Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 19
Alors Baisemeaux entra à son tour, tandis qu’Aramis se tenait sur le seuil.
De là, il vit un jeune homme, un enfant de dix-huit ans qui, levant la tête au bruit inaccoutumé, se jeta à bas de son lit en apercevant le gouverneur, et, joignant les mains, se mit à crier:
— Ma mère! ma mère!
L’accent de ce jeune homme contenait tant de douleur, qu’Aramis se sentit frissonner malgré lui.
— Mon cher hôte, lui dit Baisemeaux en essayant de sourire, je vous apporte à la fois une distraction et un extra, la distraction pour l’esprit et l’extra pour le corps. Voilà Monsieur qui va prendre des mesures sur vous, et voilà des confitures pour votre dessert.
— Oh! monsieur! monsieur! dit le jeune homme, laissez-moi seul pendant un an, nourrissez-moi de pain et d’eau pendant un an, mais dites-moi qu’au bout d’un an je sortirai d’ici, dites-moi qu’au bout d’un an je reverrai ma mère!
— Mais, mon cher ami, dit Baisemeaux, je vous ai entendu dire à vous-même qu’elle était fort pauvre, votre mère, que vous étiez fort mal logé chez elle, tandis qu’ici, peste!
— Si elle était pauvre, monsieur, raison de plus pour qu’on lui rende son soutien. Mal logé chez elle? Oh! monsieur, on est toujours bien logé quand on est libre.
— Enfin, puisque vous dites vous-même que vous n’avez fait que ce malheureux distique…
— Et sans intention, monsieur, sans intention aucune, je vous jure; je lisais _Martial_ quand l’idée m’en est venue. Oh! monsieur, qu’on me punisse, moi, qu’on me coupe la main avec laquelle je l’ai écrit, je travaillerai de l’autre; mais qu’on me rende ma mère.
— Mon enfant, dit Baisemeaux, vous savez que cela ne dépend pas de moi; je ne puis que vous augmenter votre ration, vous donner un petit verre de porto, vous glisser un biscuit entre deux assiettes.
— Ô mon Dieu! mon Dieu! s’écria le jeune homme en se renversant en arrière et en se roulant sur le parquet.
Aramis, incapable de supporter plus longtemps cette scène, se retira jusque sur le palier.
— Le malheureux! murmurait-il tout bas.
— Oh! oui, monsieur, il est bien malheureux; mais c’est la faute de ses parents.
— Comment cela?
— Sans doute… Pourquoi lui faisait-on apprendre le latin?… Trop de science, voyez-vous, monsieur, ça nuit… Moi, je ne sais ni lire ni écrire: aussi je ne suis pas en prison.
Aramis regarda cet homme, qui appelait n’être pas en prison être geôlier à la Bastille.
Quant à Baisemeaux, voyant le peu d’effet de ses conseils et de son vin de Porto, il sortit tout troublé.
— Eh bien! et la porte! la porte! dit le geôlier, vous oubliez de refermer la porte.
— C’est vrai, dit Baisemeaux. Tiens, tiens, voilà les clefs.
— Je demanderai la grâce de cet enfant, dit Aramis.
— Et si vous ne l’obtenez pas, dit Baisemeaux, demandez au moins qu’on le porte à dix livres, cela fait que nous y gagnerons tous les deux.
— Si l’autre prisonnier appelle aussi sa mère, fit Aramis, j’aime mieux ne pas entrer, je prendrai mesure du dehors.
— Oh! oh! dit le geôlier, n’ayez pas peur, monsieur l’architecte, celui-là, il est doux comme un agneau; pour appeler sa mère, il faudrait qu’il parlât, et il ne parle jamais.
— Alors entrons, dit sourdement Aramis.
— Oh! monsieur, dit le porte-clefs, vous êtes architecte des prisons?
— Oui.
— Et vous n’êtes pas plus habitué à la chose? C’est étonnant!
Aramis vit que, pour ne pas inspirer de soupçons, il lui fallait appeler toute sa force à son secours.
Baisemeaux avait les clefs, il ouvrit la porte.
— Reste dehors, dit-il au porte-clefs, et attends-nous au bas du degré.
Le porte-clefs obéit et se retira.
