Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 5
Et le jeune homme s’accouda sur l’appui de la fenêtre.
Montalais prit un livre et l’ouvrit.
Malicorne se redressa, brossa son feutre avec sa manche et défripa son pourpoint noir.
Montalais, tout en faisant semblant de lire, le regardait du coin de l’œil.
— Bon! s’écria-t-elle furieuse, le voilà qui prend son air respectueux. Il va bouder pendant huit jours.
— Quinze, mademoiselle, dit Malicorne en s’inclinant.
Montalais leva sur lui son poing crispé.
— Monstre! dit-elle. Oh! si j’étais un homme!
— Que me feriez-vous?
— Je t’étranglerais!
— Ah! fort bien, dit Malicorne; je crois que je commence à désirer quelque chose.
— Et que désirez-vous, monsieur le démon! Que je perde mon âme par la colère?
Malicorne roulait respectueusement son chapeau entre ses doigts; mais tout à coup il laissa tomber son chapeau, saisit la jeune fille par les deux épaules, l’approcha de lui et appuya sur ses lèvres deux lèvres bien ardentes pour un homme ayant la prétention d’être si indifférent. Aure voulut pousser un cri, mais ce cri s’éteignit dans le baiser.
Nerveuse et irritée, la jeune fille repoussa Malicorne contre la muraille.
— Bon! dit philosophiquement Malicorne, en voilà pour six semaines; adieu, mademoiselle! agréez mon très humble salut.
Et il fit trois pas pour se retirer.
— Eh bien! non, vous ne sortirez pas! s’écria Montalais en frappant du pied; restez! je vous l’ordonne!
— Vous l’ordonnez?
— Oui; ne suis-je pas la maîtresse?
— De mon âme et de mon esprit, sans aucun doute.
— Belle propriété, ma foi! L’âme est sotte et l’esprit sec.
— Prenez garde, Montalais, je vous connais, dit Malicorne; vous allez vous prendre d’amour pour votre serviteur.
— Eh bien! oui, dit-elle en se pendant à son cou avec une enfantine indolence bien plus qu’avec un voluptueux abandon; eh bien! oui, car il faut que je vous remercie, enfin.
— Et de quoi?
— De cette commission; n’est-ce pas tout mon avenir?
— Et tout le mien.
Montalais le regarda.
— C’est affreux, dit-elle, de ne jamais pouvoir deviner si vous parlez sérieusement.
— On ne peut plus sérieusement; j’allais à Paris, vous y allez, nous y allons.
— Alors, c’est par ce seul motif que vous m’avez servie, égoïste?
— Que voulez-vous, Aure, je ne puis me passer de vous.
— Eh bien! en vérité, c’est comme moi; vous êtes cependant, il faut l’avouer, un bien méchant cœur!
— Aure, ma chère Aure, prenez garde; si vous retombez dans les injures, vous savez l’effet qu’elles me produisent, et je vais vous adorer.
Et, tout en disant ces paroles, Malicorne approcha une seconde fois la jeune fille de lui.
Au même instant un pas retentit dans l’escalier. Les jeunes gens étaient si rapprochés qu’on les eût surpris dans les bras l’un de l’autre, si Montalais n’eût violemment repoussé Malicorne, lequel alla frapper du dos la porte, qui s’ouvrait en ce moment. Un grand cri, suivi d’injures, retentit aussitôt.
C’était Mme de Saint-Remy qui poussait ce cri et qui proférait ces injures: le malheureux Malicorne venait de l’écraser à moitié entre la muraille et la porte qu’elle entrouvrait.
— C’est encore ce vaurien! s’écria la vieille dame; toujours là!
— Ah! madame, répondit Malicorne d’une voix respectueuse, il y a huit grands jours que je ne suis venu ici.
Chapitre LXXVIII — Où l’on voit enfin reparaître la véritable héroïne de cette histoire
Derrière Mme de Saint-Remy montait Mlle de La Vallière. Elle entendit l’explosion de la colère maternelle, et comme elle en devinait la cause, elle entra toute tremblante dans la chambre et aperçut le malheureux Malicorne, dont la contenance désespérée eût attendri ou égayé quiconque l’eût observé de sang-froid. En effet, il s’était vivement retranché derrière une grande chaise, comme pour éviter les premiers assauts de Mme de Saint-Remy; il n’espérait pas la fléchir par la parole, car elle parlait plus haut que lui et sans interruption, mais il comptait sur l’éloquence de ses gestes.
