Le vicomte de Bragelonne, Tome III.

Chapter 20

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La Vallière eut peur de tous ces visages sur lesquels son ignorance des types parisiens ne lui permettait pas de distinguer le type de la probité de celui du cynisme. Pour elle, la misère était un épouvantail; et tous ces gens qu’elle rencontrait semblaient être des misérables.

Sa toilette, qui était celle de la veille, était recherchée, même dans sa négligence, car c’était la même avec laquelle elle s’était rendue chez la reine mère; en outre, sous sa mante relevée pour qu’elle pût voir à se conduire, sa pâleur et ses beaux yeux parlaient un langage inconnu à ces hommes du peuple, et, sans le savoir, la pauvre fugitive sollicitait la brutalité des uns, la pitié des autres.

La Vallière marcha ainsi d’une seule course, haletante, précipitée, jusqu’à la hauteur de la place de Grève.

De temps en temps, elle s’arrêtait, appuyait sa main sur son cœur, s’adossait à une maison, reprenait haleine et continuait sa course plus rapidement qu’auparavant.

Arrivée à la place de Grève, La Vallière se trouva en face d’un groupe de trois hommes débraillés, chancelants, avinés, qui sortaient d’un bateau amarré sur le port.

Ce bateau était chargé de vins, et l’on voyait qu’ils avaient fait honneur à la marchandise.

Ils chantaient leurs exploits bachiques sur trois tons différents, quand, en arrivant à l’extrémité de la rampe donnant sur le quai, ils se trouvèrent faire tout à coup obstacle à la marche de la jeune fille.

La Vallière s’arrêta.

Eux, de leur côté, à l’aspect de cette femme aux vêtements de Cour, firent une halte, et, d’un commun accord, se prirent par les mains et entourèrent La Vallière en lui chantant:

_Vous qui vous ennuyez seulette, _ _Venez, venez rire avec nous._

La Vallière comprit alors que ces hommes s’adressaient à elle et voulaient l’empêcher de passer; elle tenta plusieurs efforts pour fuir, mais ils furent inutiles.

Ses jambes faillirent, elle comprit qu’elle allait tomber, et poussa un cri de terreur.

Mais, au même instant, le cercle qui l’entourait s’ouvrit sous l’effort d’une puissante pression.

L’un des insulteurs fut culbuté à gauche, l’autre alla rouler à droite jusqu’au bord de l’eau, le troisième vacilla sur ses jambes.

Un officier de mousquetaires se trouva en face de la jeune fille le sourcil froncé, la menace à la bouche, la main levée pour continuer la menace.

Les ivrognes s’esquivèrent à la vue de l’uniforme, et surtout devant la preuve de force que venait de donner celui qui le portait.

— Mordioux! s’écria l’officier, mais c’est Mlle de La Vallière!

La Vallière, étourdie de ce qui venait de se passer, stupéfaite d’entendre prononcer son nom, La Vallière leva les yeux et reconnut d’Artagnan.

— Oui, monsieur, dit-elle, c’est moi, c’est bien moi.

Et, en même temps, elle se soutenait à son bras.

— Vous me protégerez, n’est-ce pas, monsieur d’Artagnan? ajouta-t-elle d’une voix suppliante.

— Certainement que je vous protégerai; mais où allez-vous, mon Dieu, à cette heure?

— Je vais à Chaillot.

— Vous allez à Chaillot par la Rapée? Mais, en vérité, mademoiselle, vous lui tournez le dos.

— Alors, monsieur, soyez assez bon pour me remettre dans mon chemin et pour me conduire pendant quelques pas.

— Oh! volontiers.

— Mais comment se fait-il donc que je vous trouve là? Par quelle faveur du Ciel étiez-vous à portée de venir à mon secours? Il me semble, en vérité, que je rêve; il me semble que je deviens folle.

— Je me trouvais là, mademoiselle, parce que j’ai une maison place de Grève, à l’_Image-de-Notre-Dame_; que j’ai été toucher les loyers hier, et que j’y ai passé la nuit. Aussi désirai-je être de bonne heure au palais pour y inspecter mes postes.

— Merci! dit La Vallière.

«Voilà ce que je faisais, oui, se dit d’Artagnan, mais elle, que faisait-elle, et pourquoi va-t-elle à Chaillot à une pareille heure?»

Et il lui offrit son bras.

La Vallière le prit et se mit à marcher avec précipitation.

