Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 19
— Madame, je suis innocente de tout ce que Votre Majesté peut supposer. Madame, voyez mon désespoir. J’aime, je respecte tant Votre Majesté!
— Il vaudrait mieux que vous ne me respectassiez pas, dit la reine avec une froide ironie. Il vaudrait mieux que vous ne fussiez pas innocente. Vous figurez-vous, par hasard, que je me contenterais de m’en aller, si vous aviez commis la faute?
— Oh! mais, madame, vous me tuez?
— Pas de comédie, s’il vous plaît, ou je me charge du dénouement. Allez, rentrez chez vous, et que ma leçon vous profite.
— Madame, dit La Vallière à la duchesse d’Orléans, dont elle saisit les mains, priez pour moi, vous qui êtes si bonne!
— Moi! répliqua celle-ci avec une joie insultante, moi bonne?... Ah! mademoiselle, vous n’en pensez pas un mot!
Et, brusquement, elle repoussa la main de la jeune fille.
Celle-ci, au lieu de fléchir, comme les deux princesses pouvaient l’attendre de sa pâleur et de ses larmes, reprit tout à coup son calme et sa dignité; elle fit une révérence profonde et sortit.
— Eh bien! dit Anne d’Autriche à Madame, croyez-vous qu’elle recommencera?
— Je me défie des caractères doux et patients, répliqua Madame. Rien n’est plus courageux qu’un cœur patient, rien n’est plus sûr de soi qu’un esprit doux.
— Je vous réponds qu’elle pensera plus d’une fois avant de regarder le dieu Mars.
— À moins qu’elle ne se serve de son bouclier, riposta Madame.
Un fier regard de la reine mère répondit à cette objection, qui ne manquait pas de finesse, et les deux dames, à peu près sûres de leur victoire, allèrent retrouver Marie-Thérèse, qui les attendait en déguisant son impatience.
Il était alors six heures et demie du soir, et le roi venait de prendre son goûter. Il ne perdit pas de temps; le repas fini, les affaires terminées, il prit de Saint-Aignan par le bras et lui ordonna de le conduire à l’appartement de La Vallière. Le courtisan fit une grosse exclamation.
— Eh bien! quoi? répliqua le roi; c’est une habitude à prendre, et, pour prendre une habitude, il faut qu’on commence par quelques fois.
— Mais, Sire, l’appartement des filles, ici, c’est une lanterne: tout le monde voit ceux qui entrent et ceux qui sortent. Il me semble qu’un prétexte... Celui-ci, par exemple...
— Voyons.
— Si Votre Majesté voulait attendre que Madame fût chez elle.
— Plus de prétextes! plus d’attentes! Assez de ces contretemps, de ces mystères; je ne vois pas en quoi le roi de France se déshonore à entretenir une fille d’esprit. Honni soit qui mal y pense!
— Sire, Sire, Votre Majesté me pardonnera un excès de zèle...
— Parle.
— Et la reine?
— C’est vrai! c’est vrai! Je veux que la reine soit toujours respectée. Eh bien! encore ce soir, j’irai chez Mlle de La Vallière, et puis, ce jour passé, je prendrai tous les prétextes que tu voudras. Demain, nous chercherons: ce soir, je n’ai pas le temps.
De Saint-Aignan ne répliqua pas; il descendit le degré devant le roi et traversa les cours avec une honte que n’effaçait point cet insigne honneur de servir d’appui au roi.
C’est que de Saint-Aignan voulait se conserver tout confit dans l’esprit de Madame et des deux reines. C’est qu’il ne voulait pas non plus déplaire à Mlle de La Vallière, et que pour faire tant de belles choses, il était difficile de ne pas se heurter à quelques difficultés.
Or, les fenêtres de la jeune reine, celles de la reine mère, celles de Madame elle-même donnaient sur la cour des filles. Être vu conduisant le roi, c’était rompre avec trois grandes princesses, avec trois femmes d’un crédit inamovible, pour le faible appât d’un éphémère crédit de maîtresse.
Ce malheureux de Saint-Aignan, qui avait tant de courage pour protéger La Vallière sous les quinconces ou dans le parc de Fontainebleau, ne se sentait plus brave à la grande lumière: il trouvait mille défauts à cette fille et brûlait d’en faire part au roi.
