Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Chapter 6

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Faire entrer chez Madame Henriette une femme dévouée à lui, spirituelle, jeune, jolie et intrigante; savoir, par cette femme, tous les secrets féminins du jeune ménage, tandis que lui, Malicorne, et son ami Manicamp sauraient, à eux deux, tous les mystères masculins de la jeune communauté.

C’était par ces moyens qu’on arriverait à une fortune rapide et splendide à la fois.

Malicorne était un vilain nom; celui qui le portait avait trop d’esprit pour se dissimuler cette vérité; mais on achetait une terre, et Malicorne de quelque chose, ou même de Malicorne tout court, sonnait fort noblement à l’oreille.

Il n’était pas invraisemblable que l’on pût trouver à ce nom de Malicorne une origine des plus aristocratiques.

En effet, ne pouvait-il pas venir d’une terre où un taureau aux cornes mortelles aurait causé quelque grand malheur et baptisé le sol avec le sang qu’il aurait répandu?

Certes, ce plan se présentait hérissé de difficultés; mais la plus grande de toutes, c’était Mlle de Montalais elle-même. Capricieuse, variable, sournoise, étourdie, libertine, prude, vierge armée de griffes, Érigone barbouillée de raisins, elle renversait parfois, d’un seul coup de ses doigts blancs ou d’un seul souffle de ses lèvres riantes, l’édifice que la patience de Malicorne avait mis un mois à établir. Amour à part, Malicorne était heureux; mais cet amour, qu’il ne pouvait s’empêcher de ressentir, il avait la force de le cacher avec soin, persuadé qu’au moindre relâchement de ces liens, dont il avait garrotté son Protée femelle, le démon le terrasserait et se moquerait de lui. Il humiliait sa maîtresse en la dédaignant. Brûlant de désirs quand elle s’avançait pour le tenter, il avait l’art de paraître de glace, persuadé que, s’il ouvrait ses bras, elle s’enfuirait en le raillant. De son côté, Montalais croyait ne pas aimer Malicorne, et, tout au contraire, elle l’aimait. Malicorne lui répétait si souvent ses protestations d’indifférence, qu’elle finissait de temps en temps par y croire, et alors elle croyait détester Malicorne. Voulait-elle le ramener par la coquetterie, Malicorne se faisait plus coquet qu’elle. Mais ce qui faisait que Montalais tenait à Malicorne d’une indissoluble façon, c’est que Malicorne était toujours bourré de nouvelles fraîches apportées de la cour et de la ville; c’est que Malicorne apportait toujours à Blois une mode, un secret, un parfum; c’est que Malicorne ne demandait jamais un rendez-vous, et, tout au contraire, se faisait supplier pour recevoir des faveurs qu’il brûlait d’obtenir. De son côté, Montalais n’était pas avare d’histoires. Par elle, Malicorne savait tout ce qui se passait chez Madame douairière, et il en faisait à Manicamp des contes à mourir de rire, que celui-ci, par paresse, portait tout faits à M. de Guiche, qui les portait à Monsieur. Voilà en deux mots quelle était la trame de petits intérêts et de petites conspirations qui unissait Blois à Orléans et Orléans à Paris, et qui allait amener dans cette dernière ville, où elle devait produire une si grande révolution, la pauvre petite La Vallière, qui était bien loin de se douter, en s’en retournant toute joyeuse au bras de sa mère, à quel étrange avenir elle était réservée.

Quant au bonhomme Malicorne, nous voulons parler du syndic d’Orléans, il ne voyait pas plus clair dans le présent que les autres dans l’avenir, et ne se doutait guère, en promenant tous les jours, de trois à cinq heures, après son dîner, sur la place Sainte-Catherine, son habit gris taillé sous Louis XIII et ses souliers de drap à grosses bouffettes, que c’était lui qui payait tous ces éclats de rire, tous ces baisers furtifs, tous ces chuchotements, toute cette rubanerie et tous ces projets soufflés qui faisaient une chaîne de quarante cinq lieues du palais de Blois au Palais-Royal.

