Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Chapter 4

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— Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement à Colbert, Monsieur a reçu il y a huit jours seize cent mille livres; il a payé cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux hôpitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui restent.

Alors, se tournant à demi vers Colbert, comme fait un chef dédaigneux vers son inférieur:

— Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient remises ce soir en or à Sa Majesté.

— Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres?

— Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant huit heures.

Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit à reculons sa sortie sans honorer d’un seul regard l’envieux auquel il venait de raser à moitié la tête.

Colbert déchira de rage son point de Flandre et mordit ses lèvres jusqu’au sang. Fouquet n’était pas à la porte du cabinet que l’huissier, passant à coté de lui, cria:

— Un courrier de Bretagne pour Sa Majesté.

— M. d’Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une heure cinquante-cinq minutes. Il était temps!

Chapitre LXXVI — Où d’Artagnan finit par mettre enfin la main sur son brevet de capitaine

Le lecteur sait d’avance qui l’huissier annonçait en annonçant le messager de Bretagne.

Ce messager, il était facile de le reconnaître. C’était d’Artagnan, l’habit poudreux, le visage enflammé, les cheveux dégouttants de sueur, les jambes roidies; il levait péniblement les pieds à la hauteur de chaque marche sur laquelle résonnaient ses éperons ensanglantés.

Il aperçut sur le seuil, au moment où il le franchissait, le surintendant.

Fouquet salua avec un sourire celui qui, une heure plus tôt, lui amenait la ruine ou la mort.

D’Artagnan trouva dans sa bonté d’âme et dans son inépuisable vigueur corporelle assez de présence d’esprit pour se rappeler le bon accueil de cet homme; il le salua donc aussi, bien plutôt par bienveillance et par compassion que par respect.

Il se sentit sur les lèvres ce mot qui tant de fois avait été répété au duc de Guise: «Fuyez!» Mais prononcer ce mot, c’eût été trahir une cause; dire ce mot dans le cabinet du roi et devant un huissier, c’eût été se perdre gratuitement sans sauver personne.

D’Artagnan se contenta donc de saluer Fouquet sans lui parler et entra. En ce moment même, le roi flottait entre la surprise où venaient de le jeter les dernières paroles de Fouquet et le plaisir du retour de d’Artagnan.

Sans être courtisan, d’Artagnan avait le regard aussi sûr et aussi rapide que s’il l’eût été.

Il lut en entrant l’humiliation dévorante imprimée au front de Colbert.

Il put même entendre ces mots que lui disait le roi:

— Ah! monsieur Colbert, vous aviez donc neuf cent mille livres à la surintendance?

Colbert, suffoqué, s’inclinait sans répondre. Toute cette scène entra donc dans l’esprit de d’Artagnan par les yeux et par les oreilles à la fois.

Le premier mot de Louis XIV à son mousquetaire, comme s’il eût voulu faire opposition à ce qu’il disait en ce moment, fut un bonjour affectueux.

Puis son second un congé à Colbert.

Ce dernier sortit du cabinet du roi, livide et chancelant, tandis que d’Artagnan retroussait les crocs de sa moustache.

— J’aime à voir dans ce désordre un de mes serviteurs, dit le roi, admirant la martiale souillure des habits de son envoyé.

— En effet, Sire, dit d’Artagnan, j’ai cru ma présence assez urgente au Louvre pour me présenter ainsi devant vous.

— Vous m’apportez donc de grandes nouvelles, monsieur? demanda le roi en souriant.

— Sire, voici la chose en deux mots: Belle-Île est fortifiée, admirablement fortifiée; Belle-Île a une double enceinte, une citadelle, deux forts détachés; son port renferme trois corsaires, et ses batteries de côte n’attendent plus que du canon.

— Je sais tout cela, monsieur, répondit le roi.

— Ah! Votre Majesté sait tout cela? fit le mousquetaire stupéfait.

— J’ai le plan des fortifications de Belle-Île, dit le roi.

— Votre Majesté a le plan?…

— Le voici.

— En effet, Sire, dit d’Artagnan, c’est bien cela, et là-bas j’ai vu le pareil.

Le front de d’Artagnan se rembrunit.

— Ah! je comprends, Votre Majesté ne s’est pas fiée à moi seul, et elle a envoyé quelqu’un, dit-il d’un ton plein de reproche.

— Qu’importe, monsieur, de quelle façon j’ai appris ce que je sais, du moment que je le sais?

