Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 28
— Sans doute, bien reçu; car, enfin, vous revenez sans congé de lui?
— C’est vrai, et je crois que vous avez raison, mademoiselle. Mais n’avez vous point vu par ici M. le vicomte de Bragelonne?
La Vallière tressaillit à ce nom.
— Pourquoi cette question? demanda-t-elle.
— Oh! mon Dieu! vous blesserais-je encore? fit de Guiche. En ce cas, je suis bien malheureux, bien à plaindre!
— Oui, bien malheureux, bien à plaindre, monsieur de Guiche, car vous paraissez horriblement souffrir.
— Oh! mademoiselle, que n’ai-je une sœur dévouée, une amie véritable!
— Vous avez des amis, monsieur de Guiche, et M. le vicomte de Bragelonne, dont vous parliez tout à l’heure, est, il me semble, un de ces bons amis.
— Oui, oui, en effet, c’est un de mes bons amis. Adieu, mademoiselle, adieu! recevez tous mes respects.
Et il s’enfuit comme un fou du côté de l’étang.
Son ombre noire glissait grandissante parmi les ifs lumineux et les larges moires resplendissantes de l’eau.
La Vallière le regarda quelque temps avec compassion.
— Oh! oui, oui, dit-elle, il souffre et je commence à comprendre pourquoi.
Elle achevait à peine, lorsque ses compagnes, Mlles de Montalais et de Tonnay-Charente, accoururent.
Elles avaient fini leur service, dépouillé leurs habits de nymphes, et, joyeuses de cette belle nuit, du succès de la soirée, elles revenaient trouver leur compagne.
— Eh quoi! déjà! lui dirent-elles. Nous croyions arriver les premières au rendez-vous.
— J’y suis depuis un quart d’heure, répondit La Vallière.
— Est-ce que la danse ne vous a point amusée?
— Non.
— Et tout le spectacle?
— Non plus. En fait de spectacle, j’aime bien mieux celui de ces bois noirs au fond desquels brille çà et là une lumière qui passe comme un œil rouge, tantôt ouvert, tantôt fermé.
— Elle est poète, cette La Vallière, dit Tonnay-Charente.
— C’est-à-dire insupportable, fit Montalais. Toutes les fois qu’il s’agit de rire un peu ou de s’amuser de quelque chose, La Vallière pleure; toutes les fois qu’il s’agit de pleurer, pour nous autres femmes, chiffons perdus, amour-propre piqué, parure sans effet, La Vallière rit.
— Oh! quant à moi, je ne puis être de ce caractère, dit Mlle de Tonnay-Charente. Je suis femme, et femme comme on ne l’est pas; qui m’aime me flatte, qui me flatte me plaît par sa flatterie, et qui me plaît…
— Eh bien! tu n’achèves pas? dit Montalais.
— C’est trop difficile, répliqua Mlle de Tonnay-Charente en riant aux éclats. Achève pour moi, toi qui as tant d’esprit.
— Et vous, Louise, dit Montalais, vous plaît-on?
— Cela ne regarde personne, dit la jeune fille en se levant du banc de mousse où elle était restée étendue pendant tout le temps qu’avait duré le ballet. Maintenant, mesdemoiselles, nous avons formé le projet de nous divertir cette nuit sans surveillants et sans escorte. Nous sommes trois, nous nous plaisons l’une à l’autre, il fait un temps superbe; regardez là-bas, voyez la lune qui monte doucement au ciel et argente les cimes des marronniers et des chênes. Oh! la belle promenade! oh! la belle liberté! la belle herbe fine des bois, la belle faveur que me fait votre amitié; prenons-nous par le bras et gagnons les grands arbres. Ils sont tous, en ce moment, attablés et actifs là-bas, occupés à se parer pour une promenade d’apparat; on selle les chevaux, on attelle les voitures, les mules de la reine ou les quatre cavales blanches de Madame. Nous, gagnons vite un endroit où nul œil ne vous devine, où nul pas ne marche dans notre pas. Vous rappelez-vous, Montalais, les bois de Cheverny et de Chambord, les peupliers sans fin de Blois? nous avons échangé là-bas bien des espérances.
— Bien des confidences aussi.
— Oui.
— Moi, dit Mlle de Tonnay-Charente, je pense beaucoup aussi; mais prenez garde…
— Elle ne dit rien, fit Montalais, de sorte que ce que pense Mlle de Tonnay-Charente, Athénaïs seule le sait.
— Chut! s’écria Mlle de La Vallière, j’entends des pas qui viennent de ce côté.
