Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 16
— Eh bien! soit, dit Louis XIV, je veux bien vous ouvrir un moyen de tout réparer.
— S’il est de ceux qui conviennent à un gentilhomme, je le saisirai avec empressement, Sire.
— Le nom de l’adversaire de M. de Guiche?
— Oh! oh! murmura d’Artagnan, est-ce que nous allons continuer Louis XIII?...
— Sire!... fit Manicamp avec un accent de reproche.
— Vous ne voulez pas le nommer, à ce qu’il paraît? dit le roi.
— Sire, je ne le connais pas.
— Bravo! dit d’Artagnan.
— Monsieur de Manicamp, remettez votre épée au capitaine.
Manicamp s’inclina gracieusement, détacha son épée en souriant et la tendit au mousquetaire.
Mais de Saint-Aignan s’avança vivement entre d’Artagnan et lui.
— Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté.
— Faites, dit le roi, enchanté peut-être au fond du cœur que quelqu’un se plaçât entre lui et la colère à laquelle il s’était laissé emporter.
— Manicamp, vous êtes un brave, et le roi appréciera votre conduite; mais vouloir trop bien servir ses amis, c’est leur nuire. Manicamp, vous savez le nom que Sa Majesté vous demande?
— C’est vrai, je le sais.
— Alors, vous le direz.
— Si j’eusse dû le dire, ce serait déjà fait.
— Alors, je le dirai, moi, qui ne suis pas, comme vous, intéressé à cette prud’homie.
— Vous, vous êtes libre; mais il me semble cependant...
— Oh! trêve de magnanimité; je ne vous laisserai point aller à la Bastille comme cela. Parlez, ou je parle.
Manicamp était homme d’esprit, et comprit qu’il avait fait assez pour donner de lui une parfaite opinion; maintenant, il ne s’agissait plus que d’y persévérer en reconquérant les bonnes grâces du roi.
— Parlez, monsieur, dit-il à de Saint-Aignan. J’ai fait pour mon compte tout ce que ma conscience me disait de faire, et il fallait que ma conscience ordonnât bien haut, ajouta-t-il en se retournant vers le roi, puisqu’elle l’a emporté sur les commandements de Sa Majesté; mais Sa Majesté me pardonnera, je l’espère, quand elle saura que j’avais à garder l’honneur d’une dame.
— D’une dame? demanda le roi inquiet.
— Oui, Sire.
— Une dame fut la cause de ce combat?
Manicamp s’inclina.
Le roi se leva et s’approcha de Manicamp.
— Si la personne est considérable, dit-il, je ne me plaindrai pas que vous ayez pris des ménagements, au contraire.
— Sire, tout ce qui touche à la maison du roi, ou à la maison de son frère, est considérable à mes yeux.
— À la maison de mon frère? répéta Louis XIV avec une sorte d’hésitation... La cause de ce combat est une dame de la maison de mon frère?
— Ou de Madame.
— Ah! de Madame?
— Oui, Sire.
— Ainsi, cette dame?...
— Est une des filles d’honneur de la maison de Son Altesse Royale Mme la duchesse d’Orléans.
— Pour qui M. de Guiche s’est battu, dites-vous?
— Oui, et, cette fois, je ne mens plus.
Louis fit un mouvement plein de trouble.
— Messieurs, dit-il en se retournant vers les spectateurs de cette scène, veuillez vous éloigner un instant, j’ai besoin de demeurer seul avec M. de Manicamp. Je sais qu’il a des choses précieuses à me dire pour sa justification, et qu’il n’ose le faire devant témoins... Remettez votre épée, monsieur de Manicamp.
Manicamp remit son épée au ceinturon.
— Le drôle est, décidément, plein de présence d’esprit, murmura le mousquetaire en prenant le bras de Saint-Aignan et en se retirant avec lui.
— Il s’en tirera, fit ce dernier à l’oreille de d’Artagnan.
— Et avec honneur, comte.
Manicamp adressa à de Saint-Aignan et au capitaine un regard de remerciement qui passa inaperçu du roi.