Cependant cette précipitation cachait une grande faiblesse. D’Artagnan le sentit, il proposa à La Vallière de se reposer; elle refusa.

— C’est que vous ignorez sans doute où est Chaillot? demanda d’Artagnan.

— Oui, je l’ignore.

— C’est très loin.

— Peu importe!

— Il y a une lieue au moins.

— Je ferai cette lieue.

D’Artagnan ne répliqua point; il connaissait, au simple accent, les résolutions réelles.

Il porta plutôt qu’il n’accompagna La Vallière.

Enfin ils aperçurent les hauteurs.

— Dans quelle maison vous rendez-vous, mademoiselle? demanda d’Artagnan.

— Aux Carmélites, monsieur.

— Aux Carmélites! répéta d’Artagnan étonné.

— Oui; et, puisque Dieu vous a envoyé vers moi pour me soutenir dans ma route, recevez et mes remerciements et mes adieux.

— Aux Carmélites! vos adieux! Mais vous entrez donc en religion? s’écria d’Artagnan.

— Oui, monsieur.

— Vous!!!

Il y avait dans ce _vous_, que nous avons accompagné de trois points d’exclamation pour le rendre aussi expressif que possible, il y avait dans ce _vous_ tout un poème; il rappelait à La Vallière et ses souvenirs anciens de Blois et ses nouveaux souvenirs de Fontainebleau; il lui disait: «_Vous_ qui pourriez être heureuse avec Raoul, _vous_ qui pourriez être puissante avec Louis, vous allez entrer en religion, _vous!_»

— Oui, monsieur, dit-elle, moi. Je me rends la servante du Seigneur; je renonce à tout ce monde.

— Mais ne vous trompez-vous pas à votre vocation? ne vous trompez-vous pas à la volonté de Dieu?

— Non, puisque c’est Dieu qui a permis que je vous rencontrasse. Sans vous, je succombais certainement à la fatigue, et, puisque Dieu vous envoyait sur ma route, c’est qu’il voulait que je pusse en atteindre le but.

— Oh! fit d’Artagnan avec doute, cela me semble un peu bien subtil.

— Quoi qu’il en soit, reprit la jeune fille, vous voilà instruit de ma démarche et de ma résolution. Maintenant, j’ai une dernière grâce à vous demander, tout en vous adressant les remerciements.

— Dites, mademoiselle.

— Le roi ignore ma fuite du Palais-Royal.

D’Artagnan fit un mouvement.

— Le roi, continua La Vallière, ignore ce que je vais faire.

— Le roi ignore?... s’écria d’Artagnan. Mais, mademoiselle, prenez garde; vous ne calculez pas la portée de votre action. Nul ne doit rien faire que le roi ignore, surtout les personnes de la Cour.

— Je ne suis plus de la Cour, monsieur.

D’Artagnan regarda la jeune fille avec un étonnement croissant.

— Oh! ne vous inquiétez pas, monsieur, continua-t-elle, tout est calculé, et, tout ne le fût-il pas, il serait trop tard maintenant pour revenir sur ma résolution; l’action est accomplie.

— Et bien! voyons, mademoiselle, que désirez-vous?

— Monsieur, par la pitié que l’on doit au malheur, par la générosité de votre âme, par votre foi de gentilhomme, je vous adjure de me faire un serment.

— Un serment?

— Oui.

— Lequel?

— Jurez-moi, monsieur d’Artagnan, que vous ne direz pas au roi que vous m’avez vue et que je suis aux Carmélites.

D’Artagnan secoua la tête.

— Je ne jurerai point cela, dit-il.

— Et pourquoi?

— Parce que je connais le roi, parce que je vous connais, parce que je me connais moi-même, parce que je connais tout le genre humain; non, je ne jurerai point cela.

— Alors, s’écria La Vallière avec une énergie dont on l’eût crue incapable, au lieu des bénédictions dont je vous eusse comblé jusqu’à la fin de mes jours, soyez maudit! car vous me rendez la plus misérable de toutes les créatures!

Nous avons dit que d’Artagnan connaissait tous les accents qui venaient du cœur, il ne put résister à celui-là.

Il vit la dégradation de ces traits; il vit le tremblement de ces membres; il vit chanceler tout ce corps frêle et délicat ébranlé par secousses; il comprit qu’une résistance la tuerait.

— Qu’il soit donc fait comme vous le voulez, dit-il. Soyez tranquille, mademoiselle, je ne dirai rien au roi.

— Oh! merci, merci! s’écria La Vallière; vous êtes le plus généreux des hommes.

