Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 2
Il vit alors, par la porte demeurée entrouverte derrière Malicorne, La Vallière toute renversée dans un fauteuil, et à l’autre coin Montalais, qui peignait ses cheveux, en robe de chambre, debout devant une grande glace et tout en parlementant avec Malicorne.
Le roi ouvrit brusquement la porte et entra.
Montalais poussa un cri au bruit que fit la porte, et, reconnaissant le roi, elle s’esquiva.
À cette vue, La Vallière, de son côté, se redressa comme une morte galvanisée et retomba sur son fauteuil.
Le roi s’avança lentement vers elle.
— Vous voulez une audience, mademoiselle, lui dit-il avec froideur, me voici prêt à vous entendre. Parlez.
De Saint-Aignan, fidèle à son rôle de sourd, d’aveugle et de muet, de Saint-Aignan s’était placé, lui, dans une encoignure de porte, sur un escabeau que le hasard lui avait procuré tout exprès.
Abrité sous la tapisserie qui servait de portière, adossé à la muraille même, il écouta ainsi sans être vu, se résignant au rôle de bon chien de garde qui attend et qui veille sans jamais gêner le maître. La Vallière, frappée de terreur à l’aspect du roi irrité, se leva une seconde fois, et, demeurant dans une posture humble et suppliante:
— Sire, balbutia-t-elle, pardonnez-moi.
— Eh! mademoiselle, que voulez-vous que je vous pardonne? demanda Louis XIV.
— Sire, j’ai commis une grande faute, plus qu’une grande faute, un grand crime.
— Vous?
— Sire, j’ai offensé Votre Majesté.
— Pas le moins du monde, répondit Louis XIV.
— Sire, je vous en supplie, ne gardez point vis-à-vis de moi cette terrible gravité qui décèle la colère bien légitime du roi. Je sens que je vous ai offensé, Sire; mais j’ai besoin de vous expliquer comment je ne vous ai point offensé de mon plein gré.
— Et d’abord, mademoiselle, dit le roi, en quoi m’auriez-vous offensé? Je ne le vois pas. Est-ce par une plaisanterie de jeune fille, plaisanterie fort innocente? Vous vous êtes raillée d’un jeune homme crédule: c’est bien naturel; toute autre femme à votre place eût fait ce que vous avez fait.
— Oh! Votre Majesté m’écrase avec ces paroles.
— Et pourquoi donc?
— Parce que, si la plaisanterie fût venue de moi, elle n’eût pas été innocente.
— Enfin, mademoiselle, reprit le roi, est-ce là tout ce que vous aviez à me dire en me demandant une audience?
Et le roi fit presque un pas en arrière.
Alors La Vallière, avec une voix brève et entrecoupée, avec des yeux desséchés par le feu des larmes, fit à son tour un pas vers le roi.
— Votre Majesté a tout entendu? dit-elle.
— Tout, quoi?
— Tout ce qui a été dit par moi au chêne royal?
— Je n’en ai pas perdu une seule parole, mademoiselle.
— Et Votre Majesté, lorsqu’elle m’eut entendue, a pu croire que j’avais abusé de sa crédulité.
— Oui, crédulité, c’est bien cela, vous avez dit le mot.
— Et Votre Majesté n’a pas soupçonné qu’une pauvre fille comme moi peut être forcée quelquefois de subir la volonté d’autrui?
— Pardon, mais je ne comprendrai jamais que celle dont la volonté semblait s’exprimer si librement sous le chêne royal se laissât influencer à ce point par la volonté d’autrui.
— Oh! mais la menace, Sire!
— La menace!... Qui vous menaçait? qui osait vous menacer?
— Ceux qui ont le droit de le faire, Sire.
— Je ne reconnais à personne le droit de menace dans mon royaume.
— Pardonnez-moi, Sire, il y a près de Votre Majesté même des personnes assez haut placées pour avoir ou pour se croire le droit de perdre une jeune fille sans avenir, sans fortune, et n’ayant que sa réputation.
