Le vicomte de Bragelonne, Tome II.
Chapter 12
— Qu’est-ce que cette Montalais? demandait de Wardes. Qu’est-ce que cette La Vallière? Qu’est-ce que cette province qui nous arrive?
— La Montalais, dit le chevalier de Lorraine, je la connais: c’est une bonne fille qui amusera la cour. La Vallière, c’est une charmante boiteuse.
— Peuh! dit de Wardes.
— N’en faites pas fi, de Wardes; il y a sur les boiteuses des axiomes latins très ingénieux et surtout fort caractéristiques.
— Messieurs, messieurs, dit de Guiche en regardant Raoul avec inquiétude, un peu de mesure, je vous prie.
Mais l’inquiétude du comte, en apparence du moins, était inopportune.
Raoul avait gardé la contenance la plus ferme et la plus indifférente, quoiqu’il n’eût pas perdu un mot de ce qui venait de se dire. Il semblait tenir registre des insolences et des libertés des deux provocateurs pour régler avec eux son compte à l’occasion.
De Wardes devina sans doute cette pensée et continua:
— Quels sont les amants de ces demoiselles?
— De la Montalais? fit le chevalier.
— Oui, de la Montalais d’abord.
— Eh bien! vous? moi, de Guiche, qui voudra, pardieu!
— Et de l’autre?
— De Mlle de La Vallière?
— Oui.
— Prenez garde, messieurs, s’écria de Guiche pour couper court à la réponse du chevalier; prenez garde, Madame nous écoute.
Raoul enfonçait sa main jusqu’au poignet dans son justaucorps et ravageait sa poitrine et ses dentelles.
Mais justement cet acharnement qu’il voyait se dresser contre de pauvres femmes lui fit prendre une résolution sérieuse.
«Cette pauvre Louise, se dit-il à lui-même, n’est venue ici que dans un but honorable et sous une honorable protection; mais il faut que je connaisse ce but; il faut que je sache qui la protège.»
Et, imitant la manœuvre de Malicorne, il se dirigea vers le groupe des filles d’honneur.
Bientôt la présentation fut terminée. Le roi, qui n’avait cessé de regarder et d’admirer Madame, sortit alors de la salle de réception avec les deux reines.
Le chevalier de Lorraine reprit sa place à côté de Monsieur, et, tout en l’accompagnant, il lui glissa dans l’oreille quelques gouttes de ce poison qu’il avait amassé depuis une heure, en regardant de nouveaux visages et en soupçonnant quelques cœurs d’être heureux. Le roi, en sortant, avait entraîné derrière lui une partie des assistants; mais ceux qui, parmi les courtisans, faisaient profession d’indépendance ou de galanterie, commencèrent à s’approcher des dames. M. le prince complimenta Mlle de Tonnay-Charente. Buckingham fit la cour à Mme de Chalais et à Mme de La Fayette, que déjà Madame avait distinguées et qu’elle aimait. Quant au comte de Guiche, abandonnant Monsieur depuis qu’il pouvait se rapprocher seul de Madame, il s’entretenait vivement avec Mme de Valentinois, sa sœur, et Mlles de Créquy et de Châtillon.
Au milieu de tous ces intérêts politiques ou amoureux, Malicorne voulait s’emparer de Montalais, mais celle-ci aimait bien mieux causer avec Raoul, ne fût-ce que pour jouir de toutes ses questions et de toutes ses surprises.
Raoul était allé droit à Mlle de La Vallière, et l’avait saluée avec le plus profond respect.
Ce que voyant, Louise rougit et balbutia; mais Montalais s’empressa de venir à son secours.
— Eh bien! dit-elle, nous voilà, monsieur le vicomte.
— Je vous vois bien, dit en souriant Raoul, et c’est justement sur votre présence que je viens vous demander une petite explication.
Malicorne s’approcha avec son plus charmant sourire.
— Éloignez-vous donc, monsieur Malicorne, dit Montalais. En vérité, vous êtes fort indiscret.
Malicorne se pinça les lèvres et fit deux pas en arrière sans dire un seul mot.
Seulement, son sourire changea d’expression, et, d’ouvert qu’il était, devint railleur.
— Vous voulez une explication, monsieur Raoul? demanda Montalais.
— Certainement, la chose en vaut bien la peine, il me semble; Mlle de la Vallière fille d’honneur de Madame!
— Pourquoi ne serait-elle pas fille d’honneur aussi bien que moi? demanda Montalais.
