Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 18
— Ah! diable! Et vous frappez trois fois! Vous m’avez l’air, savez-vous bien, mon cher gouverneur, de faire des façons avec moi?
— Oh! par exemple! D’ailleurs, c’est bien le moins que je vous reçoive du mieux que je puis.
— À quel propos?
— C’est qu’il n’y a pas de prince qui ait fait pour moi ce que vous avez fait, vous!
— Allons, encore!
— Non, non…
— Parlons d’autre chose. Ou plutôt, dites-moi, faites-vous vos affaires à la Bastille?
— Mais oui.
— Le prisonnier donne donc?
— Pas trop.
— Diable!
— M. de Mazarin n’était pas assez rude.
— Ah! oui, il vous faudrait un gouvernement soupçonneux, notre ancien cardinal…
— Oui, sous celui-là, cela allait bien. Le frère de Son Éminence grise y a fait sa fortune.
— Croyez-moi, mon cher gouverneur, dit Aramis en se rapprochant de Baisemeaux, un jeune roi vaut un vieux cardinal. La jeunesse a ses défiances, ses colères, ses passions, si la vieillesse a ses haines, ses précautions, ses craintes. Avez-vous payé vos trois ans de bénéfices à Louvière et à Tremblay?
— Oh! mon Dieu, oui.
— De sorte qu’il ne vous reste plus à leur donner que les cinquante mille livres que je vous apporte?
— Oui.
— Ainsi, pas d’économies?
— Ah! monseigneur, en donnant cinquante mille livres de mon côté à ces messieurs, je vous jure que je leur donne tout ce que je gagne. C’est ce que je disais encore hier au soir à M. d’Artagnan.
— Ah! fit Aramis, dont les yeux brillèrent mais s’éteignirent à l’instant, ah! hier, vous avez vu d’Artagnan!… Et comment se porte-t-il, ce cher ami?
— À merveille.
— Et que lui disiez-vous, monsieur de Baisemeaux?
— Je lui disais, continua le gouverneur sans s’apercevoir de son étourderie, je lui disais que je nourrissais trop bien mes prisonniers.
— Combien en avez-vous? demanda négligemment Aramis.
— Soixante.
— Eh! eh! c’est un chiffre assez rond.
— Ah! monseigneur, autrefois il y avait des années de deux cents.
— Mais enfin un minimum de soixante, voyons, il n’y a pas encore trop à se plaindre.
— Non, sans doute, car à tout autre que moi chacun devrait rapporter cent cinquante pistoles.
— Cent cinquante pistoles!
— Dame! calculez: pour un prince du sang, par exemple, j’ai cinquante livres par jour.
— Seulement, vous n’avez pas de prince du sang, à ce que je suppose du moins, fit Aramis avec un léger tremblement dans la voix.
— Non, Dieu merci! c’est-à-dire non, malheureusement.
— Comment, malheureusement?
— Sans doute, ma place en serait bonifiée.
— C’est vrai.
— J’ai donc, par prince du sang, cinquante livres.
— Oui.
— Par maréchal de France, trente-six livres.
— Mais pas plus de maréchal de France en ce moment que de prince du sang, n’est-ce pas?
— Hélas! non; il est vrai que les lieutenants généraux et les brigadiers sont à vingt-quatre livres, et que j’en ai deux.
— Ah! ah!
— Il y a après cela les conseillers au Parlement, qui me rapportent quinze livres.
— Et combien en avez-vous?
— J’en ai quatre.
— Je ne savais pas que les conseillers fussent d’un si bon rapport.
— Oui, mais de quinze livres, je tombe tout de suite à dix.
— À dix?
— Oui, pour un juge ordinaire, pour un homme défenseur, pour un ecclésiastique, dix livres.
— Et vous en avez sept? Bonne affaire!
— Non, mauvaise!
— En quoi?
— Comment voulez-vous que je ne traite pas ces pauvres gens, qui sont quelque chose, enfin, comme je traite un conseiller au Parlement?
— En effet, vous avez raison, je ne vois pas cinq livres de différence entre eux.
— Vous comprenez, si j’ai un beau poisson, je le paie toujours quatre ou cinq livres; si j’ai un beau poulet, il me coûte une livre et demie. J’engraisse bien des élèves de basse-cour; mais il me faut acheter le grain, et vous ne pouvez vous imaginer l’armée de rats que nous avons ici.
— Eh bien! pourquoi ne pas leur opposer une demi-douzaine de chats?
— Ah! bien oui, des chats, ils les mangent; j’ai été forcé d’y renoncer; jugez comme ils traitent mon grain. Je suis forcé d’avoir des terriers que je fais venir d’Angleterre pour étrangler les rats. Les chiens ont un appétit féroce; ils mangent autant qu’un prisonnier de cinquième ordre, sans compter qu’ils m’étranglent quelquefois mes lapins et mes poules.
Aramis écoutait-il, n’écoutait-il pas? nul n’eût pu le dire: ses yeux baissés annonçaient l’homme attentif, sa main inquiète annonçait l’homme absorbé.
Aramis méditait.
— Je vous disais donc, continua Baisemeaux, qu’une volaille passable me revenait à une livre et demie, et qu’un bon poisson me coûtait quatre ou cinq livres. On fait trois repas à la Bastille, les prisonniers, n’ayant rien à faire, mangent toujours; un homme de dix livres me coûte sept livres et dix sous.
— Mais vous me disiez que ceux de dix livres, vous les traitiez comme ceux de quinze livres?
— Oui, certainement.
— Très bien! alors vous gagnez sept livres dix sous sur ceux de quinze livres?
— Il faut bien compenser, dit Baisemeaux, qui vit qu’il s’était laissé prendre.
— Vous avez raison, cher gouverneur; mais est-ce que vous n’avez pas de prisonniers au-dessous de dix livres?
— Oh! que si fait; nous avons le bourgeois et l’avocat.
— À la bonne heure. Taxés à combien?
— À cinq livres.
— Est-ce qu’ils mangent, ceux-là?
— Pardieu! seulement, vous comprenez qu’on ne leur donne pas tous les jours une sole ou un poulet dégraissé, ni des vins d’Espagne à tous leurs repas; mais enfin ils voient encore trois fois la semaine un bon plat à leur dîner.
— Mais c’est de la philanthropie, cela, mon cher gouverneur, et vous devez vous ruiner.
— Non. Comprenez bien: quand le quinze livres n’a pas achevé sa volaille, ou que le dix livres a laissé un bon reste, je l’envoie au cinq livres; c’est une ripaille pour le pauvre diable. Que voulez-vous! il faut être charitable.
— Et qu’avez-vous à peu près sur les cinq livres?
— Trente sous.
— Allons, vous êtes un honnête homme, Baisemeaux!
— Merci!
— Non, en vérité, je le déclare.
— Merci, merci, monseigneur. Mais je crois que vous avez raison, maintenant. Savez-vous pourquoi je souffre?
— Non.
— Eh bien! c’est pour les petits-bourgeois et les clercs d’huissier taxés à trois livres. Ceux-là ne voient pas souvent des carpes du Rhin ni des esturgeons de la Manche.
— Bon! est-ce que les cinq livres ne feraient pas de restes par hasard?
— Oh! monseigneur, ne croyez pas que je sois ladre à ce point, et je comble de bonheur le petit-bourgeois ou le clerc d’huissier, en lui donnant une aile de perdrix rouge, un filet de chevreuil, une tranche de pâté aux truffes, des mets qu’il n’a jamais vus qu’en songe; enfin ce sont les restes des vingt-quatre livres; il mange, il boit, au dessert il crie: «Vive le roi!» et bénit la Bastille, avec deux bouteilles d’un joli vin de Champagne qui me revient à cinq sous, je le grise chaque dimanche. Oh! ceux-là me bénissent, ceux-là regrettent la prison lorsqu’ils la quittent. Savez-vous ce que j’ai remarqué?
— Non, en vérité.
— Eh bien! j’ai remarqué… Savez-vous que c’est un bonheur pour ma maison? Eh bien! j’ai remarqué que certains prisonniers libérés se sont fait réincarcérer presque aussitôt. Pourquoi serait-ce faire, sinon pour goûter de ma cuisine? Oh! mais c’est à la lettre!
Aramis sourit d’un air de doute.
— Vous souriez?
— Oui.
— Je vous dis que nous avons des noms portés trois fois dans l’espace de deux ans.
— Il faudrait que je le visse pour le croire.
— Oh! l’on peut vous montrer cela, quoiqu’il soit défendu de communiquer les registres aux étrangers.
— Je le crois.
— Mais vous, monseigneur, si vous tenez à voir la chose de vos yeux…
— J’en serais enchanté, je l’avoue.
— Eh bien! soit!
Baisemeaux alla vers une armoire et en tira un grand registre.
Aramis le suivait ardemment des yeux.
Baisemeaux revint, posa le registre sur la table, le feuilleta un instant, et s’arrêta à la lettre M.
— Tenez, dit-il, par exemple, vous voyez bien.
— Quoi?
— «Martinier, janvier 1659. Martinier, juin 1660. Martinier, mars 1661, pamphlets, mazarinades, etc.» Vous comprenez que ce n’est qu’un prétexte: on n’était pas embastillé pour des mazarinades; le compère allait se dénoncer lui-même pour qu’on l’embastillât. Et dans quel but, monsieur? Dans le but de revenir manger ma cuisine à trois livres.
— À trois livres! le malheureux!
— Oui, monseigneur; le poète est au dernier degré, cuisine du petit-bourgeois et du clerc d’huissier; mais, je vous le disais, c’est justement à ceux-là que je fais des surprises.
Et Aramis, machinalement, tournait les feuillets du registre, continuant de lire sans paraître seulement s’intéresser aux noms qu’il lisait.
— En 1661, vous voyez, dit Baisemeaux, quatre-vingts écrous; en 1659, quatre-vingts.
— Ah! Seldon, dit Aramis; je connais ce nom, ce me semble. N’est-ce pas vous qui m’aviez parlé d’un jeune homme?
— Oui! oui! un pauvre diable d’étudiant qui fit… Comment appelez-vous ça, deux vers latins qui se touchent?
— Un distique.
— Oui, c’est cela.
— Le malheureux! pour un distique!
— Peste! comme vous y allez! Savez-vous qu’il l’a fait contre les jésuites, ce distique?
— C’est égal, la punition me paraît bien sévère.
— Ne le plaignez pas: l’année passée, vous avez paru vous intéresser à lui.
— Sans doute.
— Eh bien! comme votre intérêt est tout-puissant ici, monseigneur, depuis ce jour je le traite comme un quinze livres.
— Alors, comme celui-ci, dit Aramis, qui avait continué de feuilleter, et qui s’était arrêté à un des noms qui suivaient celui de Martinier.
— Justement, comme celui-ci.
— Est-ce un Italien que ce Marchiali? demanda Aramis en montrant du bout du doigt le nom qui avait attiré son attention.
— Chut! fit Baisemeaux.
— Comment, chut? dit Aramis en crispant involontairement sa main blanche.
— Je croyais vous avoir déjà parlé de ce Marchiali.
— Non, c’est la première fois que j’entends prononcer son nom.
— C’est possible, je vous en aurai parlé sans vous le nommer.
— Et c’est un vieux pêcheur, celui-là? demanda Aramis en essayant de sourire.
— Non, il est tout jeune, au contraire.
— Ah! ah! son crime est donc bien grand?
— Impardonnable!
— Il a assassiné?
— Bah!
— Incendié?
— Bah!
— Calomnié?
— Eh! non. C’est celui qui…
Et Baisemeaux s’approcha de l’oreille d’Aramis en faisant de ses deux mains un cornet d’acoustique.
— C’est celui qui se permet de ressembler au…
— Ah! oui, oui, dit Aramis. Je sais en effet, vous m’en aviez déjà parlé l’an dernier; mais le crime m’avait paru si léger…
— Léger!
— Ou plutôt si involontaire…
— Monseigneur, ce n’est pas involontairement que l’on surprend une pareille ressemblance.
— Enfin, je l’avais oublié, voilà le fait. Mais, tenez, mon cher hôte, dit Aramis en fermant le registre, voilà, je crois, que l’on nous appelle.
Baisemeaux prit le registre, le reporta vivement vers l’armoire qu’il ferma, et dont il mit la clef dans sa poche.
— Vous plaît-il que nous déjeunions, monseigneur? dit-il. Car vous ne vous trompez pas, on nous appelle pour le déjeuner.
— À votre aise, mon cher gouverneur.
Et ils passèrent dans la salle à manger.
Chapitre XCVIII — Le déjeuner de M. de Baisemeaux
Aramis était sobre d’ordinaire; mais, cette fois, tout en se ménageant fort sur le vin, il fit honneur au déjeuner de Baisemeaux, qui d’ailleurs était excellent.
Celui-ci, de son côté, s’animait d’une gaieté folâtre; l’aspect des cinq mille pistoles, sur lesquelles il tournait de temps en temps les yeux, épanouissait son cœur.
De temps en temps aussi, il regardait Aramis avec un doux attendrissement.
Celui-ci se renversait sur sa chaise et prenait du bout des lèvres dans son verre quelques gouttes de vin qu’il savourait en connaisseur.
— Qu’on ne vienne plus me dire du mal de l’ordinaire de la Bastille, dit-il en clignant les yeux; heureux les prisonniers qui ont par jour seulement une demi-bouteille de ce bourgogne!
— Tous les quinze francs en boivent, dit Baisemeaux. C’est un Volnay fort vieux.
— Ainsi notre pauvre écolier, notre pauvre Seldon, en a, de cet excellent Volnay?
— Non pas! non pas!
— Je croyais vous avoir entendu dire qu’il était à quinze livres.
— Lui! jamais! un homme qui fait des districts… Comment dites-vous cela?
— Des distiques.
— À quinze livres! allons donc! C’est son voisin qui est à quinze livres.
— Son voisin?
— Oui.
— Lequel?
— L’autre; le deuxième Bertaudière.
— Mon cher gouverneur, excusez-moi, mais vous parlez une langue pour laquelle il faut un certain apprentissage.
— C’est vrai, pardon; deuxième Bertaudière, voyez-vous, veut dire celui qui occupe le deuxième étage de la tour de la Bertaudière.
— Ainsi la Bertaudière est le nom d’une des tours de la Bastille? J’ai, en effet, entendu dire que chaque tour avait son nom. Et où est cette tour?
— Tenez, venez, dit Baisemeaux en allant à la fenêtre. C’est cette tour à gauche, la deuxième.
— Très bien. Ah! c’est là qu’est le prisonnier à quinze livres?
— Oui.
— Et depuis combien de temps y est-il?
— Ah! dame! depuis sept ou huit ans, à peu près.
— Comment, à peu près? Vous ne savez pas plus sûrement vos dates?
— Ce n’était pas de mon temps, cher monsieur d’Herblay.
— Mais Louvière, mais Tremblay, il me semble qu’ils eussent dû vous instruire.
— Oh! mon cher monsieur… Pardon, pardon, monseigneur.
— Ne faites pas attention. Vous disiez?
— Je disais que les secrets de la Bastille ne se transmettent pas avec les clefs du gouvernement.
— Ah çà? c’est donc un mystère que ce prisonnier, un secret d’État?
— Oh! un secret État, non, je ne crois pas; c’est un secret comme tout ce qui se fait à la Bastille.
— Très bien, dit Aramis; mais alors pourquoi parlez-vous plus librement de Seldon que de…
— Que du deuxième Bertaudière?
— Oui.
— Mais parce qu’à mon avis le crime d’un homme qui a fait un distique est moins grand que celui qui ressemble au…
— Oui, oui, je vous comprends, mais les guichetiers…
— Eh bien! les guichetiers?
— Ils causent avec vos prisonniers.
— Sans doute.
— Alors vos prisonniers doivent leur dire qu’ils ne sont pas coupables.
— Ils ne leur disent que cela, c’est la formule générale, c’est l’antienne universelle.
— Oui, mais maintenant cette ressemblance dont vous parliez tout à l’heure?
— Après?
— Ne peut-elle pas frapper vos guichetiers?
— Oh! mon cher monsieur d’Herblay, il faut être homme de cour comme vous pour s’occuper de tous ces détails-là.
— Vous avez mille fois raison, mon cher monsieur de Baisemeaux. Encore une goutte de ce Volnay, je vous prie.
— Pas une goutte, un verre.
— Non, non. Vous êtes resté mousquetaire jusqu’au bout des ongles, tandis que, moi, je suis devenu évêque. Une goutte pour moi, un verre pour vous.
— Soit.
Aramis et le gouverneur trinquèrent.
— Et puis, dit Aramis en fixant son regard brillant sur le rubis en fusion élevé par sa main à la hauteur de son œil, comme s’il eût voulu jouir par tous les sens à la fois; et puis ce que vous appelez une ressemblance, vous, un autre ne la remarquerait peut-être pas.
— Oh! que si. Tout autre qui connaîtrait, enfin, la personne à laquelle il ressemble.
— Je crois, cher monsieur de Baisemeaux, que c’est tout simplement un jeu de votre esprit.
— Non pas, sur ma parole.
— Écoutez, continua Aramis: j’ai vu beaucoup de gens ressembler à celui que nous disons, mais par respect on n’en parlait pas.
— Sans doute parce qu’il y a ressemblance et ressemblance; celle-là est frappante, et si vous le voyiez…
— Eh bien?
— Vous en conviendriez vous-même.
— Si je le voyais, dit Aramis d’un air dégagé; mais je ne le verrai pas, selon toute probabilité.
— Et pourquoi?
— Parce que, si je mettais seulement le pied dans une de ces horribles chambres, je me croirais à tout jamais enterré.
— Eh non! l’habitation est bonne.
— Nenni.
— Comment, nenni?
— Je ne vous crois pas sur parole, voilà tout.
— Permettez, permettez, ne dites pas de mal de la deuxième… Bertaudière. Peste! c’est une bonne chambre, meublée fort agréablement, ayant tapis.
— Diable!
— Oui! oui! il n’a pas été malheureux, ce garçon-là, le meilleur logement de la Bastille a été pour lui. En voilà une chance!
— Allons! allons! dit froidement Aramis, vous ne me ferez jamais croire qu’il y ait de bonnes chambres à la Bastille; et quant à vos tapis…
— Eh bien! quant à mes tapis?…
— Eh bien! ils n’existent que dans votre imagination; je vois des araignées, des rats, des crapauds même.
— Des crapauds? Ah! dans les cachots, je ne dis pas.
— Mais je vois peu de meubles et pas du tout de tapis.
— Êtes-vous homme à vous convaincre par vos yeux? dit Baisemeaux avec entraînement.
— Non! oh! pardieu, non!
— Même pour vous assurer de cette ressemblance, que vous niez comme les tapis?
— Quelque spectre, quelque ombre, un malheureux mourant.
— Non pas! non pas! Un gaillard se portant comme le pont Neuf.
— Triste, maussade?
— Pas du tout: folâtre.
— Allons donc!
— C’est le mot. Il est lâché, je ne le retire pas.
— C’est impossible!
— Venez.
— Où cela?
— Avec moi.
— Quoi faire?
— Un tour de Bastille.
— Comment?
— Vous verrez, vous verrez par vous-même, vous verrez de vos yeux.