Baisemeaux passa le premier et ouvrit lui-même la deuxième porte.
Alors on vit, dans le carré de lumière qui filtrait par la fenêtre grillée, un beau jeune homme, de petite taille, aux cheveux courts, à la barbe déjà croissante; il était assis sur un escabeau, le coude dans un fauteuil auquel s’appuyait tout le haut de son corps.
Son habit, jeté sur le lit, était de fin velours noir, et il aspirait l’air frais qui venait s’engouffrer dans sa poitrine couverte d’une chemise de la plus belle batiste que l’on avait pu trouver.
Lorsque le gouverneur entra, ce jeune homme tourna la tête avec un mouvement plein de nonchalance, et, comme il reconnut Baisemeaux, il se leva et salua courtoisement.
Mais, quand ses yeux se portèrent sur Aramis, demeuré dans l’ombre, celui-ci frissonna; il pâlit et son chapeau, qu’il tenait à la main, lui échappa comme si tous les muscles venaient de se détendre à la fois.
Baisemeaux, pendant ce temps, habitué à la présence de son prisonnier, semblait ne partager aucune des sensations que partageait Aramis; il étalait sur la table son pâté et ses écrevisses, comme eût pu faire un serviteur plein de zèle. Ainsi occupé, il ne remarquait point le trouble de son hôte.
Mais, quand il eut fini, adressant la parole au jeune prisonnier:
— Vous avez bonne mine, dit-il, cela va bien?
— Très bien, monsieur, merci, répondit le jeune homme.
Cette voix faillit renverser Aramis. Malgré lui il fit un pas en avant, les lèvres frémissantes.
Ce mouvement était si visible, qu’il ne put échapper à Baisemeaux, tout préoccupé qu’il était.
— Voici un architecte qui va examiner votre cheminée, dit Baisemeaux; fume-t-elle?
— Jamais, monsieur.
— Vous disiez qu’on ne pouvait pas être heureux en prison, dit le gouverneur en se frottant les mains; voici pourtant un prisonnier qui l’est. Vous ne vous plaignez pas, j’espère?
— Jamais.
— Vous ne vous ennuyez pas? dit Aramis.
— Jamais.
— Hein! fit tout bas Baisemeaux, avais-je raison?
— Dame! que voulez-vous, mon cher gouverneur, il faut bien se rendre à l’évidence. Est-il permis de lui faire des questions?
— Tout autant qu’il vous plaira.
— Eh bien! faites-moi donc le plaisir de lui demander s’il sait pourquoi il est ici.
— Monsieur me charge de vous demander, dit Baisemeaux, si vous connaissez la cause de votre détention.
— Non, monsieur, dit simplement le jeune homme, je ne la connais pas.
— Mais c’est impossible, dit Aramis emporté malgré lui. Si vous ignoriez la cause de votre détention, vous seriez furieux.
— Je l’ai été pendant les premiers jours.
— Pourquoi ne l’êtes-vous plus?
— Parce que j’ai réfléchi.
— C’est étrange, dit Aramis.
— N’est-ce pas qu’il est étonnant? fit Baisemeaux.
— Et à quoi avez-vous réfléchi? demanda Aramis. Peut-on vous le demander, monsieur?
— J’ai réfléchi que, n’ayant commis aucun crime, Dieu ne pouvait me châtier.
— Mais qu’est-ce donc que la prison, demanda Aramis, si ce n’est un châtiment?
— Hélas! dit le jeune homme, je ne sais; tout ce que je puis vous dire, c’est que c’est tout le contraire de ce que j’avais dit il y a sept ans.
— À vous entendre, monsieur, à voir votre résignation, on serait tenté de croire que vous aimez la prison.
— Je la supporte.
— C’est dans la certitude d’être libre un jour?
— Je n’ai pas de certitude, monsieur; de l’espoir, voilà tout; et cependant, chaque jour, je l’avoue, cet espoir se perd.
— Mais enfin, pourquoi ne seriez-vous pas libre, puisque vous l’avez déjà été?
— C’est justement, répondit le jeune homme, la raison qui m’empêche d’attendre la liberté; pourquoi m’eût-on emprisonné, si l’on avait l’intention de me faire libre plus tard?
— Quel âge avez-vous?
— Je ne sais.