Chapitre LXXX — Manicamp et Malicorne

Donc, Malicorne partit, comme nous l’avons dit, et alla trouver son ami Manicamp, en retraite momentanée dans la ville d’Orléans. C’était juste au moment où ce jeune seigneur s’occupait de vendre le dernier habit un peu propre qui lui restât.

Il avait, quinze jours auparavant, tiré du comte de Guiche cent pistoles, les seules qui pussent l’aider à se mettre en campagne, pour aller au-devant de Madame, qui arrivait au Havre.

Il avait tiré de Malicorne, trois jours auparavant, cinquante pistoles, prix du brevet obtenu pour Montalais.

Il ne s’attendait donc plus à rien, ayant épuisé toutes les ressources, sinon à vendre un bel habit de drap et de satin, tout brodé et passementé d’or, qui avait fait l’admiration de la cour.

Mais, pour être en mesure de vendre cet habit, le dernier qui lui restât, comme nous avons été forcé de l’avouer au lecteur, Manicamp avait été obligé de prendre le lit.

Plus de feu, plus d’argent de poche, plus d’argent de promenade, plus rien que le sommeil pour remplacer les repas, les compagnies et les bals.

On a dit: «Qui dort dîne»; mais on n’a pas dit: «Qui dort joue», ou «Qui dort danse». Manicamp, réduit à cette extrémité de ne plus jouer ou de ne plus danser de huit jours au moins, était donc fort triste. Il attendait un usurier et vit entrer Malicorne.

Un cri de détresse lui échappa.

— Eh bien! dit-il d’un ton que rien ne pourrait rendre, c’est encore vous, cher ami?

— Bon! vous êtes poli! dit Malicorne.

— Ah! voyez-vous, c’est que j’attendais de l’argent, et, au lieu d’argent, vous arrivez.

— Et si je vous en apportais, de l’argent?

— Oh! alors, c’est autre chose. Soyez le bienvenu, cher ami.

Et il tendit la main, non pas à la main de Malicorne, mais à sa bourse.

Malicorne fit semblant de s’y tromper et lui donna la main.

— Et l’argent? fit Manicamp.

— Mon cher ami, si vous voulez l’avoir, gagnez-le.

— Que faut-il faire pour cela?

— Le gagner, parbleu!

— Et de quelle façon?

— Oh! c’est rude, je vous en avertis!

— Diable!

— II faut quitter le lit et aller trouver sur-le-champ M. le comte de Guiche.

— Moi, me lever? fit Manicamp en se détirant voluptueusement dans son lit. Oh! non pas.

— Vous avez donc vendu tous vos habits?

— Non, il m’en reste un, le plus beau même, mais j’attends acheteur.

— Et des chausses?

— Il me semble que vous les voyez sur cette chaise.

— Eh bien! puisqu’il vous reste des chausses et un pourpoint, chaussez les unes et endossez l’autre, faites seller un cheval et mettez-vous en chemin.

— Point du tout.

— Pourquoi cela?

— Morbleu! vous ne savez donc pas que M. de Guiche est à Étampes?

— Non, je le croyais à Paris, moi; vous n’aurez que quinze lieues à faire au lieu de trente.

— Vous êtes charmant! Si je fais quinze lieues avec mon habit, il ne sera plus mettable, et, au lieu de le vendre trente pistoles, je serai obligé de le donner pour quinze.

— Donnez-le pour ce que vous voudrez, mais il me faut une seconde commission de fille d’honneur.

— Bon! pour qui? La Montalais est donc double?

— Méchant homme! c’est vous qui l’êtes. Vous engloutissez deux fortunes: la mienne et celle de M. le comte de Guiche.

— Vous pourriez bien dire celle de M. de Guiche et la vôtre.

— C’est juste, à tout seigneur tout honneur; mais j’en reviens à mon brevet.

— Et vous avez tort.