— Et comment la perdre?
— En lui faisant perdre cette réputation par une honteuse expulsion.
— Oh! mademoiselle, dit le roi avec une amertume profonde, j’aime fort les gens qui se disculpent sans incriminer les autres.
— Sire!
— Oui, et il m’est pénible, je l’avoue, de voir qu’une justification facile, comme pourrait l’être la vôtre, se vienne compliquer devant moi d’un tissu de reproches et d’imputations.
— Auxquelles vous n’ajoutez pas foi alors? s’écria La Vallière.
Le roi garda le silence.
— Oh! dites-le donc! répéta La Vallière avec véhémence.
— Je regrette de vous l’avouer, répéta le roi en s’inclinant avec froideur.
— La jeune fille poussa une profonde exclamation, et, frappant ses mains l’une dans l’autre:
— Ainsi vous ne me croyez pas? dit-elle.
Le roi ne répondit rien.
Les traits de La Vallière s’altérèrent à ce silence.
— Ainsi vous supposez que moi, moi! dit-elle, j’ai ourdi ce ridicule, cet infâme complot de me jouer aussi imprudemment de Votre Majesté?
— Eh! mon Dieu! ce n’est ni ridicule ni infâme, dit le roi; ce n’est pas même un complot: c’est une raillerie plus ou moins plaisante, voilà tout.
— Oh! murmura la jeune fille désespérée, le roi ne me croit pas, le roi ne veut pas me croire.
— Mais non, je ne veux pas vous croire.
— Mon Dieu! mon Dieu!
— Écoutez: quoi de plus naturel, en effet? Le roi me suit, m’écoute, me guette; le roi veut peut-être s’amuser à mes dépens, amusons-nous aux siens, et, comme le roi est un homme de cœur, prenons-le par le cœur.
La Vallière cacha sa tête dans ses mains en étouffant un sanglot. Le roi continua impitoyablement; il se vengeait sur la pauvre victime de tout ce qu’il avait souffert.
— Supposons donc cette fable que je l’aime et que je l’aie distingué. Le roi est si naïf et si orgueilleux à la fois, qu’il me croira, et alors nous irons raconter cette naïveté du roi, et nous rirons.
— Oh! s’écria La Vallière, penser cela, penser cela, c’est affreux!
— Et, poursuivit le roi, ce n’est pas tout: si ce prince orgueilleux vient à prendre au sérieux la plaisanterie, s’il a l’imprudence d’en témoigner publiquement quelque chose comme de la joie, eh bien! devant toute la cour, le roi sera humilié; or, ce sera, un jour, un récit charmant à faire à mon amant, une part de dot à apporter à mon mari, que cette aventure d’un roi joué par une malicieuse jeune fille.
— Sire! s’écria La Vallière égarée, délirante, pas un mot de plus, je vous en supplie; vous ne voyez donc pas que vous me tuez?
— Oh! raillerie, murmura le roi, qui commençait cependant à s’émouvoir.
La Vallière tomba à genoux, et cela si rudement, que ses genoux résonnèrent sur le parquet.
Puis, joignant les mains:
— Sire, dit-elle, je préfère la honte à la trahison.
— Que faites-vous? demanda le roi, mais sans faire un mouvement pour relever la jeune fille.
— Sire, quand je vous aurai sacrifié mon honneur et ma raison, vous croirez peut-être à ma loyauté. Le récit qui vous a été fait chez Madame et par Madame est un mensonge; ce que j’ai dit sous le grand chêne...
— Eh bien?
— Cela seulement, c’était la vérité.
— Mademoiselle! s’écria le roi.
— Sire, s’écria La Vallière entraînée par la violence de ses sensations, Sire, dussé-je mourir de honte à cette place où sont enracinés mes deux genoux, je vous le répéterai jusqu’à ce que la voix me manque: j’ai dit que je vous aimais... eh bien! je vous aime!