— Allons, allons, dit d’Artagnan en franchissant le seuil de la porte, j’avais mauvaise opinion de la génération nouvelle. Eh bien! je me trompais, et ces petits jeunes gens ont du bon.
Valot précédait le favori et le capitaine.
Le roi et Manicamp restèrent seuls dans le cabinet.
Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que c’était Manicamp qui avait raison
Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son interlocuteur.
— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp, expliquez-vous.
— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.
— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au cœur que l’honneur des dames.
— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.
— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question, l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer...
— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame.
— Mlle de La Vallière, oui, Sire.
— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on outrageait?
— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.
— Mais enfin...
— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.
— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de me dire quel était l’insolent?...
— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.
— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant; d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me faudra punir.
Manicamp vit bien que la question était retournée.
Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu loin.
Aussi se reprit-il:
— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière, bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les femmes, et qu’on ne se querelle pas.
Manicamp s’inclina.
— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait on de Mlle de La Vallière?
— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?
— Moi?
— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se permettre les jeunes gens.
— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.
— C’est probable.
— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit le roi.
— C’est justement ce que soutenait de Guiche.
— Et c’est pour cela qu’il s’est battu?
— Oui, Sire, pour cette seule cause.
Le roi rougit.
— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?
— Sur quel chapitre, Sire?
— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure.
— Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?
— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.
Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi, mais, cette fois, de plaisir.
Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.
— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez, n’est-ce pas?
— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?
— Tout à fait.
— Et je suis libre?
Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.
Manicamp saisit cette main et la baisa.
— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.
— Moi, Sire?
— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne racontez pas, monsieur, vous peignez.
— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit Manicamp.
— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.
— L’aventure de l’affût?
— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul mot, vous comprenez?
— Parfaitement, Sire.
— Et vous la raconterez?
— Sans perdre une minute.
— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que vous n’en avez plus peur.
— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi, je ne crains plus rien.
— Appelez donc, dit le roi.
Manicamp ouvrit la porte.
— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.
— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.
D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»
Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:
— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais surtout qu’il ne recommence jamais.
— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit de l’honneur de Votre Majesté.
C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant sur la qualité.
— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.
Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène:
— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
— Sire.
— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble, vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?
— J’ai la vue trouble, moi, Sire?
— Sans doute.
— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en quoi trouble, s’il vous plaît?
— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.
— Ah! ah!
— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a existé; illusion pure!
— Ah! ah! fit encore d’Artagnan.
— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose; seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.
— Ah! ah! continua d’Artagnan.
— Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
— En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan avec une belle humeur qui charma le roi.
— Vous en convenez, alors?
— Pardieu! Sire, si j’en conviens!
— De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
— Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?
— Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je revenais du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une méchante lanterne d’écurie...
— Tandis qu’à cette heure?...
— À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus, les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.
Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater.
— C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux lèvres du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche avait été blessé par une balle, mais encore qu’il avait retiré une balle de sa poitrine.
— Ma foi! dit Valot, j’avoue...
— N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan.
— C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais qu’à cette heure encore j’en jurerais.
— Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela.
— J’avais rêvé?
— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi, croyez-moi, n’en parlez plus.
— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est bon. Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh! la triste chose qu’un affût au sanglier!
— La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix, qu’un affût au sanglier!
Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa.
Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.
— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan, comment se nomme l’adversaire de de Guiche?
De Saint-Aignan regarda le roi.
— Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.
— De Wardes, dit de Saint-Aignan.
— Bien.
Puis, rentrant chez lui vivement:
— Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV.
Chapitre CLIX — Comment il est bon d’avoir deux cordes à son arc
Manicamp sortait de chez le roi, tout heureux d’avoir si bien réussi, quand, en arrivant au bas de l’escalier et passant devant une portière, il se sentit tout à coup tirer par une manche.
Il se retourna et reconnut Montalais qui l’attendait au passage, et qui, mystérieusement, le corps penché en avant et la voix basse, lui dit:
— Monsieur, venez vite, je vous prie.
— Et où cela, mademoiselle? demanda Manicamp.
— D’abord, un véritable chevalier ne m’eût point fait cette question, il m’eût suivie sans avoir besoin d’explication aucune.
