Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
Chapter 41
C’est ainsi aujourd’hui, c’était ainsi il y a cent quatre-vingts ans; seulement, la brioche était moins grosse et l’on ne voyait probablement pas autour de la brioche les treillages de lattes qui en font l’ornement et que l’édilité de cette pauvre et pieuse bourgade a plantés comme garde-fous le long des allées en limaçon qui aboutissent à la petite terrasse. Sur les galets, trois ou quatre pêcheurs causaient sardines et chevrettes.
M. Agnan, l’œil animé d’une bonne grosse gaieté, le sourire aux lèvres, s’approcha des pêcheurs.
— Pêche-t-on aujourd’hui? dit-il.
— Oui monsieur, dit l’un d’eux, et nous attendons la marée.
— Où pêchez-vous, mes amis?
— Sur les côtes, monsieur.
— Quelles sont les bonnes côtes?
— Ah! c’est selon; le tour des îles, par exemple.
— Mais c’est loin, les îles?
— Pas trop; quatre lieues.
— Quatre lieues! C’est un voyage!
Le pêcheur se mit à rire au nez de M. Agnan.
— Écoutez donc, reprit celui-ci avec sa native bêtise, à quatre lieues on perd de vue la côte, n’est-ce pas?
— Mais... pas toujours.
— Enfin... c’est loin... trop loin même; sans quoi, je vous eusse demandé de me prendre à bord et de me montrer ce que je n’ai jamais vu.
— Quoi donc?
— Un poisson de mer vivant.
— Monsieur est de province? dit un des pêcheurs.
— Oui, je suis de Paris.
Le Breton haussa les épaules; puis:
— Avez-vous vu M. Fouquet à Paris? demanda-t-il.
— Souvent, répondit Agnan.
— Souvent? firent les pêcheurs en resserrant leur cercle autour du Parisien. Vous le connaissez?
— Un peu; il est ami intime de mon maître.
— Ah! firent les pêcheurs.
— Et, ajouta d’Artagnan, j’ai vu tous ses châteaux, de Saint-Mandé, de Vaux, et son hôtel de Paris.
— C’est beau?
— Superbe.
— Ce n’est pas si beau que Belle-Île, dit un pêcheur.
— Bah! répliqua M. Agnan en éclatant d’un rire assez dédaigneux, qui courrouça tous les assistants.
— On voit bien que vous n’avez pas vu Belle-Île, répliqua le pêcheur le plus curieux. Savez-vous que cela fait six lieues, et qu’il a des arbres que l’on n’en voit pas de pareils à Nantes sur le fossé?
— Des arbres! en mer! s’écria d’Artagnan. Je voudrais bien voir cela!
— C’est facile, nous pêchons à l’île de Hoëdic; venez avec nous. De cet endroit, vous verrez comme un paradis les arbres noirs de Belle-Île sur le ciel; vous verrez la ligne blanche du château, qui coupe comme une lame l’horizon de la mer.
— Oh! fit d’Artagnan, ce doit être beau. Mais il y a cent clochers au château de M. Fouquet, à Vaux, savez-vous?
Le Breton leva la tête avec une admiration profonde, mais ne fut pas convaincu.
— Cent clochers! dit-il; c’est égal, Belle-Île est plus beau. Voulez-vous voir Belle-Île?
— Est-ce que c’est possible? demanda M. Agnan.
— Oui, avec la permission du gouverneur.
— Mais je ne le connais pas, moi, ce gouverneur.
— Puisque vous connaissez M. Fouquet, vous direz votre nom.
— Oh! mes amis, je ne suis pas un gentilhomme, moi!
— Tout le monde entre à Belle-Île, continua le pêcheur dans sa langue forte et pure, pourvu qu’on ne veuille pas de mal à Belle-Île ni à son seigneur.
Un frisson léger parcourut le corps du mousquetaire.
«C’est vrai», pensa-t-il.
Puis, se reprenant:
— Si j’étais sûr, dit-il, de ne pas souffrir du mal de mer...
— Là-dessus? fit le pêcheur en montrant avec orgueil sa jolie barque au ventre rond.
— Allons! vous me persuadez, s’écria M. Agnan; j’irai voir Belle-Île; mais on ne me laissera pas entrer.
— Nous entrons bien, nous.
— Vous! pourquoi?
— Mais dame!... pour vendre du poisson aux corsaires.
— Hé!... des corsaires, que dites-vous?
