Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 34
Mais Manicamp l’emporta. Maître de l’échelle, il y posa le pied, puis il offrit galamment la main à son ennemie.
Pendant ce temps, Malicorne s’installait dans le marronnier, à la place qu’avait occupée Manicamp, se promettant en lui-même de lui succéder en celle qu’il occupait.
Manicamp et Montalais descendirent quelques échelons, Manicamp insistant, Montalais riant et se défendant.
On entendit alors la voix de Malicorne qui suppliait.
— Mademoiselle, disait Malicorne, ne m’abandonnez pas, je vous en supplie! Ma position est fausse, et je ne puis sans accident parvenir seul de l’autre côté du mur; que Manicamp déchire ses habits, très bien: il a ceux de M. de Guiche; mais, moi, je n’aurai pas même ceux de Manicamp, puisqu’ils seront déchirés.
— M’est avis, dit Manicamp, sans s’occuper des lamentations de Malicorne, m’est avis que le mieux est que j’aille trouver de Guiche à l’instant même. Plus tard peut-être ne pourrais-je plus pénétrer chez lui.
— C’est mon avis aussi, répliqua Montalais; allez donc, monsieur Manicamp.
— Mille grâces! Au revoir, mademoiselle, dit Manicamp en sautant à terre, on n’est pas plus aimable que vous.
— Monsieur de Manicamp, votre servante; je vais maintenant me débarrasser de M. Malicorne.
Malicorne poussa un soupir.
— Allez, allez, continua Montalais.
Manicamp fit quelques pas; puis, revenant au pied de l’échelle:
— À propos, mademoiselle, dit-il, par où va-t-on chez M. de Guiche?
— Ah! c’est vrai… Rien de plus simple. Vous suivez la charmille…
— Oh! très bien.
— Vous arrivez au carrefour vert.
— Bon!
— Vous y trouvez quatre allées…
— À merveille.
— Vous en prenez une…
— Laquelle?
— Celle de droite.
— Celle de droite?
— Non, celle de gauche.
— Ah! diable!
— Non, non… attendez donc…
— Vous ne paraissez pas très sûre. Remémorez-vous, je vous prie, mademoiselle.
— Celle du milieu.
— Il y en a quatre.
— C’est vrai. Tout ce que je sais, c’est que, sur les quatre, il y en a une qui mène tout droit chez Madame; celle-là, je la connais.
— Mais M. de Guiche n’est point chez Madame, n’est-ce pas?
— Dieu merci! non.
— Celle qui mène chez Madame m’est donc inutile, et je désirerais la troquer contre celle qui mène chez M. de Guiche.
— Oui, certainement, celle-là, je la connais aussi; mais quant à l’indiquer ici, la chose me paraît impossible.
— Mais, enfin, mademoiselle, supposons que j’aie trouvé cette bienheureuse allée.
— Alors, vous êtes arrivé.
— Bien.
— Oui, vous n’avez plus à traverser que le labyrinthe.
— Plus que cela? Diable! il y a donc un labyrinthe?
— Assez compliqué, oui; le jour même, on s’y trompe parfois; ce sont des tours et des détours sans fin; il faut d’abord faire trois tours à droite, puis deux tours à gauche, puis un tour… Est-ce un tour ou deux tours? Attendez donc! Enfin, en sortant du labyrinthe, vous trouvez une allée de sycomores, et cette allée de sycomores vous conduit droit au pavillon qu’habite M. de Guiche.
— Mademoiselle, dit Manicamp, voilà une admirable indication, et je ne doute pas que, guidé par elle, je ne me perde à l’instant même. J’ai, en conséquence, un petit service à vous demander.
— Lequel?
— C’est de m’offrir votre bras et de me guider vous-même comme une autre… comme une autre…. Je savais cependant ma mythologie, mademoiselle; mais la gravité des événements me l’a fait oublier. Venez donc, je vous en supplie.
— Et moi! s’écria Malicorne, et moi, l’on m’abandonne donc!
— Eh! monsieur, impossible!… dit Montalais à Manicamp; on peut me voir avec vous à une pareille heure, et jugez donc ce que l’on dira.
— Vous aurez votre conscience pour vous, mademoiselle, dit sentencieusement Manicamp.
— Impossible, monsieur, impossible!
— Alors, laissez-moi aider Malicorne à descendre; c’est un garçon très intelligent et qui a beaucoup de flair; il me guidera, et, si nous nous perdons, nous nous perdrons à deux et nous nous sauverons l’un et l’autre. À deux, si nous sommes rencontrés, nous aurons l’air de quelque chose; tandis que, seul, j’aurais l’air d’un amant ou d’un voleur. Venez, Malicorne, voici l’échelle.