— Recevez mes compliments, mesdemoiselles, dit Raoul, qui crut s’apercevoir qu’on ne voulait pas lui répondre directement.
— Vous dites cela d’un air fort complimenteur, monsieur le vicomte.
— Moi?
— Dame? j’en appelle à Louise.
— M. de Bragelonne pense peut-être que la place est au-dessus de ma condition, dit Louise en balbutiant.
— Oh! non pas, mademoiselle, répliqua vivement Raoul; vous savez très bien que tel n’est pas mon sentiment; je ne m’étonnerais pas que vous occupassiez la place d’une reine, à plus forte raison celle-ci. La seule chose dont je m’étonne, c’est de l’avoir appris aujourd’hui seulement et par accident.
— Ah! c’est vrai, répondit Montalais avec son étourderie ordinaire. Tu ne comprends rien à cela, et, en effet, tu n’y dois rien comprendre. M. de Bragelonne t’avait écrit quatre lettres, mais ta mère seule était restée à Blois; il fallait éviter que ces lettres ne tombassent entre ses mains; je les ai interceptées et renvoyées à M. Raoul, de sorte qu’il te croyait à Blois quand tu étais à Paris, et ne savait pas surtout que tu fusses montée en dignité.
— Eh quoi! tu n’avais pas fait prévenir M. Raoul comme je t’en avais priée? s’écria Louise.
— Bon! pour qu’il fit de l’austérité, pour qu’il prononçât des maximes, pour qu’il défît ce que nous avions eu tant de peine à faire? Ah! non certes.
— Je suis donc bien sévère? demanda Raoul.
— D’ailleurs, fit Montalais, cela me convenait ainsi. Je partais pour Paris, vous n’étiez pas là, Louise pleurait à chaudes larmes; interprétez cela comme vous voudrez; j’ai prié mon protecteur, celui qui m’avait fait obtenir mon brevet, d’en demander un pour Louise; le brevet est venu. Louise est partie pour commander ses habits; moi, je suis restée en arrière, attendu que j’avais les miens; j’ai reçu vos lettres, je vous les ai renvoyées en y ajoutant un mot qui vous promettait une surprise. Votre surprise, mon cher monsieur, la voilà; elle me paraît bonne, ne demandez pas autre chose.
«Allons, monsieur Malicorne, il est temps que nous laissions ces jeunes gens ensemble; ils ont une foule de choses à se dire; donnez-moi votre main: j’espère que voilà un grand honneur que l’on vous fait, monsieur Malicorne.
— Pardon, mademoiselle, dit Raoul en arrêtant la folle jeune fille et en donnant à ses paroles une intonation dont la gravité contrastait avec celles de Montalais; pardon, mais pourrais-je savoir le nom de ce protecteur? Car si l’on vous protège, vous, mademoiselle, et avec toutes sortes de raisons…
Raoul s’inclina:
— … je ne vois pas les mêmes raisons pour que Mlle de La Vallière soit protégée.
— Mon Dieu! monsieur Raoul, dit naïvement Louise, la chose est bien simple, et je ne vois pas pourquoi je ne vous le dirais pas moi-même… Mon protecteur, c’est M. Malicorne.
Raoul resta un instant stupéfait, se demandant si l’on se jouait de lui; puis il se retourna pour interpeller Malicorne.
Mais celui-ci était déjà loin, entraîné qu’il était par Montalais.
Mlle de La Vallière fit un mouvement pour suivre son amie; mais Raoul la retint avec une douce autorité.
— Je vous en supplie, Louise, dit-il, un mot.
— Mais, monsieur Raoul, dit Louise toute rougissante, nous sommes seuls… Tout le monde est parti… On va s’inquiéter, nous chercher.
— Ne craignez rien, dit le jeune homme en souriant, nous ne sommes ni l’un ni l’autre des personnages assez importants pour que notre absence se remarque.
— Mais mon service, monsieur Raoul?
— Tranquillisez-vous, mademoiselle, je connais les usages de la cour; votre service ne doit commencer que demain; il vous reste donc quelques minutes, pendant lesquelles vous pouvez me donner l’éclaircissement que je vais avoir l’honneur de vous demander.
— Comme vous êtes sérieux, monsieur Raoul! dit Louise tout inquiète.
— C’est que la circonstance est sérieuse, mademoiselle. M’écoutez-vous?
— Je vous écoute; seulement, monsieur, je vous le répète, nous sommes bien seuls.