— Prouvez-moi cela.

— Mon ami, il n’y aura que douze filles d’honneur pour Madame; j’ai déjà obtenu pour vous ce que douze cents femmes se disputent, et pour cela, il m’a fallu déployer une diplomatie…

— Oui, je sais que vous avez été héroïque, cher ami.

— On sait les affaires, dit Manicamp.

— À qui le dites-vous! Aussi, quand je serai roi, je vous promets une chose.

— Laquelle? de vous appeler Malicorne Ier?

— Non, de vous faire surintendant de mes finances; mais ce n’est point de cela qu’il s’agit.

— Malheureusement.

— Il s’agit de me procurer une seconde charge de fille d’honneur.

— Mon ami, vous me promettriez le ciel que je ne me dérangerais pas dans ce moment-ci.

Malicorne fit sonner sa poche.

— Il y a là vingt pistoles, dit Malicorne.

— Et que voulez-vous faire de vingt pistoles, mon Dieu?

— Eh! dit Malicorne un peu fâché, quand ce ne serait que pour les ajouter aux cinq cents que vous me devez déjà!

— Vous avez raison, reprit Manicamp en tendant de nouveau la main, et sous ce point de vue je puis les accepter. Donnez-les moi.

— Un instant, que diable! il ne s’agit pas seulement de tendre la main; si je vous donne les vingt pistoles, aurai-je le brevet?

— Sans doute.

— Bientôt?

— Aujourd’hui.

— Oh! prenez garde, monsieur de Manicamp! vous vous engagez beaucoup, et je ne vous en demande pas si long. Trente lieues en un jour, c’est trop, et vous vous tueriez.

— Pour obliger un ami, je ne trouve rien d’impossible.

— Vous êtes héroïque.

— Où sont les vingt pistoles?

— Les voici, fit Malicorne en les montrant.

— Bien.

— Mais, mon cher monsieur Manicamp, vous allez les dévorer rien qu’en chevaux de poste.

— Non pas; soyez tranquille.

— Pardonnez-moi.

— Quinze lieues d’ici à Étampes…

— Quatorze.

— Soit; quatorze lieues font sept postes; à vingt sous la poste, sept livres; sept livres de courrier, quatorze; autant pour revenir, vingt-huit; coucher et souper autant; c’est une soixantaine de livres que vous coûtera cette complaisance.

Manicamp s’allongea comme un serpent dans son lit, et fixant ses deux grands yeux sur Malicorne:

— Vous avez raison, dit-il, je ne pourrais pas revenir avant demain.

Et il prit les vingt pistoles.

— Alors, partez.

— Puisque je ne pourrai revenir que demain, nous avons le temps.

— Le temps de quoi faire?

— Le temps de jouer.

— Que voulez-vous jouer?

— Vos vingt pistoles, pardieu!

— Non pas, vous gagnerez toujours.

— Je vous les gage, alors.

— Contre quoi!

— Contre vingt autres.

— Et quel sera l’objet du pari?

— Voici. Nous avons dit quatorze lieues pour aller à Étampes.

— Oui.

— Quatorze lieues pour revenir.

— Oui.

— Par conséquent vingt-huit lieues.

— Sans doute.

— Pour ces vingt-huit lieues, vous m’accordez bien quatorze heures?

— Je vous les accorde.

— Une heure pour trouver le comte de Guiche?

— Soit.

— Et une heure pour lui faire écrire la lettre à Monsieur?

— À merveille.

— Seize heures en tout.

— Vous comptez comme M. Colbert.

— Il est midi?

— Et demi.

— Tiens! vous avez une belle montre.

— Vous disiez?… fit Malicorne en remettant sa montre dans son gousset.

— Ah! c’est vrai; je vous offrais de vous gagner vingt pistoles contre celles que vous m’avez prêtées, que vous aurez la lettre du comte de Guiche dans…

— Dans combien?

— Dans huit heures.

— Avez-vous un cheval ailé?

