Le vicomte de Bragelonne, Tome III.
Chapter 10
Trüchen souriait aussi au magnifique seigneur.
Le vin pétillant d’Anjou fit des trois hommes trois diables d’abord, trois soliveaux ensuite.
D’Artagnan n’eut que la force de prendre un bougeoir pour éclairer à Planchet son propre escalier.
Planchet traîna Porthos, que poussait Trüchen, fort joviale aussi de son côté.
Ce fut d’Artagnan qui trouva les chambres et découvrit les lits. Porthos se plongea dans le sien, déshabillé par son ami le mousquetaire.
D’Artagnan se jeta sur le sien en disant:
— Mordioux! j’avais cependant juré de ne plus toucher à ce vin jaune qui sent la pierre à fusil. Fi! si les mousquetaires voyaient leur capitaine dans un pareil état!
Et, tirant les rideaux du lit:
— Heureusement qu’ils ne me verront pas, ajouta-t-il.
Planchet fut enlevé dans les bras de Trüchen, qui le déshabilla et ferma rideaux et portes.
— C’est divertissant, la campagne, dit Porthos en allongeant ses jambes qui passèrent à travers le bois du lit, ce qui produisit un écroulement énorme auquel nul ne prit garde, tant on s’était diverti à la campagne de Planchet.
Tout le monde ronflait à deux heures de l’après minuit.
Chapitre CXLV — Ce que l’on voit de la maison de Planchet
Le lendemain trouva les trois héros dormant du meilleur cœur.
Trüchen avait fermé les volets en femme qui craint, pour des yeux alourdis, la première visite du soleil levant.
Aussi faisait-il nuit noire sous les rideaux de Porthos et sous le baldaquin de Planchet, quand d’Artagnan, réveillé le premier, par un rayon indiscret qui perçait les fenêtres, sauta à bas du lit, comme pour arriver le premier à l’assaut.
Il prit d’assaut la chambre de Porthos, voisine de la sienne.
Ce digne Porthos dormait comme un tonnerre gronde; il étalait fièrement dans l’obscurité son torse gigantesque, et son poing gonflé pendait hors du lit sur le tapis de pieds.
D’Artagnan réveilla Porthos, qui frotta ses yeux d’assez bonne grâce.
Pendant ce temps, Planchet s’habillait et venait recevoir, aux portes de leurs chambres, ses deux hôtes vacillants encore de la veille.
Bien qu’il fût encore matin, toute la maison était déjà sur pied. La cuisinière massacrait sans pitié dans la basse-cour, et le père Célestin cueillait des cerises dans le jardin.
Porthos, tout guilleret, tendit une main à Planchet, et d’Artagnan demanda la permission d’embrasser Mme Trüchen.
Celle-ci, qui ne gardait pas rancune aux vaincus, s’approcha de Porthos, auquel la même faveur fut accordée.
Porthos embrassa Mme Trüchen avec un gros soupir.
Alors Planchet prit les deux amis par la main.
— Je vais vous montrer la maison, dit-il; hier au soir, nous sommes entrés ici comme dans un four, et nous n’avons rien pu voir; mais au jour, tout change d’aspect et vous serez contents.
— Commençons par la vue, dit d’Artagnan, la vue me charme avant toutes choses; j’ai toujours habité des maisons royales, et les princes ne savent pas trop mal choisir leurs points de vue.
— Moi, dit Porthos, j’ai toujours tenu à la vue. Dans mon château de Pierrefonds, j’ai fait percer quatre allées qui aboutissent à une perspective variée.
— Vous allez voir ma perspective, dit Planchet.
Et il conduisit les deux hôtes à une fenêtre.
— Ah! oui, c’est la rue de Lyon, dit d’Artagnan.
— Oui. J’ai deux fenêtres par ici, vue insignifiante; on aperçoit cette auberge, toujours remuante et bruyante; c’est un voisinage désagréable. J’avais quatre fenêtres par ici, je n’en ai conservé que deux.