— Je dis que M. Fouquet fait construire deux corsaires pour la chasse aux Hollandais ou aux Anglais, et que nous vendons du poisson aux équipages de ces petits navires.
— Tiens!... tiens!... fit d’Artagnan, de mieux en mieux! une imprimerie, des bastions et des corsaires!... Allons, M. Fouquet n’est pas un médiocre ennemi, comme je l’avais présumé. Il vaut la peine qu’on se remue pour le voir de près.
— Nous partons à cinq heures et demie, ajouta gravement le pêcheur.
— Je suis tout à vous, je ne vous quitte pas.
En effet, d’Artagnan vit les pêcheurs haler avec un tourniquet leurs barques jusqu’au flot; la mer monta, M. Agnan se laissa glisser jusqu’au bord, non sans jouer la frayeur et prêter à rire aux petits mousses qui le surveillaient de leurs grands yeux intelligents.
Il se coucha sur une voile pliée en quatre, laissa l’appareillage se faire, et la barque, avec sa grande voile carrée, prit le large en deux heures de temps.
Les pêcheurs, qui faisaient leur état tout en marchant, ne s’aperçurent pas que leur passager n’avait point pâli, point gémi, point souffert; que malgré l’horrible tangage et le roulis brutal de la barque, à laquelle nulle main n’imprimait la direction, le passager novice avait conservé sa présence d’esprit et son appétit.
Ils pêchaient, et la pêche était assez heureuse. Aux lignes amorcées de crevettes venaient mordre, avec force soubresauts, les soles et les carrelets. Deux fils avaient déjà été brisés par des congres et des cabillauds d’un poids énorme; trois anguilles de mer labouraient la cale de leurs replis vaseux et de leurs frétillements d’agonie.
D’Artagnan leur portait bonheur; ils le lui dirent. Le soldat trouva la besogne si réjouissante, qu’il mit la main à l’œuvre, c’est-à-dire aux lignes, et poussa des rugissements de joie et des mordioux à étonner ses mousquetaires eux-mêmes, chaque fois qu’une secousse imprimée à la ligne, par une proie conquise, venait déchirer les muscles de son bras, et solliciter l’emploi de ses forces et de son adresse. La partie de plaisir lui avait fait oublier la mission diplomatique. Il en était à lutter contre un effroyable congre, à se cramponner au bordage d’une main pour attirer la hure béante de son antagoniste, lorsque le patron lui dit:
— Prenez garde qu’on ne vous voie de Belle-Île!
Ces mots firent l’effet à d’Artagnan du premier boulet qui siffle en un jour de bataille: il lâcha le fil et le congre, qui, l’un tirant l’autre, s’en retournèrent à l’eau.
D’Artagnan venait d’apercevoir à une demi-lieue au plus la silhouette bleuâtre et accentuée des rochers de Belle-Île, dominée par la ligne blanche et majestueuse du château. Au loin, la terre, avec des forêts et des plaines verdoyantes; dans les herbages, des bestiaux.
Voilà ce qui tout d’abord attira l’attention du mousquetaire.
Le soleil, parvenu au quart du ciel, lançait des rayons d’or sur la mer et faisait voltiger une poussière resplendissante autour de cette île enchantée. On n’en voyait, grâce à cette lumière éblouissante, que les points aplanis; toute ombre tranchait durement et zébrait d’une bande de ténèbres le drap lumineux de la prairie ou des murailles.
— Eh! eh! fit d’Artagnan à l’aspect de ces masses de roches noires, voilà, ce me semble, des fortifications qui n’ont besoin d’aucun ingénieur pour inquiéter un débarquement. Par où diable peut-on descendre sur cette terre que Dieu a défendue si complaisamment?
— Par ici, répliqua le patron de la barque en changeant la voile et en imprimant au gouvernail une secousse qui mena l’esquif dans la direction d’un joli petit port tout coquet, tout rond et tout crénelé à neuf.
— Que diable vois-je là, dit d’Artagnan.
— Vous voyez Locmaria, répliqua le pêcheur.
— Mais là-bas?
— C’est Bangos.
— Et plus loin?
— Saujeu... Puis Le Palais.
— Mordioux! c’est un monde. Ah! voilà des soldats.
— Il y a dix-sept cents hommes à Belle-Île, monsieur, répliqua le pêcheur avec orgueil. Savez-vous que la moindre garnison est de vingt-deux compagnies d’infanterie?
— Mordioux! s’écria d’Artagnan en frappant du pied, Sa Majesté pourrait bien avoir raison.