— Vous?
— Je vous aime, Sire, depuis le jour où je vous ai vu, depuis qu’à Blois, où je languissais, votre regard royal est tombé sur moi, lumineux et vivifiant; je vous aime! Sire. C’est un crime de lèse-majesté, je le sais, qu’une pauvre fille comme moi aime son roi et le lui dise. Punissez-moi de cette audace, méprisez-moi pour cette imprudence; mais ne dites jamais, mais ne croyez jamais que je vous ai raillé, que je vous ai trahi. Je suis d’un sang fidèle à la royauté, Sire; et j’aime... j’aime mon roi!... Oh! je me meurs!
Et tout à coup, épuisée de force, de voix, d’haleine, elle tomba pliée en deux, pareille à cette fleur dont parle Virgile et qu’a touchée la faux du moissonneur.
Le roi, à ces mots, à cette véhémente supplique, n’avait gardé ni rancune, ni doute; son cœur tout entier s’était ouvert au souffle ardent de cet amour qui parlait un si noble et si courageux langage.
Aussi, lorsqu’il entendit l’aveu passionné de cet amour, il faiblit, et voila son visage dans ses deux mains.
Mais, lorsqu’il sentit les mains de La Vallière cramponnées à ses mains, lorsque la tiède pression de l’amoureuse jeune fille eut gagné ses artères, il s’embrasa à son tour, et, saisissant La Vallière à bras-le-corps, il la releva et la serra contre son cœur.
Mais elle, mourante, laissant aller sa tête vacillante sur ses épaules, ne vivait plus.
Alors le roi, effrayé, appela de Saint-Aignan.
De Saint-Aignan, qui avait poussé la discrétion jusqu’à rester immobile dans son coin en feignant d’essuyer une larme, accourut à cet appel du roi.
Alors il aida Louis à faire asseoir la jeune fille sur un fauteuil, lui frappa dans les mains, lui répandit de l’eau de la reine de Hongrie en lui répétant:
— Mademoiselle, allons, mademoiselle, c’est fini, le roi vous croit, le roi vous pardonne. Eh! là, là! prenez garde, vous allez émouvoir trop violemment le roi, mademoiselle; Sa Majesté est sensible, Sa Majesté a un cœur. Ah! diable! mademoiselle, faites-y attention, le roi est fort pâle.
En effet, le roi pâlissait visiblement.
Quant à La Vallière, elle ne bougeait pas.
— Mademoiselle! mademoiselle! en vérité, continuait de Saint-Aignan, revenez à vous, je vous en prie, je vous en supplie, il est temps; songez à une chose, c’est que si le roi se trouvait mal, je serais obligé d’appeler son médecin. Ah! quelle extrémité, mon Dieu! Mademoiselle, chère mademoiselle, revenez à vous, faites un effort, vite, vite!
Il était difficile de déployer plus d’éloquence persuasive que ne le faisait Saint-Aignan; mais quelque chose de plus énergique et de plus actif encore que cette éloquence réveilla La Vallière.
Le roi s’était agenouillé devant elle, et lui imprimait dans la paume de la main ces baisers brûlants qui sont aux mains ce que le baiser des lèvres est au visage. Elle revint enfin à elle, rouvrit languissamment les yeux, et, avec un mourant regard:
— Oh! Sire, murmura-t-elle, Votre Majesté m’a donc pardonné?
Le roi ne répondit pas... il était encore trop ému.
De Saint-Aignan crut devoir s’éloigner de nouveau... Il avait deviné la flamme qui jaillissait des yeux de Sa Majesté.
La Vallière se leva.
— Et maintenant, Sire, dit-elle avec courage, maintenant que je me suis justifiée, je l’espère du moins, aux yeux de Votre Majesté, accordez-moi de me retirer dans un couvent. J’y bénirai mon roi toute ma vie, et j’y mourrai en aimant Dieu, qui m’a fait un jour de bonheur.
