Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 17
— Oh! Madame, poussez-vous aussi loin l’obstination, et n’ouvrirez-vous point l’oreille aux paroles d’un ami dévoué? Faut-il que je m’expose à vous déplaire, faut-il que je vous nomme, malgré moi, la personne qui fut la véritable cause de la querelle?
— La personne! fit Madame en rougissant.
— Faut-il, continua Manicamp, que je vous montre le pauvre de Guiche irrité, furieux, exaspéré de tous ces bruits qui courent sur cette personne? Faut-il, si vous vous obstinez à ne pas la reconnaître, et si, moi, le respect continue de m’empêcher de la nommer, faut-il que je vous rappelle les scènes de Monsieur avec milord de Buckingham, les insinuations lancées à propos de cet exil du duc? Faut-il que je vous retrace les soins du comte à plaire, à observer, à protéger cette personne pour laquelle seule il vit, pour laquelle seule il respire? Eh bien! je le ferai, et quand je vous aurai rappelé tout cela, peut-être comprendrez-vous que le comte, à bout de patience, harcelé depuis longtemps par de Wardes, au premier mot désobligeant que celui-ci aura prononcé sur cette personne, aura pris feu et respiré la vengeance.
La princesse cacha son visage dans ses mains.
— Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, savez-vous bien ce que vous dites là et à qui vous le dites?
— Alors, madame, poursuivit Manicamp comme s’il n’eût point entendu les exclamations de la princesse, rien ne vous étonnera plus, ni l’ardeur du comte à chercher cette querelle, ni son adresse merveilleuse à la transporter sur un terrain étranger à vos intérêts. Cela surtout est prodigieux d’habileté et de sang-froid; et, si la personne pour laquelle le comte de Guiche s’est battu et a versé son sang, en réalité, doit quelque reconnaissance au pauvre blessé, ce n’est vraiment pas pour le sang qu’il a perdu, pour la douleur qu’il a soufferte, mais pour sa démarche à l’endroit d’un honneur qui lui est plus précieux que le sien.
— Oh! s’écria Madame comme si elle eût été seule; oh! ce serait véritablement à cause de moi?
Manicamp put respirer; il avait bravement gagné le temps du repos: il respira.
Madame, de son côté, demeura quelque temps plongée dans une rêverie douloureuse. On devinait son agitation aux mouvements précipités de son sein, à la langueur de ses yeux, aux pressions fréquentes de sa main sur son cœur.
Mais, chez elle, la coquetterie n’était pas une passion inerte; c’était, au contraire, un feu qui cherchait des aliments et qui les trouvait.
— Alors, dit-elle, le comte aura obligé deux personnes à la fois, car M. de Bragelonne aussi doit à M. de Guiche une grande reconnaissance; d’autant plus grande, que, partout et toujours, Mlle de La Vallière passera pour avoir été défendue par ce généreux champion.
Manicamp comprit qu’il demeurait un reste de doute dans le cœur de la princesse, et son esprit s’échauffa par la résistance.
— Beau service, en vérité, dit-il, que celui qu’il a rendu à Mlle de La Vallière! beau service que celui qu’il a rendu à M. de Bragelonne! Le duel a fait un éclat qui déshonore à moitié cette jeune fille, un éclat qui la brouille nécessairement avec le vicomte. Il en résulte que le coup de pistolet de M. de Wardes a eu trois résultats au lieu d’un: il tue à la fois l’honneur d’une femme, le bonheur d’un homme, et peut-être, en même temps, a-t-il blessé à mort un des meilleurs gentilshommes de France! Ah! madame! votre logique est bien froide: elle condamne toujours, elle n’absout jamais.
Les derniers mots de Manicamp battirent en brèche le dernier doute demeuré non pas dans le cœur, mais dans l’esprit de Madame. Ce n’était plus ni une princesse avec ses scrupules ni une femme avec ses soupçonneux retours, c’était un cœur qui venait de sentir le froid profond d’une blessure.
— Blessé à mort! murmura-t-elle d’une voix haletante; oh! monsieur de Manicamp, n’avez-vous pas dit blessé à mort?
Manicamp ne répondit que par un profond soupir.
— Ainsi donc, vous dites que le comte est dangereusement blessé? continua la princesse.