Chapitre LXIX — Où le lecteur sera sans doute aussi étonné que le fut d’Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
Il y a toujours dans un débarquement, fût-ce celui du plus petit esquif de la mer, un trouble et une confusion qui ne laissent pas à l’esprit la liberté dont il aurait besoin pour étudier du premier coup d’œil l’endroit nouveau qui lui est offert.
Le pont mobile, le matelot agité, le bruit de l’eau sur le galet, les cris et les empressements de ceux qui attendent au rivage, sont les détails multiples de cette sensation, qui se résume en un seul résultat, l’hésitation.
Ce ne fut donc qu’après avoir débarqué et quelques minutes de station sur le rivage que d’Artagnan vit sur le port, et surtout dans l’intérieur de l’île, s’agiter un monde de travailleurs. À ses pieds, d’Artagnan reconnut les cinq chalands chargés de moellons qu’il avait vus partir du port de Piriac. Les pierres étaient transportées au rivage à l’aide d’une chaîne formée par vingt cinq ou trente paysans.
Les grosses pierres étaient chargées sur des charrettes qui les conduisaient dans la même direction que les moellons, c’est-à-dire vers des travaux dont d’Artagnan ne pouvait encore apprécier la valeur ni l’étendue.
Partout régnait une activité égale à celle que remarqua Télémaque en débarquant à Salente. D’Artagnan avait bonne envie de pénétrer plus avant; mais il ne pouvait, sous peine de défiance, se laisser soupçonner de curiosité. Il n’avançait donc que petit à petit, dépassant à peine la ligne que les pêcheurs formaient sur la plage, observant tout, ne disant rien, et allant au-devant de toutes les suppositions que l’on eût pu faire avec une question niaise ou un salut poli.
Cependant, tandis que ses compagnons faisaient leur commerce, vendant ou vantant leurs poissons aux ouvriers ou aux habitants de la ville, d’Artagnan avait gagné peu à peu du terrain, et, rassuré par le peu d’attention qu’on lui accordait, il commença à jeter un regard intelligent et assuré sur les hommes et les choses qui apparaissaient à ses yeux.
Au reste, les premiers regards de d’Artagnan rencontrèrent des mouvements de terrain auxquels l’œil d’un soldat ne pouvait se tromper.
Aux deux extrémités du port, afin que les feux se croisassent sur le grand axe de l’ellipse formée par le bassin, on avait élevé d’abord deux batteries destinées évidemment à recevoir des pièces de côte, car d’Artagnan vit les ouvriers achever les plates-formes et disposer la demi-circonférence en bois sur laquelle la roue des pièces doit tourner pour prendre toutes les directions au-dessus de l’épaulement. À côté de chacune de ces batteries, d’autres travailleurs garnissaient de gabions remplis de terre le revêtement d’une autre batterie. Celle-ci avait des embrasures, et un conducteur de travaux appelait successivement les hommes qui, avec des harts, liaient des saucissons, et ceux qui découpaient les losanges et les rectangles de gazon destinés à retenir les joncs des embrasures.
À l’activité déployée à ces travaux déjà avancés, on pouvait les regarder comme terminés; ils n’étaient point garnis de leurs canons, mais les plates-formes avaient leurs gîtes et leurs madriers tout dressés; la terre, battue avec soin, les avait consolidés, et, en supposant l’artillerie dans l’île, en moins de deux ou trois jours le port pouvait être complètement armé.
Ce qui étonna d’Artagnan, lorsqu’il reporta ses regards des batteries de côte aux fortifications de la ville, fut de voir que Belle-Île était défendue par un système tout à fait nouveau, dont il avait entendu parler plus d’une fois au comte de La Fère comme d’un grand progrès, mais dont il n’avait point encore vu l’application.
Ces fortifications n’appartenaient plus ni à la méthode hollandaise de Marollois, ni à la méthode française du chevalier Antoine de Ville, mais au système de Manesson Mallet, habile ingénieur qui, depuis six ou huit ans à peu près, avait quitté le service du Portugal pour entrer au service de France.
Ces travaux avaient cela de remarquable qu’au lieu de s’élever hors de terre, comme faisaient les anciens remparts destinés à défendre la ville des échellades, ils s’y enfonçaient au contraire; et ce qui faisait la hauteur des murailles, c’était la profondeur des fossés. Il ne fallut pas un long temps à d’Artagnan pour reconnaître toute la supériorité d’un pareil système, qui ne donne aucune prise au canon.
