Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Chapter 32

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— Oh! je rougirais trop si vous étiez mon confesseur.

Et Fouquet se mit à soupirer.

Aramis le regarda encore sans autre manifestation de sa pensée que son muet sourire.

— Allons, dit-il, c’est une grande vertu que la discrétion.

— Silence! dit Fouquet. Voici cette venimeuse bête qui m’a reconnu et qui s’approche de nous.

— Colbert?

— Oui; écartez-vous, mon cher d’Herblay; je ne veux pas que ce cuistre vous voie avec moi, il vous prendrait en aversion.

Aramis lui serra la main.

— Qu’ai-je de son amitié? dit-il; n’êtes-vous pas là?

— Oui; mais peut-être n’y serai-je pas toujours, répondit mélancoliquement Fouquet.

— Ce jour-là, si ce jour-là vient jamais, dit tranquillement Aramis, nous aviserons à nous passer de l’amitié ou à braver l’aversion de M. Colbert. Mais dites-moi, cher monsieur Fouquet, au lieu de vous entretenir avec ce cuistre, comme vous lui faites l’honneur de l’appeler, conversation dont je ne sens pas l’utilité, que ne vous rendez-vous, sinon auprès du roi, du moins auprès de Madame?

— De Madame? fit le surintendant distrait par ses souvenirs. Oui, sans doute, près de Madame.

— Vous vous rappelez, continua Aramis, qu’on nous a appris la grande faveur dont Madame jouit depuis deux ou trois jours. Il entre, je crois, dans votre politique et dans nos plans que vous fassiez assidûment votre cour aux amies de Sa Majesté. C’est le moyen de balancer l’autorité naissante de M. Colbert. Rendez-vous donc le plus tôt possible près de Madame et ménagez-vous cette alliée.

— Mais, dit Fouquet, êtes-vous bien sûr que c’est véritablement sur elle que le roi a les yeux fixés en ce moment?

— Si l’aiguille avait tourné, ce serait depuis ce matin. Vous savez que j’ai ma police.

— Bien! j’y vais de ce pas et à tout hasard j’aurai mon moyen d’introduction: c’est une magnifique paire de camées antiques enchâssés dans des diamants.

— Je l’ai vue; rien de plus riche et de plus royal.

Ils furent interrompus en ce moment par un laquais conduisant un courrier.

— Pour Monsieur le surintendant, dit tout haut ce courrier en présentant à Fouquet une lettre.

— Pour Monseigneur l’évêque de Vannes, dit tout bas le laquais en remettant une lettre à Aramis.

Et, comme le laquais portait une torche, il se plaça entre le surintendant et l’évêque, afin que tous deux pussent lire en même temps.

À l’aspect de l’écriture fine et serrée de l’enveloppe, Fouquet tressaillit de joie; ceux-là seuls qui aiment ou qui ont aimé comprendront son inquiétude d’abord, puis son bonheur ensuite.

Il décacheta vivement la lettre, qui ne renfermait que ces seuls mots:

«Il y a une heure que je t’ai quitté, il y a un siècle que je ne t’ai dit: Je t’aime.»

C’était tout.

Mme de Bellière avait, en effet, quitté Fouquet depuis une heure, après avoir passé deux jours avec lui; et de peur que son souvenir ne s’écartât trop longtemps du cœur qu’elle regrettait, elle lui envoyait le courrier porteur de cette importante missive.

Fouquet baisa la lettre et la paya d’une poignée d’or.

Quant à Aramis, il lisait, comme nous avons dit, de son côté, mais avec plus de froideur et de réflexion, le billet suivant:

«Le roi a été frappé ce soir d’un coup étrange: une femme l’aime. Il l’a su par hasard en écoutant la conversation de cette jeune fille avec ses compagnes. De sorte que le roi est tout entier à ce nouveau caprice. La femme s’appelle Mlle de La Vallière et est d’une assez médiocre beauté pour que ce caprice devienne une grande passion. Prenez garde à Mlle de La Vallière.»