— Eh! madame, il a une main brisée et une balle dans la poitrine.
— Mon Dieu! mon Dieu! reprit la princesse avec l’excitation de la fièvre, c’est affreux, monsieur de Manicamp! Une main brisée, dites-vous? une balle dans la poitrine, mon Dieu! Et c’est ce lâche, ce misérable, c’est cet assassin de de Wardes qui a fait cela! Décidément, le Ciel n’est pas juste.
Manicamp paraissait en proie à une violente émotion. Il avait, en effet, déployé beaucoup d’énergie dans la dernière partie de son plaidoyer.
Quant à Madame, elle n’en était plus à calculer les convenances; lorsque chez elle la passion parlait, colère ou sympathie, rien n’en arrêtait plus l’élan.
Madame s’approcha de Manicamp, qui venait de se laisser tomber sur un siège, comme si la douleur était une assez puissante excuse à commettre une infraction aux lois de l’étiquette.
— Monsieur, dit-elle en lui prenant la main, soyez franc.
Manicamp releva la tête.
— M. de Guiche, continua Madame, est-il en danger de mort?
— Deux fois, madame, dit-il: d’abord, à cause de l’hémorragie qui s’est déclarée, une artère ayant été offensée à la main; ensuite, à cause de la blessure de la poitrine qui aurait, le médecin le craignait du moins, offensé quelque organe essentiel.
— Alors il peut mourir?
— Mourir, oui, madame, et sans même avoir la consolation de savoir que vous avez connu son dévouement.
— Vous le lui direz.
— Moi?
— Oui; n’êtes-vous pas son ami?
— Moi? oh! non, madame, je ne dirai à M. de Guiche, si le malheureux est encore en état de m’entendre, je ne lui dirai que ce que j’ai vu, c’est-à-dire votre cruauté pour lui.
— Monsieur, oh! vous ne commettrez pas cette barbarie.
— Oh! si fait, madame, je dirai cette vérité, car, enfin, la nature est puissante chez un homme de son âge. Les médecins sont savants, et si, par hasard, le pauvre comte survivait à sa blessure, je ne voudrais pas qu’il restât exposé à mourir de la blessure du cœur après avoir échappé à celle du corps.
Sur ces mots, Manicamp se leva, et, avec un profond respect, parut vouloir prendre congé.
— Au moins, monsieur, dit Madame en l’arrêtant d’un air presque suppliant, vous voudrez bien me dire en quel état se trouve le malade; quel est le médecin qui le soigne?
— Il est fort mal, madame, voilà pour son état. Quant à son médecin, c’est le médecin de Sa Majesté elle-même, M. Valot. Celui-ci est, en outre, assisté du confrère chez lequel M. de Guiche a été transporté.
— Comment! il n’est pas au château? fit Madame.
— Hélas! madame, le pauvre garçon était si mal, qu’il n’a pu être amené jusqu’ici.
— Donnez-moi l’adresse, monsieur, dit vivement la princesse: j’enverrai quérir de ses nouvelles.
— Rue du Feurre; une maison de briques avec des volets blancs. Le nom du médecin est inscrit sur la porte.
— Vous retournez près du blessé, monsieur de Manicamp?
— Oui, madame.
— Alors il convient que vous me rendiez un service.
— Je suis aux ordres de Votre Altesse.
— Faites ce que vous vouliez faire: retournez près de M. de Guiche, éloignez tous les assistants; veuillez vous éloigner vous-même.
— Madame...
— Ne perdons pas de temps en explications inutiles. Voilà le fait; n’y voyez pas autre chose que ce qui s’y trouve, ne demandez pas autre chose que ce que je vous dis. Je vais envoyer une de mes femmes, deux peut-être, à cause de l’heure avancée; je ne voudrais pas qu’elles vous vissent, ou plus franchement, je ne voudrais pas que vous les vissiez: ce sont des scrupules que vous devez comprendre, vous surtout, monsieur de Manicamp, qui devinez tout.
— Oh! madame, parfaitement; je puis même faire mieux, je marcherai devant vos messagères; ce sera à la fois un moyen de leur indiquer sûrement la route et de les protéger si le hasard faisait qu’elles eussent, contre toute probabilité, besoin de protection.
— Et puis, par ce moyen surtout, elles entreront sans difficulté aucune, n’est-ce pas?