— Non, non, répondit le roi, non, vous vivrez ici en bénissant Dieu, au contraire, mais en aimant Louis, qui vous fera toute une existence de félicité, Louis qui vous aime, Louis qui vous le jure!
— Oh! Sire, Sire!...
Et sur ce doute de La Vallière, les baisers du roi devinrent si brûlants, que de Saint-Aignan crut qu’il était de son devoir de passer de l’autre côté de la tapisserie.
Mais ces baisers, qu’elle n’avait pas eu la force de repousser d’abord, commencèrent à brûler la jeune fille.
— Oh! Sire, s’écria-t-elle alors, ne me faites pas repentir d’avoir été si loyale, car ce serait me prouver que Votre Majesté me méprise encore.
— Mademoiselle, dit soudain le roi en se reculant plein de respect, je n’aime et n’honore rien au monde plus que vous, et rien à ma cour ne sera, j’en jure Dieu, aussi estimé que vous ne le serez désormais; je vous demande donc pardon de mon emportement, mademoiselle, il venait d’un excès d’amour; mais je puis vous prouver que j’aimerai encore davantage, en vous respectant autant que vous pourrez le désirer.
Puis, s’inclinant devant elle et lui prenant la main:
— Mademoiselle, lui dit-il, voulez-vous me faire cet honneur d’agréer le baiser que je dépose sur votre main?
Et la lèvre du roi se posa respectueuse et légère sur la main frissonnante de la jeune fille.
— Désormais, ajouta Louis en se relevant et en couvrant La Vallière de son regard, désormais vous êtes sous ma protection. Ne parlez à personne du mal que je vous ai fait, pardonnez aux autres celui qu’ils ont pu vous faire. À l’avenir, vous serez tellement au-dessus de ceux-là, que, loin de vous inspirer de la crainte, ils ne vous feront plus même pitié.
Et il salua religieusement comme au sortir d’un temple.
Puis, appelant de Saint-Aignan, qui s’approcha tout humble:
— Comte, dit-il, j’espère que Mademoiselle voudra bien vous accorder un peu de son amitié en retour de celle que je lui ai vouée à jamais.
De Saint-Aignan fléchit le genou devant La Vallière.
— Quelle joie pour moi, murmura-t-il, si Mademoiselle me fait un pareil honneur!
— Je vais vous renvoyer votre compagne, dit le roi. Adieu, mademoiselle, ou plutôt au revoir: faites-moi la grâce de ne pas m’oublier dans votre prière.
— Oh! Sire, dit La Vallière, soyez tranquille: vous êtes avec Dieu dans mon cœur.
Ce dernier mot enivra le roi, qui, tout joyeux, entraîna de Saint-Aignan par les degrés.
Madame n’avait pas prévu ce dénouement-là: ni naïade ni dryade n’en avaient parlé.
Chapitre CXXXIV — Le nouveau général des jésuites
Tandis que La Vallière et le roi confondaient dans leur premier aveu tous les chagrins du passé, tout le bonheur du présent, toutes les espérances de l’avenir, Fouquet, rentré chez lui, c’est-à-dire dans l’appartement qui lui avait été départi au château, Fouquet s’entretenait avec Aramis, justement de tout ce que le roi négligeait en ce moment.
— Vous me direz, commença Fouquet, lorsqu’il eut installé son hôte dans un fauteuil et pris place lui-même à ses côtés, vous me direz, monsieur d’Herblay, où nous en sommes maintenant de l’affaire de Belle-Île, et si vous en avez reçu quelques nouvelles.
— Monsieur le surintendant, répondit Aramis, tout va de ce côté comme nous le désirons; les dépenses ont été soldées, rien n’a transpiré de nos desseins.
— Mais les garnisons que le roi voulait y mettre?
— J’ai reçu ce matin la nouvelle qu’elles y étaient arrivées depuis quinze jours.