— Passons, dit d’Artagnan.
Ils rentrèrent dans un corridor conduisant aux chambres, et Planchet poussa les volets.
— Tiens, tiens! dit Porthos, qu’est-ce que cela, là-bas?
— La forêt, dit Planchet. C’est l’horizon, toujours une ligne épaisse, qui est jaunâtre au printemps, verte l’été, rouge l’automne et blanche l’hiver.
— Très bien; mais c’est un rideau qui empêche de voir plus loin.
— Oui, dit Planchet; mais, d’ici là, on voit...
— Ah! ce grand champ!... dit Porthos. Tiens!... qu’est-ce que j’y remarque?... Des croix, des pierres.
— Ah çà! mais c’est le cimetière! s’écria d’Artagnan.
— Justement, dit Planchet; je vous assure que c’est très curieux. Il ne se passe pas de jour qu’on n’enterre ici quelqu’un. Fontainebleau est assez fort. Tantôt ce sont des jeunes filles vêtues de blanc avec des bannières, tantôt des échevins ou des bourgeois riches avec les chantres et la fabrique de la paroisse, quelquefois des officiers de la maison du roi.
— Moi, je n’aime pas cela, dit Porthos.
— C’est peu divertissant, dit d’Artagnan.
— Je vous assure que cela donne des pensées saintes, répliqua Planchet.
— Ah! je ne dis pas.
— Mais, continua Planchet, nous devons mourir un jour, et il y a quelque part une maxime que j’ai retenue, celle-ci: «C’est une salutaire pensée que la pensée de la mort.»
— Je ne vous dis pas le contraire, fit Porthos.
— Mais, objecta d’Artagnan, c’est aussi une pensée salutaire que celle de la verdure, des fleurs, des rivières, des horizons bleus, des larges plaines sans fin...
— Si je les avais, je ne les repousserais pas, dit Planchet, mais, n’ayant que ce petit cimetière, fleuri aussi, moussu, ombreux et calme, je m’en contente, et je pense aux gens de la ville qui demeurent rue des Lombards, par exemple, et qui entendent rouler deux mille chariots par jour, et piétiner dans la boue cent cinquante mille personnes.
— Mais vivantes, dit Porthos, vivantes!
— Voilà justement pourquoi, dit Planchet timidement, cela me repose, de voir un peu des morts.
— Ce diable de Planchet, fit d’Artagnan, il était né pour être poète comme pour être épicier.
— Monsieur, dit Planchet, j’étais une de ces bonnes pâtes d’homme que Dieu a faites pour s’animer durant un certain temps et pour trouver bonnes toutes choses qui accompagnent leur séjour sur terre.
D’Artagnan s’assit alors près de la fenêtre, et, cette philosophie de Planchet lui ayant paru solide, il y rêva.
— Pardieu! s’écria Porthos, voilà que justement on nous donne la comédie. Est-ce que je n’entends pas un peu chanter?
— Mais oui, l’on chante, dit d’Artagnan.
— Oh! c’est un enterrement de dernier ordre, dit Planchet dédaigneusement. Il n’y a là que le prêtre officiant, le bedeau et l’enfant de chœur. Vous voyez, messieurs, que le défunt ou la défunte n’était pas un prince.
— Non, personne ne suit son convoi.
— Si fait, dit Porthos, je vois un homme.
— Oui, c’est vrai, un homme enveloppé d’un manteau, dit d’Artagnan.
— Cela ne vaut pas la peine d’être vu, dit Planchet.
— Cela m’intéresse, dit vivement d’Artagnan en s’accoudant sur la fenêtre.
— Allons, allons, vous y mordez, dit joyeusement Planchet; c’est comme moi: les premiers jours, j’étais triste de faire des signes de croix toute la journée, et les chants m’allaient entrer comme des clous dans le cerveau; depuis, je me berce avec les chants, et je n’ai jamais vu d’aussi jolis oiseaux que ceux du cimetière.
— Moi, fit Porthos, je ne m’amuse plus; j’aime mieux descendre.