Pas un mot de Madame.

Aramis replia lentement le billet et le mit dans sa poche.

Quant à Fouquet, il savourait toujours les parfums de sa lettre.

— Monseigneur! dit Aramis touchant le bras de Fouquet.

— Hein! demanda celui-ci.

— Il me vient une idée. Connaissez-vous une petite fille qu’on appelle La Vallière?

— Ma foi! non.

— Cherchez bien.

— Ah! oui, je crois, une des filles d’honneur de Madame.

— Ce doit être cela.

— Eh bien! après?

— Eh bien! monseigneur, c’est à cette petite fille qu’il faut que vous rendiez une visite ce soir.

— Bah! et comment?

— Et, de plus, c’est à cette petite fille qu’il faut que vous donniez vos camées.

— Allons donc!

— Vous savez, monseigneur, que je suis de bon conseil.

— Mais cet imprévu…

— C’est mon affaire. Vite une cour en règle à la petite La Vallière, monseigneur. Je me ferai garant près de Mme de Bellière que c’est une cour toute politique.

— Que dites-vous là, mon ami, s’écria vivement Fouquet, et quel nom avez vous prononcé?

— Un nom qui doit vous prouver, monsieur le surintendant, que, bien instruit pour vous, je puis être aussi bien instruit pour les autres. Faites la cour à la petite La Vallière.

— Je ferai la cour à qui vous voudrez, répondit Fouquet avec le paradis dans le cœur.

— Voyons, voyons, redescendez sur la terre, voyageur du septième ciel, dit Aramis; voici M. de Colbert. Oh! mais il a recruté tandis que nous lisions; il est entouré, loué, congratulé; décidément, c’est une puissance.

En effet, Colbert s’avançait escorté de tout ce qui restait de courtisans dans les jardins, et chacun lui faisait, sur l’ordonnance de la fête, des compliments dont il s’enflait à éclater.

— Si La Fontaine était là, dit en souriant Fouquet, quelle belle occasion pour lui de réciter la fable de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu’un bœuf.

Colbert arriva dans un cercle éblouissant de lumière; Fouquet l’attendit impassible et légèrement railleur.

Colbert lui souriait aussi; il avait vu son ennemi déjà depuis près d’un quart d’heure, il s’approchait tortueusement.

Le sourire de Colbert présageait quelque hostilité.

— Oh! oh! dit Aramis tout bas au surintendant, le coquin va vous demander encore quelques millions pour payer ses artifices et ses verres de couleur.

Colbert salua le premier d’un air qu’il s’efforçait de rendre respectueux.

Fouquet remua la tête à peine.

— Eh bien! monseigneur, demanda Colbert, que disent vos yeux? Avons nous eu bon goût?

— Un goût parfait, répondit Fouquet, sans qu’on pût remarquer dans ces paroles la moindre raillerie.

— Oh! dit Colbert méchamment, vous y mettez de l’indulgence… Nous sommes pauvres, nous autres gens du roi, et Fontainebleau n’est pas un séjour comparable à Vaux.

— C’est vrai, répondit flegmatiquement Fouquet, qui dominait tous les acteurs de cette scène.

— Que voulez-vous, monseigneur! continua Colbert, nous avons agi selon nos petites ressources.

Fouquet fit un geste d’assentiment.

— Mais, poursuivit Colbert, il serait digne de votre magnificence, monseigneur, d’offrir à Sa Majesté une fête dans vos merveilleux jardins… dans ces jardins qui vous ont coûté soixante millions.

— Soixante-douze, dit Fouquet.

— Raison de plus, reprit Colbert. Voilà qui serait vraiment magnifique.

— Mais, croyez-vous, monsieur, dit Fouquet, que Sa Majesté daigne accepter mon invitation?

— Oh! je n’en doute pas, s’écria vivement Colbert, et je m’en porterai caution.

