Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 22
— Non! répliqua-t-elle faiblement, non, non! je mourrais de honte!
— Non! vous rentrerez en reine. Nul ne sait votre sortie... D’Artagnan seul...
— Il m’a donc trahie, lui aussi?
— Comment cela?
— Il avait juré...
— J’avais juré de ne rien dire au roi, dit d’Artagnan passant sa tête fine à travers la porte entrouverte, j’ai tenu ma parole. J’ai parlé à M. de Saint Aignan: ce n’est point ma faute si le roi a entendu, n’est-ce pas, Sire?
— C’est vrai, pardonnez-lui, dit le roi.
La Vallière sourit et tendit au mousquetaire sa main frêle et blanche.
— Monsieur d’Artagnan, dit le roi ravi, faites donc chercher un carrosse pour Mademoiselle.
— Sire, répondit le capitaine, le carrosse attend.
— Oh! j’ai là le modèle des serviteurs! s’écria le roi.
— Tu as mis le temps à t’en apercevoir, murmura d’Artagnan, flatté, toutefois, de la louange.
La Vallière était vaincue: après quelques hésitations, elle se laissa entraîner, défaillante, par son royal amant.
Mais, à la porte du parloir, au moment de le quitter, elle s’arracha des bras du roi et revint au crucifix de pierre qu’elle baisa en disant:
— Mon Dieu! vous m’aviez attirée; mon Dieu! vous m’avez repoussée; mais votre grâce est infinie. Seulement quand je reviendrai, oubliez que je m’en suis éloignée; car, lorsque je reviendrai à vous, ce sera pour ne plus vous quitter.
Le roi laissa échapper un sanglot.
D’Artagnan essuya une larme.
Louis entraîna la jeune femme, la souleva jusque dans le carrosse et mit d’Artagnan auprès d’elle.
Et lui-même, montant à cheval, piqua vers le Palais-Royal, où, dès son arrivée, il fit prévenir Madame qu’elle eût à lui accorder un moment d’audience.
Chapitre CLXIX — Chez Madame
À la façon dont le roi avait quitté les ambassadeurs, les moins clairvoyants avaient deviné une guerre.
Les ambassadeurs eux-mêmes, peu instruits de la chronique intime, avaient interprété contre eux ce mot célèbre: «Si je ne suis pas maître de moi, je le serai de ceux qui m’outragent.»
Heureusement pour les destinées de la France et de la Hollande, Colbert les avait suivis pour leur donner quelques explications, mais les reines et Madame, fort intelligentes de tout ce qui se faisait dans leurs maisons, ayant entendu ce mot plein de menaces, s’en étaient allées avec beaucoup de crainte et de dépit.
Madame, surtout, sentait que la colère royale tomberait sur elle, et, comme elle était brave, haute à l’excès, au lieu de chercher appui chez la reine mère, elle s’était retirée chez elle, sinon sans inquiétude, du moins sans intention d’éviter le combat. De temps en temps, Anne d’Autriche envoyait des messagers pour s’informer si le roi était revenu.
Le silence que gardait le château sur cette affaire et la disparition de Louise étaient le présage d’une quantité de malheurs pour qui savait l’humeur fière et irritable du roi.
Mais Madame, tenant ferme contre tous ces bruits, se renferma dans son appartement, appela Montalais près d’elle, et, de sa voix la moins émue, fit causer cette fille sur l’événement. Au moment où l’éloquente Montalais concluait avec toutes sortes de précautions oratoires et recommandait à Madame la tolérance sous bénéfice de réciprocité, M. Malicorne parut chez Madame pour demander une audience à cette princesse.
Le digne ami de Montalais portait sur son visage tous les signes de l’émotion la plus vive. Il était impossible de s’y méprendre: l’entrevue demandée par le roi devait être un des chapitres les plus intéressants de cette histoire du cœur des rois et des hommes.
Madame fut troublée par cette arrivée de son beau-frère; elle ne l’attendait pas si tôt; elle ne s’attendait pas surtout, à une démarche directe de Louis.
Or, les femmes, qui font si bien la guerre indirectement, sont toujours moins habiles et moins fortes quand il s’agit d’accepter une bataille en face.
Madame, avons-nous dit, n’était pas de ceux qui reculent, elle avait le défaut ou la qualité contraire.
Elle exagérait la vaillance; aussi, cette dépêche du roi apportée par Malicorne, lui fit-elle l’effet de la trompette qui sonne les hostilités. Elle releva fièrement le gant.