— Vous avez raison, dit Raoul.
Et, lui offrant la main, il conduisit la jeune fille dans la galerie voisine de la salle de réception, et dont les fenêtres donnaient sur la place.
Tout le monde se pressait à la fenêtre du milieu, qui avait un balcon extérieur d’où l’on pouvait voir dans tous leurs détails les lents préparatifs du départ.
Raoul ouvrit une des fenêtres latérales, et là, seul avec Mlle de La Vallière:
— Louise, dit-il, vous savez que, dès mon enfance, je vous ai chérie comme une sœur et que vous avez été la confidente de tous mes chagrins, la dépositaire de toutes mes espérances.
— Oui, répondit-elle bien bas, oui, monsieur Raoul, je sais cela.
— Vous aviez l’habitude, de votre côté, de me témoigner la même amitié, la même confiance; pourquoi, en cette rencontre, n’avez-vous pas été mon amie? pourquoi vous êtes-vous défiée de moi? La Vallière ne répondit point.
— J’ai cru que vous m’aimiez, dit Raoul, dont la voix devenait de plus en plus tremblante; j’ai cru que vous aviez consenti à tous les plans faits en commun pour notre bonheur, alors que tous deux nous nous promenions dans les grandes allées de Cour-Cheverny et sous les peupliers de l’avenue qui conduit à Blois. Vous ne répondez pas, Louise?
Il s’interrompit.
— Serait-ce, demanda-t-il en respirant à peine, que vous ne m’aimeriez plus?
— Je ne dis point cela, répliqua tout bas Louise.
— Oh! dites-le-moi bien, je vous en prie; j’ai mis tout l’espoir de ma vie en vous, je vous ai choisie pour vos habitudes douces et simples. Ne vous laissez pas éblouir, Louise, à présent que vous voilà au milieu de la cour, où tout ce qui est pur se corrompt, où tout ce qui est jeune vieillit vite. Louise, fermez vos oreilles pour ne pas entendre les paroles, fermez vos yeux pour ne pas voir les exemples, fermez vos lèvres pour ne point respirer les souffles corrupteurs. Sans mensonges, sans détours, Louise, faut-il que je croie ces mots de Mlle de Montalais? Louise, êtes-vous venue à Paris parce que je n’étais plus à Blois?
La Vallière rougit et cacha son visage dans ses mains.
— Oui, n’est-ce pas, s’écria Raoul exalté, oui, c’est pour cela que vous êtes venue? oh! je vous aime comme jamais je ne vous ai aimée! Merci, Louise, de ce dévouement; mais il faut que je prenne un parti pour vous mettre à couvert de toute insulte, pour vous garantir de toute tache. Louise, une fille d’honneur, à la cour d’une jeune princesse, en ce temps de mœurs faciles et d’inconstantes amours, une fille d’honneur est placée dans le centre des attaques sans aucune défense; cette condition ne peut vous convenir: il faut que vous soyez mariée pour être respectée.
— Mariée?
— Oui.
— Mon Dieu!
— Voici ma main, Louise, laissez-y tomber la vôtre.
— Mais votre père?
— Mon père me laisse libre.
— Cependant…
— Je comprends ce scrupule, Louise; je consulterai mon père.
— Oh! monsieur Raoul, réfléchissez, attendez.
— Attendre, c’est impossible; réfléchir, Louise, réfléchir, quand il s’agit de vous! ce serait vous insulter; votre main, chère Louise, je suis maître de moi; mon père dira oui, je vous le promets; votre main, ne me faites point attendre ainsi, répondez vite un mot, un seul, sinon je croirais que, pour vous changer à jamais, il a suffi d’un seul pas dans le palais, d’un seul souffle de la faveur, d’un seul sourire des reines, d’un seul regard du roi.
Raoul n’avait pas prononcé ce dernier mot que La Vallière était devenue pâle comme la mort, sans doute par la crainte qu’elle avait de voir s’exalter le jeune homme.
Aussi, par un mouvement rapide comme la pensée, jeta-t-elle ses deux mains dans celles de Raoul.
Puis elle s’enfuit sans ajouter une syllabe et disparut sans avoir regardé en arrière. Raoul sentit son corps frissonner au contact de cette main. Il reçut le serment, comme un serment solennel arraché par l’amour à la timidité virginale.
Chapitre XC — Le consentement d’Athos
Raoul était sorti du Palais-Royal avec des idées qui n’admettaient point de délais dans leur exécution.