— Comment vous nommez-vous?
— J’ai oublié le nom qu’on me donnait.
— Vos parents?
— Je ne les ai jamais connus.
— Mais ceux qui vous ont élevé?
— Ils ne m’appelaient pas leur fils.
— Aimiez-vous quelqu’un avant de venir ici?
— J’aimais ma nourrice et mes fleurs.
— Est-ce tout?
— J’aimais aussi mon valet.
— Vous regrettez cette nourrice et ce valet?
— J’ai beaucoup pleuré quand ils sont morts.
— Sont-ils morts depuis que vous êtes ici ou auparavant que vous y fussiez?
— Ils sont morts la veille du jour où l’on m’a enlevé.
— Tous deux en même temps?
— Tous deux en même temps.
— Et comment vous enleva-t-on?
— Un homme me vint chercher, me fit monter dans un carrosse qui se trouva fermé avec des serrures, et m’amena ici.
— Cet homme, le reconnaîtriez-vous?
— Il avait un masque.
— N’est-ce pas que cette histoire est extraordinaire? dit tout bas Baisemeaux à Aramis.
Aramis pouvait à peine respirer.
— Oui, extraordinaire, murmura-t-il.
— Mais ce qu’il y a de plus extraordinaire encore, c’est que jamais il ne m’en a dit autant qu’il vient de vous en dire.
— Peut-être cela tient-il aussi à ce que vous ne l’avez jamais questionné, dit Aramis.
— C’est possible, répondit Baisemeaux, je ne suis pas curieux. Au reste, vous voyez la chambre: elle est belle, n’est-ce pas?
— Fort belle.
— Un tapis…
— Superbe.
— Je gage qu’il n’en avait pas de pareil avant de venir ici.
— Je le crois.
Puis, se retournant vers le jeune homme:
— Ne vous rappelez-vous point avoir été jamais visité par quelque étranger ou quelque étrangère? demanda Aramis au jeune homme.
— Oh! si fait, trois fois par une femme, qui chaque fois s’arrêta en voiture à la porte, entra, couverte d’un voile qu’elle ne leva que lorsque nous fûmes enfermés et seuls.
— Vous vous rappelez cette femme?
— Oui.
— Que vous disait-elle?
Le jeune homme sourit tristement.
— Elle me demandait ce que vous me demandez, si j’étais heureux et si je m’ennuyais.
— Et lorsqu’elle arrivait ou partait?
— Elle me pressait dans ses bras, me serrait sur son cœur, m’embrassait.
— Vous vous la rappelez?
— À merveille.
— Je vous demande si vous vous rappelez les traits de son visage.
— Oui.
— Donc, vous la reconnaîtriez si le hasard l’amenait devant vous ou vous conduisait à elle?
— Oh! bien certainement.
Un éclair de fugitive satisfaction passa sur le visage d’Aramis.
En ce moment Baisemeaux entendit le porte-clefs qui remontait.
— Voulez-vous que nous sortions? dit-il vivement à Aramis.
Probablement Aramis savait tout ce qu’il voulait savoir.
— Quand il vous plaira, dit-il.
Le jeune homme les vit se disposer à partir et les salua poliment.
Baisemeaux répondit par une simple inclination de tête.
Aramis, rendu respectueux par le malheur sans doute, salua profondément le prisonnier.
Ils sortirent. Baisemeaux ferma la porte derrière eux.
— Eh bien! fit Baisemeaux dans l’escalier, que dites-vous de tout cela?
— J’ai découvert le secret, mon cher gouverneur, dit-il.
— Bah! Et quel est ce secret?
— Il y a eu un assassinat commis dans cette maison.
— Allons donc!
— Comprenez-vous, le valet et la nourrice morts le même jour?
— Eh bien?
— Poison.
— Ah! ah!
— Qu’en dites-vous?
— Que cela pourrait bien être vrai… Quoi! ce jeune homme serait un assassin?
— Eh! qui vous dit cela? Comment voulez-vous que le pauvre enfant soit un assassin?
— C’est ce que je disais.
— Le crime a été commis dans sa maison; c’est assez; peut-être a-t-il vu les criminels, et l’on craint qu’il ne parle.
— Diable! si je savais cela.
— Eh bien?