Mais son supplice finit; les cours furent traversées. Pas un rideau ne se souleva, pas une fenêtre ne s’ouvrit. Le roi marchait vite: d’abord à cause de son impatience, puis à cause des longues jambes de de Saint-Aignan, qui le précédait.
À la porte, de Saint-Aignan voulut s’éclipser; le roi le retint.
C’était une délicatesse dont le courtisan se fût bien passé.
Il dut suivre Louis chez La Vallière.
À l’arrivée du monarque, la jeune fille achevait d’essuyer ses yeux; elle le fit si précipitamment, que le roi s’en aperçut. Il la questionna comme un amant intéressé; il la pressa.
— Je n’ai rien, dit-elle, Sire.
— Mais, enfin, vous pleuriez.
— Oh! non pas, Sire.
— Regardez, de Saint-Aignan, est-ce que je me trompe?
De Saint-Aignan dut répondre; mais il était bien embarrassé.
— Enfin, vous avez les yeux rouges, mademoiselle, dit le roi.
— La poussière du chemin, Sire.
— Mais non, mais non, vous n’avez pas cet air de satisfaction qui vous rend si belle et si attrayante. Vous ne me regardez pas.
— Sire!
— Que dis-je! vous évitez mes regards.
Elle se détournait en effet.
— Mais, au nom du Ciel, qu’y a-t-il? demanda Louis, dont le sang bouillait.
— Rien, encore une fois, Sire; et je suis prête à montrer à Votre Majesté que mon esprit est aussi libre qu’elle le désire.
— Votre esprit libre, quand je vous vois embarrassée de tout, même de votre geste! Est-ce que l’on vous aurait blessée, fâchée?
— Non, non, Sire.
— Oh! c’est qu’il faudrait me le déclarer! dit le jeune prince avec des yeux étincelants.
— Mais personne, Sire, personne ne m’a offensée.
— Alors, voyons, reprenez cette rêveuse gaieté ou cette joyeuse mélancolie que j’aimais en vous ce matin; voyons... de grâce!
— Oui, Sire, oui!
Le roi frappa du pied.
— Voilà qui est inexplicable, dit-il, un changement pareil!
Et il regarda de Saint-Aignan, qui, lui aussi, s’apercevait bien de cette morne langueur de La Vallière, comme aussi de l’impatience du roi.
Louis eut beau prier, il eut beau s’ingénier à combattre cette disposition fatale, la jeune fille était brisée; l’aspect même de la mort ne l’eût pas réveillée de sa torpeur.
Le roi vit dans cette négative facilité un mystère désobligeant; il se mit à regarder autour de lui d’un air soupçonneux.
Justement il y avait dans la chambre de La Vallière un portrait en miniature d’Athos.
Le roi vit ce portrait qui ressemblait beaucoup à Bragelonne; car il avait été fait pendant la jeunesse du comte.
Il attacha sur cette peinture des regards menaçants.
La Vallière, dans l’état d’oppression où elle se trouvait et à cent lieues, d’ailleurs, de penser à cette peinture, ne put deviner la préoccupation du roi.
Et cependant le roi s’était jeté dans un souvenir terrible qui, plus d’une fois, avait préoccupé son esprit, mais qu’il avait toujours écarté.
Il se rappelait cette intimité des deux jeunes gens depuis leur naissance.
Il se rappelait les fiançailles qui en avaient été la suite.
Il se rappelait qu’Athos était venu lui demander la main de La Vallière pour Raoul.
Il se figura qu’à son retour à Paris, La Vallière avait trouvé certaines nouvelles de Londres, et que ces nouvelles avaient contrebalancé l’influence que, lui, avait pu prendre sur elle.
Presque aussitôt il se sentit piqué aux tempes par le taon farouche qu’on appelle la jalousie.
Il interrogea de nouveau avec amertume.
La Vallière ne pouvait répondre: il lui fallait tout dire, il lui fallait accuser la reine, il lui fallait accuser Madame.
C’était une lutte ouverte à soutenir avec deux grandes et puissantes princesses.
Il lui semblait d’abord que, ne faisant rien pour cacher ce qui se passait en elle au roi, le roi devait lire dans son cœur à travers son silence.
Que, s’il l’aimait réellement, il devait tout comprendre, tout deviner.
Qu’était-ce donc que la sympathie, sinon la flamme divine qui devait éclairer le cœur, et dispenser les vrais amants de la parole?