Planchet ne fit qu’un bond; il offrit sa main à Porthos pour le conduire dans le jardin.
— Quoi! vous restez là? dit Porthos à d’Artagnan en se retournant.
— Oui, mon ami, oui; je vous rejoindrai.
— Eh! eh! M. d’Artagnan n’a pas tort, dit Planchet; enterre-t-on déjà?
— Pas encore.
— Ah! oui, le fossoyeur attend que les cordes soient nouées autour de la bière... Tiens! il entre une femme à l’autre extrémité du cimetière.
— Oui, oui, cher Planchet, dit vivement d’Artagnan; mais laisse-moi, laisse-moi; je commence à entrer dans les méditations salutaires, ne me trouble pas.
Planchet parti, d’Artagnan dévora des yeux, derrière le volet demi-clos, ce qui se passait en face.
Les deux porteurs du cadavre avaient détaché les bretelles de leur civière et laissèrent glisser leur fardeau dans la fosse.
À quelques pas, l’homme au manteau, seul spectateur de la scène lugubre, s’adossait à un grand cyprès, et dérobait entièrement sa figure aux fossoyeurs et aux prêtres. Le corps du défunt fut enseveli en cinq minutes.
La fosse comblée, les prêtres s’en retournèrent. Le fossoyeur leur adressa quelques mots et partit derrière eux.
L’homme au manteau les salua au passage et mit une pièce de monnaie dans la main du fossoyeur.
— Mordioux! murmura d’Artagnan, mais c’est Aramis, cet homme-là!
Aramis, en effet, demeura seul, de ce côté du moins; car, à peine avait-il tourné la tête, que le pas d’une femme et le frôlement d’une robe bruirent dans le chemin près de lui.
Il se retourna aussitôt et ôta son chapeau avec un grand respect de courtisan; il conduisit la dame sous un couvert de marronniers et de tilleuls qui ombrageaient une tombe fastueuse.
— Ah! par exemple, dit d’Artagnan, l’évêque de Vannes donnant des rendez-vous! C’est toujours l’abbé Aramis, muguetant à Noisy-le-Sec. Oui, ajouta le mousquetaire; mais, dans un cimetière, c’est un rendez-vous sacré.
Et il se mit à rire.
La conversation dura une grosse demi-heure.
D’Artagnan ne pouvait pas voir le visage de la dame, car elle lui tournait le dos; mais il voyait parfaitement, à la raideur des deux interlocuteurs, à la symétrie de leurs gestes, à la façon compassée, industrieuse, dont ils se lançaient les regards comme attaque ou comme défense, il voyait qu’on ne parlait pas d’amour.
À la fin de la conversation, la dame se leva, et ce fut-elle qui s’inclina profondément devant Aramis.
— Oh! oh! dit d’Artagnan, mais cela finit comme un rendez-vous d’amour!... Le cavalier s’agenouille au commencement; la demoiselle est domptée ensuite, et c’est-elle qui supplie... Quelle est cette demoiselle? Je donnerais un ongle pour la voir.
Mais ce fut impossible. Aramis s’en alla le premier; la dame s’enfonça sous ses coiffes et partit ensuite.
D’Artagnan n’y tint plus: il courut à la fenêtre de la rue de Lyon.
Aramis venait d’entrer dans l’auberge.
La dame se dirigeait en sens inverse. Elle allait rejoindre vraisemblablement un équipage de deux chevaux de main et d’un carrosse qu’on voyait à la lisière du bois.
Elle marchait lentement, tête baissée, absorbée dans une profonde rêverie.
— Mordioux! mordioux! il faut que je connaisse cette femme, dit encore le mousquetaire.
Et, sans plus délibérer, il se mit à la poursuivre.
Chemin faisant, il se demandait par quel moyen il la forcerait à lever son voile.
— Elle n’est pas jeune, dit-il; c’est une femme du grand monde. Je connais, ou le diable m’emporte! cette tournure-là.