Il monta donc à cheval dans la cour même et prit la route de Blois, tandis que s’accomplissaient, avec une grande allégresse des courtisans et une grande désolation de Guiche et de Buckingham, les noces de Monsieur et de la princesse d’Angleterre.
Raoul fit diligence; en dix-huit heures il arriva à Blois. Il avait préparé en route ses meilleurs arguments. La fièvre aussi est un argument sans réplique, et Raoul avait la fièvre.
Athos était dans son cabinet, ajoutant quelques pages à ses mémoires, lorsque Raoul entra conduit par Grimaud. Le clairvoyant gentilhomme n’eut besoin que d’un coup d’œil pour reconnaître quelque chose d’extraordinaire dans l’attitude de son fils.
— Vous me paraissez venir pour affaire de conséquence, dit-il en montrant un siège à Raoul après l’avoir embrassé.
— Oui, monsieur, répondit le jeune homme, et je vous supplie de me prêter cette bienveillante attention qui ne m’a jamais fait défaut.
— Parlez, Raoul.
— Monsieur, voici le fait dénué de tout préambule indigne d’un homme comme vous: Mlle de La Vallière est à Paris en qualité de fille d’honneur de Madame; je me suis bien consulté, j’aime Mlle de La Vallière par-dessus tout, et il ne me convient pas de la laisser dans un poste où sa réputation, sa vertu peuvent être exposées; je désire donc l’épouser, monsieur, et je viens vous demander votre consentement à ce mariage.
Athos avait gardé, pendant cette communication, un silence et une réserve absolus.
Raoul avait commencé son discours avec l’affectation du sang-froid, et il avait fini par laisser voir à chaque mot une émotion des plus manifestes.
Athos fixa sur Bragelonne un regard profond, voilé d’une certaine tristesse.
— Donc, vous avez bien réfléchi? demanda-t-il.
— Oui, monsieur.
— Il me semblait vous avoir déjà dit mon sentiment à l’égard de cette alliance.
— Je le sais, monsieur, répondit Raoul bien bas; mais vous avez répondu que si j’insistais…
— Et vous insistez?
Bragelonne balbutia un oui presque inintelligible.
— Il faut, en effet, monsieur, continua tranquillement Athos, que votre passion soit bien forte, puisque, malgré ma répugnance pour cette union, vous persistez à la désirer.
Raoul passa sur son front une main tremblante, il essuyait ainsi la sueur qui l’inondait.
Athos le regarda, et la pitié descendit au fond de son cœur.
Il se leva.
— C’est bien, dit-il, mes sentiments personnels, à moi, ne signifient rien, puisqu’il s’agit des vôtres; vous me requérez, je suis à vous. Au fait, voyons, que désirez-vous de moi?
— Oh! votre indulgence, monsieur, votre indulgence d’abord, dit Raoul en lui prenant les mains.
— Vous vous méprenez sur mes sentiments pour vous, Raoul; il y a mieux que cela dans mon cœur, répliqua le comte.
Raoul baisa la main qu’il tenait, comme eût pu le faire l’amant le plus passionné.
— Allons, allons, reprit Athos; dites, Raoul, me voilà prêt, que faut-il signer?
— Oh! rien, monsieur, rien; seulement, il serait bon que vous prissiez la peine d’écrire au roi, et de demander pour moi à Sa Majesté, à laquelle j’appartiens, la permission d’épouser Mlle de La Vallière.
— Bien, vous avez là une bonne pensée, Raoul. En effet, après moi, ou plutôt avant moi, vous avez un maître; ce maître, c’est le roi; vous vous soumettez donc à une double épreuve, c’est loyal.
— Oh! monsieur!
— Je vais sur-le-champ acquiescer à votre demande, Raoul. Le comte s’approcha de la fenêtre; et se penchant légèrement en dehors:
— Grimaud! cria-t-il.
Grimaud montra sa tête à travers une tonnelle de jasmin qu’il émondait.
— Mes chevaux! continua le comte.
— Que signifie cet ordre, monsieur?
— Que nous partons dans deux heures.
— Pour où?
— Pour Paris.
— Comment, pour Paris! Vous venez à Paris?
— Le roi n’est-il pas à Paris?
— Sans doute.
— Eh bien! ne faut-il pas que nous y allions, et avez-vous perdu le sens?