— Eh! vite! vite! dans les roseaux, dit Montalais; baissez-vous, Athénaïs, vous qui êtes si grande.
Mlle de Tonnay-Charente se baissa effectivement.
Presque aussitôt on vit, en effet, deux gentilshommes s’avancer, la tête inclinée, les bras entrelacés et marchant sur le sable fin de l’allée parallèle au rivage.
Les femmes se firent petites, imperceptibles.
— C’est M. de Guiche, dit Montalais à l’oreille de Mlle de Tonnay-Charente.
— C’est M. de Bragelonne, dit celle-ci à l’oreille de La Vallière.
Les deux jeunes gens continuaient de s’approcher en causant d’une voix animée.
— C’est par ici qu’elle était tout à l’heure, dit le comte. Si je n’avais fait que la voir, je dirais que c’est une apparition; mais je lui ai parlé.
— Ainsi, vous êtes sûr?
— Oui; mais peut-être aussi lui ai-je fait peur.
— Comment cela?
— Eh! mon Dieu! j’étais encore fou de ce que vous savez, de sorte qu’elle n’aura rien compris à mes discours et aura pris peur.
— Oh! dit Bragelonne, ne vous inquiétez pas, mon ami. Elle est bonne, elle excusera; elle a de l’esprit, elle comprendra.
— Oui; mais si elle a compris, trop bien compris.
— Après?
— Et qu’elle parle.
— Oh! vous ne connaissez pas Louise, comte, dit Raoul. Louise a toutes les vertus, et n’a pas un seul défaut.
Et les jeunes gens passèrent là-dessus, et, comme ils s’éloignaient, leurs voix se perdirent peu à peu.
— Comment! La Vallière, dit Mlle de Tonnay-Charente. M. le vicomte de Bragelonne a dit «Louise» en parlant de vous. Comment cela se fait-il?
— Nous avons été élevés ensemble, répondit Mlle de La Vallière; tout enfants, nous nous connaissions.
— Et puis M. de Bragelonne est ton fiancé, chacun sait cela.
— Oh! je ne le savais pas, moi. Est-ce vrai, mademoiselle?
— C’est-à-dire, répondit Louise en rougissant, c’est-à-dire que M. de Bragelonne m’a fait l’honneur de me demander ma main… mais…
— Mais quoi?
— Mais il paraît que le roi…
— Eh bien?
— Que le roi ne veut pas consentir à ce mariage.
— Eh! pourquoi le roi? et qu’est-ce que le roi? s’écria Aure avec aigreur. Le roi a-t-il donc le droit de se mêler de ces choses-là, bon Dieu?…» _La poulitique est la poulitique_, comme disait M. de Mazarin; _ma l’amor, il est l’amor_.» Si donc tu aimes M. de Bragelonne, et, s’il t’aime, épousez-vous. Je vous donne mon consentement, moi.
Athénaïs se mit à rire.
— Oh! je parle sérieusement, répondit Montalais, et mon avis en ce cas vaut bien l’avis du roi, je suppose. N’est-ce pas, Louise?
— Voyons, voyons, ces messieurs sont passés, dit La Vallière; profitons donc de la solitude pour traverser la prairie et nous jeter dans le bois.
— D’autant mieux, dit Athénaïs, que voilà des lumières qui partent du château et du théâtre, et qui me font l’effet de précéder quelque illustre compagnie.
— Courons, dirent-elles toutes trois.
Et relevant gracieusement les longs plis de leurs robes de soie, elles franchirent lestement l’espace qui s’étendait entre l’étang et la partie la plus ombragée du parc.
Montalais, légère comme une biche, Athénaïs, ardente comme une jeune louve, bondissaient dans l’herbe sèche, et parfois un Actéon téméraire eût pu apercevoir dans la pénombre leur jambe pure et hardie se dessinant sous l’épais contour des jupes de satin.
La Vallière, plus délicate et plus pudique, laissa flotter ses robes; retardée ainsi par la faiblesse de son pied, elle ne tarda point à demander sa grâce.
Et, demeurée en arrière, elle força ses deux compagnes à l’attendre.
En ce moment, un homme, caché dans un fossé plein de jeunes pousses de saules, remonta vivement sur le talus de ce fossé et se mit à courir dans la direction du château.
Les trois femmes, de leur côté, atteignirent les lisières du parc, dont toutes les allées leur étaient connues.
De grandes allées fleuries s’élevaient autour des fossés; des barrières fermées protégeaient de ce côté les promeneurs contre l’envahissement des chevaux et des calèches.