— Soit, Sire, reprit le mousquetaire, sans chercher même à déguiser son mécontentement; mais je me permettrai de dire à Votre Majesté que ce n’était point la peine de me faire tant courir, de risquer vingt fois de me rompre les os, pour me saluer en arrivant ici d’une pareille nouvelle. Sire, quand on se défie des gens, ou quand on les croit insuffisants, on ne les emploie pas.

Et d’Artagnan, par un mouvement tout militaire, frappa du pied et fit tomber sur le parquet une poussière sanglante. Le roi le regardait et jouissait intérieurement de son premier triomphe.

— Monsieur, dit-il au bout d’un instant, non seulement Belle-Île m’est connue, mais encore Belle-Île est à moi.

— C’est bon, c’est bon, Sire; je ne vous en demande pas davantage, répondit d’Artagnan. Mon congé!

— Comment! votre congé?

— Sans doute. Je suis trop fier pour manger le pain du roi sans le gagner, ou plutôt pour le gagner mal. Mon congé, Sire!

— Oh! oh!

— Mon congé, ou je le prends.

— Vous vous fâchez, monsieur?

— Il y a de quoi, mordioux! Je reste en selle trente-deux heures, je cours jour et nuit, je fais des prodiges de vitesse, j’arrive roide comme un pendu, et un autre est arrivé avant moi! Allons! je suis un niais. Mon congé, Sire!

— Monsieur d’Artagnan, dit Louis XIV en appuyant sa main blanche sur le bras poudreux du mousquetaire, ce que je viens de vous dire ne nuira en rien à ce que je vous ai promis. Parole donnée, parole tenue.

Et le jeune roi, allant droit à sa table, ouvrit un tiroir et y prit un papier plié en quatre.

— Voici votre brevet de capitaine des mousquetaires; vous l’avez gagné, dit-il, monsieur d’Artagnan.

D’Artagnan ouvrit vivement le papier et le regarda à deux fois. Il ne pouvait en croire ses yeux.

— Et ce brevet, continua le roi, vous est donné, non seulement pour votre voyage à Belle-Île, mais encore pour votre brave intervention à la place de Grève. Là, en effet, vous m’avez servi bien vaillamment.

— Ah! ah! dit d’Artagnan, sans que sa puissance sur lui-même pût empêcher une certaine rougeur de lui monter aux yeux; vous savez aussi cela, Sire?

— Oui, je le sais.

Le roi avait le regard perçant et le jugement infaillible, quand il s’agissait de lire dans une conscience.

— Vous avez quelque chose, dit-il au mousquetaire, quelque chose à dire et que vous ne dites pas. Voyons, parlez franchement, monsieur: vous savez que je vous ai dit, une fois pour toutes, que vous aviez toute franchise avec moi.

— Eh bien! Sire, ce que j’ai, c’est que j’aimerais mieux être nommé capitaine des mousquetaires pour avoir chargé à la tête de ma compagnie, fait taire une batterie ou pris une ville, que pour avoir fait pendre deux malheureux.

— Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là?

— Et pourquoi Votre Majesté me soupçonnerait-elle de dissimulation, je le lui demande?

— Parce que, si je vous connais bien, monsieur, vous ne pouvez vous repentir d’avoir tiré l’épée pour moi.

— Eh bien! c’est ce qui vous trompe, Sire, et grandement; oui, je me repens d’avoir tiré l’épée à cause des résultats que cette action a amenés; ces pauvres gens qui sont morts, Sire, n’étaient ni vos ennemis ni les miens, et ils ne se défendaient pas.

Le roi garda un moment le silence.

— Et votre compagnon, monsieur d’Artagnan, partage-t-il votre repentir?

— Mon compagnon?

— Oui, vous n’étiez pas seul, ce me semble.

— Seul? où cela?

— À la place de Grève.

— Non, Sire, non, dit d’Artagnan, rougissant au soupçon que le roi pouvait avoir l’idée que lui, d’Artagnan, avait voulu accaparer pour lui seul la gloire qui revenait à Raoul; non, mordioux! et, comme dit Votre Majesté? j’avais un compagnon, et même un bon compagnon.

— Un jeune homme?

— Oui, Sire, un jeune homme. Oh! mais j’en fais compliment à Votre Majesté, elle est aussi bien informée du dehors que du dedans. C’est M. Colbert qui fait au roi tous ces beaux rapports?