Comme il courait, le bruit de ses éperons et de ses bottes sur le sol battu de la rue faisait un cliquetis étrange; un bonheur lui arriva sur lequel il ne comptait pas.
Ce bruit inquiéta la dame; elle crut être suivie ou poursuivie, ce qui était vrai, et elle se retourna.
D’Artagnan sauta comme s’il eût reçu dans les mollets une charge de plomb à moineaux; puis, faisant un crochet pour revenir sur ses pas:
— Mme de Chevreuse! murmura-t-il.
D’Artagnan ne voulut pas rentrer sans tout savoir.
Il demanda au père Célestin de s’informer près du fossoyeur quel était le mort qu’on avait enseveli le matin même.
— Un pauvre mendiant franciscain, répliqua celui-ci, qui n’avait même pas un chien pour l’aimer en ce monde et l’escorter à sa dernière demeure.
«S’il en était ainsi, pensa d’Artagnan, Aramis n’eût pas assisté à son convoi. Ce n’est pas un chien, pour le dévouement, que M. l’évêque de Vannes; pour le flair, je ne dis pas!»
Chapitre CXLVI — Comment Porthos, Trüchen et Planchet se quittèrent amis, grâce à d’Artagnan
On fit grosse chère dans la maison de Planchet.
Porthos brisa une échelle et deux cerisiers, dépouilla les framboisiers, mais ne put arriver jusqu’aux fraises, à cause, disait-il, de son ceinturon.
Trüchen, qui s’était déjà apprivoisée avec le géant, lui répondit:
— Ce n’est pas le ceinturon, c’est le fendre.
Et Porthos, ravi de joie, embrassa Trüchen, qui lui cueillait plein sa main de fraises et lui fit manger dans sa main. D’Artagnan, qui arriva sur ces entrefaites, gourmanda Porthos sur sa paresse et plaignit tout bas Planchet.
Porthos déjeuna bien; quant il eut fini:
— Je me plairais ici, dit-il en regardant Trüchen.
Trüchen sourit.
Planchet en fit autant, non sans un peu de gêne.
Alors d’Artagnan dit à Porthos:
— Il ne faut pas, mon ami, que les délices de Capoue vous fassent oublier le but réel de notre voyage à Fontainebleau.
— Ma présentation au roi?
— Précisément, je veux aller faire un tour en ville pour préparer cela. Ne sortez pas d’ici, je vous prie.
— Oh! non, s’écria Porthos.
Planchet regarda d’Artagnan avec crainte.
— Est-ce que vous serez absent longtemps? dit-il.
— Non, mon ami, et, dès ce soir, je te débarrasse de deux hôtes un peu lourds pour toi.
— Oh! monsieur d’Artagnan, pouvez-vous dire?
— Non; vois-tu, ton cœur est excellent, mais ta maison est petite. Tel n’a que deux arpents, qui peut loger un roi et le rendre très heureux; mais tu n’es pas né grand seigneur, toi.
— M. Porthos non plus, murmura Planchet.
— Il l’est devenu, mon cher; il est suzerain de cent mille livres de rente depuis vingt ans, et, depuis cinquante, il est suzerain de deux poings et d’une échine qui n’ont jamais eu de rivaux dans ce beau royaume de France. Porthos est un très grand seigneur à côté de toi, mon fils, et... Je ne t’en dis pas davantage; je te sais intelligent.
— Mais non, mais non, monsieur; expliquez-moi...
— Regarde ton verger dépouillé, ton garde-manger vide, ton lit cassé, ta cave à sec, regarde... Mme Trüchen...
— Ah! mon Dieu! dit Planchet.
— Porthos, vois-tu, est seigneur de trente villages qui renferment trois cents vassales fort égrillardes, et c’est un bien bel homme que Porthos!
— Ah! mon Dieu! répéta Planchet.
— Mme Trüchen est une excellente personne, continua d’Artagnan; conserve-la pour toi, entends-tu.
Et il lui frappa sur l’épaule.