— Monsieur Malicorne, s’écria Montalais, je vous défends de quitter votre arbre, et cela sous peine d’encourir toute ma colère.
Malicorne avait déjà allongé vers le faîte du mur une jambe qu’il retira tristement.
— Chut! dit tout bas Manicamp.
— Qu’y a-t-il? demanda Montalais.
— J’entends des pas.
— Oh! mon Dieu!
En effet, les pas soupçonnés devinrent un bruit manifeste, le feuillage s’ouvrit, et de Saint-Aignan parut, l’œil riant et la main tendue, surprenant chacun dans la position où il était: c’est-à-dire Malicorne sur son arbre et le cou tendu, Montalais sur son échelon et collée à l’échelle, Manicamp à terre et le pied en avant, prêt à se mettre en route.
— Eh! bonsoir, Manicamp, dit le comte, soyez le bienvenu, cher ami; vous nous manquiez ce soir, et l’on vous demandait. Mademoiselle de Montalais, votre… très humble serviteur!
Montalais rougit.
— Ah! mon Dieu! balbutia-t-elle en cachant sa tête dans ses deux mains.
— Mademoiselle, dit de Saint-Aignan, rassurez-vous, je connais toute votre innocence et j’en rendrai bon compte. Manicamp, suivez-moi. Charmille, carrefour et labyrinthe me connaissent; je serai votre Ariane. Hein! voilà votre nom mythologique retrouvé.
— C’est ma foi! vrai, comte, merci!
— Mais, par la même occasion, comte, dit Montalais, emmenez aussi M. Malicorne.
— Non pas, non pas, dit Malicorne. M. Manicamp a causé avec vous tant qu’il a voulu; à mon tour, s’il vous plaît, mademoiselle; j’ai, de mon côté, une multitude de choses à vous dire concernant notre avenir.
— Vous entendez, dit le comte en riant; demeurez avec lui, mademoiselle. Ne savez-vous pas que cette nuit est la nuit aux secrets?
Et, prenant le bras de Manicamp, le comte l’emmena d’un pas rapide dans la direction du chemin que Montalais connaissait si bien et indiquait si mal.
Montalais les suivit des yeux aussi longtemps qu’elle put les apercevoir.
Chapitre CXXIV — Comment Malicorne avait été délogé de l’hôtel du Beau-Paon Pendant que Montalais suivait des yeux le comte et Manicamp, Malicorne avait profité de la distraction de la jeune fille pour se faire une position plus tolérable.
Quand elle se retourna, cette différence qui s’était faite dans la position de Malicorne frappa donc immédiatement ses yeux.
Malicorne était assis comme une manière de singe, le derrière sur le mur, les pieds sur le premier échelon.
Les pampres sauvages et les chèvrefeuilles le coiffaient comme un faune, les torsades de la vigne vierge figuraient assez bien ses pieds de bouc.
Quant à Montalais, rien ne lui manquait pour qu’on pût la prendre pour une dryade accomplie.
— Oh! dit-elle en remontant un échelon, me rendez-vous malheureuse, me persécutez-vous assez, tyran que vous êtes!
— Moi? fit Malicorne, moi, un tyran?
— Oui, vous me compromettez sans cesse, monsieur Malicorne; vous êtes un monstre de méchanceté.
— Moi?
— Qu’aviez-vous à faire à Fontainebleau? Dites! est-ce que votre domicile n’est point à Orléans?
— Ce que j’ai à faire ici, demandez-vous? Mais j’ai affaire de vous voir.
— Ah! la belle nécessité.
— Pas pour vous, peut-être, mademoiselle, mais bien certainement pour moi. Quant à mon domicile, vous savez bien que je l’ai abandonné, et que je n’ai plus dans l’avenir d’autre domicile que celui que vous avez vous-même. Donc, votre domicile étant pour le moment à Fontainebleau, à Fontainebleau je suis venu.
Montalais haussa les épaules.
— Vous voulez me voir, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! vous m’avez vue, vous êtes content, partez!
— Oh! non, fit Malicorne.
— Comment! oh! non?
— Je ne suis pas venu seulement pour vous voir; je suis venu pour causer avec vous.
— Eh bien! nous causerons plus tard et dans un autre endroit.
— Plus tard! Dieu sait si je vous rencontrerai plus tard dans un autre endroit! Nous n’en trouverons jamais de plus favorable que celui-ci.