Cinq minutes après, le roi montait l’escalier.
Il était rouge d’avoir couru à cheval. Ses habits poudreux et en désordre contrastaient avec la toilette si fraîche et si ajustée de Madame, qui, elle, pâlissait sous son rouge.
Louis ne fit pas de préambule; il s’assit, Montalais disparut.
Madame s’assit en face du roi.
— Ma sœur, dit Louis, vous savez que Mlle de La Vallière s’est enfuie de chez elle ce matin, et qu’elle a été porter sa douleur, son désespoir dans un cloître?
En prononçant ces mots, la voix du roi était singulièrement émue.
— C’est Votre Majesté qui me l’apprend, répliqua Madame.
— J’aurais cru que vous l’aviez appris ce matin, lors de la réception des ambassadeurs, dit le roi.
— À votre émotion, oui, Sire, j’ai deviné qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire, mais sans préciser.
Le roi était franc et allait au but:
— Ma sœur, dit-il, pourquoi avez-vous renvoyé Mlle de La Vallière?
— Parce que son service me déplaisait, répliqua sèchement Madame.
Le roi devint pourpre, et ses yeux amassèrent un feu que tout le courage de Madame eut peine à soutenir.
Il se contint pourtant et ajouta:
— Il faut une raison bien forte, ma sœur, à une femme bonne comme vous, pour expulser et déshonorer non seulement une jeune fille, mais toute la famille de cette fille. Vous savez que la ville a les yeux ouverts sur la conduite des femmes de la Cour. Renvoyer une fille d’honneur, c’est lui attribuer un crime, une faute tout au moins. Quel est donc le crime, quelle est donc la faute de Mlle de La Vallière?
— Puisque vous vous faites le protecteur de Mlle de La Vallière, répliqua froidement Madame, je vais vous donner des explications que j’aurais le droit de ne donner à personne.
— Pas même au roi? s’écria Louis en se couvrant par un geste de colère.
— Vous m’avez appelée votre sœur, dit Madame, et je suis chez moi.
— N’importe! fit le jeune monarque honteux d’avoir été emporté, vous ne pouvez dire, madame, et nul ne peut dire dans ce royaume qu’il a le droit de ne pas s’expliquer devant moi.
— Puisque vous le prenez ainsi, dit Madame avec une sombre colère, il me reste à m’incliner devant Votre Majesté et à me taire.
— Non, n’équivoquons point.
— La protection dont vous couvrez Mlle de La Vallière m’impose le respect.
— N’équivoquons point, vous dis-je; vous savez bien que, chef de la noblesse de France, je dois compte à tous de l’honneur des familles. Vous chassez Mlle de La Vallière ou toute autre...
Mouvement d’épaules de Madame.
— Ou toute autre, je le répète, continua le roi, et comme vous déshonorez cette personne en agissant ainsi, je vous demande une explication, afin de confirmer ou de combattre cette sentence.
— Combattre ma sentence? s’écria Madame avec hauteur. Quoi! quand j’ai chassé de chez moi une de mes suivantes, vous m’ordonneriez de la reprendre?
Le roi se tut.
— Ce ne serait plus de l’excès de pouvoir, Sire, ce serait de l’inconvenance.
— Madame!
— Oh! je me révolterais, en qualité de femme, contre un abus hors de toute dignité; je ne serais plus une princesse de votre sang, une fille de roi; je serais la dernière des créatures, je serais plus humble que la servante renvoyée.
Le roi bondit de fureur.
— Ce n’est pas un cœur, s’écria-t-il, qui bat dans votre poitrine; si vous en agissez ainsi avec moi, laissez-moi agir avec la même rigueur.
Quelquefois une balle égarée porte dans une bataille. Ce mot, que le roi ne disait pas avec intention, frappa Madame et l’ébranla un moment: elle pouvait, un jour ou l’autre, craindre des représailles.
— Enfin, dit-elle, Sire, expliquez-vous.
— Je vous demande, madame, ce qu’a fait contre vous Mlle de La Vallière?
— Elle est le plus artificieux entremetteur d’intrigues que je connaisse; elle a fait battre deux amis, elle a fait parler d’elle en termes si honteux, que toute la Cour fronce le sourcil au seul bruit de son nom.
— Elle? elle? dit le roi.
— Sous cette enveloppe si douce et si hypocrite, continua Madame, elle cache un esprit plein de ruse et de noirceur.