— Cela me regarde. Pariez-vous toujours?

— J’aurai la lettre du comte dans huit heures?

— Oui.

— Signée?

— Oui.

— En main?

— En main.

— Eh bien, soit! je parie, dit Malicorne, curieux de savoir comment son vendeur d’habits se tirerait de là.

— Est-ce dit?

— C’est dit.

— Passez-moi la plume, l’encre et le papier.

— Voici.

— Ah!

Manicamp se souleva avec un soupir, et s’accoudant sur son bras gauche, de sa plus belle écriture il traça les lignes suivantes: «Bon pour une charge de fille d’honneur de Madame que M. le comte de Guiche se chargera d’obtenir à première vue. De Manicamp.» Ce travail pénible accompli, Manicamp se recoucha tout de son long.

— Eh bien? demanda Malicorne, qu’est-ce que cela veut dire?

— Cela veut dire que si vous êtes pressé d’avoir la lettre du comte de Guiche pour Monsieur, j’ai gagné mon pari.

— Comment cela?

— C’est limpide, ce me semble; vous prenez ce papier.

— Oui.

— Vous partez à ma place.

— Ah!

— Vous lancez vos chevaux à fond de train.

— Bon!

— Dans six heures, vous êtes à Étampes; dans sept heures, vous avez la lettre du comte, et j’ai gagné mon pari sans avoir bougé de mon lit, ce qui m’accommode tout à la fois et vous aussi, j’en suis bien sûr.

— Décidément, Manicamp, vous êtes un grand homme.

— Je le sais bien.

— Je pars donc pour Étampes.

— Vous partez.

— Je vais trouver le comte de Guiche avec ce bon.

— Il vous en donne un pareil pour Monsieur.

— Je pars pour Paris.

— Vous allez trouver Monsieur avec le bon du comte de Guiche.

— Monsieur approuve.

— À l’instant même.

— Et j’ai mon brevet.

— Vous l’avez.

— Ah!

— J’espère que je suis gentil, hein?

— Adorable!

— Merci.

— Vous faites donc du comte de Guiche tout ce que vous voulez, mon cher Manicamp?

— Tout, excepté de l’argent.

— Diable! l’exception est fâcheuse; mais enfin, si au lieu de lui demander de l’argent, vous lui demandiez…

— Quoi?

— Quelque chose d’important.

— Qu’appelez-vous important?

— Enfin, si un de vos amis vous demandait un service?

— Je ne le lui rendrais pas.

— Égoïste!

— Ou du moins je lui demanderais quel service il me rendra en échange.

— À la bonne heure! Eh bien! cet ami vous parle.

— C’est vous, Malicorne?

— C’est moi.

— Ah çà! vous êtes donc bien riche?

— J’ai encore cinquante pistoles.

— Juste la somme dont j’ai besoin. Où sont ces cinquante pistoles?

— Là, dit Malicorne en frappant sur son gousset.

— Alors, parlez, mon cher; que vous faut-il?

Malicorne reprit l’encre, la plume et le papier, et présenta le tout à Manicamp.

— Écrivez, lui dit-il.

— Dictez.

— «Bon pour une charge dans la maison de Monsieur.»

— Oh! fit Manicamp en levant la plume, une charge dans la maison de Monsieur pour cinquante pistoles?

— Vous avez mal entendu, mon cher.

— Comment avez-vous dit?

— J’ai dit cinq cents.

— Et les cinq cents?

— Les voilà.

Manicamp dévora des yeux le rouleau; mais, cette fois, Malicorne le tenait à distance.

— Ah! qu’en dites-vous? Cinq cents pistoles…

— Je dis que c’est pour rien, mon cher, dit Manicamp en reprenant la plume, et que vous userez mon crédit; dictez.

Malicorne continua:

— «Que mon ami le comte de Guiche obtiendra de Monsieur pour mon ami Malicorne.»

— Voilà, dit Manicamp.

— Pardon, vous avez oublié de signer.