À ce moment, l’épicier aperçut Trüchen et Porthos éloignés sous une tonnelle.
Trüchen, avec une grâce toute flamande, faisait à Porthos des boucles d’oreilles avec des doubles cerises, et Porthos riait amoureusement, comme Samson devant Dalila.
Planchet serra la main de d’Artagnan et courut vers la tonnelle.
Rendons à Porthos cette justice qu’il ne se dérangea pas... Sans doute il ne croyait pas mal faire.
Trüchen non plus ne se dérangea pas, ce qui indisposa Planchet; mais il avait vu assez de beau monde dans sa boutique pour faire bonne contenance devant un désagrément.
Planchet prit le bras de Porthos et lui proposa d’aller voir les chevaux.
Porthos dit qu’il était fatigué.
Planchet proposa au baron du Vallon de goûter d’un noyau qu’il faisait lui même et qui n’avait pas son pareil.
Le baron accepta.
C’est ainsi que, toute la journée, Planchet sut occuper son ennemi. Il sacrifia son buffet à son amour-propre.
D’Artagnan revint deux heures après.
— Tout est disposé, dit-il; j’ai vu Sa Majesté un moment au départ pour la chasse: le roi nous attend ce soir.
— Le roi m’attend! cria Porthos en se redressant.
Et, il faut bien l’avouer, car c’est une onde mobile que le cœur de l’homme, à partir de ce moment, Porthos ne regarda plus Mme Trüchen avec cette grâce touchante qui avait amolli le cœur de l’Anversoise.
Planchet chauffa de son mieux ces dispositions ambitieuses. Il raconta ou plutôt repassa toutes les splendeurs du dernier règne; les batailles, les sièges, les cérémonies. Il dit le luxe des Anglais, les aubaines conquises par les trois braves compagnons, dont d’Artagnan, le plus humble au début, avait fini par devenir le chef.
Il enthousiasma Porthos en lui montrant sa jeunesse évanouie; il vanta comme il put la chasteté de ce grand seigneur et sa religion à respecter l’amitié; il fut éloquent, il fut adroit. Il charma Porthos, fit trembler Trüchen et fit rêver d’Artagnan.
À six heures, le mousquetaire ordonna de préparer les chevaux et fit habiller Porthos.
Il remercia Planchet de sa bonne hospitalité, lui glissa quelques mots vagues d’un emploi qu’on pourrait lui trouver à la Cour, ce qui grandit immédiatement Planchet dans l’esprit de Trüchen, où le pauvre épicier, si bon, si généreux, si dévoué avait baissé depuis l’apparition et le parallèle de deux grands seigneurs.
Car les femmes sont ainsi faites: elles ambitionnent ce qu’elles n’ont pas; elles dédaignent ce qu’elles ambitionnaient, quand elles l’ont.
Après avoir rendu ce service à son ami Planchet d’Artagnan dit à Porthos tout bas:
— Vous avez, mon ami, une bague assez jolie à votre doigt.
— Trois cents pistoles, dit Porthos.
— Mme Trüchen gardera bien mieux votre souvenir si vous lui laissez cette bague-là, répliqua d’Artagnan.
Porthos hésita.
— Vous trouvez qu’elle n’est pas assez belle? dit le mousquetaire. Je vous comprends; un grand seigneur comme vous ne va pas loger chez un ancien serviteur sans payer grassement l’hospitalité; mais, croyez-moi Planchet a un si bon cœur, qu’il ne remarquera pas que vous avez cent mille livres de rente.
— J’ai bien envie, dit Porthos gonflé par ce discours, de donner à Mme Trüchen ma petite métairie de Bracieux; c’est aussi une jolie bague au doigt... douze arpents.
— C’est trop, mon bon Porthos, trop pour le moment... Gardez cela pour plus tard.
Il lui ôta le diamant du doigt, et, s’approchant de Trüchen:
— Madame, dit-il, M. le baron ne sait comment vous prier d’accepter, pour l’amour de lui, cette petite bague. M. du Vallon est un des hommes les plus généreux et les plus discrets que je connaisse. Il voulait vous offrir une métairie qu’il possède à Bracieux; je l’en ai dissuadé.
— Oh! fit Trüchen dévorant le diamant du regard.
— Monsieur le baron! s’écria Planchet attendri.
— Mon bon ami! balbutia Porthos, charmé d’avoir été si bien traduit par d’Artagnan.
Toutes ces exclamations, se croisant, firent un dénouement pathétique à la journée, qui pouvait se terminer d’une façon grotesque.
Mais d’Artagnan était là, et partout, lorsque d’Artagnan avait commandé, les choses n’avaient fini que selon son goût et son désir.
On s’embrassa. Trüchen, rendue à elle-même par la magnificence du baron, se sentit à sa place, et n’offrit qu’un front timide et rougissant au grand seigneur avec lequel elle se familiarisait si bien la veille.
Planchet lui-même fut pénétré d’humilité.
En veine de générosité, le baron Porthos aurait volontiers vidé ses poches dans les mains de la cuisinière et de Célestin.
Mais d’Artagnan l’arrêta.
— À mon tour, dit-il.
Et il donna une pistole à la femme et deux à l’homme.
Ce furent des bénédictions à réjouir le cœur d’Harpagon et à le rendre prodigue.
D’Artagnan se fit conduire par Planchet jusqu’au château et introduisit Porthos dans son appartement de capitaine, où il pénétra sans avoir été aperçu de ceux qu’il redoutait de rencontrer.
Chapitre CXLVII — La présentation de Porthos
Le soir même, à sept heures, le roi donnait audience à un ambassadeur des Provinces-Unies dans le grand salon.
L’audience dura un quart d’heure.
Après quoi, il reçut les nouveaux présentés et quelques dames qui passèrent les premières.
Dans un coin du salon, derrière la colonne, Porthos et d’Artagnan s’entretenaient en attendant leur tour.
— Savez-vous la nouvelle? dit le mousquetaire à son ami.
— Non.
— Eh bien! regardez-le.
Porthos se haussa sur la pointe des pieds et vit M. Fouquet en habit de cérémonie qui conduisait Aramis au roi.
— Aramis! dit Porthos.
— Présenté au roi par M. Fouquet.
— Ah! fit Porthos.
— Pour avoir fortifié Belle-Île, continua d’Artagnan.
— Et moi?
— Vous? Vous, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes le bon Porthos, la bonté du Bon Dieu; aussi vous prie-t-on de garder un peu Saint-Mandé.
— Ah! répéta Porthos.
— Mais je suis là heureusement, dit d’Artagnan, et ce sera mon tour tout à l’heure.
En ce moment, Fouquet s’adressait au roi:
— Sire, dit-il, j’ai une faveur à demander à Votre Majesté. M. d’Herblay n’est pas ambitieux, mais il sait qu’il peut être utile. Votre Majesté a besoin d’avoir un agent à Rome et de l’avoir puissant; nous pouvons avoir un chapeau pour M. d’Herblay.
Le roi fit un mouvement.
— Je ne demande pas souvent à Votre Majesté, dit Fouquet.
— C’est un cas, répondit le roi, qui traduisait toujours ainsi ses hésitations.
À ce mot, nul n’avait rien à répondre.
Fouquet et Aramis se regardèrent.
Le roi reprit:
— M. d’Herblay peut aussi nous servir en France: un archevêque, par exemple.
— Sire, objecta Fouquet avec une grâce qui lui était particulière, Votre Majesté comble M. d’Herblay: l’archevêché peut être dans les bonnes grâces du roi le complément du chapeau; l’un n’exclut pas l’autre.
Le roi admira la présence d’esprit et sourit.
— D’Artagnan n’eût pas mieux répondu, dit-il.
Il n’eût pas plutôt prononcé ce nom, que d’Artagnan parut.
— Votre Majesté m’appelle? dit-il.
Aramis et Fouquet firent un pas pour s’éloigner.
— Permettez, Sire, dit vivement d’Artagnan, qui démasqua Porthos, permettez que je présente à Votre Majesté M. le baron du Vallon, l’un des plus braves gentilshommes de France.
Aramis, à l’aspect de Porthos, devint pâle; Fouquet crispa ses poings sous ses manchettes.
D’Artagnan leur sourit à tous deux, tandis que Porthos s’inclinait, visiblement ému, devant la majesté royale.
— Porthos ici! murmura Fouquet à l’oreille d’Aramis.
— Chut! c’est une trahison, répliqua celui-ci.
— Sire, dit d’Artagnan, voilà six ans que je devrais avoir présenté M. du Vallon à Votre Majesté; mais certains hommes ressemblent aux étoiles; ils ne vont pas sans le cortège de leurs amis. La pléiade ne se désunit pas, voilà pourquoi j’ai choisi, pour vous présenter M. du Vallon, le moment où vous verriez à côté de lui M. d’Herblay.
Aramis faillit perdre contenance. Il regarda d’Artagnan d’un air superbe, comme pour accepter le défi que celui-ci semblait lui jeter.
— Ah! ces messieurs sont bons amis? dit le roi.
— Excellents, Sire, et l’un répond de l’autre. Demandez à M. de Vannes comment a été fortifiée Belle-Île?
Fouquet s’éloigna d’un pas.
— Belle-Île, dit froidement Aramis, a été fortifiée par Monsieur.
Et il montra Porthos, qui salua une seconde fois.
Louis admirait et se défiait.
— Oui, dit d’Artagnan; mais demandez à M. le baron qui l’a aidé dans ses travaux?
— Aramis, dit Porthos franchement.
Et il désigna l’évêque.
«Que diable signifie tout cela, pensa l’évêque, et quel dénouement aura cette comédie?»
— Quoi! dit le roi, M. le cardinal... je veux dire l’évêque... s’appelle Aramis?
— Nom de guerre, dit d’Artagnan.
— Nom d’amitié, dit Aramis.
— Pas de modestie, s’écria d’Artagnan: sous ce prêtre, Sire, se cache le plus brillant officier, le plus intrépide gentilhomme, le plus savant théologien de votre royaume.
Louis leva la tête.
— Et un ingénieur! dit-il en admirant la physionomie, réellement admirable alors, d’Aramis.
— Ingénieur par occasion, Sire, dit celui-ci.
— Mon compagnon aux mousquetaires, Sire, dit avec chaleur d’Artagnan, l’homme dont les conseils ont aidé plus de cent fois les desseins des ministres de votre père... M. d’Herblay, en un mot, qui, avec M. du Vallon, moi et M. le comte de La Fère, connu de Votre Majesté... formait ce quadrille dont plusieurs ont parlé sous le feu roi et pendant votre minorité.
— Et qui a fortifié Belle-Île, répéta le roi avec un accent profond.
Aramis s’avança.
— Pour servir le fils, dit-il, comme j’ai servi le père.
D’Artagnan regarda bien Aramis, tandis qu’il proférait ces paroles. Il y démêla tant de respect vrai, tant de chaleureux dévouement, tant de conviction incontestable, que lui, lui, d’Artagnan, l’éternel douteur, lui, l’infaillible, il y fut pris.
— On n’a pas un tel accent lorsqu’on ment, dit-il.
Louis fut pénétré.
— En ce cas, dit-il à Fouquet, qui attendait avec anxiété le résultat de cette épreuve, le chapeau est accordé. Monsieur d’Herblay, je vous donne ma parole pour la première promotion. Remerciez M. Fouquet.
Ces mots furent entendus par Colbert, dont ils déchirèrent le cœur. Il sortit précipitamment de la salle.
— Vous, monsieur du Vallon, dit le roi, demandez... J’aime à récompenser les serviteurs de mon père.
— Sire, dit Porthos...
Et il ne put aller plus loin.