— Eh bien! mademoiselle, dit Manicamp, je suis prêt à me conduire en vrai chevalier.
— Non, il est trop tard, et vous n’en avez pas le mérite. Nous allons chez Madame; venez.
— Ah! ah! fit Manicamp. Allons chez Madame.
Et il suivit Montalais, qui courait devant lui légère comme Galatée.
«Cette fois, se disait Manicamp tout en suivant son guide, je ne crois pas que les histoires de chasse soient de mise. Nous essaierons cependant, et, au besoin... ma fois! au besoin, nous trouverons autre chose.»
Montalais courait toujours.
«Comme c’est fatigant, pensa Manicamp, d’avoir à la fois besoin de son esprit et de ses jambes!»
Enfin on arriva.
Madame avait achevé sa toilette de nuit; elle était en déshabillé élégant; mais on comprenait que cette toilette était faite avant qu’elle eût à subir les émotions qui l’agitaient.
Elle attendait avec une impatience visible.
Aussi Montalais et Manicamp la trouvèrent-ils debout près de la porte.
Au bruit de leurs pas, Madame était venue au-devant d’eux.
— Ah! dit-elle, enfin!
— Voici M. de Manicamp, répondit Montalais.
Manicamp s’inclina respectueusement.
Madame fit signe à Montalais de se retirer. La jeune fille obéit.
Madame la suivit des yeux en silence, jusqu’à ce que la porte se fût refermée derrière elle; puis, se retournant vers Manicamp:
— Qu’y a-t-il donc et que m’apprend-on, monsieur de Manicamp? dit-elle; il y a quelqu’un de blessé au château?
— Oui, madame, malheureusement... M. de Guiche.
— Oui, M. de Guiche, répéta la princesse. En effet, je l’avais entendu dire, mais non affirmer. Ainsi, bien véritablement, c’est à M. de Guiche qu’est arrivée cette infortune?
— À lui-même, madame.
— Savez-vous bien, monsieur de Manicamp, dit vivement la princesse, que les duels sont antipathiques au roi?
— Certes, madame; mais un duel avec une bête fauve n’est pas justiciable de Sa Majesté.
— Oh! vous ne me ferez pas l’injure de croire que j’ajouterai foi à cette fable absurde répandue je ne sais trop dans quel but, et prétendant que M. de Guiche a été blessé par un sanglier. Non, non, monsieur; la vérité est connue, et, dans ce moment, outre le désagrément de sa blessure, M. de Guiche court le risque de sa liberté.
— Hélas! madame, dit Manicamp, je le sais bien; mais qu’y faire?
— Vous avez vu Sa Majesté?
— Oui, madame.
— Que lui avez-vous dit?
— Je lui ai raconté comment M. de Guiche avait été à l’affût, comment un sanglier était sorti du bois Rochin, comment M. de Guiche avait tiré sur lui, et comment enfin l’animal furieux était revenu sur le tireur, avait tué son cheval et l’avait lui-même grièvement blessé.
— Et le roi a cru tout cela?
— Parfaitement.
— Oh! vous me surprenez, monsieur de Manicamp, vous me surprenez beaucoup.
Et Madame se promena de long en large en jetant de temps en temps un coup d’œil interrogateur sur Manicamp, qui demeurait impassible et sans mouvement à la place qu’il avait adoptée en entrant. Enfin, elle s’arrêta.
— Cependant, dit-elle, tout le monde s’accorde ici à donner une autre cause à cette blessure.
— Et quelle cause, madame? fit Manicamp, puis-je, sans indiscrétion, adresser cette question à Votre Altesse?
— Vous demandez cela, vous, l’ami intime de M. de Guiche? vous, son confident?
— Oh! madame, l’ami intime, oui; son confident, non. De Guiche est un de ces hommes qui peuvent avoir des secrets, qui en ont même, certainement, mais qui ne les disent pas. De Guiche est discret, madame.
— Eh bien! alors, ces secrets que M. de Guiche renferme en lui, c’est donc moi qui aurai le plaisir de vous les apprendre, dit la princesse avec dépit; car, en vérité, le roi pourrait vous interroger une seconde fois, et si, cette seconde fois, vous lui faisiez le même conte qu’à la première, il pourrait bien ne pas s’en contenter.
— Mais, madame, je crois que Votre Altesse est dans l’erreur à l’égard du roi. Sa Majesté a été fort satisfaite de moi, je vous jure.
— Alors, permettez-moi de vous dire, monsieur de Manicamp, que cela prouve une seule chose, c’est que Sa Majesté est très facile à satisfaire.
— Je crois que Votre Altesse a tort de s’arrêter à cette opinion. Sa Majesté est connue pour ne se payer que de bonnes raisons.
— Et croyez-vous qu’elle vous saura gré de votre officieux mensonge, quand demain elle apprendra que M. de Guiche a eu pour M. de Bragelonne, son ami, une querelle qui a dégénéré en rencontre?
— Une querelle pour M. de Bragelonne? dit Manicamp de l’air le plus naïf qu’il y ait au monde; que me fait donc l’honneur de me dire Votre Altesse?
— Qu’y a-t-il d’étonnant? M. de Guiche est susceptible, irritable, il s’emporte facilement.
— Je tiens, au contraire, madame, M. de Guiche pour très patient, et n’être jamais susceptible et irritable qu’avec les plus justes motifs.
— Mais n’est-ce pas un juste motif que l’amitié? dit la princesse.
— Oh! certes, madame, et surtout pour un cœur comme le sien.
— Eh bien! M. de Bragelonne est un ami de M. de Guiche; vous ne nierez pas ce fait?
— Un très grand ami.
— Eh bien! M. de Guiche a pris le parti de M. de Bragelonne, et comme M. de Bragelonne était absent et ne pouvait se battre, il s’est battu pour lui.
Manicamp se mit à sourire, et fit deux ou trois mouvements de tête et d’épaules qui signifiaient: «Dame! si vous le voulez absolument...»
— Mais enfin, dit la princesse impatientée, parlez!
— Moi?
— Sans doute; il est évident que vous n’êtes pas de mon avis, et que vous avez quelque chose à dire.
— Je n’ai à dire, madame, qu’une seule chose.
— Dites-la!
— C’est que je ne comprends pas un mot de ce que vous me faites l’honneur de me raconter.
— Comment! vous ne comprenez pas un mot à cette querelle de M. de Guiche avec M. de Wardes? s’écria la princesse presque irritée.
Manicamp se tut.
— Querelle, continua-t-elle, née d’un propos plus ou moins malveillant ou plus ou moins fondé sur la vertu de certaine dame?
— Ah! de certaine dame? Ceci est autre chose, dit Manicamp.
— Vous commencez à comprendre, n’est-ce pas?
— Votre Altesse m’excusera, mais je n’ose...
— Vous n’osez pas? dit Madame exaspérée. Eh bien! attendez, je vais oser, moi.
— Madame, madame! s’écria Manicamp, comme s’il était effrayé, faites attention à ce que vous allez dire.
— Ah! il paraît que, si j’étais un homme, vous vous battriez avec moi, malgré les édits de Sa Majesté, comme M. de Guiche s’est battu avec M. de Wardes, et cela pour la vertu de Mlle de La Vallière.
— De Mlle de La Vallière! s’écria Manicamp en faisant un soubresaut subit comme s’il était à cent lieues de s’attendre à entendre prononcer ce nom.
— Oh! qu’avez-vous donc, monsieur de Manicamp, pour bondir ainsi? dit Madame avec ironie; auriez-vous l’impertinence de douter, vous, de cette vertu?
— Mais il ne s’agit pas le moins du monde, en tout cela, de la vertu de Mlle de La Vallière, madame.
— Comment! lorsque deux hommes se sont brûlé la cervelle pour une femme, vous dites qu’elle n’a rien à faire dans tout cela et qu’il n’est point question d’elle? Ah! je ne vous croyais pas si bon courtisan, monsieur de Manicamp.