Elle se tut donc, se contentant de soupirer, de pleurer, de cacher sa tête dans ses mains.
Ces soupirs, ces pleurs, qui avaient d’abord attendri, puis effrayé Louis XIV, l’irritaient maintenant.
Il ne pouvait supporter l’opposition, pas plus l’opposition des soupirs et des larmes que toute autre opposition.
Toutes ses paroles devinrent aigres, pressantes, agressives.
C’était une nouvelle douleur jointe aux douleurs de la jeune fille.
Elle puisa, dans ce qu’elle regardait comme une injustice de la part de son amant, la force de résister non seulement aux autres, mais encore à celle-là.
Le roi commença à accuser directement.
La Vallière ne tenta même pas de se défendre; elle supporta toutes ces accusations sans répondre autrement qu’en secouant la tête, sans prononcer d’autres paroles que ces deux mots qui s’échappent des cœurs profondément affligés:
— Mon Dieu! mon Dieu!
Mais, au lieu de calmer l’irritation du roi, ce cri de douleur l’augmentait: c’était un appel à une puissance supérieure à la sienne, à un être qui pouvait défendre La Vallière contre lui.
D’ailleurs, il se voyait secondé par de Saint-Aignan. De Saint-Aignan, comme nous l’avons dit, voyait l’orage grossir; il ne connaissait pas le degré d’amour que Louis XIV pouvait éprouver; il sentait venir tous les coups des trois princesses, la ruine de la pauvre La Vallière, et il n’était pas assez chevalier pour ne pas craindre d’être entraîné dans cette ruine.
De Saint-Aignan ne répondait donc aux interpellations du roi que par des mots prononcés à demi-voix ou par des gestes saccadés, qui avaient pour but d’envenimer les choses et d’amener une brouille dont le résultat devait le délivrer du souci de traverser les cours en plein jour, pour suivre son illustre compagnon chez La Vallière.
Pendant ce temps, le roi s’exaltait de plus en plus.
Il fit trois pas pour sortir et revint.
La jeune fille n’avait pas levé la tête, quoique le bruit des pas eût dû l’avertir que son amant s’éloignait.
Il s’arrêta un instant devant elle, les bras croisés.
— Une dernière fois, mademoiselle, dit-il, voulez-vous parler? Voulez vous donner une cause à ce changement, à cette versatilité, à ce caprice?
— Que voulez-vous que je vous dise, mon Dieu? murmura La Vallière. Vous voyez bien, Sire, que je suis écrasée en ce moment! vous voyez bien que je n’ai ni la volonté, ni la pensée, ni la parole!
— Est-ce donc si difficile de dire la vérité? En moins de mots que vous ne venez d’en proférer, vous l’eussiez dite!
— Mais, la vérité, sur quoi?
— Sur tout.
La vérité monta, en effet, du cœur aux lèvres de La Vallière. Ses bras firent un mouvement pour s’ouvrir, mais sa bouche resta muette, ses bras retombèrent. La pauvre enfant n’avait pas encore été assez malheureuse pour risquer une pareille révélation.
— Je ne sais rien, balbutia-t-elle.
— Oh! c’est plus que de la coquetterie, s’écria le roi; c’est plus que du caprice: c’est de la trahison!
Et, cette fois, sans que rien l’arrêtât, sans que les tiraillements de son cœur pussent le faire retourner en arrière, il s’élança hors de la chambre avec un geste désespéré.
De Saint-Aignan le suivit, ne demandant pas mieux que de partir.
Louis XIV ne s’arrêta que dans l’escalier, et, se cramponnant à la rampe:
— Vois-tu, dit-il, j’ai été indignement dupé.
— Comment cela, Sire? demanda le favori.
— De Guiche s’est battu pour le vicomte de Bragelonne. Et ce Bragelonne!...
— Eh bien?
— Eh bien! elle l’aime toujours! Et, en vérité, de Saint-Aignan, je mourrais de honte si, dans trois jours, il me restait encore un atome de cet amour dans le cœur.
Et Louis XIV reprit sa course vers son appartement à lui.
— Ah! je l’avais bien dit à Votre Majesté, murmura de Saint-Aignan en continuant de suivre le roi et en guettant timidement à toutes les fenêtres.
Malheureusement, il n’en fut pas à la sortie comme il en avait été à l’arrivée.
Un rideau se souleva; derrière était Madame.