— Certes, madame; car, passant le premier, j’aplanirais ces difficultés, si le hasard faisait qu’elles existassent.
— Eh bien! allez, allez, monsieur de Manicamp, et attendez au bas de l’escalier.
— J’y vais, madame.
— Attendez.
Manicamp s’arrêta.
— Quand vous entendrez descendre deux femmes, sortez et suivez, sans vous retourner, la route qui conduit chez le pauvre comte.
— Mais, si le hasard faisait descendre deux autres personnes que je m’y trompasse?
— On frappera trois fois doucement dans les mains.
— Oui, madame.
— Allez, allez.
Manicamp se retourna, salua une dernière fois, et sortit la joie dans le cœur. Il n’ignorait pas, en effet, que la présence de Madame était le meilleur baume à appliquer sur les plaies du blessé.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que le bruit d’une porte qu’on ouvrait et qu’on refermait avec précaution parvint jusqu’à lui. Puis il entendit les pas légers glissant le long de la rampe, puis les trois coups frappés dans les mains, c’est-à-dire le signal convenu.
Il sortit aussitôt, et, fidèle à sa parole, se dirigea, sans retourner la tête, à travers les rues de Fontainebleau, vers la demeure du médecin.
Chapitre CLX — M. Malicorne, archiviste du royaume de France
Deux femmes, ensevelies dans leurs mantes et le visage couvert d’un demi-masque de velours noir, suivaient timidement les pas de Manicamp.
Au premier étage, derrière les rideaux de damas rouge, brillait la douce lueur d’une lampe posée sur un dressoir.
À l’autre extrémité de la même chambre, dans un lit à colonnes torses, fermé de rideaux pareils à ceux qui éteignaient le feu de la lampe, reposait de Guiche, la tête élevée sur un double oreiller, les yeux noyés dans un brouillard épais; de longs cheveux noirs, bouclés, éparpillés sur le lit, paraient de leur désordre les tempes sèches et pâles du jeune homme.
On sentait que la fièvre était la principale hôtesse de cette chambre.
De Guiche rêvait. Son esprit suivait, à travers les ténèbres, un de ces rêves du délire comme Dieu en envoie sur la route de la mort à ceux qui vont tomber dans l’univers de l’éternité.
Deux ou trois taches de sang encore liquide maculaient le parquet.
Manicamp monta les degrés avec précipitation; seulement, au seuil, il s’arrêta, poussa doucement la porte, passa la tête dans la chambre, et, voyant que tout était tranquille, il s’approcha, sur la pointe du pied, du grand fauteuil de cuir, échantillon mobilier du règne de Henri IV, et, voyant que la garde-malade s’y était naturellement endormie, il la réveilla et la pria de passer dans la pièce voisine.
Puis, debout près du lit, il demeura un instant à se demander s’il fallait réveiller de Guiche pour lui apprendre la bonne nouvelle.
Mais, comme derrière la portière il commençait à entendre le frémissement soyeux des robes et la respiration haletante de ses compagnes de route, comme il voyait déjà cette portière impatiente se soulever, il s’effaça le long du lit et suivit la garde-malade dans la chambre voisine.
Alors, au moment même où il disparaissait, la draperie se souleva et les deux femmes entrèrent dans la chambre qu’il venait de quitter.
Celle qui était entrée la première fit à sa compagne un geste impérieux qui la cloua sur un escabeau près de la porte.
Puis elle s’avança résolument vers le lit, fit glisser les rideaux sur la tringle de fer et rejeta leurs plis flottants derrière le chevet.
Elle vit alors la figure pâlie du comte; elle vit sa main droite, enveloppée d’un linge éblouissant de blancheur, se dessiner sur la courtepointe à ramages sombres qui couvrait une partie de ce lit de douleur.
Elle frissonna en voyant une goutte de sang qui allait s’élargissant sur ce linge.
La poitrine blanche du jeune homme était découverte, comme si le frais de la nuit eût dû aider sa respiration. Une petite bandelette attachait l’appareil de la blessure, autour de laquelle s’élargissait un cercle bleuâtre de sang extravasé.
Un soupir profond s’exhala de la bouche de la jeune femme. Elle s’appuya contre la colonne du lit, et regarda par les trous de son masque ce douloureux spectacle.