— Et on les a traitées?
— À merveille.
— Mais l’ancienne garnison, qu’est-elle devenue?
— Elle a repris terre à Sarzeau, et on l’a immédiatement dirigée sur Quimper.
— Et les nouveaux garnisaires?
— Sont à nous à cette heure.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites, mon cher monsieur de Vannes?
— Sûr, et vous allez voir, d’ailleurs, comment les choses se sont passées.
— Mais de toutes les garnisons, vous savez cela, Belle-Île est justement la plus mauvaise.
— Je sais cela et j’agis en conséquence; pas d’espace, pas de communications, pas de femmes, pas de jeu; or, aujourd’hui, c’est grande pitié, ajouta Aramis avec un de ces sourires qui n’appartenaient qu’à lui, de voir combien les jeunes gens cherchent à se divertir, et combien, en conséquence, ils inclinent vers celui qui paie les divertissements.
— Mais s’ils s’amusent à Belle-Île?
— S’ils s’amusent de par le roi, ils aimeront le roi; mais s’ils s’ennuient de par le roi et s’amusent de par M. Fouquet, ils aimeront M. Fouquet.
— Et vous avez prévenu mon intendant, afin qu’aussitôt leur arrivée...
— Non pas: on les a laissés huit jours s’ennuyer tout à leur aise; mais, au bout de huit jours, ils ont réclamé, disant que les derniers officiers s’amusaient plus qu’eux. On leur a répondu alors que les anciens officiers avaient su se faire un ami de M. Fouquet, et que M. Fouquet, les connaissant pour des amis, leur avait dès lors voulu assez de bien pour qu’ils ne s’ennuyassent point sur ses terres. Alors ils ont réfléchi. Mais aussitôt l’intendant a ajouté que, sans préjuger les ordres de M. Fouquet, il connaissait assez son maître pour savoir que tout gentilhomme au service du roi l’intéressait, et qu’il ferait, bien qu’il ne connût pas les nouveaux venus, autant pour eux qu’il avait fait pour les autres.
— À merveille! Et, là-dessus, les effets ont suivi les promesses, j’espère? Je désire, vous le savez, qu’on ne promette jamais en mon nom sans tenir.
— Là-dessus, on a mis à la disposition des officiers nos deux corsaires et vos chevaux; on leur a donné les clefs de la maison principale; en sorte qu’ils y font des parties de chasse et des promenades avec ce qu’ils trouvent de dames à Belle-Île, et ce qu’ils ont pu en recruter ne craignant pas le mal de mer dans les environs.
— Et il y en a bon nombre à Sarzeau et à Vannes, n’est-ce pas, Votre Grandeur?
— Oh! sur toute la côte, répondit tranquillement Aramis.
— Maintenant, pour les soldats?
— Tout est relatif, vous comprenez; pour les soldats, du vin, des vivres excellents et une haute paie.
— Très bien; en sorte?...
— En sorte que nous pouvons compter sur cette garnison, qui est déjà meilleure que l’autre.
— Bien.
— Il en résulte que, si Dieu consent à ce que l’on nous renouvelle ainsi les garnisaires seulement tous les deux mois, au bout de trois ans l’armée y aura passé, si bien qu’au lieu d’avoir un régiment pour nous, nous aurons cinquante mille hommes.
— Oui, je savais bien, dit Fouquet, que nul autant que vous, monsieur d’Herblay, n’était un ami précieux, impayable; mais dans tout cela, ajouta — t-il en riant, nous oublions notre ami du Vallon: que devient-il? Pendant ces trois jours que j’ai passés à Saint-Mandé, j’ai tout oublié, je l’avoue.
— Oh! je ne l’oublie pas, moi, reprit Aramis. Porthos est à Saint-Mandé, graissé sur toutes les articulations, choyé en nourriture, soigné en vins; je lui ai fait donner la promenade du petit parc, promenade que vous vous êtes réservée pour vous seul; il en use. Il recommence à marcher; il exerce sa force en courbant de jeunes ormes ou en faisant éclater de vieux chênes, comme faisait Milon de Crotone, et comme il n’y a pas de lions dans le parc, il est probable que nous le retrouverons entier. C’est un brave que notre Porthos.
— Oui; mais, en attendant, il va s’ennuyer.
— Oh! jamais.
— Il va questionner?
— Il ne voit personne.
— Mais, enfin, il attend ou espère quelque chose?
— Je lui ai donné un espoir que nous réaliserons quelque matin, et il vit là-dessus.
— Lequel?
— Celui d’être présenté au roi.
— Oh! oh! en quelle qualité?
— D’ingénieur de Belle-Île, pardieu!
— Est-ce possible?
— C’est vrai.
— Certainement; maintenant ne serait-il point nécessaire qu’il retournât à Belle-Île?
— Indispensable; je songe même à l’y envoyer le plus tôt possible. Porthos a beaucoup de représentation; c’est un homme dont d’Artagnan, Athos et moi connaissons seuls le faible. Porthos ne se livre jamais; il est plein de dignité; devant les officiers, il fera l’effet d’un paladin du temps des croisades. Il grisera l’état-major sans se griser, et sera pour tout le monde un objet d’admiration et de sympathie; puis, s’il arrivait que nous eussions un ordre à faire exécuter, Porthos est une consigne vivante, et il faudra toujours en passer par où il voudra.
— Donc, renvoyez-le.
— Aussi est-ce mon dessein, mais dans quelques jours seulement, car il faut que je vous dise une chose.
— Laquelle?
— C’est que je me défie de d’Artagnan. Il n’est pas à Fontainebleau comme vous l’avez pu remarquer, et d’Artagnan n’est jamais absent ou oisif impunément. Aussi maintenant que mes affaires sont faites, je vais tâcher de savoir quelles sont les affaires que fait d’Artagnan.
— Vos affaires sont faites, dites-vous?
— Oui.
— Vous êtes bien heureux, en ce cas, et j’en voudrais pouvoir dire autant.
— J’espère que vous ne vous inquiétez plus?
— Hum!
— Le roi vous reçoit à merveille.
— Oui.
— Et Colbert vous laisse en repos?
— À peu près.
— En ce cas, dit Aramis avec cette suite d’idées qui faisait sa force, en ce cas, nous pouvons donc songer à ce que je vous disais hier à propos de la petite?
— Quelle petite?
— Vous avez déjà oublié?
— Oui.
— À propos de La Vallière?
— Ah! c’est juste.
— Vous répugne-t-il donc de gagner cette fille?
— Sur un seul point.
— Lequel?
— C’est que le cœur est intéressé autre part, et que je ne ressens absolument rien pour cette enfant.
— Oh! oh! dit Aramis; occupé par le cœur, avez-vous dit?
— Oui.
— Diable! il faut prendre garde à cela.
— Pourquoi?
— Parce qu’il serait terrible d’être occupé par le cœur quand, ainsi que vous, on a tant besoin de sa tête.
— Vous avez raison. Aussi, vous le voyez, à votre premier appel j’ai tout quitté. Mais revenons à la petite. Quelle utilité voyez-vous à ce que je m’occupe d’elle?
— Le voici. Le roi, dit-on, a un caprice pour cette petite, à ce que l’on croit du moins.
— Et vous qui savez tout, vous savez autre chose?
— Je sais que le roi a changé bien rapidement; qu’avant-hier le roi était tout feu pour Madame; qu’il y a déjà quelques jours, Monsieur s’est plaint de ce feu à la reine mère; qu’il y a eu des brouilles conjugales, des gronderies maternelles.
— Comment savez-vous tout cela?
— Je le sais, enfin.
— Eh bien?
— Eh bien! à la suite de ces brouilles et de ces gronderies, le roi n’a plus adressé la parole, n’a plus fait attention à Son Altesse Royale.