— M. Colbert ne m’a dit que du bien de vous, monsieur d’Artagnan, et il eût été malvenu à m’en dire autre chose.

— Ah! c’est heureux!

— Mais il a dit aussi beaucoup de bien de ce jeune homme.

— Et c’est justice, dit le mousquetaire.

— Enfin, il paraît que ce jeune homme est un brave, dit Louis XIV, pour aiguiser ce sentiment qu’il prenait pour du dépit.

— Un brave, oui, Sire, répéta d’Artagnan, enchanté, de son côté, de pousser le roi sur le compte de Raoul.

— Savez-vous son nom?

— Mais je pense…

— Vous le connaissez donc?

— Depuis à peu près vingt-cinq ans, oui, Sire.

— Mais il a vingt-cinq ans à peine! s’écria le roi.

— Eh bien! Sire, je le connais depuis sa naissance, voilà tout.

— Vous m’affirmez cela?

— Sire, dit d’Artagnan, Votre Majesté m’interroge avec une défiance dans laquelle je reconnais un tout autre caractère que le sien. M. Colbert, qui vous a si bien instruit, a-t-il donc oublié de vous dire que ce jeune homme était le fils de mon ami intime?

— Le vicomte de Bragelonne?

— Eh! certainement, Sire: le vicomte de Bragelonne a pour père M. le comte de La Fère, qui a si puissamment aidé à la restauration du roi Charles II. Oh! Bragelonne est d’une race de vaillants, Sire.

— Alors il est le fils de ce seigneur qui m’est venu trouver, ou plutôt qui est venu trouver M. de Mazarin, de la part du roi Charles II, pour nous offrir son alliance?

— Justement.

— Et c’est un brave que ce comte de La Fère, dites-vous?

— Sire, c’est un homme qui a plus de fois tiré l’épée pour le roi votre père qu’il n’y a encore de jours dans la vie bienheureuse de Votre Majesté.

Ce fut Louis XIV qui se mordit les lèvres à son tour.

— Bien, monsieur d’Artagnan, bien! Et M. le comte de La Fère est votre ami?

— Mais depuis tantôt quarante ans, oui; Sire. Votre Majesté voit que je ne lui parle pas d’hier.

— Seriez-vous content de voir ce jeune homme, monsieur d’Artagnan?

— Enchanté, Sire.

Le roi frappa sur son timbre. Un huissier parut.

— Appelez M. de Bragelonne, dit le roi.

— Ah! ah! il est ici? dit d’Artagnan.

— Il est de garde aujourd’hui au Louvre avec la compagnie des gentilshommes de M. le Prince.

Le roi achevait à peine, quand Raoul se présenta, et, voyant d’Artagnan, lui sourit de ce charmant sourire qui ne se trouve que sur les lèvres de la jeunesse.

— Allons, allons, dit familièrement d’Artagnan à Raoul, le roi permet que tu m’embrasses; seulement, dis à Sa Majesté que tu la remercies.

Raoul s’inclina si gracieusement, que Louis, à qui toutes les supériorités savaient plaire lorsqu’elles n’affectaient rien contre la sienne, admira cette beauté, cette vigueur et cette modestie.

— Monsieur, dit le roi s’adressant à Raoul, j’ai demandé à M. le prince qu’il veuille bien vous céder à moi; j’ai reçu sa réponse; vous m’appartenez donc dès ce matin. M. le prince était bon maître; mais j’espère bien que vous ne perdrez pas au change.

— Oui, oui, Raoul, sois tranquille, le roi a du bon, dit d’Artagnan, qui avait deviné le caractère de Louis et qui jouait avec son amour-propre dans certaines limites, bien entendu, réservant toujours les convenances et flattant, lors même qu’il semblait railler.

— Sire, dit alors Bragelonne d’une voix douce et pleine de charmes, avec cette élocution naturelle et facile qu’il tenait de son père; Sire, ce n’est point d’aujourd’hui que je suis à Votre Majesté.

— Oh! je sais cela, dit le roi, et vous voulez parler de votre expédition de la place de Grève. Ce jour-là, en effet, vous fûtes bien à moi, monsieur.

— Sire, ce n’est point non plus de ce jour que je parle; il ne me siérait point de rappeler un service si minime en présence d’un homme comme M. d’Artagnan; je voulais parler d’une circonstance qui a fait époque dans ma vie et qui m’a consacré, dès l’âge de seize ans, au service dévoué de Votre Majesté.