— Elle?
— Vous pouvez vous y trompez, Sire; mais, moi, je la connais: elle est capable d’exciter à la guerre les meilleurs parents et les plus intimes amis. Voyez déjà ce qu’elle sème de discorde entre nous.
— Je vous proteste... dit le roi.
— Sire, examinez bien ceci: nous vivions en bonne intelligence, et, par ses rapports, ses plaintes artificieuses, elle a indisposé Votre Majesté contre moi.
— Je jure, dit le roi, que jamais une parole amère n’est sortie de ses lèvres; je jure que, même dans mes emportements, elle ne m’a laissé menacer personne; je jure que vous n’avez pas d’amie plus dévouée, plus respectueuse.
— D’amie? dit Madame avec une expression de dédain suprême.
— Prenez garde, madame, dit le roi, vous oubliez que vous m’avez compris, et que, dès ce moment, tout s’égalise. Mlle de La Vallière sera ce que je voudrai qu’elle soit, et demain, si je l’entends ainsi, elle sera prête à s’asseoir sur un trône.
— Elle n’y sera pas née, du moins, et vous ne pourrez faire que pour l’avenir, mais rien pour le passé.
— Madame, j’ai été pour vous plein de complaisance et de civilité: ne me faites pas souvenir que je suis le maître.
— Sire, vous me l’avez déjà répété deux fois. J’ai eu l’honneur de vous dire que je m’inclinais.
— Alors, voulez-vous m’accorder que Mlle de La Vallière rentre chez vous?
— À quoi bon, Sire, puisque vous avez un trône à lui donner? Je suis trop peu pour protéger une telle puissance.
— Trêve de cet esprit méchant et dédaigneux. Accordez-moi sa grâce.
— Jamais!
— Vous me poussez à la guerre dans ma famille?
— J’ai ma famille aussi, où je me réfugierai.
— Est-ce une menace, et vous oublierez-vous à ce point? Croyez-vous que, si vous poussiez jusque-là l’offense, vos parents vous soutiendraient?
— J’espère, Sire, que vous ne me forcerez à rien qui soit indigne de mon rang.
— J’espérais que vous vous souviendriez de notre amitié, que vous me traiteriez en frère.
— Ce n’est pas vous méconnaître pour mon frère, dit-elle, que de refuser une injustice à Votre Majesté.
— Une injustice?
— Oh! Sire, si j’apprenais à tout le monde la conduite de La Vallière, si les reines savaient...
— Allons, allons, Henriette, laissez parler votre cœur, souvenez-vous que vous m’avez aimé, souvenez-vous que le cœur des humains doit être aussi miséricordieux que le cœur du souverain Maître. N’ayez point d’inflexibilité pour les autres; pardonnez à La Vallière.
— Je ne puis; elle m’a offensée.
— Mais, moi, moi?
— Sire, pour vous je ferai tout au monde, excepté cela.
— Alors, vous me conseillez le désespoir... Vous me rejetez dans cette dernière ressource des gens faibles; alors vous me conseillez la colère et l’éclat?
— Sire, je vous conseille la raison.
— La raison?... Ma sœur, je n’ai plus de raison.
— Sire, par grâce!
— Ma sœur! par pitié, c’est la première fois que je supplie; ma sœur, je n’ai plus d’espoir qu’en vous.
— Oh! Sire, vous pleurez?
— De rage, oui, d’humiliation. Avoir été obligé de m’abaisser aux prières, moi! le roi! Toute ma vie, je détesterai ce moment. Ma sœur, vous m’avez fait endurer en une seconde plus de maux que je n’en avais prévu dans les plus dures extrémités de cette vie.
Et le roi, se levant, donna un libre essor à ses larmes, qui, effectivement, étaient des pleurs de colère et de honte.
Madame fut, non pas touchée, car les femmes les meilleures n’ont pas de pitié dans l’orgueil, mais elle eut peur que ces larmes n’entraînassent avec elles tout ce qu’il y avait d’humain dans le cœur du roi.
— Ordonnez, Sire, dit-elle; et, puisque vous préférez mon humiliation à la vôtre, bien que la mienne soit publique et que la vôtre n’ait que moi pour témoin, parlez, j’obéirai au roi.
— Non, non, Henriette! s’écria Louis transporté de reconnaissance, vous aurez cédé au frère!
— Je n’ai plus de frère, puisque j’obéis.