Un souffle rauque et strident passait comme le râle de la mort par les dents serrées du comte.
La dame masquée saisit la main gauche du blessé.
Cette main brûlait comme un charbon ardent.
Mais, au moment où se posa dessus la main glacée de la dame, l’action de ce froid fut telle, que de Guiche ouvrit les yeux et tâcha de rentrer dans la vie en animant son regard.
La première chose qu’il aperçut, fut le fantôme dressé devant la colonne de son lit.
À cette vue, ses yeux se dilatèrent, mais sans que l’intelligence y allumât sa pure étincelle.
Alors la dame fit un signe à sa compagne, qui était demeurée près de la porte; sans doute celle-ci avait sa leçon faite, car, d’une voix clairement accentuée, et sans hésitation aucune, elle prononça ces mots:
— Monsieur le comte, Son Altesse Royale Madame a voulu savoir comment vous supportiez les douleurs de cette blessure et vous témoigner par ma bouche tout le regret qu’elle éprouve de vous voir souffrir.
Au mot _Madame_, de Guiche fit un mouvement; il n’avait point encore remarqué la personne à laquelle appartenait cette voix.
Il se retourna donc naturellement vers le point d’où venait cette voix.
Mais, comme la main glacée ne l’avait point abandonné, il en revint à regarder ce fantôme immobile.
— Est-ce vous qui me parlez, madame, demanda-t-il d’une voix affaiblie, ou y avait-il avec vous une autre personne dans cette chambre?
— Oui, répondit le fantôme d’une voix presque inintelligible et en baissant la tête.
— Eh bien! fit le blessé avec effort, merci. Dites à Madame que je ne regrette plus de mourir, puisqu’elle s’est souvenue de moi.
À ce mot mourir, prononcé par un mourant, la dame masquée ne put retenir ses larmes, qui coulèrent sous son masque et apparurent sur ses joues à l’endroit où le masque cessait de les couvrir.
De Guiche, s’il eût été plus maître de ses sens, les eût vues rouler en perles brillantes et tomber sur son lit.
La dame, oubliant qu’elle avait un masque, porta la main à ses yeux pour les essuyer, et, rencontrant sous sa main le velours agaçant et froid, elle arracha le masque avec colère et le jeta sur le parquet.
À cette apparition inattendue, qui semblait pour lui sortir d’un nuage, de Guiche poussa un cri et tendit les bras.
Mais toute parole expira sur ses lèvres, comme toute force dans ses veines.
Sa main droite, qui avait suivi l’impulsion de la volonté sans calculer son degré de puissance, sa main droite retomba sur le lit, et, tout aussitôt, ce linge si blanc fut rougi d’une tache plus large.
Et, pendant ce temps, les yeux du jeune homme se couvraient et se fermaient comme s’il eût commencé d’entrer en lutte avec l’ange indomptable de la mort.
Puis, après quelques mouvements sans volonté, la tête se retrouva immobile sur l’oreiller.
Seulement, de pâle, elle était devenue livide.
La dame eut peur; mais, cette fois, contrairement à l’habitude, la peur fut attractive.
Elle se pencha vers le jeune homme, dévorant de son souffle ce visage froid et décoloré, qu’elle toucha presque; puis elle déposa un rapide baiser sur la main gauche de de Guiche, qui, secoué comme par une décharge électrique, se réveilla une seconde fois, ouvrit de grands yeux sans pensée, et retomba dans un évanouissement profond.
— Allons, dit-elle à sa compagne, allons, nous ne pouvons demeurer plus longtemps ici; j’y ferais quelque folie.
— Madame! madame! Votre Altesse oublie son masque, dit la vigilante compagne.
— Ramassez-le, répondit sa maîtresse en se glissant éperdue par l’escalier.
Et, comme la porte de la rue était restée entrouverte, les deux oiseaux légers passèrent par cette ouverture, et, d’une course légère, regagnèrent le palais.
L’une des deux dames monta jusqu’aux appartements de Madame, où elle disparut.
L’autre entra dans l’appartement des filles d’honneur, c’est-à-dire à l’entresol.
Arrivée à sa chambre, elle s’assit devant une table, et, sans se donner le temps de respirer, elle se mit à écrire le billet suivant:
«Ce soir, Madame a été voir M. de Guiche. Tout va à merveille de ce côté. Allez du vôtre, et surtout brûlez ce papier.»
