprise et en désignant du doigt l’étage supérieur.

— Non, dit Malicorne, _là-bas_.

Et il lui montra le corps de bâtiment situé en face.

— Pourquoi dites-vous alors que sa chambre est au-dessus de mon appartement?

— Parce que je suis certain que votre appartement doit tout naturellement être sous la chambre de La Vallière.

De Saint-Aignan, à ces mots, envoya à l’adresse du pauvre Malicorne un de ces regards comme La Vallière lui en avait déjà envoyé un, un quart d’heure auparavant. C’est-à-dire qu’il le crut fou.

— Monsieur, lui dit Malicorne, je demande à répondre à votre pensée.

— Comment! à ma pensée?...

— Sans doute; vous n’avez pas compris, ce me semble, parfaitement ce que je voulais dire.

— Je l’avoue.

— Eh bien! vous n’ignorez pas qu’au-dessous des filles d’honneur de Madame sont logés les gentilshommes du roi et de Monsieur.

— Oui, puisque Manicamp, de Wardes et autres y logent.

— Précisément. Eh bien! monsieur, admirez la singularité de la rencontre: les deux chambres destinées à M. de Guiche sont juste les deux chambres situées au-dessous de celles qu’occupent Mlle de Montalais et Mlle de La Vallière.

— Eh bien! après?

— Eh bien! après... ces deux chambres sont libres, puisque M. de Guiche, blessé, est malade à Fontainebleau.

— Je vous jure, mon cher monsieur, que je ne devine pas.

— Ah! si j’avais le bonheur de m’appeler de Saint-Aignan, je devinerais tout de suite, moi.

— Et que feriez-vous?

— Je troquerais immédiatement les chambres que j’occupe ici contre celles que M. de Guiche n’occupe point là-bas.

— Y pensez-vous? fit de Saint-Aignan avec dédain; abandonner le premier poste d’honneur, le voisinage du roi, un privilège accordé seulement aux princes de sang, aux ducs et pairs?... Mais, mon cher monsieur de Malicorne, permettez-moi de vous dire que vous êtes fou.

— Monsieur, répondit gravement le jeune homme, vous commettez deux erreurs... Je m’appelle Malicorne tout court, et je ne suis pas fou.

Puis, tirant un papier de sa poche:

— Écoutez ceci, dit-il; après quoi, je vous montrerai cela.

— J’écoute, dit de Saint-Aignan.

— Vous savez que Madame veille sur La Vallière comme Argus veillait sur la nymphe Io.

— Je le sais.

— Vous savez que le roi a voulu, mais en vain, parler à la prisonnière, et que ni vous ni moi n’avons réussi à lui procurer cette fortune.

— Vous en savez surtout quelque chose, vous, mon pauvre Malicorne.

— Eh bien! que supposez-vous qu’il arriverait à celui dont l’imagination rapprocherait les deux amants?

— Oh! le roi ne bornerait pas à peu de chose sa reconnaissance.

— Monsieur de Saint-Aignan!...

— Après?

— Ne seriez-vous pas curieux de tâter un peu de la reconnaissance royale?

— Certes, répondit de Saint-Aignan, une faveur de mon maître, quand j’aurais fait mon devoir, ne saurait que m’être précieuse.

— Alors, regardez ce papier, monsieur le comte.

— Qu’est-ce que ce papier? un plan?

— Celui des deux chambres de M. de Guiche, qui, selon toute probabilité, vont devenir vos deux chambres.

— Oh! non, quoi qu’il arrive.

— Pourquoi cela?

— Parce que mes deux chambres, à moi, sont convoitées par trop de gentilshommes à qui je ne les abandonnerais certes pas: par M. de Roquelaure, par M. de La Ferté, par M. Dangeau.

— Alors, je vous quitte, monsieur le comte, et je vais offrir à l’un de ces messieurs le plan que je vous présentais et les avantages y annexés.

— Mais que ne les gardez-vous pour vous? demanda de Saint-Aignan avec défiance.

— Parce que le roi ne me fera jamais l’honneur de venir ostensiblement chez moi, tandis qu’il ira à merveille chez l’un de ces messieurs.

— Quoi! le roi ira chez l’un de ces messieurs?

— Pardieu! s’il ira? dix fois pour une. Comment! vous me demandez si le roi ira dans un appartement qui le rapprochera de Mlle de La Vallière!

— Beau rapprochement... avec tout un étage entre soi.

Malicorne déplia le petit papier de la bobine.

— Monsieur le comte, dit-il, remarquez, je vous prie, que le plancher de la chambre de Mlle de La Vallière est un simple parquet de bois.

— Eh bien?

— Eh! bien, vous prendrez un ouvrier charpentier qui, enfermé chez vous sans savoir où on le mène, ouvrira votre plafond et, par conséquent, le parquet de Mlle de La Vallière.

— Ah! mon Dieu! s’écria de Saint-Aignan comme ébloui.

— Plaît-il? fit Malicorne.

— Je dis que voilà une idée bien audacieuse, monsieur.

— Elle paraîtra bien mesquine au roi, je vous assure.

— Les amoureux ne réfléchissent point au danger.

— Quel danger craignez-vous, monsieur le comte?

— Mais un percement pareil, c’est un bruit effroyable, tout le château en retentira?

— Oh! monsieur le comte, je suis sûr, moi, que l’ouvrier que je vous désignerai ne fera pas le moindre bruit. Il sciera un quadrilatère de six pieds avec une scie garnie d’étoupe, et nul, même des plus voisins, ne s’apercevra qu’il travaille.

— Ah! mon cher monsieur Malicorne, vous m’étourdissez, vous me bouleversez.

— Je continue, répondit tranquillement Malicorne: dans la chambre dont vous avez percé le plafond, vous entendez bien, n’est-ce pas?

— Oui.

— Vous dresserez un escalier qui permette, soit à Mlle de La Vallière de descendre chez vous, soit au roi de monter chez Mlle de La Vallière.

— Mais cet escalier, on le verra?

— Non, car, de votre côté, il sera caché par une cloison sur laquelle vous étendrez une tapisserie pareille à celle qui garnira le reste de l’appartement; chez Mlle de La Vallière, il disparaîtra sous une trappe qui sera le parquet même, et qui s’ouvrira sous le lit.

— En effet, dit de Saint-Aignan, dont les yeux commencèrent à étinceler.

— Maintenant, monsieur le comte, je n’ai pas besoin de vous faire avouer que le roi viendra souvent dans la chambre où sera établi un pareil escalier. Je crois que M. Dangeau, particulièrement, sera frappé de mon idée, et je vais la lui développer.

— Ah! cher monsieur Malicorne! s’écria de Saint-Aignan, vous oubliez que c’est à moi que vous en avez parlé le premier, et que, par conséquent, j’ai les droits de la priorité.

— Voulez-vous donc la préférence?

— Si je la veux! je crois bien!

— Le fait est, monsieur de Saint-Aignan, que c’est un cordon pour la première promotion que je vous donne là, et peut-être même quelque bon duché.

— C’est, du moins, répondit de Saint-Aignan rouge de plaisir, une occasion de montrer au roi qu’il n’a pas tort de m’appeler quelquefois son ami, occasion, cher monsieur Malicorne, que je vous devrai.