— Mais je ne puis ce soir, je ne puis en ce moment.
— Pourquoi cela?
— Parce qu’il est arrivé cette nuit mille choses.
— Eh bien! ma chose, à moi, fera mille et une.
— Non, non, Mlle de Tonnay-Charente m’attend dans notre chambre pour une communication de la plus haute importance.
— Depuis longtemps?
— Depuis une heure au moins.
— Alors, dit tranquillement Malicorne, elle attendra quelques minutes de plus.
— Monsieur Malicorne, dit Montalais, vous vous oubliez.
— C’est-à-dire que vous m’oubliez, mademoiselle, et que, moi, je m’impatiente du rôle que vous me faites jouer ici. Mordieu! mademoiselle, depuis huit jours, je rôde parmi vous toutes, sans que vous ayez daigné une seule fois vous apercevoir que j’étais là.
— Vous rôdez ici, vous, depuis huit jours?
— Comme un loup-garou; brûlé ici par les feux d’artifice qui m’ont roussi deux perruques, noyé là dans les osiers par l’humidité du soir ou la vapeur des jets d’eau, toujours affamé, toujours échiné, avec la perspective d’un mur ou la nécessité d’une escalade. Morbleu! ce n’est pas un sort cela, mademoiselle, pour une créature qui n’est ni écureuil, ni salamandre, ni loutre; mais, puisque vous poussez l’inhumanité jusqu’à vouloir me faire renier ma condition d’homme, je l’arbore. Homme je suis, mordieu! et homme je resterai, à moins d’ordres supérieurs.
— Eh bien! voyons, que désirez-vous, que voulez-vous, qu’exigez-vous? dit Montalais soumise.
— N’allez-vous pas me dire que vous ignoriez que j’étais à Fontainebleau?
— Je…
— Soyez franche.
— Je m’en doutais.
— Eh bien! depuis huit jours, ne pouviez-vous pas me voir une fois par jour au moins?
— J’ai toujours été empêchée, monsieur Malicorne.
— Tarare!
— Demandez à ces demoiselles, si vous ne me croyez pas.
— Je ne demande jamais d’explication sur les choses que je sais mieux que personne.
— Calmez-vous, monsieur Malicorne, cela changera.
— Il le faudra bien.
— Vous savez, qu’on vous voie ou qu’on ne vous voie point, vous savez que l’on pense à vous, dit Montalais avec son air câlin.
— Oh! l’on pense à moi…
— Parole d’honneur.
— Et rien de nouveau?
— Sur quoi?
— Sur ma charge dans la maison de Monsieur.
— Ah! mon cher monsieur Malicorne, on n’abordait pas Son Altesse Royale pendant ces jours passés.
— Et maintenant?
— Maintenant, c’est autre chose: depuis hier, il n’est plus jaloux.
— Bah! Et comment la jalousie lui est-elle passée?
— Il y a eu diversion.
— Contez-moi cela.
— On a répandu le bruit que le roi avait jeté les yeux sur une autre femme, et Monsieur s’en est trouvé calmé tout d’un coup.
— Et qui a répandu ce bruit?
Montalais baissa la voix.
— Entre nous, dit-elle, je crois que Madame et le roi s’entendent.
— Ah! ah! fit Malicorne, c’était le seul moyen. Mais M. de Guiche, le pauvre soupirant?
— Oh! celui-là, il est tout à fait délogé.
— S’est-on écrit?
— Mon Dieu non; je ne leur ai pas vu tenir une plume aux uns ni aux autres depuis huit jours.
— Comment êtes-vous avec Madame?
— Au mieux.
— Et avec le roi?
— Le roi me fait des sourires quand je passe.
— Bien! Maintenant, sur quelle femme les deux amants ont-ils jeté leur dévolu pour leur servir de paravent?
— Sur La Vallière.
— Oh! oh! pauvre fille! Mais il faudrait empêcher cela, ma mie!
— Pourquoi?
— Parce que M. Raoul de Bragelonne la tuera ou se tuera s’il a un soupçon.
— Raoul! ce bon Raoul! Vous croyez?
— Les femmes ont la prétention de se connaître en passions, dit Malicorne, et les femmes ne savent pas seulement lire elles-mêmes ce qu’elles pensent dans leurs propres yeux ou dans leur propre cœur. Eh bien! je vous dis, moi, que M. de Bragelonne aime La Vallière à tel point, que, si elle fait mine de le tromper, il se tuera ou la tuera.
— Le roi est là pour la défendre, dit Montalais.