— Après?
— Après, il s’est occupé de Mlle de La Vallière. Mlle de La Vallière est fille d’honneur de Madame. Savez-vous ce qu’en amour on appelle un chaperon?
— Sans doute.
— Eh bien! Mlle de La Vallière est le chaperon de Madame. Profitez de cette position. Vous n’avez pas besoin de cela. Mais enfin, l’amour-propre blessé rendra la conquête plus facile; la petite aura le secret du roi et de Madame. Vous ne savez pas ce qu’un homme intelligent fait avec un secret.
— Mais comment arriver à elle?
— Vous me demandez cela? fit Aramis.
— Sans doute, je n’aurai pas le temps de m’occuper d’elle.
— Elle est pauvre, elle est humble, vous lui créerez une position: soit qu’elle subjugue le roi comme maîtresse, soit qu’elle ne se rapproche de lui que comme confidente, vous aurez fait une nouvelle adepte.
— C’est bien, dit Fouquet. Que ferons-nous à l’égard de cette petite?
— Quand vous avez désiré une femme, qu’avez-vous fait, monsieur le surintendant?
— Je lui ai écrit. J’ai fait mes protestations d’amour. J’y ai ajouté mes offres de service, et j’ai signé Fouquet.
— Et nulle n’a résisté?
— Une seule, dit Fouquet. Mais il y a quatre jours qu’elle a cédé comme les autres.
— Voulez-vous prendre la peine d’écrire? dit Aramis à Fouquet en lui présentant une plume.
Fouquet la prit.
— Dictez, dit-il. J’ai tellement la tête occupée ailleurs, que je ne saurais trouver deux lignes.
— Soit, fit Aramis. Écrivez.
Et il dicta:
«Mademoiselle, je vous ai vue, et vous ne serez point étonnée que je vous aie trouvée belle.
Mais vous ne pouvez, faute d’une position digne de vous, que végéter à la Cour.
L’amour d’un honnête homme, au cas où vous auriez quelque ambition, pourrait servir d’auxiliaire à votre esprit et à vos charmes.
Je mets mon amour à vos pieds; mais, comme un amour, si humble et si discret qu’il soit, peut compromettre l’objet de son culte, il ne sied pas qu’une personne de votre mérite risque d’être compromise sans résultat sur son avenir.
Si vous daignez répondre à mon amour, mon amour vous prouvera sa reconnaissance en vous faisant à tout jamais libre et indépendante.»
Après avoir écrit, Fouquet regarda Aramis.
— Signez, dit celui-ci.
— Est-ce bien nécessaire?
— Votre signature au bas de cette lettre vaut un million; vous oubliez cela, mon cher surintendant.
Fouquet signa.
— Maintenant, par qui enverrez-vous la lettre? demanda Aramis.
— Mais par un valet excellent.
— Dont vous êtes sûr?
— C’est mon grison ordinaire.
— Très bien.
— Au reste, nous jouons, de ce côté-là, un jeu qui n’est pas lourd.
— Comment cela?
— Si ce que vous dites est vrai des complaisances de la petite pour le roi et pour Madame, le roi lui donnera tout l’argent qu’elle peut désirer.
— Le roi a donc de l’argent? demanda Aramis.
— Dame! il faut croire, il n’en demande plus.
— Oh! il en redemandera, soyez tranquille.
— Il y a même plus, j’eusse cru qu’il me parlerait de cette fête de Vaux.
— Eh bien?
— Il n’en a point parlé.
— Il en parlera.
— Oh! vous croyez le roi bien cruel, mon cher d’Herblay.
— Pas lui.
— Il est jeune; donc, il est bon.
— Il est jeune; donc, il est faible ou passionné; et M. Colbert tient dans sa vilaine main sa faiblesse ou ses passions.
— Vous voyez bien que vous le craignez.
— Je ne le nie pas.
— Alors, je suis perdu.