Puis elle plia la lettre en lui donnant une forme longue, et, sortant de chez elle avec précaution, elle traversa un corridor qui conduisait au service des gentilshommes de Monsieur.
Là, elle s’arrêta devant une porte, sous laquelle, ayant heurté deux coups secs, elle glissa le papier et s’enfuit.
Alors, revenant chez elle, elle fit disparaître toute trace de sa sortie et de l’écriture du billet.
Au milieu des investigations auxquelles elle se livrait, dans le but que nous venons de dire, elle aperçut sur la table le masque de Madame qu’elle avait rapporté suivant l’ordre de sa maîtresse, mais qu’elle avait oublié de lui remettre.
— Oh! oh! dit-elle, n’oublions pas de faire demain ce que j’ai oublié de faire aujourd’hui.
Et elle prit le masque par sa joue de velours, et, sentant son pouce humide, elle regarda son pouce.
Il était non seulement humide, mais rougi.
Le masque était tombé sur une de ces taches de sang qui, nous l’avons dit, maculaient le parquet, et, de l’extérieur noir, qui avait été mis par le hasard en contact avec lui, le sang avait passé à l’intérieur et tachait la batiste blanche.
— Oh! oh! dit Montalais, car nos lecteurs l’ont sans doute déjà reconnue à toutes les manœuvres que nous avons décrites, oh! oh! je ne lui rendrai plus ce masque, il est trop précieux maintenant.
Et, se levant, elle courut à un coffret de bois d’érable qui renfermait plusieurs objets de toilette et de parfumerie.
— Non, pas encore ici, dit-elle, un pareil dépôt n’est pas de ceux que l’on abandonne à l’aventure.
Puis, après un moment de silence et avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle:
— Beau masque, ajouta Montalais, teint du sang de ce brave chevalier, tu iras rejoindre au magasin des merveilles les lettres de La Vallière, celles de Raoul, toute cette amoureuse collection enfin qui fera un jour l’histoire de France et l’histoire de la royauté. Tu iras chez M. Malicorne, continua la folle en riant, tandis qu’elle commençait à se déshabiller; chez ce digne M. Malicorne, dit-elle en soufflant sa bougie, qui croit n’être que maître des appartements de Monsieur, et que je fais, moi, archiviste et historiographe de la maison de Bourbon et des meilleures maisons du royaume. Qu’il se plaigne, maintenant, ce bourru de Malicorne!
Et elle tira ses rideaux et s’endormit.
Chapitre CLXI — Le voyage
Le lendemain, jour indiqué pour le départ, le roi, à onze heures sonnantes, descendit, avec les reines et Madame, le grand degré pour aller prendre son carrosse, attelé de six chevaux piaffant au bas de l’escalier.
Toute la cour attendait dans le Fer-à-cheval en habits de voyage; et c’était un brillant spectacle que cette quantité de chevaux sellés, de carrosses attelés, d’hommes et de femmes entourés de leurs officiers, de leurs valets et de leurs pages.
Le roi monta dans son carrosse accompagné des deux reines.
Madame en fit autant avec Monsieur.
Les filles d’honneur imitèrent cet exemple et prirent place, deux par deux, dans les carrosses qui leur étaient destinés.
Le carrosse du roi prit la tête, puis vint celui de Madame, puis les autres suivirent, selon l’étiquette.
Le temps était chaud; un léger souffle d’air, qu’on avait pu croire assez fort le matin pour rafraîchir l’atmosphère, fut bientôt embrasé par le soleil caché sous les nuages, et ne s’infiltra plus, à travers cette chaude vapeur qui s’élevait du sol, que comme un vent brûlant qui soulevait une fine poussière et frappait au visage les voyageurs pressés d’arriver.
Madame fut la première qui se plaignit de la chaleur.
Monsieur lui répondit en se renversant dans le carrosse comme un homme qui va s’évanouir, et il s’inonda de sels et d’eaux de senteur, tout en poussant de profonds soupirs.
Alors Madame lui dit de son air le plus aimable:
— En vérité, monsieur, je croyais que vous eussiez été assez galant, par la chaleur qu’il fait, pour me laisser mon carrosse à moi toute seule et faire la route à cheval.
