Le vicomte de Bragelonne, Tome II.

Chapter 14

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— Non, l’on se souvenait! murmura Anne d’Autriche. Mais qui vous dit qu’on vous chasse, qu’on vous exile? Qui vous dit qu’on ne se souvienne pas de votre dévouement? Je ne parle pour personne, Villiers, je parle pour moi, partez! Rendez-moi ce service, faites-moi cette grâce; que je doive cela encore à quelqu’un de votre nom.

— C’est donc pour vous, madame?

— Pour moi seule.

— Il n’y aura derrière moi aucun homme qui rira, aucun prince qui dira: «J’ai voulu!»

— Duc, écoutez-moi.

Et ici la figure auguste de la vieille reine prit une expression solennelle.

— Je vous jure que nul ici ne commande, si ce n’est moi; je vous jure que non seulement personne ne rira, ne se vantera, mais que personne même ne manquera au devoir que votre rang impose. Comptez sur moi, duc, comme j’ai compté sur vous.

— Vous ne vous expliquez point, madame; je suis ulcéré, je suis au désespoir; la consolation, si douce et si complète qu’elle soit, ne me paraîtra pas suffisante.

— Ami, avez-vous connu votre mère? répliqua la reine avec un caressant sourire.

— Oh! bien peu, madame, mais je me rappelle que cette noble dame me couvrait de baisers et de pleurs quand je pleurais.

— Villiers! murmura la reine en passant son bras au cou du jeune homme, je suis une mère pour vous, et, croyez-moi bien, jamais personne ne fera pleurer mon fils.

— Merci, madame, merci! dit le jeune homme attendri et suffoquant d’émotion; je sens qu’il y avait place encore dans mon cœur pour un sentiment plus doux, plus noble que l’amour. La reine mère le regarda et lui serra la main.

— Allez, dit-elle.

— Quand faut-il que je parte? ordonnez!

— Mettez le temps convenable, milord, reprit la reine; vous partez, mais vous choisissez votre jour… Ainsi, au lieu de partir aujourd’hui, comme vous le désireriez sans doute; demain, comme on s’y attendait, partez après demain au soir; seulement, annoncez dès aujourd’hui votre volonté.

— Ma volonté? murmura le jeune homme.

— Oui, duc.

— Et… je ne reviendrai jamais en France?

Anne d’Autriche réfléchit un moment, et s’absorba dans la douloureuse gravité de cette méditation.

— Il me sera doux, dit-elle, que vous reveniez le jour où j’irai dormir éternellement à Saint-Denis près du roi mon époux.

— Qui vous fit tant souffrir! dit Buckingham.

— Qui était roi de France, répliqua la reine.

— Madame, vous êtes pleine de bonté, vous entrez dans la prospérité, vous nagez dans la joie; de longues années vous sont promises.

— Eh bien! vous viendrez tard alors, dit la reine en essayant de sourire.

— Je ne reviendrai pas, dit tristement Buckingham, moi qui suis jeune.

— Oh! Dieu merci…

— La mort, madame, ne compte pas les années; elle est impartiale; on meurt quoique jeune, on vit quoique vieillard.

— Duc, pas de sombres idées; je vais vous égayer. Venez dans deux ans. Je vois sur votre charmante figure que les idées qui vous font si lugubre aujourd’hui seront des idées décrépites avant six mois; donc, elles seront mortes et oubliées dans le délai que je vous assigne.

— Je crois que vous me jugiez mieux tout à l’heure, madame, répliqua le jeune homme, quand vous disiez que, sur nous autres de la maison de Buckingham, le temps n’a pas de prise.

— Silence! oh! silence! fit la reine en embrassant le duc sur le front avec une tendresse qu’elle ne put réprimer; allez! allez! ne m’attendrissez point, ne vous oubliez plus! Je suis la reine, vous êtes sujet du roi d’Angleterre; le roi Charles vous attend; adieu, Villiers! _farewell_, Villiers!

— _For ever!_ répliqua le jeune homme.

Et il s’enfuit en dévorant ses larmes. Anne appuya ses mains sur son front; puis, se regardant au miroir:

— On a beau dire, murmura-t-elle, la femme est toujours jeune; on a toujours vingt ans dans quelque coin du cœur.

Chapitre XCIII — Où sa Majesté Louis XIV ne trouve Melle de La Vallière ni assez riche, ni assez jolie pour un gentilhomme du rang du vicomte de Bragelonne

Raoul et le comte de La Fère arrivèrent à Paris le soir du jour ou Buckingham avait eu cet entretien avec la reine mère. À peine arrivé, le comte fit demander par Raoul une audience au roi.

Le roi avait passé une partie de la journée à regarder avec Madame et les dames de la cour des étoffes de Lyon dont il faisait présent à sa belle-sœur. Il y avait eu ensuite dîner à la cour, puis jeu, et, selon son habitude, le roi, quittant le jeu à huit heures, avait passé dans son cabinet pour travailler avec M. Colbert et M. Fouquet.

Raoul était dans l’antichambre au moment où les deux ministres sortirent, et le roi l’aperçut par la porte entrebâillée.

— Que veut M. de Bragelonne? demanda-t-il.

Le jeune homme s’approcha.

— Sire, répliqua-t-il, une audience pour M. le comte de La Fère, qui arrive de Blois avec grand désir d’entretenir Votre Majesté.

— J’ai une heure avant le jeu et mon souper, dit le roi. M. de La Fère est-il prêt?

— M. le comte est en bas, aux ordres de Votre Majesté.

— Qu’il monte.

Cinq minutes après, Athos entrait chez Louis XIV, accueilli par le maître avec cette gracieuse bienveillance que Louis, avec un tact au-dessus de son âge, réservait pour s’acquérir les hommes que l’on ne conquiert point avec des faveurs ordinaires.

— Comte, dit le roi, laissez-moi espérer que vous venez me demander quelque chose.

— Je ne le cacherai point à Votre Majesté, répliqua le comte; je viens en effet solliciter.

— Voyons! dit le roi d’un air joyeux.

— Ce n’est pas pour moi, Sire.

— Tant pis! mais enfin, pour votre protégé, comte, je ferai ce que vous me refusez de faire pour vous.

— Votre Majesté me console… Je viens parler au roi pour le vicomte de Bragelonne.

— Comte, c’est comme si vous parliez pour vous.

— Pas tout à fait, Sire… Ce que je désire obtenir de vous, je ne le puis pour moi-même. Le vicomte pense à se marier.

— Il est jeune encore; mais qu’importe… C’est un homme distingué, je lui veux trouver une femme.

— Il l’a trouvée, Sire, et ne cherche que l’assentiment de Votre Majesté.

— Ah! il ne s’agit que de signer un contrat de mariage?

Athos s’inclina.

— A-t-il choisi sa fiancée riche et d’une qualité qui vous agrée?

Athos hésita un moment.

— La fiancée est demoiselle, répliqua-t-il; mais pour riche, elle ne l’est pas.

— C’est un mal auquel nous voyons remède.

— Votre Majesté me pénètre de reconnaissance; toutefois, elle me permettra de lui faire une observation.

— Faites, comte.

— Votre Majesté semble annoncer l’intention de doter cette jeune fille?

— Oui, certes.

— Et ma démarche au Louvre aurait eu ce résultat? J’en serais chagrin, Sire.

— Pas de fausse délicatesse, comte; comment s’appelle la fiancée?

— C’est, dit Athos froidement, Mlle de La Vallière de La Baume Le Blanc.

— Ah! fit le roi en cherchant dans sa mémoire; je connais ce nom; un marquis de La Vallière…

— Oui, Sire, c’est sa fille.

— Il est mort?

— Oui, Sire.

— Et la veuve s’est remariée à M. de Saint-Remy, maître d’hôtel de Madame douairière?

— Votre Majesté est bien informée.

— C’est cela, c’est cela!… Il y a plus: la demoiselle est entrée dans les filles d’honneur de Madame la jeune.

— Votre Majesté sait mieux que moi toute l’histoire.

Le roi réfléchit encore, et regardant à la dérobée le visage assez soucieux d’Athos:

— Comte, dit-il, elle n’est pas fort jolie, cette demoiselle, il me semble?

— Je ne sais trop, répondit Athos.

— Moi, je l’ai regardée: elle ne m’a point frappé.

— C’est un air de douceur et de modestie, mais peu de beauté, Sire.

— De beaux cheveux blonds, cependant.

— Je crois que oui.

— Et d’assez beaux yeux bleus.

— C’est cela même.

— Donc, sous le rapport de la beauté, le parti est ordinaire. Passons à l’argent.

— Quinze à vingt mille livres de dot au plus, Sire; mais les amoureux sont désintéressés; moi-même, je fais peu de cas de l’argent.

— Le superflu, voulez-vous dire; mais le nécessaire, c’est urgent. Avec quinze mille livres de dot, sans apanages, une femme ne peut aborder la cour. Nous y suppléerons; je veux faire cela pour Bragelonne.

Athos s’inclina. Le roi remarqua encore sa froideur.

— Passons de l’argent à la qualité, dit Louis XIV; fille du marquis de La Vallière, c’est bien; mais nous avons ce bon Saint-Remy qui gâte un peu la maison… par les femmes, je le sais, enfin cela gâte; et vous, comte, vous tenez fort, je crois, à votre maison.

— Moi, Sire, je ne tiens plus à rien du tout qu’à mon dévouement pour Votre Majesté.

Le roi s’arrêta encore.

— Tenez, dit-il, monsieur, vous me surprenez beaucoup depuis le commencement de votre entretien. Vous venez me faire une demande en mariage, et vous paraissez fort affligé de faire cette demande. Oh! je me trompe rarement, tout jeune que je suis, car avec les uns, je mets mon amitié au service de l’intelligence; avec les autres, je mets ma défiance que double la perspicacité. Je le répète, vous ne faites point cette demande de bon cœur.

— Eh bien! Sire, c’est vrai.

— Alors, je ne vous comprends point; refusez.

— Non, Sire: j’aime Bragelonne de tout mon amour; il est épris de Mlle de La Vallière, il se forge des paradis pour l’avenir; je ne suis pas de ceux qui veulent briser les illusions de la jeunesse. Ce mariage me déplaît, mais je supplie Votre Majesté d’y consentir au plus vite, et de faire ainsi le bonheur de Raoul.

— Voyons, voyons, comte, l’aime-t-elle?

— Si Votre Majesté veut que je lui dise la vérité, je ne crois pas à l’amour de Mlle de La Vallière; elle est jeune, elle est enfant, elle est enivrée; le plaisir de voir la cour, l’honneur d’être au service de Madame, balanceront dans sa tête ce qu’elle pourrait avoir de tendresse dans le cœur, ce sera donc un mariage comme Votre Majesté en voit beaucoup à la cour; mais Bragelonne le veut; que cela soit ainsi.

— Vous ne ressemblez cependant pas à ces pères faciles qui se font esclaves de leurs enfants? dit le roi.

— Sire, j’ai de la volonté contre les méchants, je n’en ai point contre les gens de cœur. Raoul souffre, il prend du chagrin; son esprit, libre d’ordinaire, est devenu lourd et sombre; je ne veux pas priver Votre Majesté des services qu’il peut rendre.

— Je vous comprends, dit le roi, et je comprends surtout votre cœur.

— Alors, répliqua le comte, je n’ai pas besoin de dire à Votre Majesté que mon but est de faire le bonheur de ces enfants ou plutôt de cet enfant.

— Et moi, je veux, comme vous, le bonheur de M. de Bragelonne.

— Je n’attends plus, Sire, que la signature de Votre Majesté. Raoul aura l’honneur de se présenter devant vous, et recevra votre consentement.

— Vous vous trompez, comte, dit fermement le roi; je viens de vous dire que je voulais le bonheur du vicomte; aussi m’opposé-je en ce moment à son mariage.

— Mais, Sire, s’écria Athos, Votre Majesté m’a promis…

— Non pas cela, comte; je ne vous l’ai point promis, car cela est opposé à mes vues.

— Je comprends tout ce que l’initiative de Votre Majesté a de bienveillant et de généreux pour moi; mais je prends la liberté de vous rappeler que j’ai pris l’engagement de venir en ambassadeur.

— Un ambassadeur, comte, demande souvent et n’obtient pas toujours.

— Ah! Sire, quel coup pour Bragelonne!

— Je donnerai le coup, je parlerai au vicomte.

— L’amour, Sire, c’est une force irrésistible.

— On résiste à l’amour; je vous le certifie, comte.

— Lorsqu’on a l’âme d’un roi, votre âme, Sire.

— Ne vous inquiétez plus à ce sujet. J’ai des vues sur Bragelonne; je ne dis pas qu’il n’épousera pas Mlle de La Vallière; mais je ne veux point qu’il se marie si jeune; je ne veux point qu’il épouse avant qu’il ait fait fortune, et lui, de son côté, mérite mes bonnes grâces, telles que je veux les lui donner. En un mot, je veux qu’on attende.

— Sire, encore une fois…

— Monsieur le comte, vous êtes venu, disiez-vous, me demander une faveur?

— Oui, certes.

— Eh bien! accordez-m’en une, ne parlons plus de cela. Il est possible qu’avant un long temps je fasse la guerre; j’ai besoin de gentilshommes libres autour de moi. J’hésiterais à envoyer sous les balles et le canon un homme marié, un père de famille, j’hésiterais aussi, pour Bragelonne, à doter, sans raison majeure, une jeune fille inconnue, cela sèmerait de la jalousie dans ma noblesse.

Athos s’inclina et ne répondit rien.

— Est-ce tout ce qu’il vous importait de me demander? ajouta Louis XIV.

— Tout absolument, Sire, et je prends congé de Votre Majesté. Mais faut-il que je prévienne Raoul?

— Épargnez-vous ce soin, épargnez-vous cette contrariété. Dites au vicomte que demain, à mon lever, je lui parlerai; quant à ce soir, comte, vous êtes de mon jeu.

— Je suis en habit de voyage, Sire.

— Un jour viendra, j’espère, où vous ne me quitterez pas. Avant peu, comte, la monarchie sera établie de façon à offrir une digne hospitalité à tous les hommes de votre mérite.

— Sire, pourvu qu’un roi soit grand dans le cœur de ses sujets, peu importe le palais qu’il habite, puisqu’il est adoré dans un temple.

En disant ces mots, Athos sortit du cabinet et retrouva Bragelonne qui l’attendait.

— Eh bien! monsieur? dit le jeune homme.

— Raoul, le roi est bien bon pour nous, peut-être pas dans le sens que vous croyez, mais il est bon et généreux pour notre maison.

— Monsieur, vous avez une mauvaise nouvelle à m’apprendre, fit le jeune homme en pâlissant.

— Le roi vous dira demain matin que ce n’est pas une mauvaise nouvelle.

— Mais enfin, monsieur, le roi n’a pas signé?

— Le roi veut faire votre contrat lui-même, Raoul; et il veut le faire si grand, que le temps lui manque. Prenez-vous-en à votre impatience bien plutôt qu’à la bonne volonté du roi.

Raoul, consterné, parce qu’il connaissait la franchise du comte et en même temps son habileté, demeura plongé dans une morne stupeur.

— Vous ne m’accompagnez pas chez moi? dit Athos.

— Pardonnez-moi, monsieur, je vous suis, balbutia-t-il.

Et il descendit les degrés derrière Athos.

— Oh! pendant que je suis ici, fit tout à coup ce dernier, ne pourrais-je voir M. d’Artagnan?

— Voulez-vous que je vous mène à son appartement? dit Bragelonne.

— Oui, certes.

— C’est dans l’autre escalier, alors. Et ils changèrent de chemin; mais, arrivés au palier de la grande galerie, Raoul aperçut un laquais à la livrée du comte de Guiche qui accourut aussitôt vers lui en entendant sa voix.

— Qu’y a-t-il? dit Raoul.

— Ce billet, monsieur. M. le comte a su que vous étiez de retour, et il vous a écrit sur-le-champ; je vous cherche depuis une heure.

Raoul se rapprocha d’Athos pour décacheter la lettre.

— Vous permettez, monsieur? dit-il.

— Faites.

«Cher Raoul, disait le comte de Guiche, j’ai une affaire d’importance à traiter sans retard; je sais que vous êtes arrivé; venez vite.»

Il achevait à peine de lire, lorsque, débouchant de la galerie, un valet, à la livrée de Buckingham, reconnaissant Raoul, s’approcha de lui respectueusement.

— De la part de milord duc, dit-il.

— Ah! s’écria Athos, je vois, Raoul, que vous êtes déjà en affaires comme un général d’armée; je vous laisse, je trouverai seul M. d’Artagnan.

— Veuillez m’excuser, je vous prie, dit Raoul.

— Oui, oui, je vous excuse; adieu, Raoul. Vous me retrouverez chez moi jusqu’à demain; au jour, je pourrai partir pour Blois, à moins de contrordre.

— Monsieur, je vous présenterai demain mes respects.

Athos partit.

Raoul ouvrit la lettre de Buckingham.

«Monsieur de Bragelonne, disait le duc, vous êtes de tous les Français que j’ai vus celui qui me plaît le plus; je vais avoir besoin de votre amitié. Il m’arrive certain message écrit en bon français. Je suis Anglais, moi, et j’ai peur de ne pas assez bien comprendre. La lettre est signée d’un bon nom, voilà tout ce que je sais. Serez-vous assez obligeant pour me venir voir, car j’apprends que vous êtes arrivé de Blois? Votre dévoué, Villiers, duc de Buckingham.»

— Je vais trouver ton maître, dit Raoul au valet de Guiche en le congédiant. Et, dans une heure, je serai chez M. de Buckingham, ajouta-t-il en faisant de la main un signe au messager du duc.

Chapitre XCIV — Une foule de coups d’épée dans l’eau

Raoul, en se rendant chez de Guiche, trouva celui-ci causant avec de Wardes et Manicamp. De Wardes, depuis l’aventure de la barrière, traitait Raoul en étranger.

On eût dit qu’il ne s’était rien passé entre eux; seulement, ils avaient l’air de ne pas se connaître.

Raoul entra, de Guiche marcha au-devant de lui. Raoul, tout en serrant la main de son ami, jeta un regard rapide sur les deux jeunes gens. Il espérait lire sur leur visage ce qui s’agitait dans leur esprit.

De Wardes était froid et impénétrable. Manicamp semblait perdu dans la contemplation d’une garniture qui l’absorbait.

De Guiche emmena Raoul dans un cabinet voisin et le fit asseoir.

— Comme tu as bonne mine! lui dit-il.

— C’est assez étrange, répondit Raoul, car je suis fort peu joyeux.

— C’est comme moi, n’est-ce pas, Raoul? L’amour va mal.

— Tant mieux, de ton côté, comte; la pire nouvelle, celle qui pourrait le plus m’attrister, serait une bonne nouvelle.

— Oh! alors, ne t’afflige pas, car non seulement je suis très malheureux, mais encore je vois des gens heureux autour de moi.

— Voilà ce que je ne comprends plus, répondit Raoul; explique, mon ami, explique.