— Le roi! s’écria Malicorne.
— Sans doute.
— Eh! Raoul tuera le roi comme un reître!
— Bonté divine! fit Montalais, mais vous devenez fou, monsieur Malicorne!
— Non pas; tout ce que je vous dis est, au contraire, du plus grand sérieux, ma mie, et, pour mon compte je sais une chose.
— Laquelle?
— C’est que je préviendrai tout doucement Raoul de la plaisanterie.
— Chut! malheureux! fit Montalais en remontant encore un échelon pour se rapprocher d’autant de Malicorne, n’ouvrez point la bouche à ce pauvre Bragelonne.
— Pourquoi cela?
— Parce que vous ne savez rien encore.
— Qu’y a-t-il donc?
— Il y a que ce soir… Personne ne nous écoute?
— Non.
— Il y a que ce soir, sous le chêne royal, La Vallière a dit tout haut et tout naïvement ces paroles:
«Je ne conçois pas que, lorsqu’on a vu le roi, on puisse jamais aimer un autre homme.»
Malicorne fit un bond sur son mur.
— Ah! mon Dieu! dit-il, elle a dit cela, la malheureuse?
— Mot pour mot.
— Et elle le pense?
— La Vallière pense toujours ce qu’elle dit.
— Mais cela crie vengeance! mais les femmes sont des serpents! dit Malicorne.
— Calmez-vous, mon cher Malicorne, calmez-vous!
— Non pas! Coupons le mal dans sa racine, au contraire. Prévenons Raoul, il est temps.
— Maladroit! c’est qu’au contraire il n’est plus temps, répondit Montalais.
— Comment cela?
— Ce mot de La Vallière…
— Oui.
— Ce mot à l’adresse du roi…
— Eh bien?
— Eh bien! il est arrivé à son adresse.
— Le roi le connaît? Il a été rapporté au roi?
— Le roi l’a entendu.
— _Ohimé!_ comme disait M. le cardinal.
— Le roi était précisément caché dans le massif le plus voisin du chêne royal.
— Il en résulte, dit Malicorne, que dorénavant le plan du roi et de Madame va marcher sur des roulettes, en passant sur le corps du pauvre Bragelonne.
— Vous l’avez dit.
— C’est affreux.
— C’est comme cela.
— Ma foi! dit Malicorne après une minute de silence donnée à la méditation, entre un gros chêne et un grand roi, ne mettons pas notre pauvre personne, nous y serions broyés, ma mie.
— C’est ce que je voulais vous dire.
— Songeons à nous.
— C’est ce que je pensais.
— Ouvrez donc vos jolis yeux.
— Et vous, vos grandes oreilles.
— Approchez votre petite bouche pour un bon gros baiser.
— Voici, dit Montalais, qui paya sur-le-champ en espèces sonnantes.
— Maintenant, voyons. Voici M. de Guiche qui aime Madame; voilà La Vallière qui aime le roi; voilà le roi qui aime Madame et La Vallière; voilà Monsieur qui n’aime personne que lui. Entre toutes ces amours, un imbécile ferait sa fortune, à plus forte raison des personnes de sens comme nous.
— Vous voilà encore avec vos rêves.
— C’est-à-dire avec mes réalités. Laissez-vous conduire par moi, ma mie, vous ne vous en êtes pas trop mal trouvée jusqu’à présent, n’est-ce pas?
— Non.
— Eh bien! l’avenir vous répond du passé. Seulement, puisque chacun pense à soi ici, pensons à nous.
— C’est trop juste.
— Mais à nous seuls.
— Soit!
— Alliance offensive et défensive!
— Je suis prête à la jurer.
— Étendez la main; c’est cela: Tout pour Malicorne!
— Tout pour Malicorne!
— Tout pour Montalais! répondit Malicorne en étendant la main à son tour.
— Maintenant, que faut-il faire?
— Avoir incessamment les yeux ouverts, les oreilles ouvertes, amasser des armes contre les autres, n’en jamais laisser traîner qui puissent servir contre nous-mêmes.
— Convenu.
— Arrêté.
— Juré. Et maintenant que le pacte est fait, adieu.
— Comment, adieu?
— Sans doute. Retournez à votre auberge.
— À mon auberge?
— Oui; n’êtes-vous pas logé à l’auberge du Beau-Paon?
— Montalais! Montalais! vous le voyez bien, que vous connaissiez ma présence à Fontainebleau.
— Qu’est-ce que cela prouve? Qu’on s’occupe de vous au-delà de vos mérites, ingrat!