— À cheval! s’écria le prince avec un accent d’effroi qui fit voir combien il était loin d’adhérer à cet étrange projet; à cheval! Mais vous n’y pensez pas, madame, toute ma peau s’en irait par pièces au contact de ce vent de feu.
Madame se mit à rire.
— Vous prendrez mon parasol, dit-elle.
— Et la peine de le tenir? répondit Monsieur avec le plus grand sang-froid. D’ailleurs, je n’ai pas de cheval.
— Comment! pas de cheval? répliqua la princesse, qui, si elle ne gagnait pas l’isolement, gagnait du moins la taquinerie; pas de cheval? Vous faites erreur, monsieur, car je vois là-bas votre bai favori.
— Mon cheval bai? s’écria le prince en essayant d’exécuter vers la portière un mouvement qui lui causa tant de gêne, qu’il ne l’accomplit qu’à moitié, et qu’il se hâta de reprendre son immobilité.
— Oui, dit Madame, votre cheval, conduit en main par M. de Malicorne.
— Pauvre bête! répliqua le prince, comme il va avoir chaud!
Et, sur ces paroles, il ferma les yeux, pareil à un mourant qui expire.
Madame, de son côté, s’étendit paresseusement dans l’autre coin de la calèche et ferma les yeux aussi, non pas pour dormir, mais pour songer tout à son aise.
Cependant le roi, assis sur le devant de la voiture, dont il avait cédé le fond aux deux reines, éprouvait cette vive contrariété des amants inquiets qui, toujours, sans jamais assouvir cette soif ardente, désirent la vue de l’objet aimé, puis s’éloignent à demi contents sans s’apercevoir qu’ils ont amassé une soif plus ardente encore.
Le roi, marchant en tête comme nous avons dit, ne pouvait, de sa place, apercevoir les carrosses des dames et des filles d’honneur, qui venaient les derniers.
Il lui fallait, d’ailleurs, répondre aux éternelles interpellations de la jeune reine, qui, tout heureuse de posséder _son cher mari_, comme elle disait dans son oubli de l’étiquette royale, l’investissait de tout son amour, le garrottait de tous ses soins, de peur qu’on ne vînt le lui prendre ou qu’il ne lui prît l’envie de la quitter.
Anne d’Autriche, que rien n’occupait alors que les élancements sourds que, de temps en temps, elle éprouvait dans le sein, Anne d’Autriche faisait joyeuse contenance, et, bien qu’elle devinât l’impatience du roi, elle prolongeait malicieusement son supplice par des reprises inattendues de conversation, au moment où le roi, retombé en lui-même, commençait à y caresser ses secrètes amours.
Tout cela, petits soins de la part de la reine, taquinerie de la part d’Anne d’Autriche, tout cela finit pas sembler insupportable au roi, qui ne savait pas commander aux mouvements de son cœur.
Il se plaignit d’abord de la chaleur; c’était un acheminement à d’autres plaintes.
Mais ce fut avec assez d’adresse pour que Marie-Thérèse ne devinât point son but.
Prenant donc ce que disait le roi au pied de la lettre, elle éventa Louis de ses plumes d’autruche.
Mais, la chaleur passée, le roi se plaignit de crampes et d’impatiences dans les jambes, et comme, justement, le carrosse s’arrêtait pour relayer:
— Voulez-vous que je descende avec vous? demanda la reine. Moi aussi, j’ai les jambes inquiètes. Nous ferons quelques pas à pied, puis les carrosses nous rejoindront et nous y reprendrons notre place.
Le roi fronça le sourcil; c’est une rude épreuve que fait subir à son infidèle la femme jalouse qui, quoique en proie à la jalousie, s’observe avec assez de puissance pour ne pas donner de prétexte à la colère.
Néanmoins, le roi ne pouvait refuser: il accepta donc, descendit, donna le bras à la reine, et fit avec elle plusieurs pas, tandis que l’on changeait de chevaux.
Tout en marchant, il jetait un coup d’œil envieux sur les courtisans qui avaient le bonheur de faire la route à cheval.
La reine s’aperçut bientôt que la promenade à pied ne plaisait pas plus au roi que le voyage en voiture. Elle demanda donc à remonter en carrosse.