— C’est fort aimable à vous, dit Fouquet. J’y puis donc compter?

— Oui, monseigneur, oui, certainement.

— Alors, je me consulterai, dit Fouquet.

— Acceptez, acceptez, dit tout bas et vivement Aramis.

— Vous vous consulterez? répéta Colbert.

— Oui, répondit Fouquet, pour savoir quel jour je pourrai faire mon invitation au roi.

— Oh! dès ce soir, monseigneur, dès ce soir.

— Accepté, fit le surintendant. Messieurs, je voudrais vous faire mes invitations; mais vous savez que, partout où va le roi, le roi est chez lui, c’est donc à vous de vous faire inviter par Sa Majesté.

Il y eut une rumeur joyeuse dans la foule.

Fouquet salua et partit.

— Misérable orgueilleux! dit Colbert, tu acceptes, et tu sais que cela te coûtera dix millions.

— Vous m’avez ruiné, dit tout bas Fouquet à Aramis.

— Je vous ai sauvé, répliqua celui-ci, tandis que Fouquet montait les degrés du perron et faisait demander au roi s’il était encore visible.

Chapitre CXXI — Le commis d’ordre Le roi, pressé de se retrouver seul avec lui-même pour étudier ce qui se passait dans son propre cœur, s’était retiré chez lui, où M. de Saint-Aignan était venu le retrouver après sa conversation avec Madame.

Nous avons rapporté la conversation.

Le favori, fier de sa double importance, et sentant que, depuis deux heures, il était devenu le confident du roi, commençait, tout respectueux qu’il était, à traiter d’un peu haut les affaires de cour, et, du point où il s’était mis, ou plutôt où le hasard l’avait placé, il ne voyait qu’amour et guirlandes autour de lui.

L’amour du roi pour Madame, celui de Madame pour le roi, celui de de Guiche pour Madame, celui de La Vallière pour le roi, celui de Malicorne pour Montalais, celui de Mlle de Tonnay-Charente pour lui, Saint-Aignan, n’était-ce pas véritablement plus qu’il n’en fallait pour faire tourner une tête de courtisan?

Or, Saint-Aignan était le modèle des courtisans passés, présents et futurs.

Au reste, Saint-Aignan se montra si bon narrateur et appréciateur si subtil, que le roi l’écouta en marquant beaucoup d’intérêt, surtout quand il conta la façon passionnée avec laquelle Madame avait recherché sa conversation à propos des affaires de Mlle de La Vallière.

Quand le roi n’eût plus rien ressenti pour Madame Henriette de ce qu’il avait éprouvé, il y avait dans cette ardeur de Madame à se faire donner ces renseignements une satisfaction d’amour-propre qui ne pouvait échapper au roi. Il éprouva donc cette satisfaction, mais voilà tout, et son cœur ne fut point un seul instant alarmé de ce que Madame pouvait penser ou ne point penser de toute cette aventure.

Seulement, lorsque Saint-Aignan eut fini, le roi, tout en se préparant à sa toilette de nuit, demanda:

— Maintenant, Saint-Aignan, tu sais ce que c’est que Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?

— Non seulement ce qu’elle est, mais ce qu’elle sera.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire qu’elle est tout ce qu’une femme peut désirer d’être, c’est-à-dire aimée de Votre Majesté; je veux dire qu’elle sera tout ce que Votre Majesté voudra qu’elle soit.

— Ce n’est pas cela que je demande… Je ne veux pas savoir ce qu’elle est aujourd’hui ni ce qu’elle sera demain: tu l’as dit, cela me regarde, mais ce qu’elle était hier. Répète-moi donc ce qu’on dit d’elle.

— On dit qu’elle est sage.

— Oh! fit le roi en souriant, c’est un bruit.

— Assez rare à la cour, Sire, pour qu’il soit cru quand on le répand.

— Vous avez peut-être raison, mon cher… Et de bonne naissance?