— Voulez-vous tout mon royaume pour remerciement?
— Comme vous aimez! dit-elle, quand vous aimez!
Il ne répondit pas. Il avait pris la main de Madame et la couvrait de baisers.
— Ainsi, dit-il, vous recevrez cette pauvre fille, vous lui pardonnerez, vous reconnaîtrez la douceur, la droiture de son cœur?
— Je la maintiendrai dans ma maison.
— Non, vous lui rendrez votre amitié, ma chère sœur.
— Je ne l’ai jamais aimée.
— Eh bien! pour l’amour de moi, vous la traiterez bien, n’est-ce pas, Henriette?
— Soit! je la traiterai comme une fille à vous!
Le roi se releva. Par ce mot échappé si funestement, Madame avait détruit tout le mérite de son sacrifice. Le roi ne lui devait plus rien.
Ulcéré, mortellement atteint, il répliqua:
— Merci, madame, je me souviendrai éternellement du service que vous m’avez rendu.
Et saluant avec une affectation de cérémonie, il prit congé.
En passant devant une glace, il vit ses yeux rouges et frappa du pied avec colère.
Mais il était trop tard: Malicorne et d’Artagnan, placés à la porte, avaient vu ses yeux.
«Le roi a pleuré», pensa Malicorne.
D’Artagnan s’approcha respectueusement du roi.
— Sire, dit-il tout bas, il vous faut prendre le petit degré pour rentrer chez vous.
— Pourquoi?
— Parce que la poussière du chemin a laissé des traces sur votre visage, dit d’Artagnan. Allez, Sire, allez!
«Mordioux! pensa-t-il, quand le roi eut cédé comme un enfant, gare à ceux qui feront pleurer celle qui fait pleurer le roi.»
Chapitre CLXX — Le mouchoir de Mademoiselle de La Vallière
Madame n’était pas méchante: elle n’était qu’emportée. Le roi n’était pas imprudent: il n’était qu’amoureux.
À peine tous deux eurent-ils fait cette sorte de pacte, qui aboutissait au rappel de La Vallière, que l’un et l’autre cherchèrent à gagner sur le marché.
Le roi voulut voir La Vallière à chaque instant du jour.
Madame, qui sentait le dépit du roi depuis la scène des supplications, ne voulait pas abandonner La Vallière sans combattre.
Elle semait donc les difficultés sous les pas du roi.
En effet, le roi, pour obtenir la présence de sa maîtresse, devait être forcé de faire la cour à sa belle-sœur.
De ce plan dérivait toute la politique de Madame.
Comme elle avait choisi quelqu’un pour la seconder, et que ce quelqu’un était Montalais, le roi se trouva cerné chaque fois qu’il venait chez Madame. On l’entourait, et on ne le quittait pas. Madame déployait dans ses entretiens une grâce et un esprit qui éclipsaient tout.
Montalais lui succédait. Elle ne tarda pas à devenir insupportable au roi.
C’est ce qu’elle attendait.
Alors elle lança Malicorne; celui-ci trouva le moyen de dire au roi qu’il y avait une jeune personne bien malheureuse à la Cour.
Le roi demanda qui était cette personne.
Malicorne répondit que c’était Mlle de Montalais.
Alors le roi déclara que c’était bien fait qu’une personne fût malheureuse quand elle rendait la pareille aux autres.
Malicorne s’expliqua, Mlle de Montalais avait donné ses ordres.
Le roi ouvrit les yeux; il remarqua que Madame, sitôt que Sa Majesté paraissait, paraissait aussi; qu’elle était dans les corridors jusqu’après le départ du roi; qu’elle le reconduisait de peur qu’il ne parlât dans les antichambres à quelqu’une des filles.
Un soir, elle alla plus loin.
Le roi était assis au milieu des dames, et il tenait dans sa main, sous sa manchette, un billet qu’il voulait glisser dans les mains de La Vallière.
Madame devina cette intention et ce billet. Il était bien difficile d’empêcher le roi d’aller où bon lui semblait.
Cependant il fallait l’empêcher d’aller à La Vallière, de lui dire bonjour, et de laisser tomber le billet sur ses genoux, derrière son éventail ou dans son mouchoir.
Le roi, qui observait aussi, se douta qu’on lui tendait un piège.
Il se leva et transporta son fauteuil sans affectation près de Mlle de Châtillon, avec laquelle il badina.