— Tu vas comprendre. J’ai vainement combattu le sentiment que tu as vu naître en moi, grandir en moi, s’emparer de moi; j’ai appelé à la fois tous les conseils et toute ma force; j’ai bien considéré le malheur où je m’engageais; je l’ai sondé, c’est un abîme, je le sais; mais n’importe, je poursuivrai mon chemin.

— Insensé! tu ne peux faire un pas de plus sans vouloir aujourd’hui ta ruine, demain ta mort.

— Advienne que pourra!

— De Guiche!

— Toutes réflexions sont faites; écoute.

— Oh! tu crois réussir, tu crois que Madame t’aimera!

— Raoul, je ne crois rien, j’espère, parce que l’espoir est dans l’homme et qu’il y vit jusqu’au tombeau.

— Mais j’admets que tu obtiennes ce bonheur que tu espères, et tu es plus sûrement perdu encore que si tu ne l’obtiens pas.

— Je t’en supplie, ne m’interromps plus, Raoul, tu ne me convaincras point; car, je te le dis d’avance, je ne veux pas être convaincu; j’ai tellement marché que je ne puis reculer, j’ai tellement souffert que la mort me paraîtrait un bienfait. Je ne suis plus seulement amoureux jusqu’au délire, Raoul, je suis jaloux jusqu’à la fureur.

Raoul frappa l’une contre l’autre ses deux mains avec un sentiment qui ressemblait à de la colère.

— Bien! dit-il.

— Bien ou mal, peu importe. Voici ce que je réclame de toi, de mon ami, de mon frère. Depuis trois jours, Madame est en fêtes, en ivresse. Le premier jour, je n’ai point osé la regarder; je la haïssais de ne pas être aussi malheureuse que moi. Le lendemain, je ne la pouvais plus perdre de vue; et de son côté, oui, je crus le remarquer, du moins, Raoul, de son côté, elle me regarda, sinon avec quelque pitié, du moins avec quelque douceur. Mais entre ses regards et les miens vint s’interposer une ombre; le sourire d’un autre provoque son sourire. À côté de son cheval galope éternellement un cheval qui n’est pas le mien; à son oreille vibre incessamment une voix caressante qui n’est pas ma voix. Raoul, depuis trois jours, ma tête est en feu; c’est de la flamme qui coule dans mes veines. Cette ombre, il faut que je la chasse; ce sourire, que je l’éteigne; cette voix, que je l’étouffe.

— Tu veux tuer Monsieur? s’écria Raoul.

— Eh! non. Je ne suis pas jaloux de Monsieur; je ne suis pas jaloux du mari; je suis jaloux de l’amant.

— De l’amant?

— Mais ne l’as-tu donc pas remarqué ici, toi qui là-bas étais si clairvoyant?

— Tu es jaloux de M. de Buckingham?

— À en mourir!

— Encore.

— Oh! cette fois la chose sera facile à régler entre nous, j’ai pris les devants, je lui ai fait passer un billet.

— Tu lui as écrit? c’est toi?

— Comment sais-tu cela?

— Je le sais, parce qu’il me l’a appris. Tiens.

Et il tendit à de Guiche la lettre qu’il avait reçue presque en même temps que la sienne. De Guiche la lut avidement.

— C’est d’un brave homme et surtout d’un galant homme, dit-il.

— Oui, certes, le duc est un galant homme; je n’ai pas besoin de te demander si tu lui as écrit en aussi bons termes.

— Je te montrerai ma lettre quand tu l’iras trouver de ma part.

— Mais c’est presque impossible.

— Quoi?

— Que j’aille le trouver.

— Comment?

— Le duc me consulte, et toi aussi.

— Oh! tu me donneras la préférence, je suppose. Écoute, voici ce que je te prie de dire à Sa Grâce… C’est bien simple… Un de ces jours, aujourd’hui, demain, après-demain, le jour qui lui conviendra, je veux le rencontrer à Vincennes.