En outre, comme les fossés étaient au-dessous du niveau de la mer, ces fossés pouvaient être inondés par des écluses souterraines. Au reste, les travaux étaient presque achevés, et un groupe de travailleurs, recevant des ordres d’un homme qui paraissait être le conducteur des travaux, était occupé à poser les dernières pierres. Un pont de planches jeté sur le fossé, pour la plus grande commodité des manœuvres conduisant les brouettes, reliait l’intérieur à l’extérieur.
D’Artagnan demanda avec une curiosité naïve s’il lui était permis de traverser le pont, et il lui fut répondu qu’aucun ordre ne s’y opposait.
En conséquence, d’Artagnan traversa le pont et s’avança vers le groupe. Ce groupe était dominé par cet homme qu’avait déjà remarqué d’Artagnan, et qui paraissait être l’ingénieur en chef. Un plan était étendu sur une grosse pierre formant table, et à quelques pas de cet homme une grue fonctionnait.
Cet ingénieur, qui, en raison de son importance, devait tout d’abord attirer l’attention de d’Artagnan, portait un justaucorps qui, par sa somptuosité, n’était guère en harmonie avec la besogne qu’il faisait, laquelle eût plutôt nécessité le costume d’un maître maçon que celui d’un seigneur.
C’était, en outre, un homme d’une haute taille, aux épaules larges et carrées, et portant un chapeau tout couvert de panaches. Il gesticulait d’une façon on ne peut plus majestueuse, et paraissait, car on ne le voyait que de dos, gourmander les travailleurs sur leur inertie ou leur faiblesse.
D’Artagnan approchait toujours.
En ce moment, l’homme aux panaches avait cessé de gesticuler, et, les mains appuyées sur les genoux, il suivait, à demi courbé sur lui-même, les efforts de six ouvriers qui essayaient de soulever une pierre de taille à la hauteur d’une pièce de bois destinée à soutenir cette pierre, de façon qu’on pût passer sous elle la corde de la grue. Les six hommes, réunis sur une seule face de la pierre, rassemblaient tous leurs efforts pour la soulever à huit ou dix pouces de terre, suant et soufflant, tandis qu’un septième s’apprêtait, dès qu’il y aurait un jour suffisant, à glisser le rouleau qui devait la supporter. Mais déjà deux fois la pierre leur était échappée des mains avant d’arriver à une hauteur suffisante pour que le rouleau fût introduit.
Il va sans dire que chaque fois que la pierre leur était échappée, ils avaient fait un bond en arrière pour éviter qu’en retombant la pierre ne leur écrasât les pieds.
À chaque fois cette pierre abandonnée par eux s’était enfoncée de plus en plus dans la terre grasse, ce qui rendait de plus en plus difficile l’opération à laquelle les travailleurs se livraient en ce moment. Un troisième effort fait resta sans un succès meilleur, mais avec un découragement progressif.
Et cependant, lorsque les six hommes s’étaient courbés sur la pierre, l’homme aux panaches avait lui-même, d’une voix puissante, articulé le commandement de «Ferme!» qui préside à toutes les manœuvres de forces.
Alors il se redressa.
— Oh! oh! dit-il, qu’est-ce que cela? ai-je donc affaire à des hommes de paille?... Corne de bœuf! rangez-vous, et vous allez voir comment cela se pratique.
— Peste! dit d’Artagnan, aurait-il la prétention de lever ce rocher? Ce serait curieux, par exemple.
Les ouvriers, interpellés par l’ingénieur, se rangèrent l’oreille basse et secouant la tête, à l’exception de celui qui tenait le madrier et qui s’apprêtait à remplir son office.
L’homme aux panaches s’approcha de la pierre, se baissa, glissa ses mains sous la face qui posait à terre, roidit ses muscles herculéens, et, sans secousse, d’un mouvement lent comme celui d’une machine, il souleva le rocher à un pied de terre.
L’ouvrier qui tenait le madrier profita de ce jeu qui lui était donné et glissa le rouleau sous la pierre.
— Voilà! dit le géant, non pas en laissant retomber le rocher, mais en le reposant sur son support.
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je ne connais qu’un homme capable d’un tel tour de force.
— Hein? fit le colosse en se retournant.
— Porthos! murmura d’Artagnan saisi de stupeur, Porthos à Belle-Île!
De son côté, l’homme aux panaches arrêta ses yeux sur le faux intendant, et, malgré son déguisement, le reconnut.
— D’Artagnan! s’écria-t-il.