— Ah! ah! dit le roi, et quelle est cette circonstance, dites, monsieur?

— La voici… Lorsque je partis pour ma première campagne, c’est-à-dire pour rejoindre l’armée de M. le prince, M. le comte de La Fère me vint conduire jusqu’à Saint-Denis, où les restes du roi Louis XIII attendent, sur les derniers degrés de la basilique funèbre, un successeur que Dieu ne lui enverra point, je l’espère avant longues années. Alors il me fit jurer sur la cendre de nos maîtres de servir la royauté, représentée par vous, incarnée en vous, Sire, de la servir en pensées, en paroles et en action. Je jurai, Dieu et les morts ont reçu mon serment. Depuis dix ans, Sire, je n’ai point eu aussi souvent que je l’eusse désiré l’occasion de le tenir: je suis un soldat de Votre Majesté, pas autre chose, et en m’appelant près d’elle, elle ne me fait pas changer de maître, mais seulement de garnison.

Raoul se tut et s’inclina.

Il avait fini, que Louis XIV écoutait encore.

— Mordioux! s’écria d’Artagnan, c’est bien dit, n’est-ce pas, Votre Majesté? Bonne race, Sire, grande race!

— Oui, murmura le roi ému, sans oser cependant manifester son émotion, car elle n’avait d’autre cause que le contact d’une nature éminemment aristocratique. Oui, monsieur, vous dites vrai; partout où vous étiez, vous étiez au roi. Mais en changeant de garnison, vous trouverez, croyez-moi, un avancement dont vous êtes digne.

Raoul vit que là s’arrêtait ce que le roi avait à lui dire. Et avec le tact parfait qui caractérisait cette nature exquise, il s’inclina et sortit.

— Vous reste-t-il encore quelque chose à m’apprendre, monsieur? dit le roi lorsqu’il se retrouva seul avec d’Artagnan.

— Oui, Sire et j’avais gardé cette nouvelle pour la dernière, car elle est triste et va vêtir la royauté européenne de deuil.

— Que me dites-vous?

— Sire, en passant à Blois, un mot, un triste mot, écho du palais, est venu frapper mon oreille.

— En vérité, vous m’effrayez, monsieur d’Artagnan.

— Sire, ce mot était prononcé par un piqueur qui portait un crêpe au bras.

— Mon oncle Gaston d’Orléans, peut-être?

— Sire, il a rendu le dernier soupir.

— Et je ne suis pas prévenu! s’écria le roi, dont la susceptibilité royale voyait une insulte dans l’absence de cette nouvelle.

— Oh! ne vous fâchez point, Sire, dit d’Artagnan, les courriers de Paris et les courriers du monde entier ne vont point comme votre serviteur; le courrier de Blois ne sera pas ici avant deux heures, et il court bien, je vous en réponds, attendu que je ne l’ai rejoint qu’au-delà d’Orléans.

— Mon oncle Gaston, murmura Louis en appuyant la main sur son front et en enfermant dans ces trois mots tout ce que sa mémoire lui rappelait à ce nom de sentiments opposés.

— Eh! oui, Sire, c’est ainsi, dit philosophiquement d’Artagnan, répondant à la pensée royale; le passé s’envole.

— C’est vrai, monsieur, c’est vrai; mais il nous reste, Dieu merci, l’avenir, et nous tâcherons de ne pas le faire trop sombre.

— Je m’en rapporte pour cela à Votre Majesté, dit le mousquetaire en s’inclinant. Et maintenant…

— Oui, vous avez raison, monsieur, j’oublie les cent dix lieues que vous venez de faire. Allez, monsieur, prenez soin d’un de mes meilleurs soldats, et, quand vous serez reposé, venez vous mettre à mes ordres.

— Sire, absent ou présent, j’y suis toujours.

D’Artagnan s’inclina et sortit.

Puis, comme s’il fût arrivé de Fontainebleau seulement, il se mit à arpenter le Louvre pour rejoindre Bragelonne.

Chapitre LXXVII — Un amoureux et une maîtresse

Tandis que les cires brûlaient dans le château de Blois autour du corps inanimé de Gaston d’Orléans, ce dernier représentant du passé; tandis que les bourgeois de la ville faisaient son épitaphe, qui était loin d’être un panégyrique; tandis que Madame douairière, ne se souvenant plus que pendant ses jeunes années elle avait aimé ce cadavre gisant, au point de fuir pour le suivre le palais paternel et faisait, à vingt pas de la salle funèbre, ses petits calculs d’intérêt et ses petits sacrifices d’orgueil, d’autres intérêts et d’autres orgueils s’agitaient dans toutes les parties du château où avait pu pénétrer une âme vivante.