On faisait des bouts rimés; de Mlle de Châtillon, il alla vers Montalais, puis vers Mlle de Tonnay-Charente.
Alors, par cette manœuvre habile, il se trouva assis devant La Vallière, qu’il masquait entièrement.
Madame feignait une grande occupation: elle rectifiait un dessin de fleurs sur un canevas de tapisserie.
Le roi montra le bout du billet blanc à La Vallière, et celle-ci allongea son mouchoir, avec un regard qui voulait dire: «Mettez le billet dedans.»
Puis, comme le roi avait posé son mouchoir à lui sur son fauteuil, il fut assez adroit pour le jeter par terre.
De sorte que La Vallière glissa son mouchoir à elle sur le fauteuil.
Le roi le prit sans rien faire paraître, il y mit le billet et replaça le mouchoir sur le fauteuil.
Restait à La Vallière le temps juste d’allonger la main pour prendre le mouchoir avec son précieux dépôt.
Mais Madame avait tout vu.
Elle dit à Châtillon:
— Châtillon, ramassez donc le mouchoir du roi, s’il vous plaît, sur le tapis.
Et la jeune fille ayant obéi précipitamment, le roi s’étant dérangé, La Vallière s’étant troublée, on vit l’autre mouchoir sur le fauteuil.
— Ah! pardon! Votre Majesté a deux mouchoirs, dit-elle.
Et force fut au roi de renfermer dans sa poche le mouchoir de La Vallière avec le sien. Il y gagnait ce souvenir de l’amante, mais l’amante y perdait un quatrain qui avait coûté dix heures au roi, qui valait peut-être à lui seul un long poème.
D’où la colère du roi et le désespoir de La Vallière.
Ce serait chose impossible à décrire.
Mais alors il se passa un événement incroyable.
Quand le roi partit pour retourner chez lui, Malicorne, prévenu on ne sait comment, se trouvait dans l’antichambre.
Les antichambres du Palais-Royal sont obscures naturellement, et, le soir, on y mettait peu de cérémonie chez Madame; elles étaient mal éclairées.
Le roi aimait ce petit jour. Règle générale, l’amour, dont l’esprit et le cœur flamboient constamment, n’aime pas la lumière autre part que dans l’esprit et dans le cœur.
Donc, l’antichambre était obscure; un seul page portait le flambeau devant Sa Majesté.
Le roi marchait d’un pas lent et dévorait sa colère.
Malicorne passa très près du roi, le heurta presque, et lui demanda pardon avec une humilité parfaite; mais le roi, de fort mauvaise humeur, traita fort mal Malicorne, qui s’esquiva sans bruit.
Louis se coucha, ayant eu, ce soir-là, quelque petite querelle avec la reine, et le lendemain, au moment où il passait dans son cabinet, le désir lui vint de baiser le mouchoir de La Vallière.
Il appela son valet de chambre.
— Apportez-moi, dit-il, l’habit que je portais hier; mais ayez bien soin de ne toucher à rien de ce qu’il pourrait contenir.
L’ordre fut exécuté, le roi fouilla lui-même dans la poche de son habit.
Il n’y trouva qu’un seul mouchoir, le sien; celui de La Vallière avait disparu.
Comme il se perdait en conjectures et en soupçons, une lettre de La Vallière lui fut apportée. Elle était conçue en ces termes.
«Qu’il est aimable à vous, mon cher seigneur, de m’avoir envoyé ces beaux vers! que votre amour est ingénieux et persévérant! Comment ne seriez-vous pas aimé?»
— Qu’est-ce que cela signifie, pensa le roi, il y a méprise. Cherchez bien, dit-il au valet de chambre, un mouchoir qui devait être dans ma poche, et si vous ne le trouvez pas, et si vous y avez touché...
Il se ravisa. Faire une affaire d’État de la perte de ce mouchoir, c’était ouvrir toute une chronique, il ajouta:
— J’avais dans ce mouchoir une note importante qui s’était glissée dans les plis.
— Mais, Sire, dit le valet de chambre, Votre Majesté n’avait qu’un mouchoir, et le voici.
— C’est vrai, répliqua le roi en grinçant des dents, c’est vrai. Ô pauvreté, que je t’envie! Heureux celui qui prend lui-même et ôte de sa poche les mouchoirs et les billets.
Il relut la lettre de La Vallière en cherchant par quel hasard le quatrain pouvait être arrivé à son adresse. Il y avait un post-scriptum à cette lettre:
«Je vous renvoie par votre messager cette réponse si peu digne de l’envoi.»