— Je redoublerais de surveillance.
— Oh! il n’a pas l’air d’avoir envie de se sauver.
— Ah! les prisonniers, vous ne les connaissez pas.
— A-t-il des livres?
— Jamais; défense absolue de lui en donner.
— Absolue?
— De la main même de M. Mazarin.
— Et vous avez cette note?
— Oui, monseigneur; la voulez-vous voir en revenant prendre votre manteau?
— Je le veux bien, les autographes me plaisent fort.
— Celui-là est d’une certitude superbe; il n’y a qu’une rature.
— Ah! ah! une rature! et à quel propos, cette rature?
— À propos d’un chiffre.
— D’un chiffre?
— Oui. Voilà ce qu’il y avait d’abord: pension à cinquante livres.
— Comme les princes du sang, alors?
— Mais le cardinal aura vu qu’il se trompait, vous comprenez bien; il a biffé le zéro et a ajouté un un devant le cinq. Mais, à propos…
— Quoi?
— Vous ne parlez pas de la ressemblance.
— Je n’en parle pas, cher monsieur de Baisemeaux, par une raison bien simple; je n’en parle pas, parce qu’elle n’existe pas.
— Oh! par exemple!
— Ou que, si elle existe, c’est dans votre imagination, et que même, existât-elle ailleurs, je crois que vous feriez bien de n’en point parler.
— Vraiment!
— Le roi Louis XIV, vous le comprenez bien, vous en voudrait mortellement s’il apprenait que vous contribuez à répandre ce bruit qu’un de ses sujets a l’audace de lui ressembler.
— C’est vrai, c’est vrai, dit Baisemeaux tout effrayé, mais je n’ai parlé de la chose qu’à vous, et vous comprenez, monseigneur, que je compte assez sur votre discrétion.
— Oh! soyez tranquille.
— Voulez-vous toujours voir la note? dit Baisemeaux ébranlé.
— Sans doute.
En causant ainsi, ils étaient rentrés; Baisemeaux tira de l’armoire un registre particulier pareil à celui qu’il avait déjà montré à Aramis, mais fermé par une serrure.
La clef qui ouvrait cette serrure faisait partie d’un petit trousseau que Baisemeaux portait toujours sur lui.
Puis, posant le livre sur la table, il l’ouvrit à la lettre M et montra à Aramis cette note à la colonne des observations:
«Jamais de livres, linge de la plus grande finesse, habits recherchés, pas de promenades, pas de changement de geôlier, pas de communications.
Instruments de musique; toute licence pour le bien-être; quinze livres de nourriture. M. de Baisemeaux peut réclamer si les 15 livres ne lui suffisent pas.»
— Tiens, au fait, dit Baisemeaux, j’y songe: je réclamerai.
Aramis referma le livre.
— Oui, dit-il, c’est bien de la main de M. de Mazarin; je reconnais son écriture. Maintenant, mon cher gouverneur, continua-t-il, comme si cette dernière communication avait épuisé son intérêt, passons, si vous le voulez bien, à nos petits arrangements.
— Eh bien! quel terme voulez-vous que je prenne? Fixez vous-même.
— Ne prenez pas de terme; faites-moi une reconnaissance pure et simple de cent cinquante mille francs.
— Exigible?
— À ma volonté. Mais, vous comprenez, je ne voudrai que lorsque vous voudrez vous-même.
— Oh! je suis tranquille, dit Baisemeaux en souriant; mais je vous ai déjà donné deux reçus.
— Aussi, vous voyez, je les déchire.
Et Aramis, après avoir montré les deux reçus au gouverneur, les déchira en effet.
Vaincu par une pareille marque de confiance, Baisemeaux souscrivit sans hésitation une obligation de cent cinquante mille francs remboursable à la volonté du prélat.
Aramis, qui avait suivi la plume par-dessus l’épaule du gouverneur, mit l’obligation dans sa poche sans avoir l’air de l’avoir lue, ce qui donna toute tranquillité à Baisemeaux.
— Maintenant, dit Aramis, vous ne m’en voudrez point, n’est-ce pas, si je vous enlève quelque prisonnier?
— Comment cela?
— Sans doute en obtenant sa grâce. Ne vous ai je pas dit, par exemple, que le pauvre Seldon m’intéressait?