— Ah! c’est vrai. Les cinq cents pistoles?

— En voilà deux cent cinquante.

— Et les deux cent cinquante autres?

— Quand je tiendrai ma charge.

Manicamp fit la grimace.

— En ce cas, rendez-moi la recommandation, dit-il.

— Pourquoi faire?

— Pour que j’y ajoute un mot.

— Un mot?

— Oui, un seul.

— Lequel?

— «Pressé.»

Malicorne rendit la recommandation: Manicamp ajouta le mot.

— Bon! fit Malicorne en reprenant le papier.

Manicamp se mit à compter les pistoles.

— Il en manque vingt, dit-il.

— Comment cela?

— Les vingt que j’ai gagnées.

— Où?

— En pariant que vous auriez la lettre du duc de Guiche dans huit heures.

— C’est juste.

Et il lui donna les vingt pistoles.

Manicamp se mit à prendre son or à pleines mains et le fit pleuvoir en cascades sur son lit.

— Voilà une seconde charge, murmurait Malicorne en faisant sécher son papier, qui, au premier abord, paraît me coûter plus que la première; mais…

Il s’arrêta, prit à son tour la plume, et écrivit à Montalais:

«Mademoiselle, annoncez à votre amie que sa commission ne peut tarder à lui arriver; je pars pour la faire signer: c’est quatre-vingt-six lieues que j’aurai faites pour l’amour de vous…»

Puis avec son sourire de démon, reprenant la phrase interrompue:

— Voilà, dit-il, une charge qui, au premier abord, paraît me coûter plus cher que la première; mais… le bénéfice sera, je l’espère, dans la proportion de la dépense, et Mlle de La Vallière me rapportera plus que Mlle de Montalais, ou bien, ou bien, je ne m’appelle plus Malicorne. Adieu, Manicamp.

Et il sortit.

Chapitre LXXXI — La cour de l’hôtel Grammont

Lorsque Malicorne arriva à Étampes, il apprit que le comte de Guiche venait de partir pour Paris. Malicorne prit deux heures de repos et s’apprêta à continuer son chemin.

Il arriva dans la nuit à Paris, descendit à un petit hôtel dont il avait l’habitude lors de ses voyages dans la capitale, et le lendemain, à huit heures, il se présenta à l’hôtel Grammont.

Il était temps que Malicorne arrivât.

Le comte de Guiche se préparait à faire ses adieux à Monsieur avant de partir pour Le Havre, où l’élite de la noblesse française allait chercher Madame à son arrivée d’Angleterre.

Malicorne prononça le nom de Manicamp, et fut introduit à l’instant même. Le comte de Guiche était dans la cour de l’hôtel Grammont, visitant ses équipages, que des piqueurs et des écuyers faisaient passer en revue devant lui.

Le comte louait ou blâmait devant ses fournisseurs et ses gens les habits, les chevaux et les harnais qu’on venait de lui apporter, lorsque au milieu de cette importante occupation On lui jeta le nom de Manicamp.

— Manicamp? s’écria-t-il. Qu’il entre, parbleu! qu’il entre!

Et il fit quatre pas vers la porte. Malicorne se glissa par cette porte demi-ouverte, et regardant le comte de Guiche surpris de voir un visage inconnu en place de celui qu’il attendait:

— Pardon, monsieur le comte, dit-il, mais je crois qu’on a fait erreur: on vous a annoncé Manicamp lui-même, et ce n’est que son envoyé.

— Ah! ah! fit de Guiche un peu refroidi, et vous m’apportez?

— Une lettre, monsieur le comte.

Malicorne présenta le premier bon et observa le visage du comte.

Celui-ci lut et se mit à rire.

— Encore! dit-il, encore une fille d’honneur? Ah ça! mais ce drôle de Manicamp protège donc toutes les filles d’honneur de France?

Malicorne salua.

— Et pourquoi ne vient-il pas lui-même? demanda-t-il.

— Il est au lit.