Madame avait vu le roi sortir de l’appartement des filles d’honneur.
Elle se leva lorsque le roi fut passé, et sortit précipitamment de chez elle; elle monta, deux par deux, les marches de l’escalier qui conduisait à cette chambre d’où venait de sortir le roi.
Chapitre CLXIV — Désespoir
Après le départ du roi, La Vallière s’était soulevée, les bras étendus, comme pour le suivre, comme pour l’arrêter; puis, lorsque, les portes refermées par lui, le bruit de ses pas s’était perdu dans l’éloignement, elle n’avait plus eu que tout juste assez de force pour aller tomber aux pieds de son crucifix.
Elle demeura là, brisée, écrasée, engloutie dans sa douleur, sans se rendre compte d’autre chose que de sa douleur même, douleur qu’elle ne comprenait, d’ailleurs, que par l’instinct et la sensation.
Au milieu de ce tumulte de ses pensées, La Vallière entendit rouvrir sa porte; elle tressaillit. Elle se retourna, croyant que c’était le roi qui revenait.
Elle se trompait, c’était Madame.
Que lui importait Madame! Elle retomba, la tête sur son prie-Dieu. C’était Madame, émue, irritée, menaçante. Mais qu’était-ce que cela?
— Mademoiselle, dit la princesse s’arrêtant devant La Vallière, c’est fort beau, j’en conviens, de s’agenouiller, de prier, de jouer la religion; mais, si soumise que vous soyez au roi du Ciel, il convient que vous fassiez un peu la volonté des princes de la terre.
La Vallière souleva péniblement sa tête en signe de respect.
— Tout à l’heure, continua Madame, il vous a été fait une recommandation, ce me semble?
L’œil à la fois fixe et égaré de La Vallière montra son ignorance et son oubli.
— La reine vous a recommandé, continua Madame, de vous ménager assez pour que nul ne pût répandre de bruits sur votre compte.
Le regard de La Vallière devint interrogateur.
— Eh bien! continua Madame, il sort de chez vous quelqu’un dont la présence est une accusation.
La Vallière resta muette.
— Il ne faut pas, continua Madame, que ma maison, qui est celle de la première princesse du sang, donne un mauvais exemple à la Cour; vous seriez la cause de ce mauvais exemple. Je vous déclare donc, mademoiselle, hors de la présence de tout témoin, car je ne veux pas vous humilier, je vous déclare donc que vous êtes libre de partir de ce moment, et que vous pouvez retourner chez Mme votre mère, à Blois.
La Vallière ne pouvait tomber plus bas; La Vallière ne pouvait souffrir plus qu’elle n’avait souffert.
Sa contenance ne changea point; ses mains demeurèrent jointes sur ses genoux comme celles de la divine Madeleine.
— Vous m’avez entendue? dit Madame.
Un simple frissonnement qui parcourut tout le corps de La Vallière répondit pour elle.
Et, comme la victime ne donnait pas d’autre signe d’existence, Madame sortit.
Alors, à son cœur suspendu, à son sang figé en quelque sorte dans ses veines, La Vallière sentit peu à peu se succéder des pulsations plus rapides aux poignets, au cou et aux tempes. Ces pulsations, en s’augmentant progressivement, se changèrent bientôt en une fièvre vertigineuse, dans le délire de laquelle elle vit tourbillonner toutes les figures de ses amis luttant contre ses ennemis.
Elle entendait s’entrechoquer à la fois dans ses oreilles assourdies des mots menaçants et des mots d’amour; elle ne se souvenait plus d’être elle-même; elle était soulevée hors de sa première existence comme par les ailes d’une puissante tempête, et, à l’horizon du chemin dans lequel le vertige la poussait, elle voyait la pierre du tombeau se soulevant et lui montrant l’intérieur formidable et sombre de l’éternelle nuit.
Mais cette douloureuse obsession de rêves finit par se calmer, pour faire place à la résignation habituelle de son caractère.
Un rayon d’espoir se glissa dans son cœur comme un rayon de jour dans le cachot d’un pauvre prisonnier.