Et, dans le transport de sa joie, elle saisit les mains de d’Artagnan et les serra entre les siennes.

Celui-ci se sentait attendri.

— Mordioux! dit-il, en voilà une qui commence par où les autres finissent: c’est touchant.

Alors La Vallière, qui, au moment du paroxysme de sa douleur, était tombée assise sur une pierre, se leva et marcha vers le couvent des Carmélites, que l’on voyait se dresser dans la lumière naissante. D’Artagnan la suivait de loin.

La porte du parloir était entrouverte; elle s’y glissa comme une ombre pâle, et, remerciant d’Artagnan d’un seul signe de la main, elle disparut à ses yeux.

Quand d’Artagnan se trouva tout à fait seul, il réfléchit profondément à ce qui venait de se passer.

— Voilà, par ma foi! dit-il, ce qu’on appelle une fausse position... Conserver un secret pareil, c’est garder dans sa poche un charbon ardent et espérer qu’il ne brûlera pas l’étoffe. Ne pas garder le secret, quand on a juré qu’on le garderait, c’est d’un homme sans honneur. Ordinairement, les bonnes idées me viennent en courant; mais, cette fois, ou je me trompe fort, ou il faut que je coure beaucoup pour trouver la solution de cette affaire... Où courir?... Ma foi! au bout du compte, du côté de Paris; c’est le bon côté... Seulement, courons vite... Mais pour courir vite, mieux valent quatre jambes que deux. Malheureusement, pour le moment, je n’ai que mes deux jambes... Un cheval! comme j’ai entendu dire au théâtre de Londres; ma couronne pour un cheval!... J’y songe, cela ne me coûtera point aussi cher que cela... Il y a un poste de mousquetaires à la barrière de la Conférence, et, pour un cheval qu’il me faut, j’en trouverai dix.

En vertu de cette résolution, prise avec sa rapidité habituelle, d’Artagnan descendit soudain les hauteurs, gagna le poste, y prit le meilleur coursier qu’il y put trouver, et fut rendu au palais en dix minutes.

Cinq heures sonnaient à l’horloge du Palais-Royal.

D’Artagnan s’informa du roi.

Le roi s’était couché à son heure ordinaire, après avoir travaillé avec M. Colbert, et dormait encore, selon toute probabilité.

— Allons, dit-il, elle m’avait dit vrai, le roi ignore tout; s’il savait seulement la moitié de ce qui s’est passé, le Palais-Royal serait, à cette heure, sens dessus dessous.

Encore ému de la querelle qu’il venait d’avoir avec La Vallière, il errait dans son cabinet, fort désireux de trouver une occasion de faire un éclat, après s’être retenu si longtemps.

Colbert, en voyant le roi, jugea d’un coup d’œil la situation, et comprit les intentions du monarque. Il louvoya.

Quand le maître demanda compte de ce qu’il fallait dire le lendemain, le sous-intendant commença par trouver étrange que Sa Majesté n’eût pas été mise au courant par M. Fouquet.

— M. Fouquet, dit-il, sait toute cette affaire de la Hollande: il reçoit directement toutes les correspondances.

Le roi, accoutumé à entendre M. Colbert piller M. Fouquet, laissa passer cette boutade sans répliquer; seulement il écouta.

Colbert vit l’effet produit et se hâta de revenir sur ses pas en disant que M. Fouquet n’était pas toutefois aussi coupable qu’il paraissait l’être au premier abord, attendu qu’il avait dans ce moment de grandes préoccupations.

Le roi leva la tête.

— Quelle préoccupations? dit-il.

— Sire, les hommes ne sont que des hommes, et M. Fouquet a ses défauts avec ses grandes qualités.

— Ah! des défauts, qui n’en a pas, monsieur Colbert?...

— Votre Majesté en a bien, dit hardiment Colbert, qui savait lancer une sourde flatterie dans un léger blâme, comme la flèche qui fend l’air malgré son poids, grâce à de faibles plumes qui la soutiennent.

Le roi sourit.

— Quel défaut a donc M. Fouquet? dit-il.

— Toujours le même, Sire; on le dit amoureux.

— Amoureux, de qui?

Chapitre CLXVI — Comment Louis avait, de son côté, passé le temps de dix heures et demie à minuit

Le roi, au sortir de la chambre des filles d’honneur, avait trouvé chez lui Colbert qui l’attendait pour prendre ses ordres à l’occasion de la cérémonie du lendemain.