En effet, on entendait rouler dans le lointain, sur le sol ferme des chemins, les carrosses des reines et de Madame. Plusieurs cavaliers les suivaient avec le bruit si bien imité par les vers cadencés de Virgile.
Quelques musiques lointaines répondaient au bruit, et, quand les harmonies cessaient, le rossignol, chanteur plein d’orgueil, envoyait à la compagnie qu’il sentait rassemblée sous les ombrages les chants les plus compliqués, les plus suaves et les plus savants.
Autour du chanteur, brillaient, dans le fond noir des gros arbres, les yeux de quelque chat-huant sensible à l’harmonie.
De sorte que cette fête de toute la cour était aussi la fête des hôtes mystérieux des bois; car assurément la biche écoutait dans sa fougère, le faisan sur sa branche, le renard dans son terrier.
On devinait la vie de toute cette population nocturne et invisible, aux brusques mouvements qui s’opéraient tout à coup dans les feuilles.
Alors les nymphes des bois poussaient un petit cri; puis, rassurées à l’instant même, riaient et reprenaient leur marche.
Et elles arrivèrent ainsi au chêne royal, vénérable reste d’un chêne, qui, dans sa jeunesse, avait entendu les soupirs de Henri II pour la belle Diane de Poitiers, et plus tard ceux de Henri IV pour la belle Gabrielle d’Estrées.
Sous ce chêne, les jardiniers avaient accumulé la mousse et le gazon, de telle sorte que jamais siège circulaire n’avait mieux reposé les membres fatigués d’un roi.
Le tronc de l’arbre formait un dossier rugueux, mais suffisamment large pour quatre personnes.
Sous les rameaux qui obliquaient vers le tronc, les voix se perdaient en filtrant vers les cieux.
Chapitre CXV — Ce qui se disait sous le chêne royal Il y avait dans la douceur de l’air, dans le silence du feuillage, un muet engagement pour ces jeunes femmes à changer tout de suite la conversation badine en une conversation plus sérieuse.
Celle même dont le caractère était le plus enjoué, Montalais, par exemple, y penchait la première.
Elle débuta par un gros soupir.
— Quelle joie, dit-elle, de nous sentir ici, libres, seules, et en droit d’être franches, surtout envers nous-mêmes!
— Oui, dit Mlle de Tonnay-Charente; car la cour, si brillante qu’elle soit, cache toujours un mensonge sous les plis du velours ou sous les feux des diamants.
— Moi, répliqua La Vallière, je ne mens jamais; quand je ne puis dire la vérité, je me tais.
— Vous ne serez pas longtemps en faveur, ma chère, dit Montalais; ce n’est point ici comme à Blois, où nous disions à la vieille Madame tous nos dépits et toutes nos envies. Madame avait ses jours où elle se souvenait d’avoir été jeune. Ces jours-là, quiconque causait avec Madame trouvait une amie sincère. Madame nous contait ses amours avec Monsieur, et nous, nous lui contions ses amours avec d’autres, ou du moins les bruits qu’on avait fait courir sur ses galanteries. Pauvre femme! si innocente! elle en riait, nous aussi; où est-elle à présent?
— Ah! Montalais, rieuse Montalais, s’écria La Vallière, voilà que tu soupires encore; les bois t’inspirent, et tu es presque raisonnable ce soir.
— Mesdemoiselles, dit Athénaïs, vous ne devez pas tellement regretter la cour de Blois, que vous ne vous trouviez heureuses chez nous. Une cour, c’est l’endroit où viennent les hommes et les femmes pour causer de choses que les mères et les tuteurs, que les confesseurs surtout, défendent avec sévérité. À la cour, on se dit ces choses sous privilège du roi et des reines, n’est-ce pas agréable?
— Oh! Athénaïs, dit Louise en rougissant.
— Athénaïs est franche ce soir, dit Montalais, profitons-en.
— Oui, profitons-en, car on m’arracherait ce soir les plus intimes secrets de mon cœur.
— Ah! si M. de Montespan était là! dit Montalais.
— Vous croyez que j’aime M. de Montespan? murmura la belle jeune fille.
— Il est beau, je suppose?
— Oui, et ce n’est pas un mince avantage à mes yeux.
— Vous voyez bien.
— Je dirai plus, il est, de tous les hommes qu’on voit ici, le plus beau et le plus…
— Qu’entend-on là? dit La Vallière en faisant sur le banc de mousse un brusque mouvement.
— Quelque daim qui fuit dans les branches.
