Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 25
Il faut le dire, jamais de Guiche n’avait été si beau, le regard de Madame avait en quelque sorte illuminé le visage du fils du maréchal de Grammont. La belle-sœur du roi sentait un orage grondant au-dessus de sa tête; elle sentait aussi que pendant cette journée, si féconde en événements futurs, elle avait, envers celui qui l’aimait avec tant d’ardeur et de passion, commis une injustice, sinon une grave trahison.
Le moment lui semblait venu de rendre compte au pauvre sacrifié de cette injustice de la matinée. Le cœur de Madame parlait alors, et au nom de de Guiche. Le comte était sincèrement plaint, le comte l’emportait donc sur tous.
Il n’était plus question de Monsieur, du roi, de milord de Buckingham. De Guiche à ce moment régnait sans partage.
Cependant Monsieur était aussi bien beau; mais il était impossible de le comparer au comte. On le sait, toutes les femmes le disent, il y a toujours une différence énorme entre la beauté de l’amant et celle du mari.
Or, dans la situation présente, après la sortie de Monsieur, après cette salutation courtoise et affectueuse à la jeune reine et à la reine mère, après ce salut leste et cavalier fait à Madame, et dont tous les courtisans avaient fait la remarque, tous ces motifs, disons-nous, dans cette réunion, donnaient l’avantage à l’amant sur l’époux.
Monsieur était trop grand seigneur pour remarquer ce détail. Il n’est rien d’efficace comme l’idée bien arrêtée de la supériorité pour assurer l’infériorité de l’homme qui garde cette opinion de lui-même.
Le roi arriva. Tout le monde chercha les événements dans le coup d’œil qui commençait à remuer le monde comme le sourcil du Jupiter tonnant.
Louis n’avait rien de la tristesse de son frère, il rayonnait.
Ayant examiné la plupart des dessins qu’on lui montrait de tous côtés, il donna ses conseils ou ses critiques et fit des heureux ou des infortunés avec un seul mot.
Tout à coup son œil, qui souriait obliquement vers Madame, remarqua la muette correspondance établie entre la princesse et le comte.
La lèvre royale se pinça, et, lorsqu’elle fut rouverte une fois encore pour donner passage à quelques phrases banales:
— Mesdames, dit le roi en s’avançant vers les reines, je reçois la nouvelle que tout est préparé selon mes ordres à Fontainebleau.
Un murmure de satisfaction partit des groupes. Le roi lut sur tous les visages le désir violent de recevoir une invitation pour les fêtes.
— Je partirai demain, ajouta-t-il.
Silence profond dans l’assemblée.
— Et j’engage, termina le roi, les personnes qui m’entourent à se préparer pour m’accompagner.
Le sourire illuminait toutes les physionomies. Celle de Monsieur seule garda son caractère de mauvaise humeur.
Alors on vit successivement défiler devant le roi et les dames les seigneurs qui se hâtaient de remercier Sa Majesté du grand honneur de l’invitation.
Quand ce fut au tour de Guiche:
— Ah! monsieur, lui dit le roi, je ne vous avais pas vu.
Le comte salua. Madame pâlit.
De Guiche allait ouvrir la bouche pour formuler son remerciement.
— Comte, dit le roi, voici le temps des secondes semailles. Je suis sûr que vos fermiers de Normandie vous verront avec plaisir dans vos terres.
Et le roi tourna le dos au malheureux après cette brutale attaque.
Ce fut au tour de de Guiche à pâlir; il fit deux pas vers le roi, oubliant qu’on ne parle jamais à Sa Majesté sans avoir été interrogé.
— J’ai mal compris, peut-être, balbutia-t-il.
Le roi tourna légèrement la tête, et, de ce regard froid et fixe qui plongeait comme une épée inflexible dans le cœur des disgraciés:
— J’ai dit vos terres, répéta-t-il lentement en laissant tomber ses paroles une à une.
Une sueur froide monta au front du comte, ses mains s’ouvrirent et laissèrent tomber le chapeau qu’il tenait entre ses doigts tremblants.
Louis chercha le regard de sa mère, comme pour lui montrer qu’il était le maître. Il chercha le regard triomphant de son frère, comme pour lui demander si la vengeance était de son goût.
Enfin, il arrêta ses yeux sur Madame.
La princesse souriait et causait avec Mme de Noailles.