Ni les sons lugubres des cloches, ni les voix des chantres, ni l’éclat des cierges à travers les vitres, ni les préparatifs de l’ensevelissement n’avaient le pouvoir de distraire deux personnes placées à une fenêtre de la cour intérieure, fenêtre que nous connaissons déjà et qui éclairait une chambre faisant partie de ce qu’on appelait les petits appartements.

Au reste, un rayon joyeux de soleil, car le soleil paraissait fort peu s’inquiéter de la perte que venait de faire la France, un rayon de soleil, disons-nous, descendait sur eux, tirant les parfums des fleurs voisines et animant les murailles elles-mêmes. Ces deux personnes si occupées, non par la mort du duc, mais de la conversation qui était la suite de cette mort, ces deux personnes étaient une jeune fille et un jeune homme.

Ce dernier personnage, garçon de vingt-cinq à vingt-six ans à peu près, à la mine tantôt éveillée, tantôt sournoise, faisait jouer à propos deux yeux immenses recouverts de longs cils, était petit et brun de peau; il souriait avec une bouche énorme, mais bien meublée, et son menton pointu, qui semblait jouir d’une mobilité que la nature n’accorde pas d’ordinaire à cette portion de visage, s’allongeait parfois très amoureusement vers son interlocutrice, qui, disons-le, ne se reculait pas toujours aussi rapidement que les strictes bienséances avaient le droit de l’exiger. La jeune fille, nous la connaissons, car nous l’avons déjà vue à cette même fenêtre, à la lueur de ce même soleil; la jeune fille offrait un singulier mélange de finesse et de réflexion: elle était charmante quand elle riait, belle quand elle devenait sérieuse; mais, hâtons-nous de le dire, elle était plus souvent charmante que belle.

Les deux personnes paraissaient avoir atteint le point culminant d’une discussion moitié railleuse, moitié grave.

— Voyons, monsieur Malicorne, disait la jeune fille, vous plaît-il enfin que nous parlions raison?

— Vous croyez que c’est facile, mademoiselle Aure, répliqua le jeune homme. Faire ce qu’on veut, quand on ne peut faire ce que l’on peut…

— Bon! le voilà qui s’embrouille dans ses phrases.

— Moi?

— Oui, vous; voyons, quittez cette logique de procureur, mon cher.

— Encore une chose impossible. Clerc je suis, mademoiselle de Montalais.

— Demoiselle je suis, monsieur Malicorne.

— Hélas! je le sais bien, et vous m’accablez par la distance; aussi, je ne vous dirai rien.

— Mais non, je ne vous accable pas; dites ce que vous avez à me dire, dites, je le veux!

— Eh bien! je vous obéis.

— C’est bien heureux, vraiment!

— Monsieur est mort.

— Ah! peste, voilà du nouveau! Et d’où arrivez-vous pour nous dire cela?

— J’arrive d’Orléans, mademoiselle.

— Et c’est la seule nouvelle que vous apportez?

— Oh! non pas… J’arrive aussi pour vous dire que Madame Henriette d’Angleterre arrive pour épouser le frère de Sa Majesté.

— En vérité, Malicorne, vous êtes insupportable avec vos nouvelles du siècle passé; voyons, si vous prenez aussi cette mauvaise habitude de vous moquer, je vous ferai jeter dehors.

— Oh!

— Oui, car vraiment vous m’exaspérez.

— Là! là! patience, mademoiselle.

— Vous vous faites valoir ainsi. Je sais bien pourquoi, allez…

— Dites, et je vous répondrai franchement oui, si la chose est vraie.

— Vous savez que j’ai envie de cette commission de dame d’honneur que j’ai eu la sottise de vous demander, et vous ménagez votre crédit.

— Moi?

Malicorne abaissa ses paupières, joignit les mains et prit son air sournois.

— Et quel crédit un pauvre clerc de procureur saurait-il avoir, je vous le demande?

— Votre père n’a pas pour rien vingt mille livres de rente, monsieur Malicorne.

— Fortune de province, mademoiselle de Montalais.

— Votre père n’est pas pour rien dans les secrets de M. le prince.

— Avantage qui se borne à prêter de l’argent à Monseigneur.