— Ah! c’est vrai!
— Eh bien?
— C’est votre affaire; agissez comme vous l’entendrez. Je vois que vous avez le bras long et la main large.
Et Aramis partit, emportant les bénédictions du gouverneur.
Chapitre C — Les deux amies
À l’heure où M. de Baisemeaux montrait à Aramis les prisonniers de la Bastille, un carrosse s’arrêtait devant la porte de Mme de Bellière, et à cette heure encore matinale déposait au perron une jeune femme enveloppée de coiffes de soie.
Lorsqu’on annonça Mme Vanel à Mme de Bellière, celle-ci s’occupait ou plutôt s’absorbait à lire une lettre qu’elle cacha précipitamment.
Elle achevait à peine sa toilette du matin, ses femmes étaient encore dans la chambre voisine.
Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Bellière courut à sa rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un éclat qui n’était pas celui de la santé ou de la joie.
Marguerite l’embrassa, lui serra les mains, lui laissa à peine le temps de parler.
— Ma chère, dit-elle, tu m’oublies donc? Tu es donc tout entière aux plaisirs de la cour?
— Je n’ai pas vu seulement les fêtes du mariage.
— Que fais-tu alors?
— Je me prépare à aller à Bellière.
— À Bellière!
— Oui.
— Campagnarde alors. J’aime à te voir dans ces dispositions. Mais tu es pâle.
— Non, je me porte à ravir.
— Tant mieux, j’étais inquiète. Tu ne sais pas ce qu’on m’avait dit?
— On dit tant de choses!
— Oh! celle-là est extraordinaire.
— Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite.
— M’y voici. C’est que j’ai peur de te fâcher.
— Oh! jamais. Tu admires toi-même mon égalité d’humeur.
— Eh bien! on dit que… Ah! vraiment, je ne pourrai jamais t’avouer cela.
— N’en parlons plus alors, fit Mme de Bellière, qui devinait une méchanceté sous ces préambules, mais qui cependant se sentait dévorée de curiosité.
— Eh bien! ma chère marquise, on dit que depuis quelque temps tu regrettes beaucoup moins M. de Bellière, le pauvre homme!
— C’est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai toujours mon mari; mais voilà deux ans qu’il est mort; je n’en ai que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les actions, toutes les pensées de ma vie. Je le dirais, que toi, toi, Marguerite, la femme par excellence, tu ne le croirais pas.
— Pourquoi? Tu as le cœur si tendre! répliqua méchamment Mme Vanel.
— Tu l’as aussi, Marguerite, et je n’ai pas vu que tu te laissasses abattre par le chagrin quand le cœur était blessé.
Ces mots étaient une allusion directe à la rupture de Marguerite avec le surintendant. Ils étaient aussi un reproche voilé, mais direct, fait au cœur de la jeune femme.
Comme si elle n’eût attendu que ce signal pour décocher sa flèche, Marguerite s’écria:
— Eh bien! Élise, on dit que tu es amoureuse.
Et elle dévora du regard Mme de Bellière, qui rougit sans pouvoir s’en empêcher.
— On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, répliqua la marquise après un instant de silence.
— Oh! on ne te calomnie pas, Élise.
— Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas?
— D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que médisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d’airain.
— Tu as de l’esprit, Marguerite, dit Mme de Bellière, tremblante.
— Tu m’as toujours flattée, Élise… Bref, on te dit incorruptible et inaccessible. Tu vois si l’on te calomnie… Mais à quoi rêves-tu pendant que je te parle?
— Moi?
— Oui, tu es toute rouge et toute muette.
— Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé.
— Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela?
— Oui; ne te souvient-il pas qu’au couvent, lorsque nous cherchions des problèmes d’arithmétique… Ah! c’est savant aussi ce que je vais te dire, mais à mon tour… Ne te souviens-tu pas que, si l’un des termes était donné, nous devions trouver l’autre? Cherche, alors, cherche.
— Mais je ne devine pas ce que tu veux dire.
— Rien de plus simple, pourtant. Tu prétends que je suis amoureuse, n’est ce pas?
— On me l’a dit.
— Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d’une abstraction. Il y a un nom dans tout ce bruit?
— Certes, oui, il y a un nom.