— Réfléchis.

— Je croyais t’avoir déjà dit que mes réflexions étaient faites.

— Le duc est étranger; il a une mission qui le fait inviolable… Vincennes est tout près de la Bastille.

— Les conséquences me regardent.

— Mais la raison de cette rencontre? quelle raison veux-tu que je lui donne?

— Il ne t’en demandera pas, sois tranquille… Le duc doit être aussi las de moi que je le suis de lui; le duc doit me haïr autant que je le hais. Ainsi, je t’en supplie, va trouver le duc, et, s’il faut que je le supplie d’accepter ma proposition, je le supplierai.

— C’est inutile… Le duc m’a prévenu qu’il me voulait parler. Le duc est au jeu du roi… Allons-y tous deux. Je le tirerai à quartier dans la galerie. Tu resteras à l’écart. Deux mots suffiront.

— C’est bien. Je vais emmener de Wardes pour me servir de contenance.

— Pourquoi pas Manicamp? De Wardes nous rejoindra toujours, le laissassions-nous ici.

— Oui, c’est vrai.

— Il ne sait rien?

— Oh! rien absolument. Vous êtes toujours en froid, donc!

— Il ne t’a rien raconté?

— Non.

— Je n’aime pas cet homme, et, comme je ne l’ai jamais aimé, il résulte de cette antipathie que je ne suis pas plus en froid avec lui aujourd’hui que je ne l’étais hier.

— Partons alors.

Tous quatre descendirent. Le carrosse de de Guiche attendait à la porte et les conduisit au Palais-Royal.

En chemin, Raoul se forgeait un thème. Seul dépositaire des deux secrets, il ne désespérait pas de conclure un accommodement entre les deux parties. Il se savait influent près de Buckingham; il connaissait son ascendant sur de Guiche: les choses ne lui paraissaient donc point désespérées.

En arrivant dans la galerie, resplendissante de lumière, où les femmes les plus belles et les plus illustres de la cour s’agitaient comme des astres dans leur atmosphère de flammes, Raoul ne put s’empêcher d’oublier un instant de Guiche pour regarder Louise, qui, au milieu de ses compagnes, pareille à une colombe fascinée, dévorait des yeux le cercle royal, tout éblouissant de diamants et d’or.

Les hommes étaient debout, le roi seul était assis. Raoul aperçut Buckingham.

Il était à dix pas de Monsieur, dans un groupe de Français et d’Anglais qui admiraient le grand air de sa personne et l’incomparable magnificence de ses habits.

Quelques-uns des vieux courtisans se rappelaient avoir vu le père, et ce souvenir ne faisait aucun tort au fils.

Buckingham causait avec Fouquet. Fouquet lui parlait tout haut de Belle-Île.

— Je ne puis l’aborder dans ce moment, dit Raoul.

— Attends et choisis ton occasion, mais termine tout sur l’heure. Je brûle.

— Tiens, voici notre sauveur, dit Raoul apercevant d’Artagnan, qui, magnifique dans son habit neuf de capitaine des mousquetaires, venait de faire dans la galerie une entrée de conquérant.

Et il se dirigea vers d’Artagnan.

— Le comte de La Fère vous cherchait, chevalier, dit Raoul.

— Oui, répondit d’Artagnan, je le quitte.

— J’avais cru comprendre que vous deviez passer une partie de la nuit ensemble.

— Rendez-vous est pris pour nous retrouver.

Et tout en répondant à Raoul, d’Artagnan promenait ses regards distraits à droite et à gauche, cherchant dans la foule quelqu’un ou dans l’appartement quelque chose.

Tout à coup son œil devint fixe comme celui de l’aigle qui aperçoit sa proie.

Raoul suivit la direction de ce regard. Il vit que de Guiche et d’Artagnan se saluaient. Mais il ne put distinguer à qui s’adressait ce coup d’œil si curieux et si fier du capitaine.