— En un mot, vous n’êtes pas pour rien le plus rusé compère de la province.

— Vous me flattez.

— Moi?

— Oui, vous.

— Comment cela?

— Puisque c’est moi qui vous soutiens que je n’ai point de crédit, et vous qui me soutenez que j’en ai.

— Enfin, ma commission?

— Eh bien! votre commission?

— L’aurai-je ou ne l’aurai-je pas?

— Vous l’aurez.

— Mais quand?

— Quand vous voudrez.

— Où est-elle, alors?

— Dans ma poche.

— Comment! dans votre poche?

— Oui. Et, en effet, avec son sourire narquois, Malicorne tira de sa poche une lettre dont la Montalais s’empara comme d’une proie et qu’elle lut avec avidité.

À mesure qu’elle lisait, son visage s’éclairait.

— Malicorne! s’écria-t-elle après avoir lu, en vérité vous êtes un bon garçon.

— Pourquoi cela, mademoiselle?

— Parce que vous auriez pu vous faire payer cette commission et que vous ne l’avez pas fait.

Et elle éclata de rire, croyant décontenancer le clerc. Mais Malicorne soutint bravement l’attaque.

— Je ne vous comprends pas, dit-il.

Ce fut Montalais qui fut décontenancée à son tour.

— Je vous ai déclaré mes sentiments, continua Malicorne; vous m’avez dit trois fois en riant que vous ne m’aimiez pas; vous m’avez embrassé une fois sans rire, c’est tout ce qu’il me faut.

— Tout? dit la fière et coquette Montalais d’un ton où perçait l’orgueil blessé.

— Absolument tout, mademoiselle, répliqua Malicorne.

— Ah!

Ce monosyllabe indiquait autant de colère que le jeune homme eût pu attendre de reconnaissance. Il secoua tranquillement la tête.

— Écoutez, Montalais, dit-il sans s’inquiéter si cette familiarité plaisait ou non à sa maîtresse, ne discutons point là-dessus.

— Pourquoi cela?

— Parce que, depuis un an que je vous connais, vous m’eussiez mis à la porte vingt fois si je ne vous plaisais pas.

— En vérité! À quel propos vous eussé-je mis à la porte?

— Parce que j’ai été assez impertinent pour cela.

— Oh! cela, c’est vrai.

— Vous voyez bien que vous êtes forcée de l’avouer, fit Malicorne.

— Monsieur Malicorne!

— Ne nous fâchons pas; donc, si vous m’avez conservé, ce n’est pas sans cause.

— Ce n’est pas au moins parce que je vous aime! s’écria Montalais.

— D’accord. Je vous dirai même qu’en ce moment je suis certain que vous m’exécrez.

— Oh! vous n’avez jamais dit si vrai.

— Bien! Moi, je vous déteste.

— Ah! je prends acte.

— Prenez. Vous me trouvez brutal et sot; je vous trouve, moi, la voix dure et le visage décomposé par la colère. En ce moment, vous vous jetteriez par cette fenêtre plutôt que de me laisser baiser le bout de votre doigt; moi, je me précipiterais du haut du clocheton plutôt que de toucher le bas de votre robe. Mais dans cinq minutes vous m’aimerez, et moi, je vous adorerai. Oh! c’est comme cela.

— J’en doute.

— Et moi, j’en jure.

— Fat!

— Et puis ce n’est point la véritable raison; vous avez besoin de moi, Aure, et moi, j’ai besoin de vous. Quand il vous plaît d’être gaie, je vous fais rire; quand il me sied d’être amoureux, je vous regarde. Je vous ai donné une commission de dame d’honneur que vous désiriez; vous m’allez donner tout à l’heure quelque chose que je désirerai.

— Moi?

— Vous! mais en ce moment, ma chère Aure, je vous déclare que je ne désire absolument rien; ainsi, soyez tranquille.

— Vous êtes un homme odieux, Malicorne; j’allais me réjouir de cette commission, et voilà que vous m’ôtez toute ma joie.

— Bon! il n’y a point de temps perdu; vous vous réjouirez quand je serai parti.

— Partez donc, alors…

— Soit; mais, auparavant, un conseil…

— Lequel?

— Reprenez votre belle humeur; vous devenez laide quand vous boudez.

— Grossier!

— Allons, disons-nous nos vérités tandis que nous y sommes.

— Ô Malicorne! ô mauvais cœur!

— Ô Montalais! ô ingrate!