Il s’agissait, comme nous l’avons dit, d’une réception d’ambassadeurs hollandais et espagnols.

Louis XIV avait de graves sujets de mécontentement contre la Hollande; les États avaient tergiversé déjà plusieurs fois dans leurs relations avec la France, et, sans s’apercevoir ou sans s’inquiéter d’une rupture, ils laissaient encore une fois l’alliance avec le roi Très Chrétien, pour nouer toutes sortes d’intrigues avec l’Espagne.

Louis XIV, à son avènement, c’est-à-dire à la mort de Mazarin, avait trouvé cette question politique ébauchée.

Elle était d’une solution difficile pour un jeune homme; mais comme, alors, toute la nation était le roi, tout ce que résolvait la tête, le corps se trouvait prêt à l’exécuter.

Un peu de colère, la réaction d’un sang jeune et vivace au cerveau, c’était assez pour changer une ancienne ligne politique et créer un autre système.

Le rôle des diplomates de l’époque se réduisait à arranger entre eux les coups d’État dont leurs souverains pouvaient avoir besoin.

Louis n’était pas dans une disposition d’esprit capable de lui dicter une politique savante.

— Je ne sais trop, Sire; je me mêle peu de galanterie, comme on dit.

— Mais, enfin, vous savez, puisque vous parlez?

— J’ai ouï prononcer...

— Quoi?

— Un nom.

— Lequel?

— Mais je ne m’en souviens plus.

— Dites toujours.

— Je crois que c’est celui d’une des filles de Madame.

Le roi tressaillit.

— Vous en savez plus que vous ne voulez dire, monsieur Colbert, murmura-t-il.

— Oh! Sire, je vous assure que non.

— Mais, enfin, on les connaît, ces demoiselles de Madame; et, en vous disant leurs noms, vous rencontreriez peut-être celui que vous cherchez.

— Non, Sire.

— Essayez.

— Ce serait inutile, Sire. Quand il s’agit d’un nom de dame compromise, ma mémoire est un coffre d’airain dont j’ai perdu la clef.

Un nuage passa dans l’esprit et sur le front du roi puis, voulant paraître maître de lui-même et secouant la tête:

— Voyons cette affaire de Hollande, dit-il.

— Et d’abord, Sire, à quelle heure Votre Majesté veut-elle recevoir les ambassadeurs?

— De bon matin.

— Onze heures?

— C’est trop tard... Neuf heures.

— C’est bien tôt.

— Pour des amis, cela n’a pas d’importance; on fait tout ce qu’on veut avec des amis; mais pour des ennemis alors rien de mieux, s’ils se blessent. Je ne serais pas fâché, je l’avoue, d’en finir avec tous ces oiseaux de marais qui me fatiguent de leurs cris.

— Sire, il sera fait comme Votre Majesté voudra... À neuf heures donc... Je donnerai des ordres en conséquence. Est-ce audience solennelle?

— Non. Je veux m’expliquer avec eux et ne pas envenimer les choses, comme il arrive toujours en présence de beaucoup de gens; mais, en même temps, je veux les tirer au clair, pour n’avoir pas à recommencer.

— Votre Majesté désignera les personnes qui assisteront à cette réception.

— J’en ferai la liste... Parlons de ces ambassadeurs: que veulent-ils?

— Alliés à l’Espagne, ils ne gagnent rien; alliés avec la France, ils perdent beaucoup.

— Comment cela?

— Alliés avec l’Espagne, ils se voient bordés et protégés par les possessions de leur allié; ils n’y peuvent mordre malgré leur envie. D’Anvers à Rotterdam, il n’y a qu’un pas par l’Escaut et la Meuse. S’ils veulent mordre au gâteau espagnol, vous, Sire, le gendre du roi d’Espagne, vous pouvez, en deux jours, aller de chez vous à Bruxelles avec de la cavalerie. Il s’agit donc de se brouiller assez avec vous et de vous faire assez suspecter l’Espagne pour que vous ne vous mêliez pas de ses affaires.

— Il est bien plus simple alors, répondit le roi, de faire avec moi une solide alliance à laquelle je gagnerais quelque chose, tandis qu’ils y gagneraient tout?

— Non pas; car, s’ils arrivaient, par hasard, à vous avoir pour limitrophe, Votre Majesté n’est pas un voisin commode; jeune, ardent, belliqueux, le roi de France peut porter de rudes coups à la Hollande, surtout s’il s’approche d’elle.

— Je comprends parfaitement, monsieur Colbert, et c’est bien expliqué. Mais la conclusion, s’il vous plaît?

— Jamais la sagesse ne manque aux décisions de Votre Majesté.

— Que me diront ces ambassadeurs?

— Ils diront à Votre Majesté qu’ils désirent fortement son alliance, et ce sera un mensonge; ils diront aux Espagnols que les trois puissances doivent s’unir contre la prospérité de l’Angleterre, et ce sera un mensonge; car l’alliée naturelle de Votre Majesté, aujourd’hui, c’est l’Angleterre, qui a des vaisseaux quand vous n’en avez pas; c’est l’Angleterre, qui peut balancer la puissance des Hollandais dans l’Inde: c’est l’Angleterre, enfin, pays monarchique, où Votre Majesté a des alliances de consanguinité.

— Bien; mais que répondriez-vous?

— Je répondrais, Sire, avec une modération sans égale, que la Hollande n’est pas parfaitement disposée pour le roi de France, que les symptômes de l’esprit public, chez les Hollandais, sont alarmants pour Votre Majesté, que certaines médailles ont été frappées avec des devises injurieuses.

— Pour moi? s’écria le jeune roi exalté.

— Oh! non pas, Sire, non; injurieuses n’est pas le mot, et je me suis trompé. Je voulais dire flatteuses outre mesure pour les Bataves.

— Oh! s’il en est ainsi, peu importe l’orgueil des Bataves, dit le roi en soupirant.

— Votre Majesté a mille fois raison. Cependant, ce n’est jamais un mal politique, le roi le sait mieux que moi, d’être injuste pour obtenir une concession. Votre Majesté, se plaignant avec susceptibilité des Bataves, leur paraîtra bien plus considérable.

— Qu’est-ce que ces médailles? demanda Louis; car si j’en parle, il faut que je sache quoi dire.

— Ma foi! Sire, je ne sais trop... quelque devise outrecuidante... Voilà tout le sens, les mots ne font rien à la chose.

— Bien, j’articulerai le mot médaille, et ils comprendront s’ils veulent.

— Oh! ils comprendront. Votre Majesté pourra aussi glisser quelques mots de certains pamphlets qui courent.

— Jamais! Les pamphlets salissent ceux qui les écrivent, bien plus que ceux contre lesquels on les a écrits. Monsieur Colbert, je vous remercie, vous pouvez vous retirer.

— Sire!

— Adieu! N’oubliez pas l’heure et soyez là.

— Sire, j’attends la liste de Votre Majesté.

— C’est vrai.

Le roi se mit à rêver; il ne pensait pas du tout à cette liste. La pendule sonnait onze heures et demie.

On voyait sur le visage du prince le combat terrible de l’orgueil et de l’amour.

La conversation politique avait éteint beaucoup d’irritation chez Louis, et le visage pâle, altéré de La Vallière parlait à son imagination un bien autre langage que les médailles hollandaises ou les pamphlets bataves.

Il demeura dix minutes à se demander s’il fallait ou s’il ne fallait pas retourner chez La Vallière; mais, Colbert ayant insisté respectueusement pour avoir la liste, le roi rougit de penser à l’amour quand les affaires commandaient.

Il dicta donc:

— La reine mère... la reine... Madame... Mme de Motteville... Mlle de Châtillon... Mme de Navailles. Et en hommes: Monsieur... M. le prince... M. de Grammont... M. de Manicamp... M. de Saint-Aignan... et les officiers de service.

— Les ministres? dit Colbert.

— Cela va sans dire, et les secrétaires.

— Sire, je vais tout préparer: les ordres seront à domicile demain.

— Dites aujourd’hui, répliqua tristement Louis.

Minuit sonnait.

C’était l’heure où se mourait de chagrin, de souffrances, la pauvre La Vallière.

Le service du roi entra pour son coucher. La reine attendait depuis une heure.

Louis passa chez elle avec un soupir; mais, tout en soupirant, il se félicitait de son courage. Il s’applaudissait d’être ferme en amour comme en politique.

Chapitre CLXVII — Les ambassadeurs

D’Artagnan, à peu de chose près, avait appris tout ce que nous venons de raconter; car il avait, parmi ses amis, tous les gens utiles de la maison, serviteurs officieux, fiers d’être salués par le capitaine des mousquetaires, car le capitaine était une puissance; puis, en dehors de l’ambition, fiers d’être comptés pour quelque chose par un homme aussi brave que l’était d’Artagnan.

D’Artagnan se faisait instruire ainsi tous les matins de ce qu’il n’avait pu voir ou savoir la veille, n’étant pas ubiquiste, de sorte que, de ce qu’il avait su par lui-même chaque jour, et de ce qu’il avait appris par les autres, il faisait un faisceau qu’il dénouait au besoin pour y prendre telle arme qu’il jugeait nécessaire.

De cette façon, les deux yeux de d’Artagnan lui rendaient le même office que les cent yeux d’Argus.

Secrets politiques, secrets de ruelles, propos échappés aux courtisans à l’issue de l’antichambre; ainsi, d’Artagnan savait tout et renfermait tout dans le vaste et impénétrable tombeau de sa mémoire, à côté des secrets royaux si chèrement achetés, gardés si fidèlement.

Il sut donc l’entrevue avec Colbert; il sut donc le rendez-vous donné aux ambassadeurs pour le matin; il sut donc qu’il y serait question de médailles; et, tout en reconstruisant la conversation sur ces quelques mots venus jusqu’à lui, il regagna son poste dans les appartements pour être là au moment où le roi se réveillerait.

Le roi se réveilla de fort bonne heure; ce qui prouvait que, lui aussi, de son côté, avait assez mal dormi. Vers sept heures, il entrouvrit doucement sa porte.

D’Artagnan était à son poste.

Sa Majesté était pâle et paraissait fatiguée; au reste, sa toilette n’était point achevée.

— Faites appeler M. de Saint-Aignan, dit-il.

De Saint-Aignan s’attendait sans doute à être appelé; car lorsqu’on se présenta chez lui, il était tout habillé.

De Saint-Aignan sa hâta d’obéir et passa chez le roi.

Un instant après, le roi et de Saint-Aignan passèrent; le roi marchait le premier.

D’Artagnan était à la fenêtre donnant sur les cours; il n’eut pas besoin de se déranger pour suivre le roi des yeux. On eût dit qu’il avait d’avance deviné où irait le roi.

Le roi allait chez les filles d’honneur.

Cela n’étonna point d’Artagnan. Il se doutait bien, quoique La Vallière ne lui en eût rien dit, que Sa Majesté avait des torts à réparer.

De Saint-Aignan le suivait comme la veille, un peu moins inquiet, un peu moins agité cependant; car il espérait qu’à sept heures du matin il n’y avait encore que lui et le roi d’éveillés, parmi les augustes hôtes du château.

D’Artagnan était à sa fenêtre, insouciant et calme. On eût juré qu’il ne voyait rien et qu’il ignorait complètement quels étaient ces deux coureurs d’aventures, qui traversaient les cours enveloppés de leurs manteaux.

Et cependant d’Artagnan, tout en ayant l’air de ne les point regarder, ne les perdait point de vue, et, tout en sifflotant cette vieille marche des mousquetaires qu’il ne se rappelait que dans les grandes occasions, devinait et calculait d’avance toute cette tempête de cris et de colères qui allait s’élever au retour.

En effet, le roi entrant chez La Vallière, et trouvant la chambre vide, et le lit intact, le roi commença de s’effrayer et appela Montalais.

Montalais accourut; mais son étonnement fut égal à celui du roi.

Tout ce qu’elle put dire à Sa Majesté, c’est qu’il lui avait semblé entendre pleurer La Vallière une partie de la nuit; mais, sachant que Sa Majesté était revenue, elle n’avait osé s’informer.

— Mais, demanda le roi, où croyez-vous qu’elle soit allée?

— Sire, répondit Montalais, Louise est une personne fort sentimentale, et souvent je l’ai vue se lever avant le jour et aller au jardin; peut-être y sera-t-elle ce matin?

La chose parut probable au roi, qui descendit aussitôt pour se mettre à la recherche de la fugitive.

D’Artagnan le vit paraître, pâle et causant vivement avec son compagnon.

Il se dirigea vers les jardins.

De Saint-Aignan le suivait tout essoufflé.

D’Artagnan ne bougeait pas de sa fenêtre, sifflotant toujours, ne paraissant rien voir et voyant tout.

— Allons, allons, murmura-t-il quand le roi eut disparu, la passion de Sa Majesté est plus forte que je ne le croyais; il fait là, ce me semble, des choses qu’il n’a pas faites pour Mlle de Mancini.

Le roi reparut un quart d’heure après. Il avait cherché partout. Il était hors d’haleine.