La vieille dame n’écoutait et ne voyait rien; Malicorne, depuis longtemps, était une des ses antipathies. Mais sa colère était trop grande pour ne pas déborder de Malicorne sur sa complice. Montalais eut son tour.
— Et vous, mademoiselle, et vous, comptez-vous que je n’avertirai point Madame de ce qui se passe chez une de ses filles d’honneur?
— Oh! ma mère, s’écria Mlle de La Vallière, par grâce, épargnez…
— Taisez-vous, mademoiselle, et ne vous fatiguez pas inutilement à intercéder pour des sujets indignes; qu’une fille honnête comme vous subisse le mauvais exemple, c’est déjà certes un assez grand malheur; mais qu’elle l’autorise par son indulgence, c’est ce que je ne souffrirai pas.
— Mais, en vérité, dit Montalais se rebellant enfin, je ne sais pas sous quel prétexte vous me traitez ainsi; je ne fais point de mal, je suppose?
— Et ce grand fainéant, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Remy montrant Malicorne, est-il ici pour faire le bien? je vous le demande.
— Il n’est ici ni pour le bien ni pour le mal, madame; il vient me voir, voilà tout.
— C’est bien, c’est bien, dit Mme de Saint-Remy; Son Altesse Royale sera instruite, et elle jugera.
— En tout cas, je ne vois pas pourquoi, répondit Montalais, il serait défendu à M. Malicorne d’avoir dessein sur moi, si son dessein est honnête.
— Dessein honnête, avec une pareille figure! s’écria Mme de Saint-Remy.
— Je vous remercie au nom de ma figure, madame, dit Malicorne.
— Venez, ma fille, venez, continua Mme de Saint-Remy; allons prévenir Madame qu’au moment même où elle pleure un époux, au moment où nous pleurons un maître dans ce vieux château de Blois, séjour de la douleur, il y a des gens qui s’amusent et se réjouissent.
— Oh! firent d’un seul mouvement les deux accusés.
— Une fille d’honneur! une fille d’honneur! s’écria la vieille dame en levant les mains au ciel.
— Eh bien! c’est ce qui vous trompe, madame, dit Montalais exaspérée; je ne suis plus fille d’honneur, de Madame du moins.
— Vous donnez votre démission, mademoiselle? Très bien! je ne puis qu’applaudir à une telle détermination et j’y applaudis.
— Je ne donne point ma démission, madame; je prends un autre service, voilà tout.
— Dans la bourgeoisie ou dans la robe? demanda Mme de Saint-Remy avec dédain.
— Apprenez, madame, dit Montalais, que je ne suis point fille à servir des bourgeoises ni des robines, et qu’au lieu de la cour misérable où vous végétez, je vais habiter une cour presque royale.
— Ah! ah! une cour royale, dit Mme de Saint-Remy en s’efforçant de rire; une cour royale, qu’en pensez-vous, ma fille?
Et elle se retournait vers Mlle de La Vallière, qu’elle voulait à toute force entraîner contre Montalais, et qui, au lieu d’obéir à l’impulsion de Mme de Saint-Remy, regardait tantôt sa mère, tantôt Montalais avec ses beaux yeux conciliateurs.
— Je n’ai point dit une cour royale, madame, répondit Montalais, parce que Madame Henriette d’Angleterre, qui va devenir la femme de Son Altesse Royale Monsieur, n’est point une reine. J’ai dit presque royale, et j’ai dit juste, puisqu’elle va être la belle-sœur du roi.
La foudre tombant sur le château de Blois n’eût point étourdi Mme de Saint-Remy comme le fit cette dernière phrase de Montalais.
— Que parlez-vous de Son Altesse Royale Madame Henriette? balbutia la vieille dame.
— Je dis que je vais entrer chez elle comme demoiselle d’honneur: voilà ce que je dis.
— Comme demoiselle d’honneur! s’écrièrent à la fois Mme de Saint-Remy avec désespoir et Mlle de La Vallière avec joie.
— Oui, madame, comme demoiselle d’honneur.
La vieille dame baissa la tête comme si le coup eût été trop fort pour elle.
Cependant, presque aussitôt elle se redressa pour lancer un dernier projectile à son adversaire.
— Oh! oh! dit-elle, on parle beaucoup de ces sortes de promesses à l’avance, on se flatte souvent d’espérances folles, et au dernier moment, lorsqu’il s’agit de tenir ces promesses, de réaliser ces espérances, on est tout surpris de se voir réduire en vapeur le grand crédit sur lequel on comptait.
— Oh! madame, le crédit de mon protecteur, à moi, est incontestable, et ses promesses valent des actes.
— Et ce protecteur si puissant, serait-ce indiscret de vous demander son nom?
— Oh! mon Dieu, non; c’est Monsieur que voilà, dit Montalais en montrant Malicorne, qui, pendant toute cette scène, avait conservé le plus imperturbable sang-froid et la plus comique dignité.
— Monsieur! s’écria Mme de Saint-Remy avec une explosion d’hilarité, Monsieur est votre protecteur! Cet homme dont le crédit est si puissant, dont les promesses valent des actes, c’est M. Malicorne?
Malicorne salua.
Quant à Montalais, pour toute réponse elle tira le brevet de sa poche, et le montrant à la vieille dame:
— Voici le brevet, dit-elle.
Pour le coup, tout fut fini. Dès qu’elle eut parcouru du regard le bienheureux parchemin, la bonne dame joignit les mains, une expression indicible d’envie et de désespoir contracta son visage, et elle fut obligée de s’asseoir pour ne point s’évanouir.
Montalais n’était point assez méchante pour se réjouir outre mesure de sa victoire et accabler l’ennemi vaincu, surtout lorsque cet ennemi c’était la mère de son amie; elle usa donc, mais n’abusa point du triomphe.
Malicorne fut moins généreux; il prit des poses nobles sur son fauteuil et s’étendit avec une familiarité qui, deux heures plus tôt, lui eût attiré la menace du bâton.
— Dame d’honneur de la jeune Madame! répétait Mme de Saint-Remy, encore mal convaincue.
— Oui, madame, et par la protection de M. Malicorne, encore.
— C’est incroyable! répétait la vieille dame; n’est-ce pas, Louise, que c’est incroyable?
Mais Louise ne répondit pas; elle était inclinée, rêveuse, presque affligée; une main sur son beau front, elle soupirait.
— Enfin, monsieur, dit tout à coup Mme de Saint-Remy, comment avez vous fait pour obtenir cette charge?
— Je l’ai demandée madame.
— À qui?
— À un de mes amis.
— Et vous avez des amis assez bien en cour pour vous donner de pareilles preuves de crédit?
— Dame! il paraît.
— Et peut-on savoir le nom de ces amis?
— Je n’ai pas dit que j’eusse plusieurs amis madame, j’ai dit un ami.
— Et cet ami s’appelle?
— Peste! madame, comme vous y allez! Quand on a un ami aussi puissant que le mien, on ne le produit pas comme cela au grand jour pour qu’on vous le vole.
— Vous avez raison, monsieur, de taire le nom de cet ami car je crois qu’il vous serait difficile de le dire.
— En tout cas, dit Montalais, si l’ami n’existe pas, le brevet existe, et voilà qui tranche la question.
— Alors je conçois, dit Mme de Saint-Remy avec le sourire gracieux du chat qui va griffer, quand j’ai trouvé Monsieur chez vous tout à l’heure…
— Eh bien?
— Il vous apportait votre brevet.
— Justement, madame, vous avez deviné.
— Mais c’était on ne peut plus moral, alors.
— Je le crois, madame.
— Et j’ai eu tort, à ce qu’il paraît, de vous faire des reproches, mademoiselle.
— Très grand tort, madame; mais je suis tellement habituée à vos reproches, que je vous les pardonne.
— En ce cas, allons-nous-en, Louise; nous n’avons plus qu’à nous retirer. Eh bien?
— Madame! fit La Vallière en tressaillant, vous dites?
— Tu n’écoutais pas, à ce qu’il paraît, mon enfant?
— Non, madame, je pensais.
— Et à quoi?
— À mille choses.
— Tu ne m’en veux pas au moins, Louise? s’écria Montalais lui pressant la main.
— Et de quoi t’en voudrais-je, ma chère Aure? répondit la jeune fille avec sa voix douce comme une musique.
— Dame! reprit Mme de Saint-Remy, quand elle vous en voudrait un peu, pauvre enfant! elle n’aurait pas tout à fait tort.
— Et pourquoi m’en voudrait-elle, bon Dieu?
— Il me semble qu’elle est d’aussi bonne famille et aussi jolie que vous.
— Ma mère! s’écria Louise.
— Plus jolie cent fois, madame; de meilleure famille, non; mais cela ne me dit point pourquoi Louise doit m’en vouloir.
— Croyez-vous donc que ce soit amusant pour elle de s’enterrer à Blois quand vous allez briller à Paris?
— Mais, madame, ce n’est point moi qui empêche Louise de m’y suivre, à Paris; au contraire, je serais certes bien heureuse qu’elle y vînt.
— Mais il me semble que M. Malicorne, qui est tout-puissant à la cour…
— Ah! tant pis, madame, fit Malicorne, chacun pour soi en ce pauvre monde.
— Malicorne! fit Montalais.
Puis, se baissant vers le jeune homme:
— Occupez Mme de Saint-Remy, soit en disputant, soit en vous raccommodant avec elle; il faut que je cause avec Louise.
Et, en même temps, une douce pression de main récompensait Malicorne de sa future obéissance. Malicorne se rapprocha tout grognant de Mme de Saint-Remy, tandis que Montalais disait à son amie, en lui jetant un bras autour du cou:
— Qu’as-tu? Voyons! Est-il vrai que tu ne m’aimerais plus parce que je brillerais, comme dit ta mère?
— Oh! non, répondit la jeune fille retenant à peine ses larmes; je suis bien heureuse de ton bonheur, au contraire.
— Heureuse! et l’on dirait que tu es prête à pleurer.
— Ne pleure-t-on que d’envie?
— Ah! oui, je comprends, je vais à Paris, et ce mot «Paris» te rappelait certain cavalier.
— Aure!
— Certain cavalier qui, autrefois, habitait Blois, et qui aujourd’hui habite Paris.
— Je ne sais, en vérité, ce que j’ai, mais j’étouffe.
— Pleure alors, puisque tu ne peux pas me sourire.
Louise releva son visage si doux que des larmes, roulant l’une après l’autre, illuminaient comme des diamants.
— Voyons, avoue, dit Montalais.
— Que veux-tu que j’avoue?
— Ce qui te fait pleurer; on ne pleure pas sans cause. Je suis ton amie; tout ce que tu voudras que je fasse, je le ferai. Malicorne est plus puissant qu’on ne croit, va! Veux-tu venir à Paris?
— Hélas! fit Louise.
— Veux-tu venir à Paris?
— Rester seule ici, dans ce vieux château, moi qui avais cette douce habitude d’entendre tes chansons, de te presser la main, de courir avec vous toutes dans ce parc; oh! comme je vais m’ennuyer, comme je vais mourir vite!
— Veux-tu venir à Paris?
Louise poussa un soupir.
— Tu ne réponds pas.
— Que veux-tu que je te réponde?
— Oui ou non; ce n’est pas bien difficile, ce me semble.
— Oh! tu es bien heureuse, Montalais!
— Allons, ce qui veut dire que tu voudrais être à ma place?
Louise se tut.
— Petite obstinée! dit Montalais; a-t-on jamais vu avoir des secrets pour une amie! Mais avoue donc que tu voudrais venir à Paris, avoue donc que tu meurs d’envie de revoir Raoul!
— Je ne puis avouer cela.
— Et tu as tort.
— Pourquoi?
— Parce que… Vois-tu ce brevet?
— Sans doute que je le vois.
— Eh bien! je t’en eusse fait avoir un pareil.
— Par qui?
— Par Malicorne.
— Aure, dis-tu vrai? serait-ce possible?
— Dame! Malicorne est là; et ce qu’il a fait pour moi, il faudra bien qu’il le fasse pour toi.
Malicorne venait d’entendre prononcer deux fois son nom, il était enchanté d’avoir une occasion d’en finir avec Mme de Saint-Remy, et il se retourna.
— Qu’y a-t-il, mademoiselle?
— Venez ça, Malicorne, fit Montalais avec un geste impératif.
Malicorne obéit.
— Un brevet pareil, dit Montalais.
— Comment cela?
— Un brevet pareil à celui-ci; c’est clair.
— Mais…
— Il me le faut!
— Oh! oh! il vous le faut?
— Oui.
— Il est impossible, n’est-ce pas, monsieur Malicorne? dit Louise avec sa douce voix.
— Dame! si c’est pour vous, mademoiselle…
— Pour moi. Oui, monsieur Malicorne, ce serait pour moi.
— Et si Mlle de Montalais le demande en même temps que vous …
— Mlle de Montalais ne le demande pas, elle l’exige.
— Eh bien! on verra à vous obéir, mademoiselle.
— Et vous la ferez nommer?
— On tâchera.
— Pas de réponse évasive. Louise de La Vallière sera demoiselle d’honneur de Madame Henriette avant huit jours.
— Comme vous y allez!
— Avant huit jours, ou bien…
— Ou bien?
— Vous reprendrez votre brevet, monsieur Malicorne; je ne quitte pas mon amie.
— Chère Montalais!
— C’est bien, gardez votre brevet; Mlle de La Vallière sera dame d’honneur.
— Est-ce vrai?
— C’est vrai.
— Je puis donc espérer d’aller à Paris?
— Comptez-y.
— Oh! monsieur Malicorne, quelle reconnaissance! s’écria Louise en joignant les mains et en bondissant de joie.
— Petite dissimulée! dit Montalais, essaie encore de me faire croire que tu n’es pas amoureuse de Raoul.
Louise rougit comme la rose de mai; mais, au lieu de répondre, elle alla embrasser sa mère.
— Madame, lui dit-elle, savez-vous que M. Malicorne va me faire nommer demoiselle d’honneur?
— M. Malicorne est un prince déguisé, répliqua la vieille dame; il a tous les pouvoirs.
— Voulez-vous aussi être demoiselle d’honneur? demanda Malicorne à Mme de Saint-Remy. Pendant que j’y suis, autant que je fasse nommer tout le monde.
Et, sur ce, il sortit laissant la pauvre dame toute déferrée comme dirait Tallemant des Réaux.
— Allons, murmura Malicorne en descendant les escaliers, allons, c’est encore un billet de mille livres que cela va me coûter; mais il faut en prendre son parti; mon ami Manicamp ne fait rien pour rien.
Chapitre LXXIX — Malicorne et Manicamp
L’introduction de ces deux nouveaux personnages dans cette histoire, et cette affinité mystérieuse de noms et de sentiments méritent quelque attention de la part de l’historien et du lecteur. Nous allons donc entrer dans quelques détails sur M. Malicorne et sur M. de Manicamp.
Malicorne, on le sait, avait fait le voyage d’Orléans pour aller chercher ce brevet destiné à Mlle de Montalais, et dont l’arrivée venait de produire une si vive sensation au château de Blois. C’est qu’à Orléans se trouvait pour le moment M. de Manicamp. Singulier personnage s’il en fut que ce M. de Manicamp: garçon de beaucoup d’esprit, toujours à sec, toujours besogneux, bien qu’il puisât à volonté dans la bourse de M. le comte de Guiche, l’une des bourses les mieux garnies de l’époque.
C’est que M. le comte de Guiche avait eu pour compagnon d’enfance, de Manicamp, pauvre gentillâtre vassal né des Grammont. C’est que M. de Manicamp, avec son esprit, s’était créé un revenu dans l’opulente famille du maréchal.
Dès l’enfance, il avait, par un calcul fort au-dessus de son âge, prêté son nom et sa complaisance aux folies du comte de Guiche. Son noble compagnon avait-il dérobé un fruit destiné à Mme la maréchale, avait-il brisé une glace, éborgné un chien, de Manicamp se déclarait coupable du crime commis, et recevait la punition, qui n’en était pas plus douce pour tomber sur l’innocent.
Mais aussi, ce système d’abnégation lui était payé. Au lieu de porter des habits médiocres comme la fortune paternelle lui en faisait une loi, il pouvait paraître éclatant, superbe, comme un jeune seigneur de cinquante mille livres de revenu.
Ce n’est point qu’il fût vil de caractère ou humble d’esprit; non, il était philosophe, ou plutôt il avait l’indifférence, l’apathie et la rêverie qui éloignent chez l’homme tout sentiment du monde hiérarchique. Sa seule ambition était de dépenser de l’argent. Mais, sous ce rapport, c’était un gouffre que ce bon M. de Manicamp.
Trois ou quatre fois régulièrement par année, il épuisait le comte de Guiche, et, quand le comte de Guiche était bien épuisé, qu’il avait retourné ses poches et sa bourse devant lui, et déclaré qu’il fallait au moins quinze jours à la munificence paternelle pour remplir bourse et poches, de Manicamp perdait toute son énergie, il se couchait, restait au lit, ne mangeait plus et vendait ses beaux habits sous prétexte que, restant couché, il n’en avait plus besoin.
Pendant cette prostration de force et d’esprit, la bourse du comte de Guiche se remplissait, et, une fois remplie, débordait dans celle de Manicamp, qui rachetait de nouveaux habits, se rhabillait et recommençait la même vie qu’auparavant.