— Eh bien! ma chère, il n’est pas étonnant que je doive chercher ce nom, puisque tu ne me le dis pas.
— Ma chère marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne chercherais pas longtemps.
— C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, n’est ce pas?
— C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie d’or.
— Mon amant alors… celui que tu me donnes…
— Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne.
— Soit!… mais les ennemis.
— Veux-tu que je te dise le nom?
— Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre.
— Tu vas l’entendre. Ne t’effarouche pas, c’est un homme puissant.
— Bon!
La marquise s’enfonçait dans les mains ses ongles effilés, comme le patient à l’approche du fer.
— C’est un homme très riche, continua Marguerite, le plus riche peut-être. C’est enfin…
La marquise ferma un instant les yeux.
— C’est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux éclats.
La perfidie avait été calculée avec une adresse incroyable. Ce nom, qui tombait à faux à la place du nom que la marquise attendait, faisait bien l’effet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisées qui avaient déchiqueté, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs échafauds.
Elle se remit pourtant.
— J’avais bien raison, dit-elle, de t’appeler une femme d’esprit; tu me fais passer un agréable moment. La plaisanterie est charmante… Je n’ai jamais vu M. de Buckingham.
— Jamais? fit Marguerite en contenant ses éclats.
— Je n’ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est à Paris.
— Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un papier qui frissonnait près de la fenêtre sur un tapis. On peut ne pas se voir, mais on s’écrit.
La marquise frémit. Ce papier était l’enveloppe de la lettre qu’elle lisait à l’entrée de son amie. Cette enveloppe était cachetée aux armes du surintendant.
En se reculant sur son sofa, Mme de Bellière fit rouler sur ce papier les plis épais de sa large robe de soie, et l’ensevelit ainsi.
— Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire toutes ces folies que tu es venue de si bon matin?
— Non, je suis venue pour te voir d’abord et pour te rappeler nos anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous allions nous promener à Vincennes, et que, sous un chêne, dans un taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous aimaient.
— Tu me proposes une promenade.
— J’ai mon carrosse et trois heures de liberté.
— Je ne suis pas vêtue, Marguerite… et… si tu veux que nous causions, sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans le jardin de l’hôtel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon semé de pâquerettes, et toute cette violette que l’on sent d’ici.
— Ma chère marquise, je regrette que tu me refuses… J’avais besoin d’épancher mon cœur dans le tien.
— Je te le répète, Marguerite, mon cœur est à toi, aussi bien dans cette chambre, aussi bien ici près, sous ce tilleul de mon jardin, que là-bas, sous un chêne dans le bois.
— Pour moi, ce n’est pas la même chose… En me rapprochant de Vincennes, marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel ils tendent depuis quelques jours.
La marquise leva tout à coup la tête.
— Cela t’étonne, n’est-ce pas… que je pense encore à Saint-Mandé?
— À Saint-Mandé! s’écria Mme de Bellière.
Et les regards des deux femmes se croisèrent comme deux épées inquiètes au premier engagement du combat.
— Toi, si fière?… dit avec dédain la marquise.
— Moi… si fière!… répliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite… Je ne pardonne pas l’oubli, je ne supporte pas l’infidélité. Quand je quitte et qu’on pleure, je suis tentée d’aimer encore; mais, quand on me quitte et qu’on rit, j’aime éperdument.
Mme de Bellière fit un mouvement involontaire.
«Elle est jalouse», se dit Marguerite.
— Alors, continua la marquise, tu es éperdument éprise… de M. de Buckingham… non, je me trompe… de M. Fouquet?
Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son cœur.
— Et tu voulais aller à Vincennes… à Saint-Mandé même!
— Je ne sais ce que je voulais, tu m’eusses conseillée peut-être.
— En quoi?
— Tu l’as fait souvent.
— Certes, ce n’eût point été en cette occasion; car, moi, je ne pardonne pas comme toi. J’aime moins peut-être; mais quand mon cœur a été froissé, c’est pour toujours.
— Mais M. Fouquet ne t’a pas froissée, dit avec une naïveté de vierge Marguerite Vanel.
— Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m’a pas froissée; il ne m’est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu as à te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc pas comme tu voudrais.
— Ah! tu préjuges?
— Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices.