Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 11
— Sire, s’écria d’Artagnan, ce digne gentilhomme est interdit par la majesté de votre personne, lui qui a soutenu fièrement le regard et le feu de mille ennemis. Mais je sais ce qu’il pense, et moi, plus habitué à regarder le soleil... je vais vous dire sa pensée: il n’a besoin de rien, il ne désire que le bonheur de contempler Votre Majesté pendant un quart d’heure.
— Vous soupez avec moi ce soir, dit le roi en saluant Porthos avec un gracieux sourire.
Porthos devint cramoisi de joie et d’orgueil.
Le roi le congédia, et d’Artagnan le poussa dans la salle après l’avoir embrassé.
— Mettez-vous près de moi à table, dit Porthos à son oreille.
— Oui, mon ami.
— Aramis me boude, n’est-ce pas?
— Aramis ne vous a jamais tant aimé. Songez donc que je viens de lui faire avoir le chapeau de cardinal.
— C’est vrai, dit Porthos. À propos, le roi aime-t-il qu’on mange beaucoup à sa table?
— C’est le flatter, dit d’Artagnan, car il possède un royal appétit.
— Vous m’enchantez, dit Porthos.
Chapitre CXLVIII — Explications
Aramis avait fait habilement une conversion pour aller trouver d’Artagnan et Porthos.
Il arriva près de ce dernier derrière la colonne, et, lui serrant la main:
— Vous vous êtes échappé de ma prison? lui dit-il.
— Ne le grondez pas, dit d’Artagnan; c’est moi, cher Aramis, qui lui ai donné la clef des champs.
— Ah! mon ami, répliqua Aramis en regardant Porthos, est-ce que vous auriez attendu avec moins de patience?
D’Artagnan vint au secours de Porthos, qui soufflait déjà.
— Vous autres, gens d’Église, dit-il à Aramis, vous êtes de grands politiques. Nous autres gens d’épée, nous allons au but. Voici le fait. J’étais allé visiter ce cher Baisemeaux.
Aramis dressa l’oreille.
— Tiens! dit Porthos, vous me faites souvenir que j’ai une lettre de Baisemeaux pour vous, Aramis.
Et Porthos tendit à l’évêque la lettre que nous connaissons.
Aramis demanda la permission de la lire, et la lut, sans que d’Artagnan parût un moment gêné par cette circonstance qu’il avait prévue tout entière.
Du reste, Aramis lui-même fit si bonne contenance que d’Artagnan l’admira plus que jamais.
La lettre lue, Aramis la mit dans sa poche d’un air parfaitement calme.
— Vous disiez donc, cher capitaine? dit-il.
— Je disais, continua le mousquetaire, que j’étais allé rendre visite à Baisemeaux pour le service.
— Pour le service? dit Aramis.
— Oui, fit d’Artagnan. Et naturellement, nous parlâmes de vous et de nos amis. Je dois dire que Baisemeaux me reçut froidement. Je pris congé. Or, comme je revenais, un soldat m’aborda et me dit (il me reconnaissait sans doute malgré mon habit de ville): «Capitaine, voulez-vous m’obliger en me lisant le nom écrit sur cette enveloppe?» Et je lus: _À M. du Vallon, à Saint-Mandé chez M. Fouquet._ «Pardieu! me dis-je, Porthos n’est pas retourné, comme je le pensais, à Pierrefonds ou à Belle-Île, Porthos est à Saint-Mandé chez M. Fouquet. M. Fouquet n’est pas à Saint-Mandé. Porthos est donc seul, ou avec Aramis, allons voir Porthos.» Et j’allai voir Porthos.
— Très bien! dit Aramis rêveur.
— Vous ne m’aviez pas conté cela, fit Porthos.
— Je n’en ai pas eu le temps, mon ami.
— Et vous emmenâtes Porthos à Fontainebleau?
— Chez Planchet.
— Planchet demeure à Fontainebleau? dit Aramis.
— Oui, près du cimetière! s’écria Porthos étourdiment.
— Comment, près du cimetière? fit Aramis soupçonneux.
«Allons, bon! pensa le mousquetaire, profitons de la bagarre, puisqu’il y a bagarre.»
— Oui, du cimetière, dit Porthos. Planchet, certainement, est un excellent garçon qui fait d’excellentes confitures, mais il a des fenêtres qui donnent sur le cimetière. C’est attristant! Ainsi ce matin...
— Ce matin?... dit Aramis de plus en plus agité.
D’Artagnan tourna le dos et alla tambouriner sur la vitre un petit air de marche.
— Ce matin, continua Porthos, nous avons vu enterrer un chrétien.
— Ah! ah!
— C’est attristant! Je ne vivrais pas, moi, dans une maison d’où l’on voit continuellement des morts. Au contraire, d’Artagnan paraît aimer beaucoup cela.
— Ah! d’Artagnan a vu?
— Il n’a pas vu, il a dévoré des yeux.
Aramis tressaillit et se retourna pour regarder le mousquetaire; mais celui-ci était déjà en grande conversation avec de Saint-Aignan.
Aramis continua d’interroger Porthos; puis, quand il eut exprimé tout le jus de ce citron gigantesque, il en jeta l’écorce.
Il retourna vers son ami d’Artagnan et, lui frappant sur l’épaule:
— Ami, dit-il, quand de Saint-Aignan se fut éloigné, car le souper du roi était annoncé.
— Cher ami, répliqua d’Artagnan.
— Nous ne soupons point avec le roi, nous autres.
— Si fait; moi, je soupe.
— Pouvez-vous causer dix minutes avec moi?
— Vingt. Il en faut tout autant pour que Sa Majesté se mette à table.
— Où voulez-vous que nous causions?
— Mais ici, sur ces bancs: le roi parti, l’on peut s’asseoir, et la salle est vide.
— Asseyons-nous donc.
Ils s’assirent. Aramis prit une des mains de d’Artagnan;
— Avouez-moi, cher ami, dit-il, que vous avez engagé Porthos à se défier un peu de moi?
— Je l’avoue, mais non pas comme vous l’entendez. J’ai vu Porthos s’ennuyer à la mort, et j’ai voulu, en le présentant au roi, faire pour lui et pour vous ce que jamais vous ne ferez vous-même.
— Quoi?
— Votre éloge.
— Vous l’avez fait noblement, merci!
— Et je vous ai approché le chapeau qui se reculait.
— Ah! je l’avoue, dit Aramis avec un singulier sourire; en vérité, vous êtes un homme unique pour faire la fortune de vos amis.
— Vous voyez donc que je n’ai agi que pour faire celle de Porthos.
— Oh! je m’en chargeais de mon côté; mais vous avez le bras plus long que nous.
Ce fut au tour de d’Artagnan de sourire.
— Voyons, dit Aramis, nous nous devons la vérité: m’aimez-vous toujours, mon cher d’Artagnan?
— Toujours comme autrefois, répliqua d’Artagnan sans trop se compromettre par cette réponse.
— Alors, merci, et franchise entière, dit Aramis; vous veniez à Belle-Île pour le roi?
— Pardieu.
— Vous vouliez donc nous enlever le plaisir d’offrir Belle-Île toute fortifiée au roi?
— Mais, mon ami, pour vous ôter le plaisir, il eût fallu d’abord que je fusse instruit de votre intention.
— Vous veniez à Belle-Île sans rien savoir?
— De vous, oui! Comment diable voulez-vous que je me figure Aramis devenu ingénieur au point de fortifier comme Polybe ou Archimède?
— C’est pourtant vrai. Cependant vous m’avez deviné là-bas?
— Oh! oui.
— Et Porthos aussi?
— Très cher, je n’ai pas deviné qu’Aramis fût ingénieur. Je n’ai pu deviner que Porthos le fût devenu. Il y a un Latin qui a dit: «On devient orateur, on naît poète.» Mais il n’a jamais dit: «On naît Porthos, et l’on devient ingénieur.»
— Vous avez toujours un charmant esprit, dit froidement Aramis. Je poursuis.
— Poursuivez.
— Quand vous avez tenu notre secret, vous vous êtes hâté de le venir dire au roi?
— J’ai d’autant plus couru, mon bon ami, que je vous ai vu courir plus fort. Lorsqu’un homme pesant deux cent cinquante-huit livres, comme Porthos, court la poste, quand un prélat goutteux pardon, c’est vous qui me l’avez dit, quand un prélat brûle le chemin, je suppose, moi, que ces deux amis, qui n’ont pas voulu me prévenir, avaient des choses de la dernière conséquence à me cacher, et, ma foi! je cours... je cours aussi vite que ma maigreur et l’absence de goutte me le permettent.
— Cher ami, n’avez-vous pas réfléchi que vous pouviez me rendre, à moi et à Porthos, un triste service?
— Je l’ai bien pensé; mais vous m’aviez fait jouer, Porthos et vous, un triste rôle à Belle-Île.
— Pardonnez-moi, dit Aramis.
— Excusez-moi, dit d’Artagnan.
— En sorte, poursuivit Aramis, que vous savez tout maintenant?
— Ma foi, non.
— Vous savez que j’ai dû faire prévenir tout de suite M. Fouquet, pour qu’il vous prévînt près du roi?
— C’est là l’obscur.
— Mais non. M. Fouquet a des ennemis, vous le reconnaissez?
— Oh! oui.
— Il en a un surtout.
— Dangereux?
— Mortel! Eh bien! pour combattre l’influence de cet ennemi, M. Fouquet a dû faire preuve, devant le roi, d’un grand dévouement et de grands sacrifices. Il a fait une surprise à Sa Majesté en lui offrant Belle-Île. Vous, arrivant le premier à Paris, la surprise était détruite. Nous avions l’air de céder à la crainte.
— Je comprends.
— Voilà tout le mystère, dit Aramis, satisfait d’avoir convaincu le mousquetaire.
— Seulement, dit celui-ci, plus simple était de me tirer à quartier à Belle-Île pour me dire: «Cher amis, nous fortifions Belle-Île-en-Mer pour l’offrir au roi. Rendez-nous le service de nous dire pour qui vous agissez. Êtes-vous l’ami de M. Colbert ou celui de M. Fouquet?» Peut-être n’eussé-je rien répondu; mais vous eussiez ajouté: «Êtes-vous mon ami?» J’aurais dit: «Oui.»
Aramis pencha la tête.
— De cette façon, continua d’Artagnan, vous me paralysiez, et je venais dire au roi: «Sire, M. Fouquet fortifie Belle-Île, et très bien; mais voici un mot que M. le gouverneur de Belle-Île m’a donné pour Votre Majesté.» ou bien: «Voici une visite de M. Fouquet à l’endroit de ses intentions.» Je ne jouais pas un sot rôle; vous aviez votre surprise, et nous n’avions pas besoin de loucher en nous regardant.
— Tandis, répliqua Aramis, qu’aujourd’hui vous avez agi tout à fait en ami de M. Colbert. Vous êtes donc son ami?
— Ma foi, non! s’écria le capitaine. M. Colbert est un cuistre, et je le hais comme je haïssais Mazarin, mais sans le craindre.
— Eh bien! moi, dit Aramis, j’aime M. Fouquet, et je suis à lui. Vous connaissez ma position... Je n’ai pas de bien... M. Fouquet m’a fait avoir des bénéfices, un évêché; M. Fouquet m’a obligé comme un galant homme, et je me souviens assez du monde pour apprécier les bons procédés. Donc, M. Fouquet m’a gagné le cœur, et je me suis mis à son service.
— Rien de mieux. Vous avez là un bon maître.
Aramis se pinça les lèvres.
— Le meilleur, je crois, de tous ceux qu’on pourrait avoir.
Puis il fit une pause.
D’Artagnan se garda bien de l’interrompre.
