Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Chapter 26

Chapter 263,826 wordsPublic domain

Il s’occupa quelque peu de sa toilette et partit pour aller rendre visite à Madame.

La princesse, qui n’avait pas voulu paraître l’attendre, était descendue aux jardins avec toutes ses dames.

Quand le roi eut appris que Madame avait quitté ses appartements pour se rendre à la promenade, il recueillit tous les gentilshommes qu’il put trouver sous sa main et les convia à le suivre aux jardins.

Madame faisait la chasse aux papillons sur une grande pelouse bordée d’héliotropes et de genêts.

Elle regardait courir les plus intrépides et les plus jeunes de ses dames, et, le dos tourné à la charmille, attendait fort impatiemment l’arrivée du roi, auquel elle avait assigné ce rendez-vous.

Le craquement de plusieurs pas sur le sable la fit retourner. Louis XIV était nu-tête; il avait abattu de sa canne un papillon petit-paon, que M. de Saint-Aignan avait ramassé tout étourdi sur l’herbe.

— Vous voyez, madame, dit le roi, que, moi aussi, je chasse pour vous.

Et il s’approcha.

— Messieurs, dit-il en se tournant vers les gentilshommes qui formaient sa suite, rapportez-en chacun autant à ces dames.

C’était congédier tout le monde.

On vit alors un spectacle assez curieux; les vieux courtisans, les courtisans obèses, coururent après les papillons en perdant leurs chapeaux et en chargeant, canne levée, les myrtes et les genêts comme ils eussent fait des Espagnols.

Le roi offrit la main à Madame, choisit avec elle pour centre d’observation un banc couvert d’une toiture de mousse, sorte de chalet ébauché par le génie timide de quelque jardinier qui avait inauguré le pittoresque et la fantaisie dans le style sévère du jardinage d’alors.

Cet auvent, garni de capucines et de rosiers grimpants, recouvrait un banc sans dossier, de manière que les spectateurs, isolés au milieu de la pelouse, voyaient et étaient vus de tous côtés, mais ne pouvaient être entendus sans voir eux-mêmes ceux qui se fussent approchés pour entendre.

De ce siège, sur lequel les deux intéressés se placèrent, le roi fit un signe d’encouragement aux chasseurs; puis, comme s’il eût disserté avec Madame sur le papillon traversé d’une épingle d’or et fixé à son chapeau:

— Ne sommes-nous pas bien ici pour causer? dit-il.

— Oui, Sire, car j’avais besoin d’être entendue de vous seul et vue de tout le monde.

— Et moi aussi, dit Louis.

— Mon billet vous a surpris?

— Épouvanté! Mais ce que j’ai à vous dire est plus important.

— Oh! non pas. Savez-vous que Monsieur m’a fermé sa porte?

— À vous! et pourquoi?

— Ne le devinez-vous pas?

— Ah! madame! mais alors nous avions tous les deux la même chose à nous dire?

— Que vous est-il donc arrivé, à vous?

— Vous voulez que je commence?

— Oui. Moi, j’ai tout dit.

— À mon tour, alors. Sachez qu’en arrivant j’ai trouvé ma mère qui m’a entraîné chez elle.

— Oh! la reine mère! fit Madame avec inquiétude, c’est sérieux.

— Je le crois bien. Voici ce quelle m’a dit… Mais, d’abord. permettez-moi un préambule.

— Parlez, Sire.

— Est-ce que Monsieur vous a jamais parlé de moi?

— Souvent.

— Est-ce que Monsieur vous a jamais parlé de sa jalousie?

— Oh! plus souvent encore.

— À mon égard?

— Non pas, mais à l’égard…

— Oui, je sais, de Buckingham, de Guiche.

— Précisément.

— Eh bien! madame, voilà que Monsieur s’avise à présent d’être jaloux de moi.

— Voyez! répliqua en souriant malicieusement la princesse.

— Enfin, ce me semble, nous n’avons jamais donné lieu…

— Jamais! moi du moins… Mais comment avez-vous su la jalousie de Monsieur?

— Ma mère m’a représenté que Monsieur était entré chez elle comme un furieux, qu’il avait exhalé mille plaintes contre votre… Pardonnez-moi…

— Dites, dites.

— Sur votre coquetterie. Il paraît que Monsieur se mêle aussi d’injustice.

— Vous êtes bien bon, Sire.

— Ma mère l’a rassuré; mais il a prétendu qu’on le rassurait trop souvent et qu’il ne voulait plus l’être.

— N’eût-il pas mieux fait de ne pas s’inquiéter du tout?

— C’est ce que j’ai dit.

— Avouez, Sire, que le monde est bien méchant. Quoi! un frère, une sœur ne peuvent causer ensemble, se plaire dans la société l’un de l’autre sans donner lieu à des commentaires, à des soupçons? Car enfin, Sire, nous ne faisons pas mal, nous n’avons nulle envie de faire mal.

Et elle regardait le roi de cet œil fier et provocateur qui allume les flammes du désir chez les plus froids et les plus sages.

— Non, c’est vrai, soupira Louis.

— Savez-vous bien, Sire, que, si cela continuait, je serais forcée de faire un éclat? Voyons, jugez notre conduite: est-elle ou n’est-elle pas régulière?

— Oh! certes, elle est régulière.

— Seuls souvent, car nous nous plaisons aux mêmes choses, nous pourrions nous égarer aux mauvaises; l’avons-nous fait?… Pour moi vous êtes un frère, rien de plus.

Le roi fronça le sourcil. Elle continua.

— Votre main, qui rencontre souvent la mienne, ne me produit pas ces tressaillements, cette émotion… que des amants, par exemple…

— Oh! assez, assez, je vous en conjure! dit le roi au supplice. Vous êtes impitoyable et vous me ferez mourir.

— Quoi donc?

— Enfin… vous dites clairement que vous n’éprouvez rien auprès de moi.

— Oh! Sire… je ne dis pas cela… mon affection…

— Henriette… assez, je vous le demande encore. Si vous me croyez de marbre comme vous, détrompez-vous.

— Je ne vous comprends pas.

— C’est bien, soupira le roi en baissant les yeux. Ainsi nos rencontres… nos serrements de mains… nos regards échangés… Pardon, pardon… Oui, vous avez raison, et je sais ce que vous voulez dire.

Il cacha sa tête dans ses mains.

— Prenez garde, Sire, dit vivement Madame, voici que M. de Saint-Aignan vous regarde.

— C’est vrai! s’écria Louis en fureur; jamais l’ombre de la liberté, jamais de sincérité dans les relations… On croit trouver un ami, l’on n’a qu’un espion… une amie, l’on n’a qu’une… sœur.

Madame se tut, elle baissa les yeux.

— Monsieur est jaloux! murmura-t-elle avec un accent dont rien ne saurait rendre la douceur et le charme.

— Oh! s’écria soudain le roi, vous avez raison.

— Vous voyez bien, fit-elle en le regardant de manière à lui brûler le cœur, vous êtes libre; on ne vous soupçonne pas; on n’empoisonne pas toute la joie de votre maison.

— Hélas! vous ne savez encore rien: c’est que la reine est jalouse.

— Marie-Thérèse?

— Jusqu’à la folie. Cette jalousie de Monsieur est née de la sienne; elle pleurait, elle se plaignait à ma mère, elle nous reprochait ces parties de bains si douces pour moi.

«Pour moi», fit le regard de Madame.

— Tout à coup, Monsieur, aux écoutes, surprit le mot _banos_, que prononçait la reine avec amertume; cela l’éclaira. Il entra effaré, se mêla aux entretiens et querella ma mère si âprement, qu’elle dut fuir sa présence; en sorte que vous avez affaire à un mari jaloux, et que je vais voir se dresser devant moi perpétuellement, inexorablement, le spectre de la jalousie aux yeux gonflés, aux joues amaigries, à la bouche sinistre.

— Pauvre roi! murmura Madame en laissant sa main effleurer celle de Louis.

Il retint cette main, et, pour la serrer sans donner d’ombrage aux spectateurs qui ne cherchaient pas si bien les papillons qu’ils ne cherchassent aussi les nouvelles et à comprendre quelque mystère dans l’entretien du roi et de Madame, Louis rapprocha de sa belle-sœur le papillon expirant: tous deux se penchèrent comme pour compter les mille yeux de ses ailes ou les grains de leur poussière d’or.

Seulement, ni l’un ni l’autre ne parla; leurs cheveux se touchaient, leurs haleines se mêlaient, leurs mains brûlaient l’une dans l’autre.

Cinq minutes s’écoulèrent ainsi.

Chapitre CXII — Ce que l’on prend en chassant aux papillons Les deux jeunes gens restèrent un instant la tête inclinée sous cette double pensée d’amour naissant qui fait naître tant de fleurs dans les imaginations de vingt ans.

Madame Henriette regardait Louis de côté. C’était une de ces natures bien organisées qui savent à la fois regarder en elles-mêmes et dans les autres. Elle voyait l’amour au fond du cœur de Louis, comme un plongeur habile voit une perle au fond de la mer.

Elle comprit que Louis était dans l’hésitation, sinon dans le doute, et qu’il fallait pousser en avant ce cœur paresseux ou timide.

— Ainsi?… dit-elle, interrogeant en même temps qu’elle rompait le silence.

— Que voulez-vous dire? demanda Louis après avoir attendu un instant.

— Je veux dire qu’il me faudra revenir à la résolution que j’avais prise.

— À laquelle?

— À celle que j’avais déjà soumise à Votre Majesté.

— Quand cela?

— Le jour où nous nous expliquâmes à propos des jalousies de Monsieur.

— Que me disiez-vous donc ce jour-là? demanda Louis, inquiet.

— Vous ne vous en souvenez plus, Sire?

— Hélas! si c’est un malheur encore, je m’en souviendrai toujours assez tôt.

— Oh! ce n’est un malheur que pour moi, Sire, répondit Madame Henriette; mais c’est un malheur nécessaire.

— Mon Dieu!

— Et je le subirai.

— Enfin, dites, quel est ce malheur?

— L’absence!

— Oh! encore cette méchante résolution?

— Sire, croyez que je ne l’ai point prise sans lutter violemment contre moi même… Sire, il me faut, croyez-moi, retourner en Angleterre.

— Oh! jamais, jamais, je ne permettrai que vous quittiez la France! s’écria le roi.

— Et cependant, dit Madame en affectant une douce et triste fermeté, cependant, Sire, rien n’est plus urgent; et, il y a plus, je suis persuadée que telle est la volonté de votre mère.

— La volonté! s’écria le roi. Oh! oh! chère sœur, vous avez dit là un singulier mot devant moi.

— Mais, répondit en souriant Madame Henriette, n’êtes-vous pas heureux de subir les volontés d’une bonne mère?

— Assez, je vous en conjure; vous me déchirez le cœur.

— Moi?

— Sans doute, vous parlez de ce départ avec une tranquillité.

— Je ne suis pas née pour être heureuse, Sire, répondit mélancoliquement la princesse, et j’ai pris, toute jeune, l’habitude de voir mes plus chères pensées contrariées.

— Dites-vous vrai? Et votre départ contrarierait-il une pensée qui vous soit chère?

— Si je vous répondais oui, n’est-il pas vrai, Sire, que vous prendriez déjà votre mal en patience?

— Cruelle!

— Prenez garde, Sire, on se rapproche de nous.

Le roi regarda autour de lui.

— Non, dit-il.

Puis, revenant à Madame:

— Voyons, Henriette, au lieu de chercher à combattre la jalousie de Monsieur par un départ qui me tuerait…

Henriette haussa légèrement les épaules, en femme qui doute.

— Oui, qui me tuerait, répondit Louis. Voyons, au lieu de vous arrêter à ce départ, est-ce que votre imagination… Ou plutôt est-ce que votre cœur ne vous suggérerait rien?

— Et que voulez-vous que mon cœur me suggère, mon Dieu?

— Mais enfin, dites, comment prouve-t-on à quelqu’un qu’il a tort d’être jaloux?

— D’abord, Sire, en ne lui donnant aucun motif de jalousie, c’est-à-dire en n’aimant que lui.

— Oh! j’attendais mieux.

— Qu’attendiez-vous?

— Que vous répondiez tout simplement qu’on tranquillise les jaloux en dissimulant l’affection que l’on porte à l’objet de leur jalousie.

— Dissimuler est difficile, Sire.

— C’est pourtant par les difficultés vaincues qu’on arrive à tout bonheur. Quant à moi, je vous jure que je démentirai mes jaloux, s’il le faut, en affectant de vous traiter comme toutes les autres femmes.

— Mauvais moyen, faible moyen, dit la jeune femme en secouant sa charmante tête.

— Vous trouvez tout mauvais, chère Henriette, dit Louis mécontent. Vous détruisez tout ce que je propose. Mettez donc au moins quelque chose à la place. Voyons, cherchez. Je me fie beaucoup aux inventions des femmes. Inventez à votre tour.

— Eh bien! je trouve ceci. Écoutez-vous, Sire?

— Vous me le demandez! Vous parlez de ma vie ou de ma mort, et vous me demandez si j’écoute!

— Eh bien! j’en juge par moi-même. S’il s’agissait de me donner le change sur les intentions de mon mari à l’égard d’une autre femme, une chose me rassurerait par-dessus tout.

— Laquelle?

— Ce serait de voir, d’abord, qu’il ne s’occupe pas de cette femme.

— Eh bien! voilà précisément ce que je vous disais tout à l’heure.

— Soit. Mais je voudrais, pour être pleinement rassurée, le voir encore s’occuper d’une autre.

— Ah! je vous comprends, répondit Louis en souriant. Mais, dites-moi, chère Henriette…

— Quoi?

— Si le moyen est ingénieux, il n’est guère charitable.

— Pourquoi?

— En guérissant l’appréhension de la blessure dans l’esprit du jaloux, vous lui en faites une au cœur. Il n’a plus la peur, c’est vrai; mais il a le mal, ce qui me semble bien pis.

— D’accord; mais au moins il ne surprend pas, il ne soupçonne pas l’ennemi réel, il ne nuit pas à l’amour; il concentre toutes ses forces du côté où ses forces ne feront tort à rien ni à personne. En un mot, Sire, mon système, que je m’étonne de vous voir combattre, je l’avoue, fait du mal aux jaloux, c’est vrai, mais fait du bien aux amants. Or, je vous le demande, Sire, excepté vous peut-être, qui a jamais songé à plaindre les jaloux? Ne sont-ce pas des bêtes mélancoliques, toujours aussi malheureuses sans sujet qu’avec sujet? Ôtez le sujet, vous ne détruirez pas leur affliction. Cette maladie gît dans l’imagination, et, comme toutes les maladies imaginaires, elle est incurable. Tenez, il me souvient à ce propos, très cher Sire, d’un aphorisme de mon pauvre médecin Dawley, savant et spirituel docteur, que, sans mon frère, qui ne peut se passer de lui, j’aurais maintenant près de moi: «Lorsque vous souffrirez de deux affections, me disait-il, choisissez celle qui vous gêne le moins, je vous laisserai celle-là; car, par Dieu! disait-il, celle-là m’est souverainement utile pour que j’arrive à vous extirper l’autre.»

— Bien dit, bien jugé, chère Henriette, répondit le roi en souriant.

— Oh! nous avons d’habiles gens à Londres, Sire.

— Et ces habiles gens font d’adorables élèves; ce Daley, Darley… comment l’appelez-vous?

— Dawley.

— Eh bien! je lui ferai pension dès demain pour son aphorisme; vous, Henriette, commencez, je vous prie, par choisir le moindre de vos maux. Vous ne répondez pas, vous souriez; je devine, le moindre de vos maux, n’est-ce pas, c’est votre séjour en France? Je vous laisserai ce mal-là, et, pour débuter dans la cure de l’autre, je veux chercher dès aujourd’hui un sujet de divagation pour les jaloux de tout sexe qui nous persécutent.

— Chut! cette fois-ci, on vient bien réellement, dit Madame.

Et elle se baissa pour cueillir une pervenche dans le gazon touffu.

On venait, en effet, car soudain se précipitèrent, par le sommet du monticule, une foule de jeunes femmes que suivaient les cavaliers; la cause de toute cette irruption était un magnifique sphinx des vignes aux ailes supérieures semblables au plumage du chat-huant, aux ailes inférieures pareilles à des feuilles de rose.

Cette proie opime était tombée dans les filets de Mlle de Tonnay-Charente, qui la montrait avec fierté à ses rivales, moins bonnes chercheuses qu’elle.

La reine de la chasse s’assit à vingt pas à peu près du banc où se tenaient Louis et Madame Henriette, s’adossa à un magnifique chêne enlacé de lierres, et piqua le papillon sur le jonc de sa longue canne.

Mlle de Tonnay-Charente était fort belle; aussi les hommes désertèrent-ils les autres femmes pour venir, sous prétexte de lui faire compliment sur son adresse, se presser en cercle autour d’elle.

Le roi et la princesse regardaient sournoisement cette scène comme les spectateurs d’un autre âge regardent les jeux des petits enfants.

— On s’amuse là-bas, dit le roi.

— Beaucoup, Sire; j’ai toujours remarqué qu’on s’amusait là où étaient la jeunesse et la beauté.

— Que dites-vous de Mlle de Tonnay-Charente, Henriette? demanda le roi.

— Je dis qu’elle est un peu blonde, répondit Madame, tombant du premier coup sur le seul défaut que l’on pût reprocher à la beauté presque parfaite de la future Mme de Montespan.

— Un peu blonde, soit! mais belle, ce me semble, malgré cela.

— Est-ce votre avis, Sire?

— Mais oui.

— Eh bien! alors, c’est le mien aussi.

— Et recherchée, vous voyez.

— Oh! pour cela, oui: les amants voltigent. Si nous faisions la chasse aux amants, au lieu de faire la chasse aux papillons, voyez donc la belle capture que nous ferions autour d’elle.

— Voyons, Henriette, que dirait-on si le roi se mêlait à tous ces amants et laissait tomber son regard de ce côté? Serait-on encore jaloux là-bas?

— Oh! Sire, Mlle de Tonnay-Charente est un remède bien efficace, dit Madame avec un soupir; elle guérirait le jaloux, c’est vrai, mais elle pourrait bien faire une jalouse.

— Henriette! Henriette! s’écria Louis, vous m’emplissez le cœur de joie! Oui, oui, vous avez raison, Mlle de Tonnay-Charente est trop belle pour servir de manteau.

— Manteau de roi, dit en souriant Madame Henriette; manteau de roi doit être beau.

— Me le conseillez-vous? demanda Louis.

— Oh! moi, que vous dirais-je, Sire, sinon que donner un pareil conseil serait donner des armes contre moi? Ce serait folie ou orgueil que vous conseiller de prendre pour héroïne d’un faux amour une femme plus belle que celle pour laquelle vous prétendez éprouver un amour vrai.

Le roi chercha la main de Madame avec la main, les yeux avec les yeux, puis il balbutia quelques mots si tendres, mais en même temps prononcés si bas, que l’historien, qui doit tout entendre, ne les entendit point.

Puis tout haut:

— Eh bien! dit-il, choisissez-moi vous-même celle qui devra guérir nos jaloux. À celle-là tous mes soins, toutes mes attentions, tout le temps que je vole aux affaires; à celle-là, Henriette, la fleur que je cueillerai pour vous, les pensées de tendresse que vous ferez naître en moi; à celle-là le regard que je n’oserai vous adresser, et qui devrait aller vous éveiller dans votre insouciance. Mais choisissez-la bien, de peur qu’en voulant songer à elle, de peur qu’en lui offrant la rose détachée par mes doigts, je ne me trouve vaincu par vous-même, et que l’œil, la main, les lèvres ne retournent sur-le-champ à vous, dût l’univers tout entier deviner mon secret.

Pendant que ces paroles s’échappaient de la bouche du roi, comme un flot d’amour, Madame rougissait, palpitait, heureuse, fière, enivrée; elle ne trouva rien à répondre, son orgueil et sa soif des hommages étaient satisfaits.

— J’échouerai, dit-elle en relevant ses beaux yeux, mais non pas comme vous m’en priez, car tout cet encens que vous voulez brûler sur l’autel d’une autre déesse, ah! Sire, j’en suis jalouse aussi et je veux qu’il me revienne, et je ne veux pas qu’il s’en égare un atome en chemin. Donc, Sire, je choisirai, avec votre royale permission, ce qui me paraîtra le moins capable de vous distraire, et qui laissera mon image bien intacte dans votre âme.

— Heureusement, dit le roi, que votre cœur n’est point mal composé, sans cela je frémirais de la menace que vous me faites; nous avons pris sur ce point nos précautions, et autour de vous, comme autour de moi, il serait difficile de rencontrer un fâcheux visage.

Pendant que le roi parlait ainsi, Madame s’était levée, avait parcouru des yeux toute la pelouse, et, après un examen détaillé et silencieux, appelant à elle le roi:

— Tenez, Sire, dit-elle, voyez-vous sur le penchant de la colline, près de ce massif de boules-de-neige, cette belle arriérée qui va seule, tête baissée, bras pendants, cherchant dans les fleurs qu’elle foule aux pieds, comme tous ceux qui ont perdu leur pensée.

— Mlle de La Vallière? fit le roi.

— Oui.

— Oh!

— Ne vous convient-elle pas, Sire?

— Mais voyez donc la pauvre enfant, elle est maigre, presque décharnée!

— Bon! suis-je grasse, moi?

— Mais elle est triste à mourir!

— Cela fera contraste avec moi, que l’on accuse d’être trop gaie.

— Mais elle boite!

— Vous croyez?

— Sans doute. Voyez donc, elle a laissé passer tout le monde de peur que sa disgrâce ne soit remarquée.

— Eh bien! elle courra moins vite que Daphné et ne pourra pas fuir Apollon.

— Henriette! Henriette! fit le roi tout maussade, vous avez été justement me chercher la plus défectueuse de vos filles d’honneur.

— Oui, mais c’est une de mes filles d’honneur, notez cela.

— Sans doute. Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que, pour visiter cette divinité nouvelle, vous ne pourrez vous dispenser de venir chez moi, et que, la décence interdisant à votre flamme d’entretenir particulièrement la déesse, vous serez contraint de la voir à mon cercle, de me parler en lui parlant. Je veux dire, enfin, que les jaloux auront tort s’ils croient que vous venez chez moi pour moi, puisque vous y viendrez pour Mlle de La Vallière.

— Qui boite.

— À peine.

— Qui n’ouvre jamais la bouche.

— Mais qui, quand elle l’ouvre, montre des dents charmantes.

— Qui peut servir de modèle aux ostéologistes.

— Votre faveur l’engraissera.

— Henriette!

— Enfin, vous m’avez laissée maîtresse?

— Hélas! oui.

— Eh bien! c’est mon choix; je vous l’impose. Subissez-le.

— Oh! je subirais une des Furies, si vous me l’imposiez.

— La Vallière est douce comme un agneau; ne craignez pas qu’elle vous contredise jamais quand vous lui direz que vous l’aimez.

Et Madame se mit à rire.

— Oh! vous n’avez pas peur que je lui en dise trop, n’est-ce pas?

— C’était dans mon droit.

— Soit.

— C’est donc un traité fait?

— Signé.

— Vous me conserverez une amitié de frère, une assiduité de frère, une galanterie de roi, n’est-ce pas?

— Je vous conserverai un cœur qui n’a déjà plus l’habitude de battre qu’à votre commandement.

— Eh bien! voyez-vous l’avenir assuré de cette façon?

— Je l’espère.

— Votre mère cessera-t-elle de me regarder en ennemie?

— Oui.

— Marie-Thérèse cessera-t-elle de parler en espagnol devant Monsieur, qui a horreur des colloques faits en langue étrangère, parce qu’il croit toujours qu’on l’y maltraite?

— Hélas! a-t-il tort? murmura le roi tendrement.

— Et pour terminer, fit la princesse, accusera-t-on encore le roi de songer à des affections illégitimes, quand il est vrai que nous n’éprouvons rien l’un pour l’autre, si ce n’est des sympathies pures de toute arrière-pensée?

— Oui, oui, balbutia le roi. Mais on dira encore autre chose.

— Et que dira-t-on, Sire? En vérité, nous ne serons donc jamais en repos?

— On dira, continua le roi, que j’ai bien mauvais goût; mais qu’est-ce que mon amour-propre auprès de votre tranquillité?

— De mon honneur, Sire, et de celui de notre famille, voulez-vous dire. D’ailleurs, croyez-moi, ne vous hâtez point ainsi de vous piquer contre La Vallière; elle boite, c’est vrai, mais elle ne manque pas d’un certain bon sens. Tout ce que le roi touche, d’ailleurs, se convertit en or.

— Enfin, madame, soyez certaine d’une chose, c’est que je vous suis encore reconnaissant; vous pouviez me faire payer plus cher encore votre séjour en France.

— Sire, on vient à nous.

— Eh bien?

— Un dernier mot.

— Lequel?

— Vous êtes prudent et sage, Sire, mais c’est ici qu’il faudra appeler à votre secours toute votre prudence, toute votre sagesse.

— Oh! s’écria Louis en riant, je commence dès ce soir à jouer mon rôle, et vous verrez si j’ai de la vocation pour représenter les bergers. Nous avons grande promenade dans la forêt après le goûter, puis nous avons souper et ballet à dix heures.

— Je le sais bien.

— Or, ma flamme va ce soir même éclater plus haut que les feux d’artifice, briller plus clairement que les lampions de notre ami Colbert; cela resplendira de telle sorte que les reines et Monsieur auront les yeux brûlés.

— Prenez garde, Sire, prenez garde!

— Eh! mon Dieu, qu’ai-je donc fait?

— Voilà que je vais rentrer mes compliments de tout à l’heure… Vous, prudent! vous, sage! ai-je dit… Mais vous débutez par d’abominables folies! Est-ce qu’une passion s’allume ainsi, comme une torche, en une seconde? Est-ce que, sans préparation aucune, un roi fait comme vous tombe aux pieds d’une fille comme La Vallière?

— Oh! Henriette! Henriette! Henriette! je vous y prends… Nous n’avons pas encore commencé la campagne et vous me pillez!