— Je n’ai peur que des hommes, dit Athénaïs.
— Quand ils ne ressemblent pas à M. de Montespan?
— Finissez cette raillerie… M. de Montespan est aux petits soins pour moi; mais cela n’engage à rien. N’avons-nous pas ici M. de Guiche qui est aux petits soins pour Madame?
— Pauvre, pauvre garçon! dit La Vallière.
— Pourquoi pauvre?… Madame est assez belle et assez grande dame, je suppose.
La Vallière secoua douloureusement la tête.
— Quand on aime, dit-elle, ce n’est ni la belle ni la grande dame; mes chères amies, quand on aime, ce doit être le cœur et les yeux seuls de celui ou de celle qu’on aime.
Montalais se mit à rire bruyamment.
— Cœur, yeux, oh! sucrerie! dit-elle.
— Je parle pour moi, répliqua La Vallière.
— Nobles sentiments! dit Athénaïs d’un air protecteur, mais froid.
— Ne les avez-vous pas, mademoiselle? dit Louise.
— Parfaitement, mademoiselle; mais je continue. Comment peut-on plaindre un homme qui rend des soins à une femme comme Madame? S’il y a disproportion, c’est du côté du comte.
— Oh! non, non, fit La Vallière, c’est du côté de Madame.
— Expliquez-vous.
— Je m’explique. Madame n’a pas même le désir de savoir ce que c’est que l’amour. Elle joue avec ce sentiment comme les enfants avec les artifices dont une étincelle embraserait un palais. Cela brille, voilà tout ce qu’il lui faut. Or, joie et amour sont le tissu dont elle veut que soit tramée sa vie. M. de Guiche aimera cette dame illustre; elle ne l’aimera pas.
Athénaïs partit d’un éclat de rire dédaigneux.
— Est-ce qu’on aime? dit-elle. Où sont vos nobles sentiments de tout à l’heure? la vertu d’une femme n’est-elle point dans le courageux refus de toute intrigue à conséquence. Une femme bien organisée et douée d’un cœur généreux doit regarder les hommes, s’en faire aimer, adorer même, et dire une fois au plus dans sa vie: «Tiens! il me semble que, si je n’eusse pas été ce que je suis, j’eusse moins détesté celui-là que les autres.»
— Alors, s’écria La Vallière en joignant les mains, voilà ce que vous promettez à M. de Montespan?
— Eh! certes, à lui comme à tout autre. Quoi! je vous ai dit que je lui reconnaissais une certaine supériorité, et cela ne suffirait pas! Ma chère, on est femme, c’est-à-dire reine dans tout le temps que nous donne la nature pour occuper cette royauté, de quinze à trente-cinq ans. Libre à vous d’avoir du cœur après, quand vous n’aurez plus que cela.
— Oh! oh! murmura La Vallière.
— Parfait! s’écria Montalais, voilà une maîtresse femme. Athénaïs, vous irez loin!
— Ne m’approuvez-vous point?
— Oh! des pieds et des mains! dit la railleuse.
— Vous plaisantez, n’est-ce pas, Montalais? dit Louise.
— Non, non, j’approuve tout ce que vient de dire Athénaïs; seulement…
— Seulement quoi?
— Eh bien! je ne puis le mettre en action. J’ai les plus complets principes; je me fais des résolutions, près desquelles les projets du stathouder et ceux du roi d’Espagne sont des jeux d’enfants, puis, le jour de la mise à exécution, rien.
— Vous faiblissez? dit Athénaïs avec dédain.
— Indignement.
— Malheureuse nature, reprit Athénaïs. Mais, au moins, vous choisissez?
— Ma foi!… ma foi, non! Le sort se plaît à me contrarier en tout; je rêve des empereurs et je trouve des…
— Aure! Aure! s’écria La Vallière, par pitié, ne sacrifiez pas, au plaisir de dire un mot, ceux qui vous aiment d’une affection si dévouée.
— Oh! pour cela, je m’en embarrasse peu: ceux qui m’aiment sont assez heureux que je ne les chasse point, ma chère. Tant pis pour moi si j’ai une faiblesse; mais tant pis pour eux si je m’en venge sur eux. Ma foi! je m’en venge!
— Aure!