— Pardon, pardon, madame, dit le jeune homme, mais nous voilà bien loin de compte. Vous me faites l’honneur de me parler une langue, et moi, à ce qu’il paraît, j’en parle une autre.
— Plaît-il?
— Pardon, j’ai cru comprendre que Votre Altesse me voulait dire que MM. de Guiche et de Wardes s’étaient battus pour Mlle de La Vallière.
— Mais oui.
— Pour Mlle de La Vallière, n’est-ce pas? répéta Manicamp.
— Eh! mon Dieu, je ne dis pas que M. de Guiche s’occupât en personne de Mlle de La Vallière; mais qu’il s’en est occupé par procuration.
— Par procuration!
— Voyons, ne faites donc pas toujours l’homme effaré. Ne sait-on pas ici que M. de Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière, et qu’en partant pour la mission que le roi lui a confiée à Londres, il a chargé son ami, M. de Guiche, de veiller sur cette intéressante personne?
— Ah! je ne dis plus rien, Votre Altesse est instruite.
— De tout, je vous en préviens.
Manicamp se mit à rire, action qui faillit exaspérer la princesse, laquelle n’était pas, comme on le sait, d’une humeur bien endurante.
— Madame, reprit le discret Manicamp en saluant la princesse, enterrons toute cette affaire, qui ne sera jamais bien éclaircie.
— Oh! quant à cela, il n’y a plus rien à faire, et les éclaircissements sont complets. Le roi saura que de Guiche a pris parti pour cette petite aventurière qui se donne des airs de grande dame; il saura que M. de Bragelonne ayant nommé pour son gardien ordinaire du jardin des Hespérides son ami M. de Guiche, celui-ci a donné le coup de dent requis au marquis de Wardes, qui osait porter la main sur la pomme d’or. Or, vous n’êtes pas sans savoir, monsieur de Manicamp, vous qui savez si bien toutes choses, que le roi convoite de son côté le fameux trésor, et que peut-être saura-t-il mauvais gré à M. de Guiche de s’en constituer le défenseur. Êtes-vous assez renseigné maintenant, et vous faut-il un autre avis? Parlez, demandez.
— Non, madame, non, je ne veux rien savoir de plus.
— Sachez cependant, car il faut que vous sachiez cela, monsieur de Manicamp, sachez que l’indignation de Sa Majesté sera suivie d’effets terribles. Chez les princes d’un caractère comme l’est celui du roi, la colère amoureuse est un ouragan.
— Que vous apaisez, vous, madame.
— Moi! s’écria la princesse avec un geste de violente ironie; moi! et à quel titre?
— Parce que vous n’aimez pas les injustices, madame.
— Et ce serait une injustice, selon vous, que d’empêcher le roi de faire ses affaires d’amour?
— Vous intercéderez cependant en faveur de M. de Guiche.
— Eh! cette fois vous devenez fou, monsieur, dit la princesse d’un ton plein de hauteur.
— Au contraire, madame, je suis dans mon meilleur sens, et, je le répète, vous défendrez M. de Guiche auprès du roi.
— Moi?
— Oui.
— Et comment cela?
— Parce que la cause de M. de Guiche, c’est la vôtre, madame, dit tout bas avec ardeur Manicamp, dont les yeux venaient de s’allumer.
— Que voulez-vous dire?
— Je dis, madame, que, dans le nom de La Vallière, à propos de cette défense prise par M. de Guiche pour M. de Bragelonne absent, je m’étonne que Votre Altesse n’ait pas deviné un prétexte.
— Un prétexte?
— Oui.
— Mais un prétexte à quoi? répéta en balbutiant la princesse que venaient d’instruire les regards de Manicamp.
— Maintenant, madame, dit le jeune homme, j’en ai dit assez, je présume, pour engager Votre Altesse à ne pas charger, devant le roi, ce pauvre de Guiche, sur qui vont tomber toutes les inimitiés fomentées par un certain parti très opposé au vôtre.
— Vous voulez dire, au contraire, ce me semble, que tous ceux qui n’aiment point Mlle de La Vallière, et même peut-être quelques-uns de ceux qui l’aiment, en voudront au comte?