Elle se reporta sur la route de Fontainebleau, elle vit le roi à cheval à la portière de son carrosse, lui disant qu’il l’aimait, lui demandant son amour, lui faisant jurer et jurant que jamais une soirée ne passerait sur une brouille sans qu’une visite, une lettre, un signe vint substituer le repos de la nuit au trouble du soir. C’était le roi qui avait trouvé cela, qui avait fait jurer cela, qui lui-même avait juré cela. Il était donc impossible que le roi manquât à la promesse qu’il avait lui-même exigée, à moins que le roi ne fût un despote qui commandât l’amour comme il commandait l’obéissance, à moins que le roi ne fût un indifférent que le premier obstacle suffit pour arrêter en chemin.
Le roi, ce doux protecteur, qui, d’un mot, d’un seul mot, pouvait faire cesser toutes ses peines, le roi se joignait donc à ses persécuteurs.
Oh! sa colère ne pouvait durer. Maintenant qu’il était seul, il devait souffrir tout ce qu’elle souffrait elle-même. Mais lui, lui n’était pas enchaîné comme elle; lui pouvait agir, se mouvoir, venir; elle, elle, elle ne pouvait rien qu’attendre.
Et elle attendait de toute son âme, la pauvre enfant; car il était impossible que le roi ne vînt pas.
Il était dix heures et demie à peine.
Il allait ou venir, ou lui écrire, ou lui faire dire une bonne parole par M. de Saint-Aignan.
S’il venait, oh! comme elle allait s’élancer au-devant de lui! comme elle allait repousser cette délicatesse qu’elle trouvait maintenant mal entendue! comme elle allait lui dire: «Ce n’est pas moi qui ne vous aime pas; ce sont elles qui ne veulent pas que je vous aime.»
Et alors, il faut le dire, en y réfléchissant, et au fur et à mesure qu’elle y réfléchissait, elle trouvait Louis moins coupable. En effet, il ignorait tout. Qu’avait-il dû penser de son obstination à garder le silence? Impatient, irritable, comme on connaissait le roi, il était extraordinaire qu’il eût même conservé si longtemps son sang-froid. Oh! sans doute elle n’eût pas agi ainsi, elle: elle eût tout compris, tout deviné. Mais elle était une pauvre fille et non pas un grand roi.
Oh! s’il venait! s’il venait!... comme elle lui pardonnerait tout ce qu’il venait de lui faire souffrir! comme elle l’aimerait davantage pour avoir souffert!
Et sa tête tendue vers la porte, ses lèvres entrouvertes, attendaient, Dieu lui pardonne cette idée profane! le baiser que les lèvres du roi distillaient si suavement le matin quand il prononçait le mot amour.
Si le roi ne venait pas, au moins écrirait-il; c’était la seconde chance, chance moins douce, moins heureuse que l’autre, mais qui prouverait tout autant d’amour, et seulement un amour plus craintif. Oh! comme elle dévorerait cette lettre! comme elle se hâterait d’y répondre! comme, une fois le messager parti, elle baiserait, relirait, presserait sur son cœur le bienheureux papier qui devait lui apporter le repos, la tranquillité, le bonheur!
Enfin, le roi ne venait pas; si le roi n’écrivait pas, il était au moins impossible qu’il n’envoyât pas de Saint-Aignan ou que de Saint-Aignan ne vint pas de lui-même. À un tiers, comme elle dirait tout! La majesté royale ne serait plus là pour glacer ses paroles sur ses lèvres, et alors aucun doute ne pourrait demeurer dans le cœur du roi.
Tout, chez La Vallière, cœur et regard, matière et esprit, se tourna donc vers l’attente.
Elle se dit qu’elle avait encore une heure d’espoir; que, jusqu’à minuit, le roi pouvait venir, écrire ou envoyer; qu’à minuit seulement, toute attente serait inutile, tout espoir serait perdu.
Tant qu’il y eut quelque bruit dans le palais, la pauvre enfant crut être la cause de ce bruit; tant qu’il passa des gens dans la cour, elle crut que ces gens étaient des messagers du roi venant chez elle.
Onze heures sonnèrent; puis onze heures un quart; puis onze heures et demie.
Les minutes coulaient lentement dans cette anxiété, et pourtant elles fuyaient encore trop vite.
Les trois quarts sonnèrent.
Minuit! minuit! la dernière, la suprême espérance vint à son tour.
Avec le dernier tintement de l’horloge, la dernière lumière s’éteignit; avec la dernière lumière, le dernier espoir.
Ainsi, le roi lui-même l’avait trompée; le premier, il mentait au serment qu’il avait fait le jour même; douze heures entre le serment et le parjure! Ce n’était pas avoir gardé longtemps l’illusion.