— Vous avez raison, dit Athénaïs, et peut-être aussi arriverez-vous au même but. Cela s’appelle être coquette, voyez-vous, mesdemoiselles. Les hommes, qui sont des sots en beaucoup de choses, le sont surtout en celle-ci, qu’ils confondent sous ce mot de coquetterie la fierté d’une femme et sa variabilité. Moi, je suis fière, c’est-à-dire imprenable, je rudoie les prétendants, mais sans aucune espèce de prétention à les retenir. Les hommes disent que je suis coquette, parce qu’ils ont l’amour-propre de croire que je les désire. D’autres femmes, Montalais, par exemple, se sont laissé entamer par les adulations; elles seraient perdues sans le bienheureux ressort de l’instinct qui les pousse à changer soudain et à châtier celui dont elles acceptaient naguère l’hommage.
— Savante dissertation! dit Montalais d’un ton de gourmet qui se délecte.
— Odieux! murmura Louise.
— Grâce à cette coquetterie, car voilà la véritable coquetterie, poursuivit Mlle de Tonnay-Charente, l’amant bouffi d’orgueil, il y a une heure, maigrit en une minute de toute l’enflure de son amour-propre. Il prenait déjà des airs vainqueurs, il recule; il allait nous protéger, il se prosterne de nouveau. Il en résulte qu’au lieu d’avoir un mari jaloux, incommode, habitué, nous avons un amant toujours tremblant, toujours convoiteux, toujours soumis, par cette seule raison qu’il trouve, lui, une maîtresse toujours nouvelle. Voilà, et soyez-en persuadées, mesdemoiselles, ce que vaut la coquetterie. C’est avec cela qu’on est reine entre les femmes, quand on n’a pas reçu de Dieu la faculté si précieuse de tenir en bride son cœur et son esprit.
— Oh! que vous êtes habile! dit Montalais, et que vous comprenez bien le devoir des femmes!
— Je m’arrange un bonheur particulier, dit Athénaïs avec modestie; je me défends, comme tous les amoureux faibles, contre l’oppression des plus forts.
— La Vallière ne dit pas un mot.
— Est-ce qu’elle ne nous approuve point?
— Moi, je ne comprends seulement pas, dit Louise. Vous parlez comme des êtres qui ne seraient point appelés à vivre sur cette terre.
— Elle est jolie, votre terre! dit Montalais.
— Une terre, reprit Athénaïs, où l’homme encense la femme pour la faire tomber étourdie, où il l’insulte quand elle est tombée?
— Qui vous parle de tomber? dit Louise.
— Ah! voilà une théorie nouvelle, ma chère; indiquez-moi, s’il vous plaît, votre moyen pour ne pas être vaincue, si vous vous laissez entraîner par l’amour?
— Oh! s’écria la jeune fille en levant au ciel noir ses beaux yeux humides, oh! si vous saviez ce que c’est qu’un cœur; je vous expliquerais et je vous convaincrais; un cœur aimant est plus fort que toute votre coquetterie et plus que toute votre fierté. Jamais une femme n’est aimée je le crois, et Dieu m’entend; jamais un homme n’aime avec idolâtrie que s’il se sent aimé. Laissez aux vieillards de la comédie de se croire adorés par des coquettes. Le jeune homme s’y connaît, lui, il ne s’abuse point; s’il a pour la coquette un désir, une effervescence, une rage, vous voyez que je vous fais le champ libre et vaste; en un mot, la coquette peut le rendre fou, jamais elle ne le rendra amoureux. L’amour, voyez-vous, tel que je le conçois, c’est un sacrifice incessant, absolu, entier; mais ce n’est pas le sacrifice d’une seule des deux parties unies. C’est l’abnégation complète de deux âmes qui veulent se fondre en une seule. Si j’aime jamais, je supplierai mon amant de me laisser libre et pure; je lui dirai, ce qu’il comprendra, que mon âme est déchirée par le refus que je lui fais; et lui! lui qui m’aimera, sentant la douloureuse grandeur de mon sacrifice, à son tour il se dévouera comme moi, il me respectera, il ne cherchera point à me faire tomber pour m’insulter quand je serai tombée, ainsi que vous le disiez tout à l’heure en blasphémant contre l’amour que je comprends. Voilà, moi, comment j’aime. Maintenant, venez me dire que mon amant me méprisera; je l’en défie, à moins qu’il ne soit le plus vil des hommes, et mon cœur m’est garant que je ne choisirai pas ces gens-là. Mon regard lui paiera ses sacrifices ou lui imposera des vertus qu’il n’eût jamais cru avoir.
— Mais, Louise, s’écria Montalais, vous nous dites cela et vous ne le pratiquez point!
— Que voulez-vous dire?
