Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 20
— Ah! mais tu m’accables, fit tout à coup la jeune femme en rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s’apprête à porter le dernier coup; tu ne comptes qu’avec mes mauvaises passions et mes faiblesses. Quant à ce que j’ai de sentiments purs et généreux, tu n’en parles point. Si je me sens entraînée en ce moment vers M. le surintendant, si je fais même un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse, c’est que le sort de M. Fouquet me touche profondément, c’est qu’il est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient.
— Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son cœur, il y a donc quelque chose de nouveau?
— Tu ne sais donc pas?
— Je ne sais rien, dit Mme de Bellière avec cette palpitation de l’angoisse qui suspend la pensée et la parole, qui suspend jusqu’à la vie.
— Ma chère, il y a d’abord que toute la faveur du roi s’est retirée de M. Fouquet pour passer à M. Colbert.
— Oui, on le dit.
— C’est tout simple, depuis la découverte du complot de Belle-Île.
— On m’avait assuré que cette découverte de fortifications avait tourné à l’honneur de M. Fouquet.
Marguerite se mit à rire d’une façon si cruelle, que Mme de Bellière lui eût en ce moment plongé avec joie un poignard dans le cœur.
— Ma chère, continua Marguerite, il ne s’agit plus même de l’honneur de M. Fouquet; il s’agit de son salut. Avant trois jours, la ruine du surintendant est consommée.
— Oh! fit la marquise en souriant à son tour, c’est aller un peu vite.
— J’ai dit trois jours, parce que j’aime à me leurrer d’une espérance. Mais très certainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre heures.
— Et pourquoi?
— Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n’a plus d’argent.
— Dans la finance, ma chère Marguerite, tel n’a pas d’argent aujourd’hui, qui demain fait rentrer des millions.
— Cela pouvait être pour M. Fouquet alors qu’il avait deux amis riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l’argent de tous les coffres; mais ces amis sont morts.
— Les écus ne meurent pas, Marguerite; ils sont cachés, on les cherche, on les achète et on les trouve.
— Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier.
— Des millions? fit la marquise avec effroi.
— Quatre… c’est un nombre pair.
— Infâme! murmura Mme de Bellière torturée par cette féroce joie…
— M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, répliqua-t-elle courageusement.
— S’il a ceux que le roi lui demande aujourd’hui, dit Marguerite, peut-être n’aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un mois.
— Le roi lui redemandera de l’argent?
— Sans doute, et voilà pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M, Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de l’argent, et, quand il n’en aura plus, il tombera.
— C’est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort… Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet?
— Je crois qu’il ne l’aime pas… Or, c’est un homme puissant que M. Colbert; il gagne à être vu de près; des conceptions gigantesques, de la volonté, de la discrétion; il ira loin.
— Il sera surintendant?
— C’est probable… Voilà pourquoi, ma bonne marquise, je me sentais émue en faveur de ce pauvre homme qui m’a aimée, adorée même; voilà pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais son infidélité… dont il se repent, j’ai lieu de le croire; voilà pourquoi je n’eusse pas été éloignée de lui porter une consolation, un bon conseil; il aurait compris ma démarche et m’en aurait su gré. C’est doux d’être aimée, vois-tu. Les hommes apprécient fort l’amour quand ils ne sont pas aveuglés par la puissance.
La marquise, étourdie, écrasée par ces atroces attaques, calculées avec la justesse et la précision d’un tir d’artillerie, ne savait plus comment répondre; elle ne savait plus comment penser.
La voix de la perfide avait pris les intonations les plus affectueuses; elle parlait comme une femme et cachait les instincts d’une panthère.
— Eh bien! dit Mme de Bellière, qui espéra vaguement que Marguerite cessait d’accabler l’ennemi vaincu; eh bien! que n’allez-vous trouver M. Fouquet?
— Décidément, marquise, tu m’as fait réfléchir. Non, il serait inconvenant que je fisse la première démarche. M. Fouquet m’aime sans doute, mais il est trop fier. Je ne puis m’exposer à un affront… J’ai mon mari, d’ailleurs, à ménager. Tu ne me dis rien. Allons! je consulterai là-dessus M. Colbert.
Elle se leva en souriant comme pour prendre congé. La marquise n’eut pas la force de l’imiter.