— Et les règlements?
— Oh! qu’à cela ne tienne. C’est le jour de sortie de mon major; le lieutenant est en ronde sur les bastions; nous sommes maîtres chez nous.
— Non, non, cher gouverneur; rien que de penser au bruit des verrous qu’il nous faudra tirer, j’en ai le frisson.
— Allons donc!
— Vous n’auriez qu’à m’oublier dans quelque troisième ou quatrième Bertaudière… Brou!…
— Vous voulez rire?
— Non, je vous parle sérieusement.
— Vous refusez une occasion unique. Savez-vous que, pour obtenir la faveur que je vous propose gratis, certains princes du sang ont offert jusqu’à cinquante mille livres?
— Décidément, c’est donc bien curieux?
— Le fruit défendu, monseigneur! le fruit défendu! Vous qui êtes d’Église, vous devez savoir cela.
— Non. Si j’avais quelque curiosité, moi, ce serait pour le pauvre écolier du distique.
— Eh bien! voyons, celui-là; il habite la troisième Bertaudière, justement.
— Pourquoi dites-vous justement?
— Parce que, moi, si j’avais une curiosité, ce serait pour la belle chambre tapissée et pour son locataire.
— Bah! des meubles, c’est banal; une figure insignifiante, c’est sans intérêt.
— Un quinze livres, monseigneur, un quinze livres, c’est toujours intéressant.
— Eh! justement j’oubliais de vous interroger là-dessus. Pourquoi quinze livres à celui-là et trois livres seulement au pauvre Seldon?
— Ah! voyez, c’est une chose superbe que cette distinction, mon cher monsieur, et voilà où l’on voit éclater la bonté du roi…
— Du roi! du roi!
— Du cardinal, je veux dire.» Ce malheureux, s’est dit M. de Mazarin, ce malheureux est destiné à demeurer toujours en prison.»
— Pourquoi?
— Dame! il me semble que son crime est éternel, et que, par conséquent, le châtiment doit l’être aussi.
— Éternel?
— Sans doute. S’il n’a pas le bonheur d’avoir la petite vérole, vous comprenez… et cette chance même lui est difficile, car on n’a pas de mauvais air à la Bastille.
— Votre raisonnement est on ne peut plus ingénieux, cher monsieur de Baisemeaux.
— N’est-ce pas?
— Vous vouliez donc dire que ce malheureux devait souffrir sans trêve et sans fin…
— Souffrir, je n’ai pas dit cela, monseigneur; un quinze livres ne souffre pas.
— Souffrir la prison, au moins?
— Sans doute, c’est une fatalité; mais cette souffrance, on la lui adoucit. Enfin, vous en conviendrez, ce gaillard-là n’était pas venu au monde pour manger toutes les bonnes choses qu’il mange. Pardieu! vous allez voir: nous avons ici ce pâté intact, ces écrevisses auxquelles nous avons à peine touché, des écrevisses de Marne, grosses comme des langoustes, voyez. Eh bien! tout cela va prendre le chemin de la Deuxième Bertaudière, avec une bouteille de ce Volnay que vous trouvez si bon. Ayant vu, vous ne douterez plus, j’espère.
— Non, mon cher gouverneur, non; mais, dans tout cela, vous ne pensez qu’aux bienheureuses quinze livres, et vous oubliez toujours le pauvre Seldon, mon protégé.
— Soit! à votre considération, jour de fête pour lui: il aura des biscuits et des confitures, avec ce flacon de porto.
— Vous êtes un brave homme, je vous l’ai déjà dit et je vous le répète, mon cher Baisemeaux.
— Partons, partons, dit le gouverneur un peu étourdi, moitié par le vin qu’il avait bu, moitié par les éloges d’Aramis.
— Souvenez-vous que c’est pour vous obliger, ce que j’en fais, dit le prélat.
— Oh! vous me remercierez en rentrant.
— Partons donc.
— Attendez que je prévienne le porte-clefs.
Baisemeaux sonna deux coups, un homme parut.
— Je vais aux tours! cria le gouverneur. Pas de gardes, pas de tambours, pas de bruit, enfin!
— Si je ne laissais ici mon manteau, dit Aramis, en affectant la crainte, je croirais, en vérité, que je vais en prison pour mon propre compte.
Le porte-clefs précéda le gouverneur; Aramis prit la droite; quelques soldats épars dans la cour se rangèrent, fermes comme des pieux, sur le passage du gouverneur.
Baisemeaux fit franchir à son hôte plusieurs marches qui menaient à une espèce d’esplanade; de là, on vint au pont-levis, sur lequel les factionnaires reçurent le gouverneur et le reconnurent.
— Monsieur, dit alors le gouverneur en se retournant du côté d’Aramis et en parlant de façon que les factionnaires ne perdissent point une de ses paroles; monsieur, vous avez bonne mémoire, n’est-ce pas?
— Pourquoi? demanda Aramis.
— Pour vos plans et pour vos mesures, car vous savez qu’il n’est pas permis, même aux architectes, d’entrer chez les personnes avec du papier, des plumes ou un crayon.
«Bon! se dit Aramis à lui-même, il paraît que je suis un architecte. N’est-ce pas encore là une plaisanterie de d’Artagnan, qui m’a vu ingénieur à Belle-Île?»
Puis, tout haut:
— Tranquillisez-vous, monsieur le gouverneur; dans notre état, le coup d’œil et la mémoire suffisent.
Baisemeaux ne sourcilla point: les gardes prirent Aramis pour ce qu’il semblait être.
— Eh bien! allons d’abord à la Bertaudière, dit Baisemeaux toujours avec l’intention d’être entendu des factionnaires.
— Allons, répondit Aramis.
Puis, s’adressant au porte-clefs:
— Tu profiteras de cela, lui dit-il, pour porter au numéro 2 les friandises que j’ai désignées.
— Le numéro 3, cher monsieur de Baisemeaux, le numéro 3, vous l’oubliez toujours.
— C’est vrai.
Ils montèrent.
Ce qu’il y avait de verrous, de grilles et de serrures pour cette seule cour eût suffi à la sûreté d’une ville entière.
Aramis n’était ni un rêveur ni un homme sensible; il avait fait des vers dans sa jeunesse; mais il était sec de cœur, comme tout homme de cinquante cinq ans qui a beaucoup aimé les femmes ou plutôt qui en a été fort aimé.
Mais, lorsqu’il posa le pied sur les marches de pierre usées par lesquelles avaient passé tant d’infortunes, lorsqu’il se sentit imprégné de l’atmosphère de ces sombres voûtes humides de larmes, il fut, sans nul doute, attendri, car son front se baissa, car ses yeux se troublèrent, et il suivit Baisemeaux sans lui adresser une parole.
Chapitre XCIX — Le deuxième de la Bertaudière
Au deuxième étage, soit fatigue, soit émotion, la respiration manqua au visiteur.
Il s’adossa contre le mur.
— Voulez-vous commencer par celui-ci? dit Baisemeaux. Puisque nous allons de l’un chez l’autre, peu importe, ce me semble, que nous montions du second au troisième, ou que nous descendions du troisième au second. Il y a, d’ailleurs, aussi certaines réparations à faire dans cette chambre, se hâta-t-il d’ajouter à l’intention du guichetier qui se trouvait à la portée de la voix.
— Non! non! s’écria vivement Aramis; plus haut, plus haut, monsieur le gouverneur, s’il vous plaît; le haut est le plus pressé.
Ils continuèrent de monter.
— Demandez les clefs au geôlier, souffla tout bas Aramis.
— Volontiers.
Baisemeaux prit les clefs et ouvrit lui-même la porte de la troisième chambre. Le porte-clefs entra le premier et déposa sur une table les provisions que le bon gouverneur appelait des friandises.
Puis il sortit.
Le prisonnier n’avait pas fait un mouvement.