— Vous êtes adorée de Raoul de Bragelonne, aimée à deux genoux. Le pauvre garçon est victime de votre vertu, comme il le serait, plus qu’il ne le serait même de ma coquetterie ou de la fierté d’Athénaïs.
— Ceci est tout simplement une subdivision de la coquetterie, dit Athénaïs, et Mademoiselle, à ce que je vois, la pratique sans s’en douter.
— Oh! fit La Vallière.
— Oui, cela s’appelle l’instinct: parfaite sensibilité, exquise recherche de sentiments, montre perpétuelle d’élans passionnés qui n’aboutissent jamais. Oh! c’est fort habile aussi et très efficace. J’eusse même, maintenant que j’y réfléchis, préféré cette tactique à ma fierté pour combattre les hommes, parce qu’elle offre l’avantage de faire croire parfois à la conviction; mais, dès à présent, sans passer condamnation tout à fait pour moi-même, je la déclare supérieure à la simple coquetterie de Montalais.
Les deux jeunes filles se mirent à rire.
La Vallière seule garda le silence et secoua la tête.
Puis, après un instant:
— Si vous me disiez le quart de ce que vous venez de me dire devant un homme, fit-elle, ou même que je fusse persuadée que vous le pensez, je mourrais de honte et de douleur sur cette place.
— Eh bien! mourez, tendre petite, répondit Mlle de Tonnay-Charente: car, s’il n’y a pas d’hommes ici, il y a au moins deux femmes, vos amies, qui vous déclarent atteinte et convaincue d’être une coquette d’instinct, une coquette naïve; c’est-à-dire la plus dangereuse espèce de coquette qui existe au monde.
— Oh! mesdemoiselles! répondit La Vallière rougissante et près de pleurer.
Les deux compagnes éclatèrent de rire sur de nouveaux frais.
— Eh bien! je demanderai des renseignements à Bragelonne.
— À Bragelonne? fit Athénaïs.
— Eh! oui, à ce grand garçon courageux comme César, fin et spirituel comme M. Fouquet, à ce pauvre garçon qui depuis douze ans te connaît, t’aime, et qui cependant, s’il faut t’en croire, n’a jamais baisé le bout de tes doigts.
— Expliquez-nous cette cruauté, vous la femme de cœur? dit Athénaïs à La Vallière.
— Je l’expliquerai par un seul mot: la vertu. Nierez-vous la vertu, par hasard?
— Voyons, Louise, ne mens pas, dit Aure en lui prenant la main.
— Mais que voulez-vous donc que je vous dise? s’écria La Vallière.
— Ce que vous voudrez. Mais vous aurez beau dire, je persiste dans mon opinion sur vous. Coquette d’instinct, coquette naïve, c’est-à-dire, je l’ai dit et je le redis, la plus dangereuse de toutes les coquettes.
— Oh! non, non, par grâce! ne croyez pas cela.
— Comment! douze ans de rigueur absolue!
— Oh! il y a douze ans, j’en avais cinq. L’abandon d’un enfant ne peut pas être compté à la jeune fille.
— Eh bien! vous avez dix-sept ans; trois ans au lieu de douze. Depuis trois ans, vous avez été constamment et entièrement cruelle. Vous avez contre vous les muets ombrages de Blois, les rendez-vous où l’on compte les étoiles, les séances nocturnes sous les platanes, ses vingt ans parlant à vos quatorze ans, le feu de ses yeux vous parlant à vous-même.
— Soit, soit; mais il en est ainsi!
— Allons donc, impossible!
— Mais, mon Dieu, pourquoi donc impossible!
— Dis-nous des choses croyables, ma chère, et nous te croirons.
— Mais enfin, supposez une chose.
— Laquelle? Voyons.
— Achevez, ou nous supposerons bien plus que vous ne voudrez.
— Supposons, alors; supposons que je croyais aimer, et que je n’aime pas.
— Comment, tu n’aimes pas?
— Que voulez-vous! si j’ai été autrement que ne sont les autres quand elles aiment, c’est que je n’aime pas; c’est que mon heure n’est pas encore venue.
— Louise! Louise! dit Montalais, prends garde, je vais te retourner ton mot de tout à l’heure. Raoul n’est pas là, ne l’accable pas en son absence; sois charitable, et si, en y regardant de bien près, tu penses ne pas l’aimer, dis-le lui à lui-même. Pauvre garçon!
Et elle se mit à rire.
— Mademoiselle plaignait tout à l’heure M. de Guiche, dit Athénaïs; ne pourrait-on pas trouver l’explication de cette indifférence pour l’un dans cette compassion pour l’autre?