Et le rouge lui monta au visage.
— Chut! fit-il à d’Artagnan.
— Chut! lui fit le mousquetaire.
En effet, si Porthos venait d’être découvert par d’Artagnan, d’Artagnan venait d’être découvert par Porthos.
L’intérêt de leur secret particulier les emporta chacun tout d’abord.
Néanmoins, le premier mouvement des deux hommes fut de se jeter dans les bras l’un de l’autre.
Ce qu’ils voulaient cacher aux assistants, ce n’était pas leur amitié, c’étaient leurs noms.
Mais après l’embrassade vint la réflexion.
«Pourquoi diantre Porthos est-il à Belle-Île et lève-t-il des pierres?» se dit d’Artagnan.
Seulement d’Artagnan se fit cette question tout bas. Moins fort en diplomatie que son ami, Porthos pensa tout haut.
— Pourquoi diable êtes-vous à Belle-Île? demanda-t-il à d’Artagnan; et qu’y venez-vous faire?
Il fallait répondre sans hésiter.
Hésiter à répondre à Porthos eût été un échec dont l’amour propre de d’Artagnan n’eût jamais pu se consoler.
— Pardieu! mon ami, je suis à Belle-Île parce que vous y êtes.
— Ah bah! fit Porthos, visiblement étourdi de l’argument et cherchant à s’en rendre compte avec cette lucidité de déduction que nous lui connaissons.
— Sans doute, continua d’Artagnan, qui ne voulait pas donner à son ami le temps de se reconnaître; j’ai été pour vous voir à Pierrefonds.
— Vraiment?
— Oui.
— Et vous ne m’y avez pas trouvé?
— Non, mais j’ai trouvé Mouston.
— Il va bien?
— Peste!
— Mais enfin, Mouston ne vous a pas dit que j’étais ici.
— Pourquoi ne me l’eût-il pas dit? Ai-je par hasard démérité de la confiance de Mouston?
— Non; mais il ne le savait pas.
— Oh! voilà une raison qui n’a rien d’offensant pour mon amour-propre au moins.
— Mais comment avez-vous fait pour me rejoindre?
— Eh! mon cher, un grand seigneur comme vous laisse toujours trace de son passage, et je m’estimerais bien peu si je ne savais pas suivre les traces de mes amis.
Cette explication, toute flatteuse qu’elle était, ne satisfit pas entièrement Porthos.
— Mais je n’ai pu laisser de traces, étant venu déguisé, dit Porthos.
— Ah! vous êtes venu déguisé? fit d’Artagnan.
— Oui.
— Et comment cela?
— En meunier.
— Est-ce qu’un grand seigneur comme vous, Porthos, peut affecter des manières communes au point de tromper les gens?
— Eh bien! je vous jure, mon ami, que tout le monde y a été trompé, tant j’ai bien joué mon rôle.
— Enfin, pas si bien que je ne vous aie rejoint et découvert.
— Justement. Comment m’avez-vous rejoint et découvert?
— Attendez donc. J’allais vous raconter la chose. Imaginez-vous que Mouston...
— Ah! c’est ce drôle de Mouston, dit Porthos en plissant les deux arcs de triomphe qui lui servaient de sourcils.
— Mais attendez donc, attendez donc. Il n’y a pas de la faute de Mouston, puisqu’il ignorait lui-même où vous étiez.
— Sans doute. Voilà pourquoi j’ai si grande hâte de comprendre.
— Oh! comme vous êtes impatient, Porthos!
— Quand je ne comprends pas, je suis terrible.
— Vous allez comprendre. Aramis vous a écrit à Pierrefonds, n’est-ce pas?
— Oui.
— Il vous a écrit d’arriver avant l’équinoxe?
— C’est vrai.
— Eh bien! voilà, dit d’Artagnan, espérant que cette raison suffirait à Porthos.
Porthos parut se livrer à un violent travail d’esprit.
— Oh! oui, dit-il, je comprends. Comme Aramis me disait d’arriver avant l’équinoxe, vous avez compris que c’était pour le rejoindre. Vous vous êtes informé où était Aramis, vous disant: «où sera Aramis, sera Porthos.» Vous avez appris qu’Aramis était en Bretagne, et vous vous êtes dit: «Porthos est en Bretagne.»