Cette manie de vendre ses habits neufs le quart de ce qu’ils valaient avait rendu notre héros assez célèbre dans Orléans, ville où, en général, nous serions fort embarrassés de dire pourquoi il venait passer ses jours de pénitence.
Les débauchés de province, les petits-maîtres à six cents livres par an se partageaient les bribes de son opulence.
Parmi les admirateurs de ces splendides toilettes brillait notre ami Malicorne, fils d’un syndic de la ville, à qui M. le prince de Condé, toujours besogneux comme un Condé, empruntait souvent de l’argent à gros intérêt.
M. Malicorne tenait la caisse paternelle. C’est-à-dire qu’en ce temps de facile morale il se faisait de son côté, en suivant l’exemple de son père et en prêtant à la petite semaine, un revenu de dix-huit cents livres, sans compter six cents autres livres que fournissait la générosité du syndic, de sorte que Malicorne était le roi des raffinés d’Orléans, ayant deux mille quatre cents livres à dilapider, à gaspiller, à éparpiller en folies de tout genre.
Mais, tout au contraire de Manicamp, Malicorne était effroyablement ambitieux.
Il aimait par ambition, il dépensait par ambition, il se fût ruiné par ambition.
Malicorne avait résolu de parvenir à quelque prix que ce fût; et pour cela, à quelque prix que ce fût, il s’était donné une maîtresse et un ami.
La maîtresse, Mlle de Montalais, lui était cruelle dans les dernières faveurs de l’amour; mais c’était une fille noble, et cela suffisait à Malicorne.
L’ami n’avait pas d’amitié, mais c’était le favori du comte de Guiche, ami lui-même de Monsieur, frère du roi, et cela suffisait à Malicorne.
Seulement, au chapitre des charges, Mlle de Montalais coûtait par an: rubans, gants et sucreries, mille livres. De Manicamp coûtait, argent prêté jamais rendu, de douze à quinze cents livres par an.
Il ne restait donc rien à Malicorne.
Ah! si fait, nous nous trompons, il lui restait la caisse paternelle. Il usa d’un procédé sur lequel il garda le plus profond secret, et qui consistait à s’avancer à lui-même, sur la caisse du syndic, une demi-douzaine d’années, c’est-à-dire une quinzaine de mille livres, se jurant bien entendu, à lui-même, de combler ce déficit aussitôt que l’occasion s’en présenterait.
L’occasion devait être la concession d’une belle charge dans la maison de Monsieur, quand on monterait cette maison à l’époque de son mariage.
Cette époque était venue, et l’on allait enfin monter la maison. Une bonne charge chez un prince du sang, lorsqu’elle est donnée par le crédit et sur la recommandation d’un ami tel que le comte de Guiche, c’est au moins douze mille livres par an, et, moyennant cette habitude qu’avait prise Malicorne de faire fructifier ses revenus, douze mille livres pouvaient s’élever à vingt.
Alors, une fois titulaire de cette charge, Malicorne épouserait Mlle de Montalais; Mlle de Montalais, d’une famille où le ventre anoblissait, non seulement serait dotée, mais encore ennoblissait Malicorne. Mais, pour que Mlle de Montalais, qui n’avait pas grande fortune patrimoniale, quoiqu’elle fût fille unique, fût convenablement dotée, il fallait qu’elle appartînt à quelque grande princesse, aussi prodigue que Madame douairière était avare. Et afin que la femme ne fût point d’un côté pendant que le mari serait de l’autre, situation qui présente de graves inconvénients, surtout avec des caractères comme étaient ceux des futurs conjoints, Malicorne avait imaginé de mettre le point central de réunion dans la maison même de Monsieur, frère du roi.
Mlle de Montalais serait fille d’honneur de Madame. M. Malicorne serait officier de Monsieur. On voit que le plan venait d’une bonne tête, on voit aussi qu’il avait été bravement exécuté.
Malicorne avait demandé à Manicamp de demander au comte de Guiche un brevet de fille d’honneur.
Et le comte de Guiche avait demandé ce brevet à Monsieur, lequel l’avait signé sans hésitation.
Le plan moral de Malicorne, car on pense bien que les combinaisons d’un esprit aussi actif que le sien ne se bornaient point au présent et s’étendaient à l’avenir, le plan moral de Malicorne, disons-nous, était celui-ci: