Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 12
Elle devina qu’il soupçonnait La Vallière, et que, pour lui laisser le temps de se convertir, pour ne pas la faire perdre à jamais, il se réservait une démarche directe ou quelques observations plus nettes.
Elle lut en un mot tant de grandeur réelle, tant de générosité dans le cœur de son amant, qu’elle sentit s’embraser le sien au contact d’une flamme aussi pure.
De Guiche, en restant, malgré la crainte de déplaire, un homme de conséquence et de dévouement, grandissait à l’état de héros, et la réduisait à l’état de femme jalouse et mesquine.
Elle l’en aima si tendrement, qu’elle ne put s’empêcher de lui en donner un témoignage.
— Voilà bien des paroles perdues, dit-elle en lui prenant la main. Soupçons, inquiétudes, défiances, douleurs, je crois que nous avons prononcé tous ces noms.
— Hélas! oui, madame.
— Effacez-les de votre cœur comme je les chasse du mien. Comte, que cette La Vallière aime le roi ou ne l’aime pas, que le roi aime ou n’aime pas La Vallière, faisons, à partir de ce moment, une distinction dans nos deux rôles. Vous ouvrez de grands yeux; je gage que vous ne me comprenez pas?
— Vous êtes si vive, madame, que je tremble toujours de vous déplaire.
— Voyez comme il tremble, le bel effrayé! dit-elle avec un enjouement plein de charme. Oui, monsieur, j’ai deux rôles à jouer. Je suis la sœur du roi, la belle-sœur de sa femme. À ce titre, ne faut-il pas que je m’occupe des intrigues du ménage? Votre avis?
— Le moins possible, madame.
— D’accord, mais c’est une question de dignité; ensuite je suis la femme de Monsieur.
De Guiche soupira.
— Ce qui, dit-elle tendrement, doit vous exhorter à me parler toujours avec le plus souverain respect.
— Oh! s’écria-t-il en tombant à ses pieds, qu’il baisa comme ceux d’une divinité.
— Vraiment, murmura-t-elle, je crois que j’ai encore un autre rôle. Je l’oubliais.
— Lequel? lequel?
— Je suis femme, dit-elle plus bas encore. J’aime.
Il se releva. Elle lui ouvrit ses bras; leurs lèvres se touchèrent.
Un pas retentit derrière la tapisserie. Montalais heurta.
— Qu’y a-t-il, mademoiselle? dit Madame.
— On cherche M. de Guiche, répondit Montalais, qui eut tout le temps de voir le désordre des acteurs de ces quatre rôles, car constamment de Guiche avait héroïquement aussi joué le sien.
Chapitre CL — Montalais et Malicorne
Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle part.
Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher, momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée.
De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité.
Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait.
Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur autour d’elle:
— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus curieuse peut désirer en savoir.
Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à coucher.
Ce que voyant, Montalais écouta.
Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.
Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et, quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa seulement sur l’épaule.
— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
— Et que savez-vous?
— C’est que Madame aime M. de Guiche.
— L’un était la conséquence de l’autre.
— Pas toujours, mon beau monsieur.
— Cet axiome serait-il à mon adresse?
— Les personnes présentes sont toujours exceptées.
— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en interrogeant.
— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière.
— Eh bien! il l’a vue?
— Non pas.
— Comment, non pas?
— La porte était fermée.
— De sorte que?...
— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple voleur qui a oublié ses outils.
— Bien.
— Et du troisième côté? demanda Montalais.
— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne.
— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
— Pourquoi, bon?
— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant, nous aurons du malheur.
— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point faire confusion.
— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas chiffre, trois billets par jour.
— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas, ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent, échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le Tendre royal, ma chère.
— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.
— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points.
— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria Montalais.
— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où voulez vous en venir?
— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle recevra.
— Sans aucun doute.
— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.
— C’est probable.
— Eh bien! je garderai tout cela, moi.
— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
— Et pourquoi cela?
— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
— Vous oubliez quelqu’un.
— Qui?
— Monsieur.
— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1.
— N° 2, de Guiche.
— N° 3, le vicomte de Bragelonne.
— N° 4, et le roi.
— Le roi?
— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!
— Après?
— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!
— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.
— Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
— Cependant?...
— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de retourner en arrière.
— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.
— Vous n’y suffirez pas.
— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre dans les flammes.
— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie. J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu.
— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la Cour de France!
— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.
— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.
— Seulement, défiez-vous des lettres.
— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.
— Que dirons-nous au roi, de Madame?
— Que Madame aime toujours le roi.
— Que dirons-nous à Madame, du roi?
— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.
— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?
— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.
— À nous?
— Doublement.
— Comment cela?
— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.
— Expliquez-vous.
— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?
— Je n’oublie rien.
— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais.
— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?
— Toujours.
— Où cela? ici?
— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous savez.
— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
— Oui.
— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.
— Ah! fort bien, dit Malicorne.
— Pourquoi cette satisfaction?
— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les lettres. Je les ai ici.
— Vous avez rapporté le coffret?
— Il m’était cher, venant de vous.
— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui auront un grand prix plus tard.
— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de tout mon cœur même.
— Maintenant, un dernier mot.
— Pourquoi donc un dernier?
— Avons-nous besoin d’auxiliaires?
— D’aucun.
— Valets, servantes?
— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez. Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par d’autres.
— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
— Rien; il ouvre sa fenêtre.
— Disparaissons.
Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.
La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de Guiche.
Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute amoureuse.
Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de Guiche.
Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une profonde impression.
— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?
Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son esprit et ses yeux.
«Calais.
«Mon cher comte,
J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une affaire avec M. de Buckingham.
C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et méchant.
Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.
Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.
Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les résultats de ses habitudes de mystère.
Voici le fait:
Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est que par M. de Lorraine.
On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans l’affection du roi.
Vous savez qui cela regarde.
Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur qui donne sujet à la médisance.
Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.
En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue, de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine fermées.
Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de temps.
Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance, vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter.
Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.
Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons eus ensemble.
Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M. de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse me faire l’application à moi ou à qui savez.
Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé, vous agirez.
M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà vous ne le savez.
Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.
Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.
Qui dit Olivain, dit la sûreté même.
Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.
Vous, je vous embrasse.
Vicomte de Bragelonne.
P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.
De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa poche.
Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère, et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant, vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien.
Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui sans retard, s’il était possible.
Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le premier résultat de sa conversation avec Montalais.
Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.
Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor des Hespérides.
Malicorne accepta d’être le dragon.
De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de soi.
On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première apparition chez le roi.
Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure.
Chapitre CLI — Comment de Wardes fut reçu à la cour
Monsieur avait accueilli de Wardes avec cette faveur insigne que le rafraîchissement de l’esprit conseille à tout caractère léger pour la nouveauté qui arrive.
De Wardes, qu’en effet on n’avait pas vu depuis un mois, était du fruit nouveau. Le caresser, c’était d’abord une infidélité à faire aux anciens, et une infidélité a toujours son charme; c’était, de plus, une réparation à lui faire, à lui. Monsieur le traita donc on ne peut plus favorablement.
M. le chevalier de Lorraine, qui craignait fort ce rival, mais qui respectait cette seconde nature, en tout semblable à la sienne, plus le courage, M. le chevalier de Lorraine eut pour de Wardes des caresses plus douces encore que n’en avait eu Monsieur.
De Guiche était là, comme nous l’avons dit, mais se tenait un peu à l’écart, attendant patiemment que toutes ces embrassades fussent terminées.
De Wardes, tout en parlant aux autres, et même à Monsieur, n’avait pas perdu de Guiche de vue; son instinct lui disait qu’il était là pour lui.
Aussi alla-t-il à de Guiche aussitôt qu’il en eut fini avec les autres.
Tous deux échangèrent les compliments les plus courtois; après quoi, de Wardes revint à Monsieur et aux autres gentilshommes.
Au milieu de toutes ces félicitations de bon retour on annonça Madame.
Madame avait appris l’arrivée de de Wardes. Elle savait tous les détails de son voyage et de son duel avec Buckingham. Elle n’était pas fâchée d’être là aux premières paroles qui devaient être prononcées par celui qu’elle savait son ennemi.
Elle avait deux ou trois dames d’honneur avec elle.
De Wardes fit à Madame les plus gracieux saluts, et annonça tout d’abord, pour commencer les hostilités, qu’il était prêt à donner des nouvelles de M. de Buckingham à ses amis.
C’était une réponse directe à la froideur avec laquelle Madame l’avait accueilli.
L’attaque était vive, Madame sentit le coup sans paraître l’avoir reçu. Elle jeta rapidement les yeux sur Monsieur et sur de Guiche.
Monsieur rougit, de Guiche pâlit.
Madame seule ne changea point de physionomie; mais, comprenant combien cet ennemi pouvait lui susciter de désagréments près des deux personnes qui l’écoutaient, elle se pencha en souriant du côté du voyageur.
Le voyageur parlait d’autre chose.
Madame était brave, imprudente même: toute retraite la jetait en avant. Après le premier serrement de cœur, elle revint au feu.
— Avez-vous beaucoup souffert de vos blessures, monsieur de Wardes? demanda-t-elle; car nous avons appris que vous aviez eu la mauvaise chance d’être blessé.
Ce fut au tour de de Wardes de tressaillir; il se pinça les lèvres.
— Non, madame, dit-il, presque pas.
— Cependant, par cette horrible chaleur...
— L’air de la mer est frais, madame, et puis j’avais une consolation.
— Oh! tant mieux!... Laquelle?
— Celle de savoir que mon adversaire souffrait plus que moi.