— À la bonne heure! Je vais savoir quelque chose, dit-il avec joie. Qui est là, dit-il, et qui m’apporte ce billet?
— M. Malicorne, répliqua timidement le valet de chambre.
— Qu’il entre.
Malicorne entra.
— Vous venez de chez Mlle de La Vallière? dit le roi avec un soupir.
— Oui, Sire.
— Et vous avez porté à Mlle de La Vallière quelque chose de ma part?
— Moi, Sire?
— Oui, vous.
— Non pas, Sire, non pas.
— Mlle de La Vallière le dit formellement.
— Oh! Sire, Mlle de La Vallière se trompe.
Le roi fronça le sourcil.
— Quel est ce jeu? dit-il. Expliquez-vous; pourquoi Mlle de La Vallière vous appelle-t-elle mon messager?... Qu’avez-vous porté à cette dame? Parlez vite monsieur.
— Sire, j’ai porté à Mlle de La Vallière un mouchoir, et voilà tout.
— Un mouchoir... Quel mouchoir?
— Sire, au moment où j’eus la douleur, hier, de me heurter contre la personne de Votre Majesté, malheur que je déplorerai toute ma vie, surtout après le mécontentement que vous me témoignâtes; à ce moment, Sire, je demeurai immobile de désespoir, Votre Majesté était trop loin pour entendre mes excuses, et je vis par terre quelque chose de blanc.
— Ah! fit le roi.
— Je me baissai, c’était un mouchoir. J’eus un instant l’idée qu’en heurtant Votre Majesté, j’avais aidé à ce que ce mouchoir sortît de sa poche; mais, en le palpant respectueusement, je sentis un chiffre que je regardai, c’était le chiffre de Mlle de La Vallière; je présumai qu’en arrivant cette demoiselle avait laissé tomber son mouchoir, je me hâtai de le lui rendre à la sortie, et voilà tout ce que j’ai remis à Mlle de La Vallière; je supplie Votre Majesté de le croire.
Malicorne était si naïf, si désolé, si humble, que le roi prit un excessif plaisir à l’entendre.
Il lui sut gré de ce hasard comme du plus grand service rendu.
— Voilà déjà deux heureuses rencontres que j’ai avec vous, monsieur, dit-il: vous pouvez compter sur mon amitié.
Le fait est que, purement et simplement, Malicorne avait volé le mouchoir dans la poche du roi aussi galamment que l’eût pu faire un des tire-laine de la bonne ville de Paris.
Madame ignora toujours cette histoire. Mais Montalais la fit soupçonner à La Vallière, et la Vallière la conta plus tard au roi, qui en rit excessivement et proclama Malicorne un grand politique.
Louis XIV avait raison, et l’on sait qu’il se connaissait en hommes.
Chapitre CLXXI — Où il est traité des jardiniers, des échelles et des filles d’honneur
Malheureusement, les miracles ne pouvaient toujours durer, tandis que la mauvaise humeur de Madame durait toujours.
Au bout de huit jours, le roi en était venu à ne plus pouvoir regarder La Vallière sans qu’un regard de soupçon croisât le sien.
Lorsqu’une partie de promenade était proposée, pour éviter que la scène de la pluie ou du chêne royal ne se renouvelât, Madame avait des indispositions toutes prêtes: grâce à ces indispositions, elle ne sortait pas, et ses filles d’honneur restaient à la maison.
De visite nocturne, pas la moindre; il n’y avait pas moyen.
C’est que, sous ce rapport, dès les premiers jours, le roi avait éprouvé un douloureux échec.
Comme à Fontainebleau, il avait pris de Saint-Aignan avec lui et avait voulu se rendre chez La Vallière. Mais il n’avait trouvé que Mlle de Tonnay-Charente, qui s’était mise à crier au feu et au voleur; de telle sorte qu’une légion de femmes de chambres, de surveillantes et de pages étaient accourus, et que de Saint-Aignan, resté seul pour sauver l’honneur de son maître enfui, avait encouru, de la part de la reine mère et de Madame, une mercuriale sévère.
En outre, le lendemain, il avait reçu deux cartels de la famille de Mortemart.
Il avait fallu que le roi intervînt.
Cette méprise était venue de ce que Madame avait subitement ordonné un changement de logis à ses filles, et que La Vallière et Montalais avaient été appelées à coucher dans le cabinet même de leur maîtresse.