— Ah! diable! Il n’a donc pas d’argent?

De Guiche haussa les épaules.

— Mais qu’en fait-il donc, de son argent?

Malicorne fit un mouvement qui voulait dire que, sur cet article-là, il était aussi ignorant que le comte.

— Alors qu’il use de son crédit, continua de Guiche.

— Ah! mais c’est que je crois une chose.

— Laquelle?

— C’est que Manicamp n’a de crédit qu’auprès de vous, monsieur le comte.

— Mais alors il ne se trouvera donc pas au Havre?

Autre mouvement de Malicorne.

— C’est impossible, et tout le monde y sera!

— J’espère, monsieur le comte, qu’il ne négligera point une si belle occasion.

— Il devrait déjà être à Paris.

— Il prendra la traverse pour regagner le temps perdu.

— Et où est-il?

— À Orléans.

— Monsieur, dit de Guiche en saluant, vous me paraissez homme de bon goût.

Malicorne avait l’habit de Manicamp.

Il salua à son tour.

— Vous me faites grand honneur, monsieur, dit-il.

— À qui ai-je le plaisir de parler?

— Je me nomme Malicorne, monsieur.

— Monsieur de Malicorne, comment trouvez-vous les fontes de ces pistolets?

Malicorne était homme d’esprit; il comprit la situation.

D’ailleurs, le de mis avant son nom venait de l’élever à la hauteur de celui qui lui parlait.

Il regarda les fontes en connaisseur, et, sans hésiter:

— Un peu lourdes, monsieur, dit-il.

— Vous voyez, fit de Guiche au sellier, Monsieur, qui est homme de goût, trouve vos fontes lourdes: que vous avais-je dit tout à l’heure?

Le sellier s’excusa.

— Et ce cheval, qu’en dites-vous? demanda de Guiche. C’est encore une emplette que je viens de faire.

— À la vue, il me paraît parfait, monsieur le comte; mais il faudrait que je le montasse pour vous en dire mon avis.

— Eh bien! montez-le, monsieur de Malicorne, et faites-lui faire deux ou trois fois le tour du manège.

La cour de l’hôtel était en effet disposée de manière à servir de manège en cas de besoin.

Malicorne, sans embarras, assembla la bride et le bridon, prit la crinière de la main gauche, plaça son pied à l’étrier, s’enleva et se mit en selle. La première fois il fit faire au cheval le tour de la cour au pas.

La seconde fois, au trot.

Et la troisième fois, au galop.

Puis il s’arrêta près du comte, mit pied à terre et jeta la bride aux mains d’un palefrenier.

— Eh bien! dit le comte, qu’en pensez-vous, monsieur de Malicorne?

— Monsieur le comte, fit Malicorne, ce cheval est de race mecklembourgeoise. En regardant si le mors reposait bien sur les branches, j’ai vu qu’il prenait sept ans. C’est l’âge auquel il faut préparer le cheval de guerre. L’avant-main est léger. Cheval à tête plate, dit-on, ne fatigue jamais la main du cavalier. Le garrot est un peu bas. L’avalement de la croupe me ferait douter de la pureté de la race allemande. Il doit avoir du sang anglais. L’animal est droit sur ses aplombs, mais il chasse au trot; il doit se couper. Attention à la ferrure. Il est, au reste, maniable. Dans les voltes et les changements de pied je lui ai trouvé les aides fines.

— Bien jugé, monsieur de Malicorne, fit le comte. Vous êtes connaisseur.

Puis, se retournant vers le nouvel arrivé:

— Vous avez là un habit charmant, dit de Guiche à Malicorne. Il ne vient pas de province, je présume; on ne taille pas dans ce goût-là à Tours ou à Orléans.

— Non, monsieur le comte, cet habit vient en effet de Paris.

— Oui, cela se voit… Mais retournons à notre affaire… Manicamp veut donc faire une seconde fille d’honneur?

— Vous voyez ce qu’il vous écrit, monsieur le comte.

— Qui était la première déjà?

Malicorne sentit le rouge lui monter au visage.

— Une charmante fille d’honneur, se hâta-t-il de répondre, Mlle de Montalais.

— Ah! ah! vous la connaissez, monsieur?

— Oui, c’est ma fiancée, ou à peu près.

— C’est autre chose, alors… Mille compliments! s’écria de Guiche, sur les lèvres duquel voltigeait déjà une plaisanterie de courtisan, et que ce titre de fiancée donné par Malicorne à Mlle de Montalais rappela au respect des femmes.

— Et le second brevet, pour qui est-ce? demanda de Guiche. Est-ce pour la fiancée de Manicamp?… En ce cas, je la plains. Pauvre fille! elle aura pour mari un méchant sujet.

— Non, monsieur le comte… Le second brevet est pour Mlle La Baume Le Blanc de La Vallière.

— Inconnue, fit de Guiche.

— Inconnue? oui, monsieur, fit Malicorne en souriant à son tour.

— Bon! je vais en parler à Monsieur. À propos, elle est demoiselle?

— De très bonne maison, fille d’honneur de Madame douairière.

— Très bien! Voulez-vous m’accompagner chez Monsieur?

— Volontiers, si vous me faites cet honneur.

— Avez-vous votre carrosse?

— Non, je suis venu à cheval.

— Avec cet habit?

— Non, monsieur; j’arrive d’Orléans en poste, et j’ai changé mon habit de voyage contre celui-ci pour me présenter chez vous.

— Ah! c’est vrai, vous m’avez dit que vous arriviez d’Orléans.

Et il fourra, en la froissant, la lettre de Manicamp dans sa poche.

— Monsieur, dit timidement Malicorne, je crois que vous n’avez pas tout lu.

— Comment, je n’ai pas tout lu?

— Non, il y avait deux billets dans la même enveloppe.

— Ah! ah! vous êtes sûr?

— Oh! très sûr.

— Voyons donc.

Et le comte rouvrit le cachet.

— Ah! fit-il, c’est, ma foi, vrai.

Et il déplia le papier qu’il n’avait pas encore lu.

— Je m’en doutais, dit-il, un autre bon pour une charge chez Monsieur; oh! mais c’est un gouffre que ce Manicamp. Oh! le scélérat, il en fait donc commerce?

— Non, monsieur le comte, il veut en faire don.

— À qui?

— À moi, monsieur.

— Mais que ne disiez-vous cela tout de suite, mon cher monsieur de Mauvaise corne.

— Malicorne!

— Ah! pardon; c’est le latin qui me brouille, l’affreuse habitude des étymologies. Pourquoi diantre fait-on apprendre le latin aux jeunes gens de famille? _Mala_: mauvaise. Vous comprenez, c’est tout un. Vous me pardonnez, n’est-ce pas, monsieur de Malicorne?

— Votre bonté me touche, monsieur; mais c’est une raison pour que je vous dise une chose tout de suite.

— Quelle chose, monsieur?

— Je ne suis pas gentilhomme: j’ai bon cœur, un peu d’esprit, mais je m’appelle Malicorne tout court.

— Eh bien! s’écria de Guiche en regardant la malicieuse figure de son interlocuteur, vous me faites l’effet, monsieur, d’un aimable homme. J’aime votre figure, monsieur Malicorne; il faut que vous ayez de furieusement bonnes qualités pour avoir plu à cet égoïste de Manicamp. Soyez franc, vous êtes quelque saint descendu sur la terre.

— Pourquoi cela?

— Morbleu! pour qu’il vous donne quelque chose. N’avez-vous pas dit qu’il voulait vous faire don d’une charge chez le roi?

— Pardon, monsieur le comte; si j’obtiens cette charge, ce n’est point lui qui me l’aura donnée, c’est vous.

— Et puis il ne vous l’aura peut-être pas donnée pour rien tout à fait?

— Monsieur le comte…