— Ah! il a été blessé plus grièvement que vous? J’ignorais cela, dit la princesse avec une complète insensibilité.
— Oh! madame, vous vous trompez, ou plutôt vous faites semblant de vous tromper à mes paroles. Je ne dis pas que son corps ait plus souffert que moi; mais son cœur était atteint.
De Guiche comprit où tendait la lutte; il hasarda un signe à Madame; ce signe la suppliait d’abandonner la partie.
Mais elle, sans répondre à de Guiche, sans faire semblant de le voir, et toujours souriante:
— Eh! quoi! demanda-t-elle, M. de Buckingham avait-il donc été touché au cœur? Je ne croyais pas, moi, jusqu’à présent, qu’une blessure au cœur se pût guérir.
— Hélas! madame, répondit gracieusement de Wardes, les femmes croient toutes cela, et c’est ce qui leur donne sur nous la supériorité de la confiance.
— Ma mie, vous comprenez mal, fit le prince impatient. M. de Wardes veut dire que le duc de Buckingham avait été touché au cœur par autre chose que par une épée.
— Ah! bien! bien! s’écria Madame. Ah! c’est une plaisanterie de M. de Wardes; fort bien; seulement je voudrais savoir si M. de Buckingham goûterait cette plaisanterie. En vérité, c’est bien dommage qu’il ne soit point là, monsieur de Wardes.
Un éclair passa dans les yeux du jeune homme.
— Oh! dit-il les dents serrées, je le voudrais aussi, moi.
De Guiche ne bougea pas.
Madame semblait attendre qu’il vînt à son secours.
Monsieur hésitait.
Le chevalier de Lorraine s’avança et prit la parole.
— Madame, dit-il, de Wardes sait bien que, pour un Buckingham, être touché au cœur n’est pas chose nouvelle, et que ce qu’il a dit s’est vu déjà.
— Au lieu d’un allié, deux ennemis, murmura Madame, deux ennemis ligués, acharnés!
Et elle changea la conversation.
Changer de conversation est, on le sait, un droit des princes, que l’étiquette ordonne de respecter.
Le reste de l’entretien fut donc modéré; les principaux acteurs avaient fini leurs rôles.
Madame se retira de bonne heure, et Monsieur, qui voulait l’interroger, lui donna la main.
Le chevalier craignait trop que la bonne intelligence ne s’établît entre les deux époux pour les laisser tranquillement ensemble.
Il s’achemina donc vers l’appartement de Monsieur pour le surprendre à son retour, et détruire avec trois mots toutes les bonnes impressions que Madame aurait pu semer dans son cœur. De Guiche fit un pas vers de Wardes, que beaucoup de gens entouraient.
Il lui indiquait ainsi le désir de causer avec lui. De Wardes lui fit, des yeux et de la tête, signe qu’il le comprenait.
Ce signe, pour les étrangers, n’avait rien que d’amical.
Alors de Guiche put se retourner et attendre.
Il n’attendit pas longtemps. De Wardes, débarrassé de ses interlocuteurs, s’approcha de de Guiche, et tous deux, après un nouveau salut, se mirent à marcher côte à côte.
— Vous avez fait un bon retour, mon cher de Wardes? dit le comte.
— Excellent, comme vous voyez.
— Et vous avez toujours l’esprit très gai?
— Plus que jamais.
— C’est un grand bonheur.
— Que voulez-vous! tout est si bouffon dans ce monde, tout est si grotesque autour de nous!
— Vous avez raison.
— Ah! vous êtes donc de mon avis?
— Parbleu! Et vous nous apportez des nouvelles de là-bas?
— Non, ma foi! j’en viens chercher ici.
— Parlez. Vous avez cependant vu du monde à Boulogne, un de nos amis, et il n’y a pas si longtemps de cela.
— Du monde... de... de nos amis?...
— Vous avez la mémoire courte.
— Ah! c’est vrai: Bragelonne?
— Justement.
— Qui allait en mission près du roi Charles?
— C’est cela. Eh bien! ne vous a-t-il pas dit, ou ne lui avez-vous pas dit?...
— Je ne sais trop ce que je lui ai dit, je vous l’avoue, mais ce que je ne lui ai pas dit, je le sais.
De Wardes était la finesse même. Il sentait parfaitement, à l’attitude de de Guiche, attitude pleine de froideur, de dignité, que la conversation prenait une mauvaise tournure. Il résolut de se laisser aller à la conversation et de se tenir sur ses gardes.
— Qu’est-ce donc, s’il vous plaît, que cette chose que vous ne lui avez pas dite? demanda de Guiche.
— Eh bien! la chose concernant La Vallière.
— La Vallière... Qu’est-ce que cela? et quelle est cette chose si étrange que vous l’avez sue là-bas, vous, tandis que Bragelonne, qui était ici, ne l’a pas sue, lui?
— Est-ce sérieusement que vous me faites cette question?