— Vous savez sans doute de Porthos comment il s’est trouvé mêlé à tout ceci?
— Non, dit d’Artagnan; je suis curieux, c’est vrai, mais je ne questionne jamais un ami quand il veut me cacher son véritable secret.
— Je m’en vais vous le dire.
— Ce n’est pas la peine si la confidence m’engage.
— Oh! ne craignez rien; Porthos est l’homme que j’ai aimé le plus, parce qu’il est simple et bon; Porthos est un esprit droit. Depuis que je suis évêque, je recherche les natures simples, qui me font aimer la vérité, haïr l’intrigue.
D’Artagnan se caressa la moustache.
— J’ai vu et recherché Porthos; il était oisif, sa présence me rappelait mes beaux jours d’autrefois, sans m’engager à mal faire au présent. J’ai appelé Porthos à Vannes. M. Fouquet, qui m’aime, ayant su que Porthos m’aimait, lui a promis l’ordre à la première promotion; voilà tout le secret.
— Je n’en abuserai pas, dit d’Artagnan.
— Je le sais bien, cher ami; nul n’a plus que vous de réel honneur.
— Je m’en flatte, Aramis.
— Maintenant...
Et le prélat regarda son ami jusqu’au fond de l’âme.
— Maintenant, causons de nous pour nous. Voulez vous devenir un des amis de M. Fouquet? Ne m’interrompez pas avant de savoir ce que cela veut dire.
— J’écoute.
— Voulez-vous devenir maréchal de France, pair, duc, et posséder un duché d’un million?
— Mais, mon ami, répliqua d’Artagnan, pour obtenir tout cela, que faut-il faire?
— Être l’homme de M. Fouquet.
— Moi, je suis l’homme du roi, cher ami.
— Pas exclusivement, je suppose?
— Oh! d’Artagnan n’est qu’un.
— Vous avez, je le présume, une ambition, comme un grand cœur que vous êtes.
— Mais oui.
— Eh bien?
— Eh bien! je désire être maréchal de France; mais le roi me fera maréchal, duc, pair; le roi me donnera tout cela.
Aramis attacha sur d’Artagnan son limpide regard.
— Est-ce que le roi n’est pas le maître? dit d’Artagnan.
— Nul ne le conteste; mais Louis XIII était aussi le maître.
— Oh! mais, cher ami, entre Richelieu et Louis XIII il n’y avait pas un M. d’Artagnan, dit tranquillement le mousquetaire.
— Autour du roi, fit Aramis, il est bien des pierres d’achoppement.
— Pas pour le roi?
— Sans doute; mais...
— Tenez, Aramis, je vois que tout le monde pense à soi et jamais à ce petit prince; moi, je me soutiendrai en le soutenant.
— Et l’ingratitude?
— Les faibles en ont peur!
— Vous êtes bien sûr de vous.
— Je crois que oui.
— Mais le roi peut n’avoir plus besoin de vous.
— Au contraire, je crois qu’il en aura plus besoin que jamais; et, tenez, mon cher, s’il fallait arrêter un nouveau Condé, qui l’arrêterait? Ceci... ceci seul en France.
Et d’Artagnan frappa son épée.
— Vous avez raison, dit Aramis en pâlissant.
Et il se leva et serra la main de d’Artagnan.
— Voici le dernier appel du souper, dit le capitaine des mousquetaires; vous permettez...
Aramis passa son bras au cou du mousquetaire, et lui dit:
— Un ami comme vous est le plus beau joyau de la couronne royale.
Puis ils se séparèrent.
«Je le disais bien, pensa d’Artagnan, qu’il y avait quelque chose.»
«Il faut se hâter de mettre le feu aux poudres, dit Aramis; d’Artagnan a éventé la mèche.»
Chapitre CXLIX — Madame et de Guiche
Nous avons vu que le comte de Guiche était sorti de la salle le jour où Louis XIV avait offert avec tant de galanterie à La Vallière les merveilleux bracelets gagnés à la loterie.