Marguerite fit quelques pas pour continuer à jouir de l’humiliante douleur où sa rivale était plongée; puis soudain:
— Tu ne me reconduis pas? dit-elle.
La marquise se leva, pâle et froide, sans s’inquiéter davantage de cette enveloppe qui l’avait si fort préoccupée au commencement de la conversation et que son premier pas laissa à découvert.
Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans même retourner la tête du côté de Marguerite Vanel, elle s’y enferma.
Marguerite prononça ou plutôt balbutia trois ou quatre paroles que Mme de Bellière n’entendit même pas.
Mais, aussitôt que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie ne put résister au désir de s’assurer que ses soupçons étaient fondés; elle s’allongea comme une panthère et saisit l’enveloppe.
— Ah! dit-elle en grinçant des dents, c’était bien une lettre de M. Fouquet qu’elle lisait quand je suis arrivée!
Et elle s’élança, à son tour, hors de la chambre.
Pendant ce temps, la marquise, arrivée derrière le rempart de sa porte, sentait qu’elle était au bout de ses forces; un instant elle resta roide, pâle et immobile comme une statue; puis, comme une statue qu’un vent d’orage ébranle sur sa base, elle chancela et tomba inanimée sur le tapis.
Le bruit de sa chute retentit en même temps que retentissait le roulement de la voiture de Marguerite sortant de l’hôtel.
Chapitre CI — L’argenterie de Mme de Bellière
Le coup avait été d’autant plus douloureux qu’il était inattendu; la marquise fut donc quelque temps à se remettre; mais, une fois remise, elle se prit aussitôt à réfléchir sur les événements tels qu’ils s’annonçaient.
Alors elle reprit, dût sa vue se briser encore en chemin, cette ligne d’idées que lui avait fait suivre son implacable amie.
Trahison, puis noires menaces voilées sous un semblant d’intérêt public, voilà pour les manœuvres de Colbert.
Joie odieuse d’une chute prochaine, efforts incessants pour arriver à ce but, séductions non moins coupables que le crime lui-même: voilà ce que Marguerite mettait en œuvre.
Les atomes crochus de Descartes triomphaient; à l’homme sans entrailles s’était unie la femme sans cœur.
La marquise vit avec tristesse, encore plus qu’avec indignation, que le roi trempât dans un complot qui décelait la duplicité de Louis XIII déjà vieux, et l’avarice de Mazarin lorsqu’il n’avait pas encore eu le temps de se gorger de l’or français. Mais bientôt l’esprit de cette courageuse femme reprit toute son énergie et cessa de s’arrêter aux spéculations rétrogrades de la compassion.
La marquise n’était point de ceux qui pleurent quand il faut agir et qui s’amusent à plaindre un malheur qu’ils ont moyen de soulager.
Elle appuya, pendant dix minutes à peu près, son front dans ses mains glacées; puis, relevant le front, elle sonna ses femmes d’une main ferme et avec un geste plein d’énergie.
Sa résolution était prise.
— A-t-on tout préparé pour mon départ? demanda-t-elle à une de ses femmes qui entrait.
— Oui, madame; mais on ne comptait pas que Madame la marquise dût partir pour Bellière avant trois jours.
— Cependant tout ce qui est parures et valeurs est en caisse?
— Oui, madame; mais nous avons l’habitude de laisser tout cela à Paris; Madame, ordinairement, n’emporte pas ses pierreries à la campagne.
— Et tout cela est rangé, dites-vous?
— Dans le cabinet de Madame.
— Et l’orfèvrerie?
— Dans les coffres.
— Et l’argenterie?
— Dans la grande armoire de chêne.
La marquise se tut; puis, d’une voix tranquille:
— Que l’on fasse venir mon orfèvre, dit-elle.
Les femmes disparurent pour exécuter l’ordre.
Cependant la marquise était entrée dans son cabinet, et, avec le plus grand soin, considérait ses écrins.
Jamais elle n’avait donné pareille attention à ces richesses qui font l’orgueil d’une femme; jamais elle n’avait regardé ces parures que pour les choisir selon leurs montures ou leurs couleurs. Aujourd’hui elle admirait la grosseur des rubis et la limpidité des diamants; elle se désolait d’une tache, d’un défaut; elle trouvait l’or trop faible et les pierres misérables.