Elle n’avait rien entendu, ou plutôt avait feint de ne rien entendre.
Le chevalier de Lorraine regardait aussi avec une de ces insistances ennemies qui semblent donner au regard d’un homme la puissance du levier lorsqu’il soulève, arrache et fait jaillir au loin l’obstacle.
M. de Guiche demeura seul dans le cabinet du roi; tout le monde s’était évaporé. Devant les yeux du malheureux dansaient des ombres.
Soudain il s’arracha au fixe désespoir qui le dominait, et courut d’un trait s’enfermer chez lui, où l’attendait encore Raoul, tenace dans ses sombres pressentiments.
— Eh bien? murmura celui-ci en voyant son ami entrer tête nue, l’œil égaré, la démarche chancelante.
— Oui, oui, c’est vrai, oui…
Et de Guiche n’en put dire davantage; il tomba épuisé sur les coussins.
— Et elle?… demanda Raoul.
— Elle! s’écria l’infortuné en levant vers le ciel un poing crispé par la colère. Elle!…
— Que dit-elle?
— Elle dit que sa robe lui va bien.
— Que fait-elle?
— Elle rit.
Et un accès de rire extravagant fit bondir tous les nerfs du pauvre exilé. Il tomba bientôt à la renverse; il était anéanti.
Chapitre CIX — Fontainebleau
Depuis quatre jours, tous les enchantements réunis dans les magnifiques jardins de Fontainebleau faisaient de ce séjour un lieu de délices.
M. Colbert se multipliait… Le matin, comptes des dépenses de la nuit; le jour, programmes, essais, enrôlements, paiements.
M. Colbert avait réuni quatre millions, et les disposait avec une savante économie.
Il s’épouvantait des frais auxquels conduit la mythologie. Tout sylvain, toute dryade ne coûtait pas moins de cent livres par jour. Le costume revenait à trois cents livres.
Ce qui se brûlait de poudre et de soufre en feux d’artifice montait chaque nuit à cent mille livres. Il y avait en outre des illuminations sur les bords de la pièce d’eau pour trente mille livres par soirée.
Ces fêtes avaient paru magnifiques. Colbert ne se possédait plus de joie.
Il voyait à tous moments Madame et le roi sortir pour des chasses ou pour des réceptions de personnages fantastiques, solennités qu’on improvisait depuis quinze jours et qui faisaient briller l’esprit de Madame et la munificence du roi.
Car Madame, héroïne de la fête, répondait aux harangues de ces députations de peuples inconnus, Garamanthes, Scythes, Hyperboréens, Caucasiens et Patagons, qui semblaient sortir de terre pour venir la féliciter, et à chaque représentant de ces peuples le roi donnait quelque diamant ou quelque meuble de valeur.
Alors les députés comparaient, en vers plus ou moins grotesques, le roi au Soleil, Madame à Phœbé sa sœur, et l’on ne parlait pas plus des reines ou de Monsieur, que si le roi eût épousé Madame Henriette d’Angleterre et non Marie-Thérèse d’Autriche.
Le couple heureux, se tenant les mains, se serrant imperceptiblement les doigts, buvait à longues gorgées ce breuvage si doux de l’adulation, que rehaussent la jeunesse, la beauté, la puissance et l’amour.
Chacun s’étonnait à Fontainebleau du degré d’influence que Madame avait si rapidement acquis sur le roi.
Chacun se disait tout bas que Madame était véritablement la reine. Et, en effet, le roi proclamait cette étrange vérité par chacune de ses pensées, par chacune de ses paroles et par chacun de ses regards.
Il puisait ses volontés, il cherchait ses inspirations dans les yeux de Madame, et il s’enivrait de sa joie lorsque Madame daignait sourire.
Madame, de son côté, s’enivrait-elle de son pouvoir en voyant tout le monde à ses pieds? Elle ne pouvait le dire elle-même; mais ce qu’elle savait, c’est qu’elle ne formait aucun désir, c’est qu’elle se trouvait parfaitement heureuse.
Il résultait de toutes ces transpositions, dont la source était dans la volonté royale, que Monsieur, au lieu d’être le second personnage du royaume, en était réellement devenu le troisième.
C’était bien pis que du temps où de Guiche faisait sonner ses guitares chez Madame. Alors, Monsieur avait au moins la satisfaction de faire peur à celui qui le gênait.