— Excellente; fille du marquis de La Vallière et belle-fille de cet excellent M. de Saint-Remy.

— Ah! oui, le majordome de ma tante… Je me rappelle cela, et je me souviens maintenant: je l’ai vue en passant à Blois. Elle a été présentée aux reines. J’ai même à me reprocher, à cette époque, de n’avoir pas fait à elle toute l’attention qu’elle méritait.

— Oh! Sire, je m’en rapporte à Votre Majesté pour réparer le temps perdu.

— Et le bruit serait donc, dites-vous, que Mlle de La Vallière n’aurait pas d’amant?

— En tout cas, je ne crois pas que Votre Majesté s’effrayât beaucoup de la rivalité.

— Attends donc, s’écria tout à coup le roi avec un accent des plus sérieux.

— Plaît-il, Sire?

— Je me souviens.

— Ah!

— Si elle n’a pas d’amant, elle a un fiancé.

— Un fiancé!

— Comment! tu ne sais pas cela, comte?

— Non.

— Toi, l’homme aux nouvelles.

— Votre Majesté m’excusera. Et le roi connaît ce fiancé?

— Pardieu! son père est venu me demander de signer au contrat; c’est…

Le roi allait sans doute prononcer le nom du vicomte de Bragelonne, quand il s’arrêta en fronçant le sourcil.

— C’est?… répéta Saint-Aignan.

— Je ne me rappelle plus, répondit Louis XIV, essayant de cacher une émotion qu’il dissimulait avec peine.

— Puis-je mettre Votre Majesté sur la voie? demanda le comte de Saint-Aignan.

— Non; car je ne sais plus moi-même de qui je voulais parler, non, en vérité; je me rappelle bien vaguement qu’une des filles d’honneur devait épouser… mais le nom m’échappe.

— Était-ce Mlle de Tonnay-Charente qu’il devait épouser? demanda Saint-Aignan.

— Peut-être, fit le roi.

— Alors le futur était de M. de Montespan; mais Mlle de Tonnay-Charente n’en a point parlé, ce me semble, de manière à effrayer les prétentions.

— Enfin, dit le roi, je ne sais rien, ou presque rien, sur Mlle de La Vallière. Saint-Aignan, je te charge d’avoir des renseignements sur elle.

— Oui, Sire, et quand aurai-je l’honneur de revoir Votre Majesté pour les lui fournir?

— Quand tu les auras.

— Je les aurai vite, si les renseignements vont aussi vite que mon désir de revoir le roi.

— Bien parlé! À propos, est-ce que Madame a témoigné quelque chose contre cette pauvre fille?

— Rien, Sire.

— Madame ne s’est point fâchée?

— Je ne sais; seulement, elle a toujours ri.

— Très bien; mais j’entends du bruit dans les antichambres, ce me semble; on me vient sans doute annoncer quelque courrier.

— En effet, Sire.

— Informe-toi, Saint-Aignan.

Le comte courut à la porte et échangea quelques mots avec l’huissier.

— Sire, dit-il en revenant, c’est M. Fouquet qui arrive à l’instant même sur un ordre du roi à ce qu’il dit. Il s’est présenté, mais l’heure avancée fait qu’il n’insiste pas même pour avoir audience ce soir; il se contente de constater sa présence.

— M. Fouquet! Je lui ai écrit à trois heures en l’invitant à être à Fontainebleau le lendemain matin; il arrive à Fontainebleau à deux heures, c’est du zèle! s’écria le roi radieux de se voir si bien obéi. Eh bien! au contraire, M. Fouquet aura son audience. Je l’ai mandé, je le recevrai. Qu’on l’introduise. Toi, comte, aux recherches, et à demain!

Le roi mit un doigt sur ses lèvres, et Saint-Aignan s’esquiva la joie dans le cœur, en donnant l’ordre à l’huissier d’introduire M. Fouquet.

Fouquet fit alors son entrée dans la chambre royale. Louis XIV se leva pour le recevoir.

— Bonsoir, monsieur Fouquet, dit-il avec un aimable sourire. Je vous félicite de votre ponctualité; mon message a dû vous arriver tard cependant?

— À neuf heures du soir, Sire.

— Vous avez beaucoup travaillé ces jours-ci, monsieur Fouquet, car on m’a assuré que vous n’aviez pas quitté votre cabinet de Saint-Mandé depuis trois ou quatre jours.

— Je me suis, en effet, enfermé trois jours, Sire, répliqua Fouquet en s’inclinant.

— Savez-vous, monsieur Fouquet, que j’avais beaucoup de choses à vous dire? continua le roi de son air le plus gracieux.

— Votre Majesté me comble, et, puisqu’elle est si bonne pour moi, me permet-elle de lui rappeler une promesse d’audience qu’elle m’avait faite?

— Ah! oui, quelqu’un d’Église qui croit avoir à me remercier, n’est-ce pas?

— Justement, Sire. L’heure est peut-être mal choisie, mais le temps de celui que j’amène est précieux, et comme Fontainebleau est sur la route de son diocèse…

— Qui donc déjà?

— Le dernier évêque de Vannes, que Votre Majesté, à ma recommandation, a daigné investir il y a trois mois.

— C’est possible, dit le roi, qui avait signé sans lire, et il est là?

— Oui, Sire; Vannes est un diocèse important: les ouailles de ce pasteur ont besoin de sa parole divine; ce sont des sauvages qu’il importe de toujours polir en les instruisant, et M. d’Herblay n’a pas son égal pour ces sortes de missions.

— M. d’Herblay! dit le roi en cherchant au fond de ses souvenirs, comme si ce nom, entendu depuis longtemps, ne lui était cependant pas inconnu.

— Oh! fit vivement Fouquet, Votre Majesté ne connaît pas ce nom obscur d’un de ses plus fidèles et de ses plus précieux serviteurs?

— Non, je l’avoue… Et il veut repartir?

— C’est-à-dire qu’il a reçu aujourd’hui des lettres qui nécessiteront peut-être son départ; de sorte qu’avant de se remettre en route pour le pays perdu qu’on appelle la Bretagne, il désirerait présenter ses respects à Votre Majesté.

— Et il attend?

— Il est là, Sire.

— Faites-le entrer.

Fouquet fit un signe à l’huissier, qui attendait derrière la tapisserie. La porte s’ouvrit, Aramis entra.

Le roi lui laissa dire son compliment, et attacha un long regard sur cette physionomie que nul ne pouvait oublier après l’avoir vue.

— Vannes! dit-il: vous êtes évêque de Vannes, monsieur?

— Oui, Sire.

— Vannes est en Bretagne?

Aramis s’inclina.

— Près de la mer?

Aramis s’inclina encore.

— À quelques lieues de Belle-Île?

— Oui, Sire, répondit Aramis; à six lieues, je crois.

— Six lieues, c’est un pas, fit Louis XIV.

— Non pas pour nous autres, pauvres Bretons, Sire, dit Aramis; six lieues, au contraire, c’est une distance, si ce sont six lieues de terre; si ce sont six lieues de mer, c’est une immensité. Or, j’ai eu l’honneur de le dire au roi, on compte six lieues de mer de la rivière à Belle-Île.

— On dit que M. Fouquet a là une fort belle maison? demanda le roi.

— Oui, on le dit, répondit Aramis en regardant tranquillement Fouquet.

— Comment, on le dit? s’écria le roi.

— Oui, Sire.

— En vérité, monsieur Fouquet, une chose m’étonne, je vous l’avoue.

— Laquelle?

— Comment, vous avez à la tête de vos paroisses un homme tel que M. d’Herblay, et vous ne lui avez pas montré Belle-Île?

— Oh! Sire, répliqua l’évêque sans donner à Fouquet le temps de répondre, nous autres, pauvres prélats bretons, nous pratiquons la résidence.

— Monsieur de Vannes, dit le roi, je punirai M. Fouquet de son insouciance.

— Et comment cela, Sire?

— Je vous changerai.

Fouquet se mordit la lèvre. Aramis sourit.

— Combien rapporte Vannes? continua le roi.

— Six mille livres, Sire, dit Aramis.

— Ah! mon Dieu! si peu de chose! Mais vous avez du bien, monsieur de Vannes?

— Je n’ai rien, Sire; seulement, M. Fouquet me compte douze cents livres par an pour son banc d’œuvre.

— Allons, allons, monsieur d’Herblay, je vous promets mieux que cela.

— Sire…

— Je songerai à vous.

Aramis s’inclina.

De son côté, le roi le salua presque respectueusement, comme c’était, au reste, son habitude de faire avec les femmes et avec les gens Église

Aramis comprit que son audience était finie; il prit congé par une phrase des plus simples, par une véritable phrase de pasteur campagnard, et disparut.

— Voilà une remarquable figure, dit le roi en le suivant des yeux aussi longtemps qu’il put le voir, et même en quelque sorte lorsqu’il ne le voyait plus.

— Sire, répondit Fouquet, si cet évêque avait l’instruction première, nul prélat en ce royaume ne mériterait comme lui les premières distinctions.

— Il n’est pas savant?

— Il a changé l’épée pour la chasuble, et cela un peu tard. Mais n’importe; si Votre Majesté me permet de lui reparler de M. de Vannes en temps et lieu…

— Je vous en prie. Mais, avant de parler de lui, parlons de vous, monsieur Fouquet.

— De moi, Sire?

— Oui, j’ai mille compliments à vous faire.

— Je ne saurais, en vérité, exprimer à Votre Majesté la joie dont elle me comble.

— Oui, monsieur Fouquet, je comprends. Oui, j’ai eu contre vous des préventions.

— Alors j’étais bien malheureux, Sire.

— Mais elles sont passées. Ne vous êtes-vous pas aperçu?…

— Si fait, Sire; mais j’attendais avec résignation le jour de la vérité. Il paraît que ce jour est venu?

— Ah! vous saviez être en ma disgrâce?

— Hélas! oui, Sire.

— Et savez-vous pourquoi?

— Parfaitement; le roi me croyait un dilapidateur.

— Oh! non.

— Ou plutôt un administrateur médiocre. Enfin, Votre Majesté croyait que, les peuples n’ayant pas d’argent, le roi n’en aurait pas non plus.

— Oui, je l’ai cru; mais je suis détrompé.

Fouquet s’inclina.

— Et pas de rébellions, pas de plaintes?

— Et de l’argent, dit Fouquet.

— Le fait est que vous m’en avez prodigué le mois dernier.

— J’en ai encore, non seulement pour tous les besoins, mais pour tous les caprices de Votre Majesté.

— Dieu merci! monsieur Fouquet, répliqua le roi sérieusement, je ne vous mettrai point à l’épreuve. D’ici à deux mois, je ne veux rien vous demander.

— J’en profiterai pour amasser au roi cinq ou six millions qui lui serviront de premiers fonds en cas de guerre.

— Cinq ou six millions!

— Pour sa maison seulement, bien entendu.

— Vous croyez donc à la guerre, monsieur Fouquet?

— Je crois que, si Dieu a donné à l’aigle un bec et des serres, c’est pour qu’il s’en serve à montrer sa royauté.

Le roi rougit de plaisir.

— Nous avons beaucoup dépensé tous ces jours-ci, monsieur Fouquet; ne me gronderez-vous pas?

— Sire, Votre Majesté a encore vingt ans de jeunesse et un milliard à dépenser pendant ces vingt ans.

— Un milliard! c’est beaucoup, monsieur Fouquet, dit le roi.