— Mais, monsieur, dit Raoul presque effrayé de cette condescendance paternelle, je ne vous demande point un pareil dérangement, et une simple lettre…
— Raoul, vous vous méprenez sur mon importance; il n’est point convenable qu’un simple gentilhomme comme moi écrive à son roi. Je veux et je dois parler à Sa Majesté. Je le ferai. Nous partirons ensemble, Raoul.
— Oh! que de bontés, monsieur!
— Comment croyez-vous Sa Majesté disposée?
— Pour moi, monsieur?
— Oui.
— Oh! parfaitement.
— Elle vous l’a dit?
— De sa propre bouche.
— À quelle occasion?
— Mais sur une recommandation de M. d’Artagnan, je crois, et à propos d’une affaire en Grève où j’ai eu le bonheur de tirer l’épée pour Sa Majesté. J’ai donc lieu de me croire, sans amour-propre, assez avancé dans l’esprit de Sa Majesté.
— Tant mieux!
— Mais, je vous en conjure, continua Raoul, ne gardez point avec moi ce sérieux et cette discrétion, ne me faites pas regretter d’avoir écouté un sentiment plus fort que tout.
— C’est la seconde fois que vous me le dites, Raoul, cela n’était point nécessaire; vous voulez une formalité de consentement, je vous le donne, c’est acquis, n’en parlons plus. Venez voir mes nouvelles plantations, Raoul.
Le jeune homme savait qu’après l’expression d’une volonté du comte, il n’y avait plus de place pour la controverse. Il baissa la tête et suivit son père au jardin. Athos lui montra lentement les greffes, les pousses et les quinconces.
Cette tranquillité déconcertait de plus en plus Raoul; l’amour qui remplissait son cœur lui semblait assez grand pour que le monde pût le contenir à peine. Comment le cœur d’Athos restait-il vide et fermé à cette influence?
Aussi Bragelonne, rassemblant toutes ses forces, s’écria-t-il tout à coup:
— Monsieur, il est impossible que vous n’ayez pas quelque raison de repousser Mlle de La Vallière, elle est si bonne, si douce, si pure, que votre esprit, plein d’une suprême sagesse, devrait l’apprécier à sa valeur. Au nom du Ciel! existe-t-il entre vous et sa famille quelque secrète inimitié, quelque haine héréditaire?
— Voyez, Raoul, la belle planche de muguet, dit Athos, voyez comme l’ombre et l’humidité lui vont bien, cette ombre surtout des feuilles de sycomore, par l’échancrure desquelles filtre la chaleur et non la flamme du soleil.
Raoul s’arrêta, se mordit les lèvres; puis, sentant le sang affluer à ses tempes:
— Monsieur, dit-il bravement, une explication, je vous en supplie; vous ne pouvez oublier que votre fils est un homme.
— Alors, répondit Athos en se redressant avec sévérité, alors prouvez-moi que vous êtes un homme, car vous ne prouvez point que vous êtes un fils. Je vous priais d’attendre le moment d’une illustre alliance, je vous eusse trouvé une femme dans les premiers rangs de la riche noblesse; je voulais que vous pussiez briller de ce double éclat que donnent la gloire et la fortune: vous avez la noblesse de la race.
— Monsieur, s’écria Raoul emporté par un premier mouvement, l’on m’a reproché l’autre jour de ne pas connaître ma mère.
Athos pâlit; puis, fronçant le sourcil comme le dieu suprême de l’Antiquité:
— Il me tarde de savoir ce que vous avez répondu, monsieur, demanda-t-il majestueusement.
— Oh! pardon… pardon!… murmura le jeune homme tombant du haut de son exaltation.
— Qu’avez-vous répondu, monsieur? demanda le comte en frappant du pied.
— Monsieur, j’avais l’épée à la main, celui qui m’insultait, était en garde, j’ai fait sauter son épée par-dessus une palissade, et je l’ai envoyé rejoindre son épée.
— Et pourquoi ne l’avez-vous pas tué?
— Sa Majesté défend le duel, monsieur, et j’étais en ce moment ambassadeur de Sa Majesté.
— C’est bien, dit Athos, mais raison de plus pour que j’aille parler au roi.
— Qu’allez-vous lui demander, monsieur?
— L’autorisation de tirer l’épée contre celui qui nous a fait cette offense.
— Monsieur, si je n’ai point agi comme je devais agir, pardonnez-moi, je vous en supplie.
— Qui vous a fait un reproche, Raoul?
— Mais cette permission que vous voulez demander au roi.
— Raoul, je prierai Sa Majesté de signer à votre contrat de mariage.