— Hum!
— Retournez donc au Beau-Paon.
— Eh bien! voilà justement!
— Quoi?
— C’est devenu chose impossible.
— N’aviez-vous point une chambre?
— Oui, mais je ne l’ai plus.
— Vous ne l’avez plus? et qui vous l’a prise?
— Attendez… Tantôt je revenais de courir après vous, j’arrive tout essoufflé à l’hôtel, lorsque j’aperçois une civière sur laquelle quatre paysans apportaient un moine malade.
— Un moine?
— Oui, un vieux franciscain à barbe grise. Comme je regardais ce moine malade, on l’entre dans l’auberge. Comme on lui faisait monter l’escalier, je le suis, et, comme j’arrive au haut de l’escalier, je m’aperçois qu’on le fait entrer dans ma chambre.
— Dans votre chambre?
— Oui, dans ma propre chambre. Je crois que c’est une erreur, j’interpelle l’hôte: l’hôte me déclare que la chambre louée par moi depuis huit jours était louée à ce franciscain pour le neuvième.
— Oh! oh!
— C’est justement ce que je fis: Oh! oh! Je fis même plus encore, je voulus me fâcher. Je remontai. Je m’adressai au franciscain lui-même. Je voulus lui remontrer l’inconvenance de son procédé; mais ce moine, tout moribond qu’il paraissait être, se souleva sur son coude, fixa sur moi deux yeux flamboyants, et, d’une voix qui eût avantageusement commandé une charge de cavalerie: «Jetez-moi ce drôle à la porte», dit-il. Ce qui fut à l’instant même exécuté par l’hôte et par les quatre porteurs, qui me firent descendre l’escalier un peu plus vite qu’il n’était convenable. Voilà comment il se fait, ma mie, que je n’ai plus de gîte.
— Mais qu’est-ce que c’est que ce franciscain? demanda Montalais. C’est donc un général?
— Justement; il me semble que c’est là le titre qu’un des porteurs lui a donné en lui parlant à demi-voix.
— De sorte que?… dit Montalais.
— De sorte que je n’ai plus de chambre, plus d’auberge, plus de gîte, et que je suis aussi décidé que l’était tout à l’heure mon ami Manicamp à ne pas coucher dehors.
— Comment faire? s’écria Montalais.
— Voilà! dit Malicorne.
— Mais rien de plus simple, dit une troisième voix.
Montalais et Malicorne poussèrent un cri simultané.
De Saint-Aignan parut.
— Cher monsieur Malicorne, dit de Saint-Aignan, un heureux hasard me ramène ici pour vous tirer d’embarras. Venez, je vous offre une chambre chez moi, et celle-là, je vous le jure, nul franciscain ne vous l’ôtera. Quant à vous, ma chère demoiselle, rassurez-vous; j’ai déjà le secret de Mlle de La Vallière, celui de Mlle de Tonnay-Charente; vous venez d’avoir la bonté de me confier le vôtre, merci: j’en garderai aussi bien trois qu’un seul.
Malicorne et Montalais se regardèrent comme deux écoliers pris en maraude; mais, comme au bout du compte Malicorne voyait un grand avantage dans la proposition qui lui était faite, il fit à Montalais un signe de résignation que celle-ci lui rendit.
Puis Malicorne descendit l’échelle échelon par échelon, réfléchissant à chaque degré au moyen d’arracher bribe par bribe à M. de Saint-Aignan tout ce qu’il pourrait savoir sur le fameux secret.
Montalais était déjà partie légère comme une biche, et ni carrefour ni labyrinthe n’eurent le pouvoir de la tromper.
Quant à de Saint-Aignan, il ramena en effet Malicorne chez lui, en lui faisant mille politesses, enchanté qu’il était de tenir sous sa main les deux hommes qui, en supposant que de Guiche restât muet, pouvaient le mieux renseigner sur le compte des filles d’honneur.
Chapitre CXXV — Ce qui s’était passé en réalité à l’auberge du Beau-Paon D’abord, donnons à nos lecteurs quelques détails sur l’auberge du Beau-Paon; puis nous passerons au signalement des voyageurs qui l’habitaient.
L’auberge du Beau-Paon, comme toute auberge, devait son nom à son enseigne. Cette enseigne représentait un paon qui faisait la roue.
Seulement, à l’instar de quelques peintres qui ont donné la figure d’un joli garçon au serpent qui tente Ève, le peintre de l’enseigne avait donné au beau paon une figure de femme.