L’orfèvre la surprit dans cette occupation lorsqu’il arriva.
— Monsieur Faucheux, dit-elle, vous m’avez fourni mon orfèvrerie, je crois?
— Oui, madame la marquise.
— Je ne me souviens plus à combien se montait la note.
— De la nouvelle, madame, ou de celle que M. de Bellière vous donna en vous épousant? Car j’ai fourni les deux.
— Eh bien! de la nouvelle, d’abord.
— Madame, les aiguières, les gobelets et les plats avec leurs étuis, le surtout et les mortiers à glace, les bassins à confitures et les fontaines ont coûté à Madame la marquise soixante mille livres.
— Rien que cela, mon Dieu?
— Madame trouva ma note bien chère…
— C’est vrai! c’est vrai! Je me souviens qu’en effet c’était cher; le travail, n’est-ce pas?
— Oui, madame: gravures, ciselures, formes nouvelles.
— Le travail entre pour combien dans le prix? N’hésitez pas.
— Un tiers de la valeur, madame. Mais…
— Nous avons encore l’autre service, le vieux, celui de mon mari?
— Oh! madame, il est moins ouvré que celui dont je vous parle. Il ne vaut que trente mille livres, valeur intrinsèque.
— Soixante-dix! murmura la marquise. Mais, monsieur Faucheux, il y a encore l’argenterie de ma mère; vous savez, tout ce massif dont je n’ai pas voulu me défaire à cause du souvenir?
— Ah! madame, par exemple, c’est là une fameuse ressource pour des gens qui, comme Madame la marquise, ne seraient pas libres de garder leur vaisselle. En ce temps, madame, on ne travaillait pas léger comme aujourd’hui. On travaillait dans des lingots. Mais cette vaisselle n’est plus présentable; seulement, elle pèse.
— Voilà tout, voilà tout ce qu’il faut. Combien pèse-t-elle?
— Cinquante mille livres, au moins. Je ne parle pas des énormes vases de buffet qui, seuls, pèsent cinq mille livres d’argent: soit dix mille livres les deux.
— Cent trente! murmura la marquise. Vous êtes sûr de ces chiffres, monsieur Faucheux?
— Sûr, madame. D’ailleurs, ce n’est pas difficile à peser.
— Les quantités sont écrites sur mes livres.
— Oh! vous êtes une femme d’ordre, madame la marquise.
— Passons à autre chose, dit Mme de Bellière.
Et elle ouvrit un écrin.
— Je reconnais ces émeraudes, dit le marchand, c’est moi qui les ai fait monter; ce sont les plus belles de la cour; c’est-à-dire, non: les plus belles sont à Mme de Châtillon; elles lui viennent de MM. de Guise; mais les vôtres, madame, sont les secondes.
— Elles valent?
— Montées?
— Non; supposez qu’on voulût les vendre.
— Je sais bien qui les achèterait! s’écria M. Faucheux.
— Voilà précisément ce que je vous demande. On les achèterait donc?
— On achèterait toutes vos pierreries, madame; on sait que vous avez le plus bel écrin de Paris. Vous n’êtes pas de ces femmes qui changent; quand vous achetez, c’est du beau; lorsque vous possédez, vous gardez.
— Donc, on paierait ces émeraudes?
— Cent trente mille livres.
La marquise écrivit sur des tablettes, avec un crayon, le chiffre cité par l’orfèvre.
— Ce collier de rubis? dit-elle.
— Des rubis balais?
— Les voici.
— Ils sont beaux, ils sont superbes. Je ne vous connaissais pas ces pierres, madame.
— Estimez.
— Deux cent mille livres. Celui du milieu en vaut cent à lui seul.
— Oui, oui, c’est ce que je pensais, dit la marquise. Les diamants, les diamants! oh! j’en ai beaucoup: bagues, chaînes, pendants et girandoles, agrafes, ferrets! Estimez, monsieur Faucheux, estimez.
L’orfèvre prit sa loupe, ses balances, pesa, lorgna, et tout bas, faisant son addition:
— Voilà des pierres, dit-il, qui coûtent à Madame la marquise quarante mille livres de rente.
— Vous estimez huit cent mille livres?…
— À peu près.
— C’est bien ce que je pensais. Mais les montures sont à part.
— Comme toujours, madame, si j’étais appelé à vendre ou à acheter, je me contenterais, pour bénéfice, de l’or seul de ces montures; j’aurais encore vingt-cinq bonnes mille livres.
— C’est joli!
— Oui, madame, très joli.
— Acceptez-vous le bénéfice à la condition de faire argent comptant des pierreries?
— Mais, madame! s’écria l’orfèvre effaré, vous ne vendez pas vos diamants, je suppose?
— Silence, monsieur Faucheux, ne vous inquiétez pas de cela, rendez-moi seulement réponse. Vous êtes honnête homme, fournisseur de ma maison depuis trente ans, vous avez connu mon père et ma mère, que servaient votre père et votre mère. Je vous parle comme à un ami; acceptez-vous l’or des montures contre une somme comptant que vous verserez entre mes mains?
— Huit cent mille livres! mais c’est énorme!
— Je le sais.
— Impossible à trouver!
— Oh! que non.
— Mais madame, songez à l’effet que ferait, dans le monde, le bruit d’une vente de vos pierreries!
— Nul ne le saurait… Vous me ferez fabriquer autant de parures fausses semblables aux fines. Ne répondez rien je le veux. Vendez en détail, vendez seulement les pierres.
— Comme cela, c’est facile… Monsieur cherche des écrins, des pierres nues pour la toilette de Madame. Il y a concours. Je placerai facilement chez Monsieur pour six cent mille livres. Je suis sûr que les vôtres sont les plus belles.
— Quand cela?
— Sous trois jours.
— Eh bien! le reste, vous le placerez à des particuliers; pour le présent, faites-moi un contrat de vente garanti… paiement sous quatre jours.
— Madame, madame, réfléchissez, je vous en conjure… Vous perdrez là cent mille livres, si vous vous hâtez.
— J’en perdrai deux cent mille s’il le faut. Je veux que tout soit fait ce soir. Acceptez-vous?
— J’accepte, madame la marquise… Je ne dissimule pas que je gagnerai à cela cinq mille pistoles.
— Tant mieux! comment aurai-je l’argent?
— En or ou en billets de la Banque de Lyon, payables chez M. Colbert.
— J’accepte, dit vivement la marquise; retournez chez vous et apportez vite la somme en billets, entendez-vous?
— Oui, madame; mais, de grâce…
— Plus un mot, monsieur Faucheux. À propos, l’argenterie, que j’oubliais… Pour combien en ai-je?
— Cinquante mille livres, madame.
— C’est un million, se dit tout bas la marquise. Monsieur Faucheux, vous ferez prendre aussi l’orfèvrerie et l’argenterie avec toute la vaisselle. Je prétexte une refonte pour des modèles plus à mon goût… Fondez, dis-je, et rendez-moi la valeur en or… sur-le-champ.
— Bien, madame la marquise.
— Vous mettrez cet or dans un coffre; vous ferez accompagner cet or d’un de vos commis et sans que mes gens le voient; ce commis m’attendra dans un carrosse.
— Celui de Mme Faucheux? dit l’orfèvre.
— Si vous le voulez, je le prendrai chez vous.
— Oui, madame la marquise.
— Prenez trois de mes gens pour porter chez vous l’argenterie.
— Oui, madame.
La marquise sonna.
— Le fourgon, dit-elle, à la disposition de M. Faucheux.
L’orfèvre salua et sortit en commandant que le fourgon le suivit de près et en annonçant, lui-même, que la marquise faisait fondre sa vaisselle pour en avoir de plus nouvelle.
Trois heures après, elle se rendait chez M. Faucheux et recevait de lui huit cent mille livres en billets de la Banque de Lyon, deux cent cinquante mille livres en or, enfermées dans un coffre que portait péniblement un commis jusqu’à la voiture de Mme Faucheux.
Car Mme Faucheux avait un coche. Fille d’un président des comptes, elle avait apporté trente mille écus à son mari, syndic des orfèvres. Les trente mille écus avaient fructifié depuis vingt ans. L’orfèvre était millionnaire et modeste. Pour lui, il avait fait l’emplette d’un vénérable carrosse, fabriqué en 1648, dix années après la naissance du roi. Ce carrosse, ou plutôt cette maison roulante, faisait l’admiration du quartier; elle était couverte de peintures allégoriques et de nuages semés d’étoiles d’or et d’argent doré.