— Monsieur…
— Mais à une condition…
— Avez-vous besoin de condition vis-à-vis de moi? ordonnez, monsieur, et j’obéirai.
— À la condition, continua Athos, que vous me direz le nom de celui qui a ainsi parlé de votre mère.
— Mais, monsieur, qu’avez-vous besoin de savoir ce nom?
— C’est à moi que l’offense a été faite, et une fois la permission obtenue de Sa Majesté, c’est moi que la vengeance regarde.
— Son nom, monsieur?
— Je ne souffrirai pas que vous vous exposiez.
— Me prenez-vous pour un don Diegue? Son nom?
— Vous l’exigez?
— Je le veux.
— Le vicomte de Wardes.
— Ah! dit tranquillement Athos, c’est bien, je le connais. Mais nos chevaux sont prêts, monsieur; au lieu de partir dans deux heures, nous partirons tout de suite. À cheval, monsieur, à cheval!
Chapitre XCI — Monsieur est jaloux du duc de Buckingham
Tandis que M. le comte de La Fère s’acheminait vers Paris, accompagné de Raoul, le Palais-Royal était le théâtre d’une scène que Molière eût appelée une bonne comédie.
C’était quatre jours après son mariage; Monsieur, après avoir déjeuné à la hâte, passa dans ses antichambres, les lèvres en moue, le sourcil froncé.
Le repas n’avait pas été gai. Madame s’était fait servir dans son appartement.
Monsieur avait donc déjeuné en petit comité. Le chevalier de Lorraine et Manicamp assistaient seuls à ce déjeuner, qui avait duré trois quarts d’heure sans qu’un seul mot eût été prononcé.
Manicamp, moins avancé dans l’intimité de Son Altesse Royale que le chevalier de Lorraine, essayait vainement de lire dans les yeux du prince ce qui lui donnait cette mine si maussade. Le chevalier de Lorraine, qui n’avait besoin de rien devenir, attendu qu’il savait tout, mangeait avec cet appétit extraordinaire que lui donnait le chagrin des autres, et jouissait à la fois du dépit de Monsieur et du trouble de Manicamp.
Il prenait plaisir à retenir à table, en continuant de manger, le prince impatient, qui brûlait du désir de lever le siège. Parfois Monsieur se repentait de cet ascendant qu’il avait laissé prendre sur lui au chevalier de Lorraine, et qui exemptait celui-ci de toute étiquette.
Monsieur était dans un de ces moments-là; mais il craignait le chevalier presque autant qu’il l’aimait, et se contentait de rager intérieurement.
De temps en temps, Monsieur levait les yeux au ciel, puis les abaissait sur les tranches de pâté que le chevalier attaquait; puis enfin, n’osant éclater, il se livrait à une pantomime dont Arlequin se fût montré jaloux.
Enfin Monsieur n’y put tenir, et au fruit, se levant tout courroucé, comme nous l’avons dit, il laissa le chevalier de Lorraine achever son déjeuner comme il l’entendrait.
En voyant Monsieur se lever, Manicamp se leva tout roide, sa serviette à la main.
Monsieur courut plutôt qu’il ne marcha vers l’antichambre, et, trouvant un huissier, il le chargea d’un ordre à voix basse.
Puis, rebroussant chemin, pour ne pas passer par la salle à manger, il traversa ses cabinets, dans l’intention d’aller trouver la reine mère dans son oratoire, où elle se tenait habituellement. Il pouvait être dix heures du matin.
Anne d’Autriche écrivait lorsque Monsieur entra. La reine mère aimait beaucoup ce fils, qui était beau de visage et doux de caractère.
Monsieur, en effet, était plus tendre et, si l’on veut, plus efféminé que le roi.
Il avait pris sa mère par les petites sensibleries de femme, qui plaisent toujours aux femmes; Anne d’Autriche, qui eût fort aimé avoir une fille, trouvait presque en ce fils les attentions, les petits soins et les mignardises d’un enfant de douze ans.
Ainsi, Monsieur employait tout le temps qu’il passait chez sa mère à admirer ses beaux bras, à lui donner des conseils sur ses pâtes et des recettes sur ses essences, où elle se montrait fort recherchée; puis il lui baisait les mains et les yeux avec un enfantillage charmant, avait toujours quelque sucrerie à lui offrir, quelque ajustement nouveau à lui recommander.
Anne d’Autriche aimait le roi, ou plutôt la royauté dans son fils aîné: Louis XIV lui représentait la légitimité divine.