— Eh! justement. En vérité, Porthos, je ne sais comment vous ne vous êtes pas fait devin. Alors, vous comprenez: en arrivant à La Roche-Bernard, j’ai appris les beaux travaux de fortification que l’on faisait à Belle-Île. Le récit qu’on m’en a fait a piqué ma curiosité. Je me suis embarqué sur un bâtiment pêcheur, sans savoir le moins du monde que vous étiez ici. Je suis venu. J’ai vu un gaillard qui remuait une pierre qu’Ajax n’eût pas ébranlée. Je me suis écrié: «Il n’y a que le baron de Bracieux qui soit capable d’un pareil tour de force.» Vous m’avez entendu, vous vous êtes retourné, vous m’avez reconnu, nous nous sommes embrassés, et, ma foi, si vous le voulez bien, cher ami, nous nous embrasserons encore.
— Voilà comment tout s’explique, en effet, dit Porthos.
Et il embrassa d’Artagnan avec une si grande amitié, que le mousquetaire en perdit la respiration pendant cinq minutes.
— Allons, allons, plus fort que jamais, dit d’Artagnan, et toujours dans les bras, heureusement.
Porthos salua d’Artagnan avec un gracieux sourire.
Pendant les cinq minutes où d’Artagnan avait repris sa respiration, il avait réfléchi qu’il avait un rôle fort difficile à jouer. Il s’agissait de toujours questionner sans jamais répondre. Quand la respiration lui revint, son plan de campagne était fait.
Chapitre LXX — Où les idées de d’Artagnan, d’abord fort troublées, commencent à s’éclaircir un peu
D’Artagnan prit aussitôt l’offensive.
— Maintenant que je vous ai tout dit, cher ami, ou plutôt que vous avez tout deviné, dites-moi ce que vous faites ici, couvert de poussière et de boue?
Porthos essuya son front, et regardant autour de lui avec orgueil:
— Mais il me semble, dit-il, que vous pouvez le voir, ce que je fais ici!
— Sans doute, sans doute; vous levez des pierres.
— Oh! pour leur montrer ce que c’est qu’un homme, aux fainéants! dit Porthos avec mépris. Mais vous comprenez...
— Oui, vous ne faites pas votre état de lever des pierres, quoiqu’il y en ait beaucoup qui en font leur état et qui ne les lèvent pas comme vous. Voilà donc ce qui me faisait vous demander tout à l’heure: «Que faites-vous ici, baron?»
— J’étudie la topographie, chevalier.
— Vous étudiez la topographie?
— Oui; mais vous-même, que faites-vous sous cet habit bourgeois?
D’Artagnan reconnut qu’il avait fait une faute en se laissant aller à son étonnement. Porthos en avait profité pour riposter avec une question.
Heureusement d’Artagnan s’attendait à cette question.
— Mais, dit-il, vous savez que je suis bourgeois, en effet; l’habit n’a donc rien d’étonnant, puisqu’il est en rapport avec la condition.
— Allons donc, vous, un mousquetaire!
— Vous n’y êtes plus, mon bon ami; j’ai donné ma démission.
— Bah!
— Ah! mon Dieu, oui!
— Et vous avez abandonné le service?
— Je l’ai quitté.
— Vous avez abandonné le roi?
— Tout net.
Porthos leva les bras au ciel comme fait un homme qui apprend une nouvelle inouïe.
— Oh! par exemple, voilà qui me confond, dit-il.
— C’est pourtant ainsi.
— Et qui a pu vous déterminer à cela?
— Le roi m’a déplu; Mazarin me dégoûtait depuis longtemps, comme vous savez; j’ai jeté ma casaque aux orties.
— Mais Mazarin est mort.
— Je le sais parbleu bien; seulement, à l’époque de sa mort, la démission était donnée et acceptée depuis deux mois. C’est alors que, me trouvant libre, j’ai couru à Pierrefonds pour voir mon cher Porthos. J’avais entendu parler de l’heureuse division que vous aviez faite de votre temps, et je voulais pendant une quinzaine de jours diviser le mien sur le vôtre.
— Mon ami, vous savez que ce n’est pas pour quinze jours que la maison vous est ouverte: c’est pour un an, c’est pour dix ans, c’est pour la vie.
— Merci, Porthos.
— Ah çà! vous n’avez point besoin d’argent? dit Porthos en faisant sonner une cinquantaine de louis que renfermait son gousset. Auquel cas, vous savez...
— Non, je n’ai besoin de rien; j’ai placé mes économies chez Planchet, qui m’en sert la rente.
— Vos économies?
— Sans doute, dit d’Artagnan; pourquoi voulez-vous que je n’aie pas fait mes économies comme un autre, Porthos?