C’est dans cet équipage, un peu grotesque, que la noble femme monta, en regard du commis, qui dissimulait ses genoux de peur d’effleurer la robe de la marquise.
C’est ce même commis qui dit au cocher, fier de conduire une marquise: Route de Saint-Mandé!
Chapitre CII — La dot
Les chevaux de M. Faucheux étaient d’honnêtes chevaux du Perche, ayant de gros genoux et des jambes tant soit peu engorgées. Comme la voiture, ils dataient de l’autre moitié du siècle.
Ils ne couraient donc pas comme les chevaux anglais de M. Fouquet.
Aussi mirent-ils deux heures à se rendre à Saint-Mandé.
On peut dire qu’ils marchaient majestueusement.
La majesté exclut le mouvement.
La marquise s’arrêta devant une porte bien connue, quoiqu’elle ne l’eût vue qu’une fois, on se le rappelle, dans une circonstance non moins pénible que celle qui l’amenait cette fois encore.
Elle tira de sa poche une clef, l’introduisit de sa petite main blanche dans la serrure, poussa la porte qui céda sans bruit, et donna l’ordre au commis de monter le coffret au premier étage.
Mais le poids de ce coffret était tel, que le commis fut forcé de se faire aider par le cocher.
Le coffret fut déposé dans ce petit cabinet, antichambre ou plutôt boudoir, attenant au salon où nous avons vu M. Fouquet aux pieds de la marquise.
Mme de Bellière donna un louis au cocher, un sourire charmant au commis, et les congédia tous deux.
Derrière eux, elle referma la porte et attendit ainsi, seule et barricadée. Nul domestique n’apparaissait à l’intérieur.
Mais toute chose était apprêtée comme si un génie invisible eût deviné les besoins et les désirs de l’hôte ou plutôt de l’hôtesse qui était attendue.
Le feu préparé, les bougies aux candélabres, les rafraîchissements sur l’étagère, les livres sur les tables, les fleurs fraîches dans les vases du Japon.
On eût dit une maison enchantée.
La marquise alluma les candélabres, respira le parfum des fleurs, s’assit et tomba bientôt dans une profonde rêverie.
Mais cette rêverie, toute mélancolique, était imprégnée d’une certaine douceur.
Elle voyait devant elle un trésor étalé dans cette chambre. Un million qu’elle avait arraché de sa fortune comme la moissonneuse arrache un bleuet de sa couronne.
Elle se forgeait les plus doux songes.
Elle songeait surtout et avant tout au moyen de laisser tout cet argent à M. Fouquet sans qu’il pût savoir d’où venait le don. Ce moyen était celui qui naturellement s’était présenté le premier à son esprit.
Mais, quoique, en y réfléchissant, la chose lui eût paru difficile, elle ne désespérait point de parvenir à ce but.
Elle devait sonner pour appeler M. Fouquet, et s’enfuir plus heureuse que si, au lieu de donner un million, elle trouvait un million elle-même.
Mais, depuis qu’elle était arrivée là, depuis qu’elle avait vu ce boudoir si coquet, qu’on eût dit qu’une femme de chambre venait d’en enlever jusqu’au dernier atome de poussière; quand elle avait vu ce salon si bien tenu, qu’on eût dit qu’elle en avait chassé les fées qui l’habitaient, elle se demanda si déjà les regards de ceux qu’elle avait fait fuir, génies, fées, lutins ou créatures humaines, ne l’avaient pas reconnue.
Alors Fouquet saurait tout; ce qu’il ne saurait pas, il le devinerait; Fouquet refuserait d’accepter comme don ce qu’il eût peut-être accepté à titre de prêt, et, ainsi menée, l’entreprise manquerait de but comme de résultat.
Il fallait donc que la démarche fût faite sérieusement pour réussir. Il fallait que le surintendant comprît toute la gravité de sa position pour se soumettre au caprice généreux d’une femme; il fallait enfin, pour le persuader, tout le charme d’une éloquente amitié, et, si ce n’était point assez, tout l’enivrement d’un ardent amour que rien ne détournerait dans son absolu désir de convaincre.
En effet, le surintendant n’était-il pas connu pour un homme plein de délicatesse et de dignité? Se laisserait-il charger des dépouilles d’une femme? Non, il lutterait, et si une voix au monde pouvait vaincre sa résistance, c’était la voix de la femme qu’il aimait.
Maintenant, autre doute, doute cruel qui passait dans le cœur de Mme de Bellière avec la douleur et le froid aigu d’un poignard: Aimait-il?
Cet esprit léger, ce cœur volage se résoudrait-il à se fixer un moment, fût-ce pour contempler un ange?
N’en était-il pas de Fouquet, malgré tout son génie, malgré toute sa probité, comme des conquérants qui versent des larmes sur le champ de bataille lorsqu’ils ont remporté la victoire?
«Eh bien! c’est de cela qu’il faut que je m’éclaircisse, c’est sur cela qu’il faut que je le juge, dit la marquise. Qui sait si ce cœur tant convoité n’est pas un cœur vulgaire et plein d’alliage, qui sait si cet esprit ne se trouvera pas être, quand j’y appliquerai la pierre de touche, d’une nature triviale et inférieure? Allons! allons! s’écria-t-elle, c’est trop de doute, trop d’hésitation, l’épreuve! l’épreuve!»
Elle regarda la pendule.
«Voilà sept heures, il doit être arrivé, c’est l’heure des signatures. Allons!»
Et, se levant avec une fébrile impatience, elle marcha vers la glace, dans laquelle elle se souriait avec l’énergique sourire du dévouement; elle fit jouer le ressort et tira le bouton de la sonnette.
Puis, comme épuisée à l’avance par la lutte qu’elle venait d’engager, elle alla s’agenouiller éperdue devant un vaste fauteuil, où sa tête s’ensevelit dans ses mains tremblantes.
Dix minutes après, elle entendit grincer le ressort de la porte.
La porte roula sur ses gonds invisibles.
Fouquet parut.
Il était pâle; il était courbé sous le poids d’une pensée amère.
Il n’accourait pas; il venait, voilà tout.
Il fallait que la préoccupation fût bien puissante pour que cet homme de plaisir, pour qui le plaisir était tout, vînt si lentement à un semblable appel.
En effet, la nuit, féconde en rêves douloureux, avait amaigri ses traits d’ordinaire si noblement insoucieux, avait tracé autour de ses yeux des orbites de bistre.
Il était toujours beau, toujours noble, et l’expression mélancolique de sa bouche, expression si rare chez cet homme, donnait à sa physionomie un caractère nouveau qui la rajeunissait.
Vêtu de noir, la poitrine toute gonflée de dentelles ravagées par sa main inquiète, le surintendant s’arrêta l’œil plein de rêverie au seuil de cette chambre où tant de fois il était venu chercher le bonheur attendu.
Cette douceur morne, cette tristesse souriante remplaçant l’exaltation de la joie, firent sur Mme de Bellière, qui le regardait de loin, un effet indicible.
L’œil d’une femme sait lire tout orgueil ou toute souffrance sur les traits de l’homme qu’elle aime; on dirait qu’en raison de leur faiblesse, Dieu a voulu accorder aux femmes plus qu’il n’accorde aux autres créatures.
Elles peuvent cacher leurs sentiments à l’homme; l’homme ne peut leur cacher les siens.
La marquise devina d’un seul coup d’œil tout le malheur du surintendant.
Elle devina une nuit passée sans sommeil, un jour passé en déceptions.
Dès lors elle fut forte, elle sentait qu’elle aimait Fouquet au-delà de toute chose.
Elle se releva, et, s’approchant de lui:
— Vous m’écriviez ce matin, dit-elle, que vous commenciez à m’oublier, et que, moi que vous n’aviez pas revue, j’avais sans doute fini de penser à vous. Je viens vous démentir, monsieur, et cela d’autant plus sûrement que je lis dans vos yeux une chose.
— Laquelle, madame? demanda Fouquet étonné.
— C’est que vous ne m’avez jamais tant aimée qu’à cette heure; de même que vous devez lire dans ma démarche, à moi, que je ne vous ai point oublié.