Le comte se promena quelque temps hors du palais, l’esprit dévoré par mille soupçons et mille inquiétudes.
Puis on le vit guettant sur la terrasse, en face des quinconces, le départ de Madame.
Une grosse demi-heure s’écoula. Seul, à ce moment, le comte ne pouvait avoir de bien divertissantes idées.
Il tira ses tablettes de sa poche, et se décida, après mille hésitations à écrire ces mots:
«Madame, je vous supplie de m’accorder un moment d’entretien. Ne vous alarmez pas de cette demande qui n’a rien d’étranger au profond respect avec lequel je suis, etc., etc.»
Il signait cette singulière supplique pliée en billet d’amour, quand il vit sortir du château plusieurs femmes, puis des hommes, presque tout le cercle de la reine, enfin.
Il vit La Vallière elle-même, puis Montalais causant avec Malicorne.
Il vit jusqu’au dernier des conviés qui tout à l’heure peuplaient le cabinet de la reine mère.
Madame n’était point passée; il fallait cependant qu’elle traversât cette cour pour rentrer chez elle, et, de la terrasse, de Guiche plongeait dans cette cour.
Enfin, il vit Madame sortir avec deux pages qui portaient des flambeaux. Elle marchait vite, et, arrivée à sa porte, elle cria.
— Pages, qu’on aille s’informer de M. le comte de Guiche. Il doit me rendre compte d’une commission. S’il est libre, qu’on le prie de passer chez moi.
De Guiche demeura muet et caché dans son ombre; mais, sitôt que Madame fut rentrée, il s’élança de la terrasse en bas les degrés; il prit l’air le plus indifférent pour se faire rencontrer par les pages, qui couraient déjà vers son logement.
«Ah! Madame me fait chercher!» se dit-il tout ému.
Et il serra son billet, désormais inutile.
— Comte, dit un des pages en l’apercevant, nous sommes heureux de vous rencontrer.
— Qu’y a-t-il, messieurs?
— Un ordre de Madame.
— Un ordre de Madame? fit de Guiche d’un air surpris.
— Oui, comte, Son Altesse Royale vous demande; vous lui devez, nous a-t-elle dit, compte d’une commission. Êtes-vous libre?
— Je suis tout entier aux ordres de Son Altesse Royale.
— Veuillez donc nous suivre.
Monté chez la princesse, de Guiche la trouva pâle et agitée.
À la porte se tenait Montalais, un peu inquiète de ce qui se passait dans l’esprit de sa maîtresse.
De Guiche parut.
— Ah! c’est vous, monsieur de Guiche, dit Madame; entrez, je vous prie... Mademoiselle de Montalais, votre service est fini.
Montalais, encore plus intriguée, salua et sortit.
Les deux interlocuteurs restèrent seuls.
Le comte avait tout l’avantage: c’était Madame qui l’avait appelé à un rendez-vous. Mais, cet avantage, comment était-il possible au comte d’en user? C’était une personne si fantasque que Madame! c’était un caractère si mobile que celui de Son Altesse Royale!
Elle le fit bien voir; car abordant soudain la conversation:
— Eh bien! dit-elle, n’avez-vous rien à me dire?
Il crut qu’elle avait deviné sa pensée; il crut; ceux qui aiment sont ainsi faits; ils sont crédules et aveugles comme des poètes ou des prophètes; il crut qu’elle savait le désir qu’il avait de la voir, et le sujet de ce désir.
— Oui, bien, madame, dit-il, et je trouve cela fort étrange.
— L’affaire des bracelets, s’écria-t-elle vivement, n’est-ce pas?
— Oui, madame.
— Vous croyez le roi amoureux? Dites.
De Guiche la regarda longuement; elle baissa les yeux sous ce regard qui allait jusqu’au cœur.
— Je crois, dit-il, que le roi peut avoir eu le dessein de tourmenter quelqu’un ici; le roi, sans cela, ne se montrerait pas empressé comme il est; il ne risquerait pas de compromettre de gaieté de cœur une jeune fille jusqu’alors inattaquable.