Cette auberge, épigramme vivante contre cette moitié du genre humain qui fait le charme de la vie, dit M. Legouvé, s’élevait à Fontainebleau dans la première rue latérale de gauche, laquelle coupait, en venant de Paris, cette grande artère qui forme à elle seule la ville tout entière de Fontainebleau.
La rue latérale s’appelait alors la rue de Lyon, sans doute parce que, géographiquement, elle s’avançait dans la direction de la seconde capitale du royaume. Cette rue se composait de deux maisons habitées par des bourgeois, maisons séparées l’une de l’autre par deux grands jardins bordés de haies. En apparence, il semblait y avoir cependant trois maisons dans la rue; expliquons comment, malgré ce semblant, il n’y en avait que deux.
L’auberge du Beau-Paon avait sa façade principale sur la grande rue; mais, en retour, sur la rue de Lyon, deux corps de bâtiments, divisés par des cours, renfermaient de grands logements propres à recevoir tous voyageurs, soit à pied, soit à cheval, soit même en carrosse, et à fournir non seulement logis et table, mais encore promenade et solitude aux plus riches courtisans, lorsque, après un échec à la cour, ils désiraient se renfermer avec eux mêmes pour dévorer l’affront ou méditer la vengeance.
Des fenêtres de ce corps de bâtiment en retour, les voyageurs apercevaient la rue d’abord, avec son herbe croissant entre les pavés, qu’elle disjoignait peu à peu. Ensuite les belles haies de sureau et d’aubépine qui enfermaient, comme entre deux bras verts et fleuris, ces maisons bourgeoises dont nous avons parlé. Puis, dans les intervalles de ces maisons, formant fond de tableau et se dessinant comme un horizon infranchissable, une ligne de bois touffus, plantureux, premières sentinelles de la vaste forêt qui se déroule en avant de Fontainebleau.
On pouvait donc, pour peu qu’on eût un appartement faisant angle par la grande rue de Paris, participer à la vue et au bruit des passants et des fêtes, et, par la rue de Lyon, à la vue et au calme de la campagne.
Sans compter qu’en cas d’urgence, au moment où l’on frappait à la grande porte de la rue de Paris, on pouvait s’esquiver par la petite porte de la rue de Lyon, et, longeant les jardins des maisons bourgeoises, gagner les premiers taillis de la forêt.
Malicorne, qui, le premier, on se le rappelle, nous a parlé de cette auberge du Beau-Paon, pour en déplorer son expulsion, Malicorne, préoccupé de ses propres affaires, était bien loin d’avoir dit à Montalais tout ce qu’il y avait à dire sur cette curieuse auberge.
Nous allons essayer de remplir cette fâcheuse lacune laissée par Malicorne.
Malicorne avait oublié de dire, par exemple, de quelle façon il était entré dans l’auberge du Beau-Paon.
En outre, à part le franciscain dont il avait dit un mot, il n’avait donné aucun renseignement sur les voyageurs qui habitaient cette auberge.
La façon dont ils étaient entrés, la façon dont ils vivaient, la difficulté qu’il y avait pour toute autre personne que les voyageurs privilégiés d’entrer dans l’hôtel sans mot d’ordre, et d’y séjourner sans certaines précautions préparatoires, avaient cependant dû frapper, et avaient même, nous oserions en répondre, frappé certainement Malicorne.
Mais, comme nous l’avons dit, Malicorne avait des préoccupations personnelles qui l’empêchaient de remarquer bien des choses.
En effet, tous les appartements de l’hôtel du Beau-Paon étaient occupés et retenus par des étrangers sédentaires et d’un commerce fort calme, porteurs de visages prévenants, dont aucun n’était connu de Malicorne.
Tous ces voyageurs étaient arrivés à l’hôtel depuis qu’il y était arrivé lui-même, chacun y était entré avec une espèce de mot d’ordre qui avait d’abord préoccupé Malicorne; mais il s’était informé directement, et il avait su que l’hôte donnait pour raison de cette espèce de surveillance que la ville, pleine comme elle l’était de riches seigneurs, devait l’être aussi d’adroits et d’ardents filous.
Il allait donc de la réputation d’une maison honnête comme celle du Beau-Paon de ne pas laisser voler les voyageurs.
Aussi, Malicorne se demandait-il parfois, lorsqu’il rentrait en lui-même et sondait sa position à l’hôtel du Beau-Paon, comment on l’avait laissé entrer dans cette hôtellerie, tandis que, depuis qu’il y était entré, il avait vu refuser la porte à tant d’autres.