Donc, non seulement le roi n’aimait pas, mais encore il méprisait celle que tout le monde accablait; il la méprisait au point de l’abandonner à la honte d’une expulsion qui équivalait à une sentence ignominieuse; et cependant, c’était lui, lui, le roi, qui était la cause première de cette ignominie.
Un sourire amer, le seul symptôme de colère qui, pendant cette longue lutte, eût passé sur la figure angélique de la victime, un sourire amer apparut sur ses lèvres.
En effet, pour elle, que restait-il sur la terre après le roi? Rien. Seulement, Dieu restait au ciel.
Elle pensa à Dieu.
— Mon Dieu! dit-elle, vous me dicterez vous-même ce que j’ai à faire. C’est de vous que j’attends tout, de vous que je dois tout attendre.
Et elle regarda son crucifix, dont elle baisa les pieds avec amour.
— Voilà, dit-elle, un maître qui n’oublie et n’abandonne jamais ceux qui ne l’abandonnent et qui ne l’oublient pas; c’est à celui-là seul qu’il faut se sacrifier.
Alors, il eût été visible, si quelqu’un eût pu plonger son regard dans cette chambre, il eût été visible, disons-nous, que la pauvre désespérée prenait une résolution dernière, arrêtait un plan suprême dans son esprit, montait enfin cette grande échelle de Jacob qui conduit les âmes de la terre au ciel.
Alors, et comme ses genoux n’avaient plus la force de la soutenir, elle se laissa peu à peu aller sur les marches du prie-Dieu, la tête adossée au bois de la croix, et, l’œil fixe, la respiration haletante, elle guetta sur les vitres les premières heures du jour.
Deux heures du matin la trouvèrent dans cet égarement ou, plutôt, dans cette extase. Elle ne s’appartenait déjà plus.
Aussi, lorsqu’elle vit la teinte violette du matin descendre sur les toits du palais et dessiner vaguement les contours du christ d’ivoire qu’elle tenait embrassé, elle se leva avec une certaine force, baisa les pieds du divin martyr, descendit l’escalier de sa chambre, et s’enveloppa la tête d’une mante tout en descendant.
Elle arriva au guichet juste au moment où la ronde de mousquetaires en ouvrait la porte pour admettre le premier poste des Suisses.
Alors, se glissant derrière les hommes de garde, elle gagna la rue avant que le chef de la patrouille eût même songé à se demander quelle était cette jeune femme qui s’échappait si matin du palais.
Chapitre CLXV — La fuite
La Vallière sortit derrière la patrouille.
La patrouille se dirigea à droite par la rue Saint-Honoré, machinalement La Vallière tourna à gauche.
Sa résolution était prise, son dessein arrêté; elle voulait se rendre aux Carmélites de Chaillot, dont la supérieure avait une réputation de sévérité qui faisait frémir les mondaines de la Cour.
La Vallière n’avait jamais vu Paris, elle n’était jamais sortie à pied, elle n’eût pas trouvé son chemin, même dans une disposition d’esprit plus calme. Cela explique comment elle remontait la rue Saint-Honoré au lieu de la descendre.
Elle avait hâte de s’éloigner du Palais-Royal, et elle s’en éloignait.
Elle avait ouï dire seulement que Chaillot regardait la Seine; elle se dirigeait donc vers la Seine.
Elle prit la rue du Coq, et, ne pouvant traverser le Louvre, appuya vers l’église Saint-Germain-l’Auxerrois longeant l’emplacement où Perrault bâtit depuis sa colonnade.
Bientôt elle atteignit les quais.
Sa marche était rapide et agitée. À peine sentait-elle cette faiblesse qui, de temps en temps, lui rappelait, en la forçant de boiter légèrement, cette entorse qu’elle s’était donnée dans sa jeunesse.
À une autre heure de la journée, sa contenance eût appelé les soupçons des gens les moins clairvoyants, attiré les regards des passants les moins curieux.
Mais, à deux heures et demie du matin, les rues de Paris sont désertes ou à peu près, et il ne s’y trouve guère que les artisans laborieux qui vont gagner le pain du jour, ou bien les oisifs dangereux qui regagnent leur domicile après une nuit d’agitation et de débauches.
Pour les premiers, le jour commence, pour les autres, le jour finit.