— Bon! cette effrontée? dit hautement la princesse.
— Je puis affirmer à Votre Altesse Royale, dit de Guiche avec une fermeté respectueuse, que Mlle de La Vallière est aimée d’un homme qu’il convient de respecter, car c’est un galant homme.
— Oh! Bragelonne, peut-être?
— Mon ami. Oui, madame.
— Eh bien! quand il serait votre ami, qu’importe au roi?
— Le roi sait que Bragelonne est fiancé à Mlle de La Vallière; et, comme Raoul a servi le roi bravement, le roi n’ira pas causer un malheur irréparable.
Madame se mit à rire avec des éclats qui firent sur de Guiche une douloureuse impression.
— Je vous répète, madame, que je ne crois pas le roi amoureux de La Vallière, et la preuve que je ne le crois pas, c’est que je voulais vous demander de qui Sa Majesté peut chercher à piquer l’amour-propre dans cette circonstance. Vous qui connaissez toute la Cour, vous m’aiderez à trouver d’autant plus assurément, que, dit-on partout, Votre Altesse Royale est fort intime avec le roi.
Madame se mordit les lèvres, et, faute de bonnes raisons, elle détourna la conversation.
— Prouvez-moi, dit-elle en attachant sur lui un de ces regards dans lesquels l’âme semble passer tout entière, prouvez-moi que vous cherchiez à m’interroger, moi qui vous ai appelé.
De Guiche tira gravement de ses tablettes ce qu’il avait écrit, et le montra.
— Sympathie, dit-elle.
— Oui, fit le comte avec une insurmontable tendresse, oui, sympathie; mais, moi, je vous ai expliqué comment et pourquoi je vous cherchais; vous, madame, vous êtes encore à me dire pourquoi vous me mandiez près de vous.
— C’est vrai.
Et elle hésita.
— Ces bracelets me feront perdre la tête, dit-elle tout à coup.
— Vous vous attendiez à ce que le roi dût vous les offrir? répliqua de Guiche.
— Pourquoi pas?
— Mais avant vous, madame, avant vous sa belle-sœur, le roi n’avait-il pas la reine?
— Avant La Vallière, s’écria la princesse, ulcérée, n’avait-il pas moi? n’avait-il pas toute la Cour?
— Je vous assure, madame, dit respectueusement le comte, que si l’on vous entendait parler ainsi, que si l’on voyait vos yeux rouges, et, Dieu me pardonne! cette larme qui monte à vos cils; oh! oui! tout le monde dirait que Votre Altesse Royale est jalouse.
— Jalouse! dit la princesse avec hauteur; jalouse de La Vallière?
Elle s’attendait à faire plier de Guiche avec ce geste hautain et ce ton superbe.
— Jalouse de La Vallière, oui, madame, répéta-t-il bravement.
— Je crois, monsieur, balbutia-t-elle, que vous vous permettez de m’insulter?
— Je ne le crois pas, madame, répliqua le comte un peu agité, mais résolu à dompter cette fougueuse colère.
— Sortez! dit la princesse au comble de l’exaspération, tant le sang-froid et le respect muet de de Guiche lui tournaient à fiel et à rage.
De Guiche recula d’un pas, fit sa révérence avec lenteur, se releva blanc comme ses manchettes, et, d’une voix légèrement altérée:
— Ce n’était pas la peine que je m’empressasse, dit-il, pour subir cette injuste disgrâce.
Et il tourna le dos sans précipitation.
Il n’avait pas fait cinq pas, que Madame s’élança comme une tigresse après lui, le saisit par la manche, et, le retournant:
— Ce que vous affectez de respect, dit-elle en tremblant de fureur, est plus insultant que l’insulte. Voyons, insultez-moi, mais au moins parlez!
— Et vous, madame, dit le comte doucement en tirant son épée, percez-moi le cœur, mais ne me faites pas mourir à petit feu.