— J’économiserai, Sire… D’ailleurs, Votre Majesté a en M. Colbert et en moi deux hommes précieux. L’un lui fera dépenser son argent, et ce sera moi, si toutefois mon service agrée toujours à Sa Majesté; l’autre le lui économisera, et ce sera M. Colbert.

— M. Colbert? reprit le roi étonné.

— Sans doute, Sire; M. Colbert compte parfaitement bien.

À cet éloge fait de l’ennemi par l’ennemi lui-même, le roi se sentit pénétré de confiance et d’admiration.

C’est qu’en effet il n’y avait ni dans la voix ni dans le regard de Fouquet rien qui détruisît une lettre des paroles qu’il avait prononcées; il ne faisait point un éloge pour avoir le droit de placer deux reproches.

Le roi comprit, et, rendant les armes à tant de générosité et d’esprit:

— Vous louez M. Colbert? dit-il.

— Oui, Sire, je le loue; car, outre que c’est un homme de mérite, je le crois très dévoué aux intérêts de Votre Majesté.

— Est-ce parce que souvent il a heurté vos vues? dit le roi en souriant.

— Précisément, Sire.

— Expliquez-moi cela?

— C’est bien simple. Moi, je suis l’homme qu’il faut pour faire entrer l’argent, lui l’homme qu’il faut pour l’empêcher de sortir.

— Allons, allons, monsieur le surintendant, que diable! vous me direz bien quelque chose qui corrige toute cette bonne opinion?

— Administrativement, Sire?

— Oui.

— Pas le moins du monde, Sire.

— Vraiment?

— Sur l’honneur, je ne connais pas en France un meilleur commis que M. Colbert.

Ce mot commis n’avait pas, en 1661, la signification un peu subalterne qu’on lui donne aujourd’hui; mais, en passant par la bouche de Fouquet que le roi venait d’appeler M. le surintendant, il prit quelque chose d’humble et de petit qui mettait admirablement Fouquet à sa place et Colbert à la sienne.

— Eh bien! dit Louis XIV, c’est cependant lui qui, tout économe qu’il est, a ordonné mes fêtes de Fontainebleau; et je vous assure, monsieur Fouquet, qu’il n’a pas du tout empêché mon argent de sortir.

Fouquet s’inclina, mais sans répondre.

— N’est-ce pas votre avis? dit le roi.

— Je trouve, Sire, répondit-il, que M. Colbert a fait les choses avec infiniment d’ordre, et mérite, sous ce rapport, toutes les louanges de Votre Majesté.

Ce mot ordre fit le pendant du mot commis.

Nulle organisation, plus que celle du roi, n’avait cette vive sensibilité, cette finesse de tact qui perçoit et saisit l’ordre des sensations avant les sensations mêmes.

Louis XIV comprit donc que le commis avait eu pour Fouquet trop d’ordre, c’est-à-dire que les fêtes si splendides de Fontainebleau eussent pu être plus splendides encore.

Le roi sentit, en conséquence, que quelqu’un pouvait reprocher quelque chose à ses divertissements; il éprouva un peu de dépit de ce provincial qui, paré des plus sublimes habits de sa garde-robe, arrive à Paris, où l’homme élégant le regarde trop ou trop peu.

Cette partie de la conversation, si sobre, mais si fine de Fouquet, donna encore au roi plus d’estime pour le caractère de l’homme et la capacité du ministre.

Fouquet prit congé à deux heures du matin, et le roi se mit au lit un peu inquiet, un peu confus de la leçon voilée qu’il venait de recevoir; et deux bons quarts d’heure furent employés par lui à se remémorer les broderies, les tapisseries, les menus des collations, les architectures des arcs de triomphe, les dispositions d’illuminations et d’artifices imaginés par l’ordre du commis Colbert.

Il résulta que le roi, repassant sur tout ce qui s’était passé depuis huit jours, trouva quelques taches à ses fêtes.