Mais, depuis le départ de l’ennemi chassé par son alliance avec le roi, Monsieur avait sur les épaules un joug bien autrement lourd qu’auparavant.
Chaque soir, Madame rentrait excédée.
Le cheval, les bains dans la Seine, les spectacles, les dîners sous les feuilles, les bals au bord du grand canal, les concerts, c’eût été assez pour tuer, non pas une femme mince et frêle, mais le plus robuste Suisse du château.
Il est vrai qu’en fait de danses, de concerts, de promenades, une femme est bien autrement forte que le plus vigoureux enfant des treize cantons.
Mais, si étendues que soient les forces d’une femme, elles ont un terme, et elles ne sauraient tenir longtemps contre un pareil régime.
Quant à Monsieur, il n’avait pas même la satisfaction de voir Madame abdiquer la royauté le soir.
Le soir, Madame habitait un pavillon royal avec la jeune reine et la reine mère.
Il va sans dire que M. le chevalier de Lorraine ne quittait pas Monsieur, et venait verser sa goutte de fiel sur chaque blessure qu’il recevait.
Il en résultait que Monsieur, qui s’était d’abord trouvé tout hilare et tout rajeuni depuis le départ de Guiche, retomba dans la mélancolie trois jours après l’installation de la cour à Fontainebleau.
Or, il arriva qu’un jour, vers deux heures, Monsieur, qui s’était levé tard, qui avait mis plus de soin encore que d’habitude à sa toilette, il arriva que Monsieur, qui n’avait entendu parler de rien pour la journée, forma le projet de réunir sa cour à lui et d’emmener Madame souper à Moret, où il avait une belle maison de campagne.
Il s’achemina donc vers le pavillon des reines, et entra, fort étonné de ne trouver là aucun homme du service royal.
Il entra tout seul dans l’appartement.
Une porte ouvrait à gauche sur le logis de Madame, une à droite sur le logis de la jeune reine.
Monsieur apprit chez sa femme, d’une lingère qui travaillait, que tout le monde était parti à onze heures pour s’aller baigner à la Seine, qu’on avait fait de cette partie une grande fête, que toutes les calèches avaient été disposées aux portes du parc, et que le départ s’était effectué depuis plus d’une heure.
«Bon! se dit Monsieur, l’idée est heureuse; il fait une chaleur lourde, je me baignerai volontiers.»
Et il appela ses gens… Personne ne vint.
Il appela chez Madame, tout le monde était sorti.
Il descendit aux remises.
Un palefrenier lui apprit qu’il n’y avait plus de calèches ni de carrosses.
Alors il commanda qu’on lui sellât deux chevaux, un pour lui, un pour son valet de chambre.
Le palefrenier lui répondit poliment qu’il n’y avait plus de chevaux.
Monsieur, pâle de colère, remonta chez les reines.
Il entra jusque dans l’oratoire d’Anne d’Autriche.
De l’oratoire, à travers une tapisserie entrouverte, il aperçut sa jeune belle sœur agenouillée devant la reine mère et qui paraissait tout en larmes.
Il n’avait été vu ni entendu.
Il s’approcha doucement de l’ouverture et écouta; le spectacle de cette douleur piquait sa curiosité.
Non seulement la jeune reine pleurait, mais encore elle se plaignait.
— Oui, disait-elle, le roi me néglige, le roi ne s’occupe plus que de plaisirs, et de plaisirs auxquels je ne participe point.
— Patience, patience, ma fille, répliquait Anne d’Autriche en espagnol.
Puis, en espagnol encore, elle ajoutait des conseils que Monsieur ne comprenait pas.
La reine y répondait par des accusations mêlées de soupirs et de larmes, parmi lesquelles Monsieur distinguait souvent le mot _banos_ que Marie-Thérèse accentuait avec le dépit de la colère.
«Les bains, se disait Monsieur, les bains. Il paraît que c’est aux bains qu’elle en a.»
Et il cherchait à recoudre les parcelles de phrases qu’il comprenait à la suite les unes des autres.
Toutefois, il était aisé de deviner que la reine se plaignait amèrement, et que, si Anne d’Autriche ne la consolait point, elle essayait au moins de la consoler.
Monsieur craignait d’être surpris écoutant à la porte, il prit le parti de tousser.
Les deux reines se retournèrent au bruit.
Monsieur entra.
À la vue du prince, la jeune reine se releva précipitamment, et essuya ses yeux.
Monsieur savait trop bien son monde pour questionner, et savait trop bien la politesse pour rester muet, il salua donc.
La reine mère lui sourit agréablement.
— Que voulez-vous, mon fils? dit-elle.
— Moi?… Rien… balbutia Monsieur; je cherchais…
— Qui?
— Ma mère, je cherchais Madame.
— Madame est aux bains.
— Et le roi? dit Monsieur d’un ton qui fit trembler la reine.
— Le roi aussi, toute la cour aussi, répliqua Anne d’Autriche.
— Alors vous, madame? dit Monsieur.
— Oh! moi, fit la jeune reine, je suis l’effroi de tous ceux qui se divertissent.
— Et moi aussi, à ce qu’il paraît, reprit Monsieur.
Anne d’Autriche fit un signe muet à sa bru, qui se retira en fondant en larmes.
Monsieur fronça le sourcil.
— Voilà une triste maison, dit-il, qu’en pensez-vous, ma mère?
— Mais… non… non… tout le monde ici cherche son plaisir.
— C’est pardieu bien ce qui attriste ceux que ce plaisir gêne.
— Comme vous dites cela, mon cher Philippe!
— Ma foi! ma mère, je le dis comme je le pense.
— Expliquez-vous; qu’y a-t-il?
— Mais demandez à ma belle-sœur, qui tout à l’heure vous contait ses peines.
— Ses peines… quoi?…
— Oui, j’écoutais; par hasard, je l’avoue, mais enfin j’écoutais… Eh bien! j’ai trop entendu ma sœur se plaindre des fameux bains de Madame.
— Ah! folie…
— Non, non, non, lorsqu’on pleure, on n’est pas toujours fou… _Banos_, disait la reine; cela ne veut-il pas dire bains?
— Je vous répète, mon fils, dit Anne d’Autriche, que votre belle-sœur est d’une jalousie puérile.
— En ce cas, madame, répondit le prince, je m’accuse bien humblement d’avoir le même défaut qu’elle.
— Vous aussi, mon fils?
— Certainement.
— Vous aussi, vous êtes jaloux de ces bains?
— Parbleu!
— Oh!
— Comment! le roi va se baigner avec ma femme et n’emmène pas la reine? Comment! Madame va se baigner avec le roi, et l’on ne me fait pas l’honneur de me prévenir? Et vous voulez que ma belle-sœur soit contente? et vous voulez que je sois content?
— Mais, mon cher Philippe, dit Anne d’Autriche, vous extravaguez; vous avez fait chasser M. de Buckingham, vous avez fait exiler M. de Guiche; ne voulez-vous pas maintenant renvoyer le roi de Fontainebleau?
— Oh! telle n’est point ma prétention, madame, dit aigrement Monsieur. Mais je puis bien me retirer, moi, et je me retirerai.
— Jaloux du roi! jaloux de votre frère!
— Jaloux de mon frère! du roi! oui, madame, jaloux! jaloux! jaloux!
— Ma foi, monsieur, s’écria Anne d’Autriche en jouant l’indignation et la colère, je commence à vous croire fou et ennemi juré de mon repos, et vous quitte la place, n’ayant pas de défense contre de pareilles imaginations.
Elle dit, leva le siège et laissa Monsieur en proie au plus furieux emportement.
Monsieur resta un instant tout étourdi; puis, revenant à lui, pour retrouver toutes ses forces, il descendit de nouveau à l’écurie, retrouva le palefrenier, lui redemanda un carrosse, lui redemanda un cheval; et sur sa double réponse qu’il n’y avait ni cheval ni carrosse, Monsieur arracha une chambrière aux mains d’un valet d’écurie et se mit à poursuivre le pauvre diable à grands coups de fouet tout autour de la cour des communs, malgré ses cris et ses excuses; puis, essoufflé, hors d’haleine, ruisselant de sueur, tremblant de tous ses membres, il remonta chez lui, mit en pièces ses plus charmantes porcelaines, puis se coucha, tout botté, tout éperonné dans son lit, en criant:
— Au secours!
Chapitre CX — Le bain
À Vulaines, sous des voûtes impénétrables d’osiers fleuris, de saules qui, inclinant leurs têtes vertes, trempaient les extrémités de leur feuillage dans l’onde bleue, une barque, longue et plate, avec des échelles couvertes de longs rideaux bleus, servait de refuge aux Dianes baigneuses que guettaient à leur sortie de l’eau vingt Actéons empanachés qui galopaient, ardents et pleins de convoitise, sur le bord moussu et parfumé de la rivière.
Mais Diane, même la Diane pudique, vêtue de la longue chlamyde, était moins chaste, moins impénétrable que Madame, jeune et belle comme la déesse. Car, malgré la fine tunique de la chasseresse, on voyait son genou rond et blanc; malgré le carquois sonore, on apercevait ses brunes épaules; tandis qu’un long voile cent fois roulé enveloppait Madame, alors qu’elle se remettait aux bras de ses femmes, et la rendait inabordable aux plus indiscrets comme aux plus pénétrants regards.
Lorsqu’elle remonta l’escalier, les poètes présents, et tous étaient poètes quand il s’agissait de Madame, les vingt poètes galopants s’arrêtèrent, et, d’une voix commune, s’écrièrent que ce n’étaient pas des gouttes d’eau, mais bien des perles qui tombaient du corps de Madame et s’allaient perdre dans l’heureuse rivière.
Le roi, centre de ces poésies et de ces hommages, imposa silence aux amplificateurs dont la verve n’eût pas tari, et tourna bride, de peur d’offenser, même sous les rideaux de soie, la modestie de la femme et la dignité de la princesse.
Il se fit donc un grand vide dans la scène et un grand silence dans la barque. Aux mouvements, au jeu des plis, aux ondulations des rideaux, on devinait les allées et venues des femmes empressées pour leur service.
Le roi écoutait en souriant les propos de ses gentilshommes, mais on pouvait deviner en le regardant que son attention n’était point à leurs discours.
En effet, à peine le bruit des anneaux glissant sur les tringles eut-il annoncé que Madame était vêtue et que la déesse allait paraître, que le roi, se retournant sur-le-champ, et courant auprès du rivage, donna le signal à tous ceux que leur service ou leur plaisir appelaient auprès de Madame.
On vit les pages se précipiter, amenant avec eux les chevaux de main; on vit les calèches, restées à couvert sous les branches, s’avancer auprès de la tente, plus cette nuée de valets, de porteurs, de femmes qui, pendant le bain des maîtres, avaient échangé à l’écart leurs observations, leurs critiques, leurs discussions d’intérêts, journal fugitif de cette époque, dont nul ne se souvient, pas même les flots, miroir des personnages, écho des discours; les flots, témoins que Dieu a précipités eux-mêmes dans l’immensité, comme il a précipité les acteurs dans l’éternité.
Tout ce monde encombrant les bords de la rivière, sans compter une foule de paysans attirés par le désir de voir le roi et la princesse, tout ce monde fut, pendant huit ou dix minutes, le plus désordonné, le plus agréable pêle-mêle qu’on pût imaginer.
Le roi avait mis pied à terre: tous les courtisans l’avaient imité; il avait offert la main à Madame, dont un riche habit de cheval développait la taille élégante, qui ressortait sous ce vêtement de fine laine, broché d’argent.
Ses cheveux, humides encore, et plus foncés que le jais, mouillaient son cou si blanc et si pur. La joie et la santé brillaient dans ses beaux yeux; elle était reposée, nerveuse, elle aspirait l’air à longs traits sous le parasol brodé que lui portait un page.
Rien de plus tendre, de plus gracieux, de plus poétique que ces deux figures noyées sous l’ombre rose du parasol: le roi, dont les dents blanches éclataient dans un continuel sourire; Madame, dont les yeux noirs brillaient comme deux escarboucles au reflet micacé de la soie changeante.
Quand Madame fut arrivée à son cheval, magnifique haquenée andalouse, d’un blanc sans tache, un peu lourde peut-être, mais à la tête intelligente et fine, dans laquelle on retrouvait le mélange du sang arabe si heureusement uni au sang espagnol, et à la longue queue balayant la terre, comme la princesse se faisait paresseuse pour atteindre l’étrier, le roi la prit dans ses bras, de telle façon que le bras de Madame se trouva comme un cercle de feu au cou du roi.
Louis, en se retirant, effleura involontairement de ses lèvres ce bras qui ne s’éloignait pas. Puis, la princesse ayant remercié son royal écuyer, tout le monde fut en selle au même instant.
Le roi et Madame se rangèrent pour laisser passer les calèches, les piqueurs, les courriers.
Bon nombre de cavaliers, affranchis du joug de l’étiquette, rendirent la main à leurs chevaux et s’élancèrent après les carrosses qui emportaient les filles d’honneur, fraîches comme autant d’Orcades autour de Diane, et les tourbillons, riant, jasant, bruissant, s’envolèrent.
Le roi et Madame maintinrent leurs chevaux au pas.
Derrière Sa Majesté et la princesse sa belle-sœur, mais à une respectueuse distance, les courtisans, graves ou désireux de se tenir à la portée et sous les regards du roi, suivirent, retenant leurs chevaux impatients, réglant leur allure sur celle du coursier du roi et de Madame, et se livrèrent à tout ce que présente de douceur et d’agrément le commerce des gens d’esprit qui débitent avec courtoisie mille atroces noirceurs sur le compte du prochain.
Dans les petits rires étouffés, dans les réticences de cette hilarité sardonique, Monsieur, ce pauvre absent, ne fut pas ménagé.
Mais on s’apitoya, on gémit sur le sort de de Guiche, et, il faut l’avouer, la compassion n’était pas là déplacée.
Cependant le roi et Madame ayant mis leurs chevaux en haleine et répété cent fois tout ce que leur mettaient dans la bouche les courtisans qui les faisaient parler, prirent le petit galop de chasse, et alors on entendit résonner sous le poids de cette cavalerie les allées profondes de la forêt.
Aux entretiens à voix basse, aux discours en forme de confidences, aux paroles échangées avec une sorte de mystère, succédèrent les bruyants éclats; depuis les piqueurs jusqu’aux princes, la gaieté s’épandit. Tout le monde se mit à rire et à s’écrier. On vit les pies et les geais s’enfuir avec leurs cris gutturaux sous les voûtes ondoyantes des chênes, le coucou interrompit sa monotone plainte au fond des bois, les pinsons et les mésanges s’envolèrent en nuées, pendant que les daims, les chevreuils et les biches bondissaient, effarés, au milieu des halliers.
Cette foule, répandant, comme en traînée, la joie, le bruit et la lumière sur son passage, fut précédée, pour ainsi dire, au château par son propre retentissement.
Le roi et Madame entrèrent dans la ville, salués tous deux par les acclamations universelles de la foule.
Madame s’empressa d’aller trouver Monsieur. Elle comprenait instinctivement qu’il était resté trop longtemps en dehors de cette joie.
Le roi alla rejoindre les reines; il savait leur devoir, à une surtout, un dédommagement de sa longue absence.
Mais Madame ne fut pas reçue chez Monsieur. Il lui fut répondu que Monsieur dormait.
Le roi, au lieu de rencontrer Marie-Thérèse souriante comme toujours, trouva dans la galerie Anne d’Autriche qui, guettant son arrivée, s’avança au-devant de lui, le prit par la main et l’emmena chez elle.
Ce qu’ils se dirent, ou plutôt ce que la reine mère dit à Louis XIV, nul ne l’a jamais su; mais on aurait pu bien certainement le deviner à la figure contrariée du roi à la sortie de cet entretien.
Mais nous, dont le métier est d’interpréter, comme aussi de faire part au lecteur de nos interprétations, nous manquerions à notre devoir en lui laissant ignorer le résultat de cette entrevue.
Il le trouvera suffisamment développé, nous l’espérons du moins, dans le chapitre suivant.
Chapitre CXI — La chasse aux papillons
Le roi, en rentrant chez lui pour donner quelques ordres et pour asseoir ses idées, trouva sur sa toilette un petit billet dont l’écriture semblait déguisée.
Il l’ouvrit et lut:
«Venez vite, j’ai mille choses à vous dire.»
Il n’y avait pas assez longtemps que le roi et Madame s’étaient quittés, pour que ces mille choses fussent la suite des trois mille que l’on s’était dites pendant la route qui sépare Vulaines de Fontainebleau.
Aussi la confusion du billet et sa précipitation donnèrent-elles beaucoup à penser au roi.