Au regard qu’il arrêta sur elle, regard empreint d’amour, de résolution, de désespoir même, elle comprit qu’un homme, si calme en apparence, se passerait l’épée dans la poitrine si elle ajoutait un mot.
Elle lui arracha le fer d’entre les mains, et, serrant son bras avec un délire qui pouvait passer pour de la tendresse:
— Comte, dit-elle, ménagez-moi. Vous voyez que je souffre, et vous n’avez aucune pitié.
Les larmes, dernière crise de cet accès, étouffèrent sa voix. De Guiche, la voyant pleurer, la prit dans ses bras et la porta jusqu’à son fauteuil; un moment encore, elle suffoquait.
— Pourquoi, murmura-t-il à ses genoux, ne m’avouez-vous pas vos peines? Aimez-vous quelqu’un? Dites-le-moi? J’en mourrai, mais après que je vous aurai soulagée, consolée, servie même.
— Oh! vous m’aimez ainsi! répliqua-t-elle vaincue.
— Je vous aime à ce point, oui, madame.
Et elle lui donna ses deux mains.
— J’aime, en effet, murmura-t-elle si bas que nul n’eût pu l’entendre.
Lui l’entendit.
— Le roi? dit-il.
Elle secoua doucement la tête, et son sourire fut comme ces éclaircies de nuages par lesquelles, après la tempête, on croit voir le paradis s’ouvrir.
— Mais, ajouta-t-elle, il y a d’autres passions dans un cœur bien né. L’amour, c’est la poésie; mais la vie de ce cœur, c’est l’orgueil. Comte, je suis née sur le trône, je suis fière et jalouse de mon rang. Pourquoi le roi rapproche-t-il de lui des indignités?
— Encore! fit le comte; voilà que vous maltraitez cette pauvre fille qui sera la femme de mon ami.
— Vous êtes assez simple pour croire cela, vous?
— Si je ne le croyais pas, dit-il fort pâle, Bragelonne serait prévenu demain; oui, si je supposais que cette pauvre La Vallière eût oublié les serments qu’elle a faits à Raoul. Mais non, ce serait une lâcheté de trahir le secret d’une femme; ce serait un crime de troubler le repos d’un ami.
— Vous croyez, dit la princesse avec un sauvage éclat de rire, que l’ignorance est du bonheur?
— Je le crois, répliqua-t-il.
— Prouvez! prouvez donc! dit-elle vivement.
— C’est facile: madame, on dit dans toute la Cour que le roi vous aimait et que vous aimiez le roi.
— Eh bien? fit-elle en respirant péniblement.
— Eh bien! admettez que Raoul, mon ami, fût venu me dire: «Oui, le roi aime Madame; oui, le roi a touché le cœur de Madame», j’eusse peut-être tué Raoul!
— Il eût fallu, dit la princesse avec cette obstination des femmes qui se sentent imprenables, que M. de Bragelonne eût eu des preuves pour vous parler ainsi.
— Toujours est-il, répondit de Guiche en soupirant, que, n’ayant pas été averti, je n’ai rien approfondi, et qu’aujourd’hui mon ignorance m’a sauvé la vie.
— Vous pousseriez jusqu’à l’égoïsme et la froideur, dit Madame, que vous laisseriez ce malheureux jeune homme continuer d’aimer La Vallière?
— Jusqu’au jour où La Vallière me sera révélée coupable, oui, madame.
— Mais les bracelets?
— Eh! madame, puisque vous vous attendiez à les recevoir du roi, qu’eussé-je pu dire?
L’argument était vigoureux; la princesse en fut écrasée. Elle ne se releva plus dès ce moment.
Mais, comme elle avait l’âme pleine de noblesse, comme elle avait l’esprit ardent d’intelligence, elle comprit toute la délicatesse de de Guiche.
Elle lut clairement dans son cœur qu’il soupçonnait le roi d’aimer La Vallière, et ne voulait pas user de cet expédient vulgaire, qui consiste à ruiner un rival dans l’esprit d’une femme, en donnant à celle-ci l’assurance, la certitude que ce rival courtise une autre femme.