Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Chapter 40

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Peut-être là pourrait-il s’embarquer. Sinon, traversant les marais salins, il se rendrait à Guérande ou au Croisic pour attendre l’occasion de passer à Belle-Île. Il s’était aperçu, au reste, depuis son départ de Châteaubriant, que rien ne serait impossible à Furet sous l’impulsion de M. Agnan, et rien à M. Agnan sur l’initiative de Furet.

Il s’apprêta donc à souper d’une sarcelle et d’un tourteau dans un hôtel de La Roche-Bernard, et fit tirer de la cave, pour arroser ces deux mets bretons, un cidre qu’au seul toucher du bout des lèvres il reconnut pour être infiniment plus breton encore.

Chapitre LXVII — Comment d’Artagnan fit connaissance d’un poète qui s’était fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimés

Avant de se mettre à table, d’Artagnan prit, comme d’habitude, ses informations; mais c’est un axiome de curiosité que tout homme qui veut bien et fructueusement questionner doit d’abord s’offrir lui-même aux questions.

D’Artagnan chercha donc avec son habileté ordinaire un utile questionneur dans l’hôtellerie de La Roche-Bernard.

Justement il y avait dans cette maison, au premier étage, deux voyageurs occupés aussi des préparatifs de leur souper ou de leur souper lui-même.

D’Artagnan avait vu à l’écurie leur monture, et dans la salle leur équipage.

L’un voyageait avec un laquais, comme une sorte de personnage; deux juments du Perche, belles et rondes bêtes, leur servaient de monture.

L’autre, assez petit compagnon, voyageur de maigre apparence, portant surtout poudreux, linge usé, bottes plus fatiguées par le pavé que par l’étrier, l’autre était venu de Nantes avec un chariot traîné par un cheval tellement pareil à Furet pour la couleur que d’Artagnan eût fait cent lieues avant de trouver mieux pour apparier un attelage. Ce chariot renfermait divers gros paquets enfermés dans de vieilles étoffes.

«Ce voyageur-là, se dit d’Artagnan, est de ma farine. Il me va, il me convient. Je dois lui aller et lui convenir. M. Agnan, au justaucorps gris et à la calotte râpée, n’est pas indigne de souper avec le monsieur aux vieilles bottes et au vieux cheval.»

Cela dit, d’Artagnan appela l’hôte et lui commanda de monter sa sarcelle, son tourteau et son cidre dans la chambre du monsieur aux dehors modestes.

Lui-même, gravissant, une assiette à la main, un escalier de bois qui montait à la chambre, se mit à heurter à la porte.

— Entrez! dit l’inconnu.

D’Artagnan entra la bouche en cœur, son assiette sous le bras, son chapeau d’une main, sa chandelle de l’autre.

— Monsieur, dit-il, excusez-moi, je suis comme vous un voyageur, je ne connais personne dans l’hôtel et j’ai la mauvaise habitude de m’ennuyer quand je mange seul, de sorte que mon repas me paraît mauvais et ne me profite point. Votre figure, que j’aperçus tout à l’heure quand vous descendîtes pour vous faire ouvrir des huîtres, votre figure me revient fort; en outre, j’ai observé que vous aviez un cheval tout pareil au mien, et que l’hôte, à cause de cette ressemblance sans doute, les a placés côte à côte dans son écurie, où ils paraissent se trouver à merveille de cette compagnie. Je ne vois donc pas, monsieur, pourquoi les maîtres seraient séparés, quand les chevaux sont réunis. En conséquence, je viens vous demander le plaisir d’être admis à votre table. Je m’appelle Agnan, Agnan pour vous servir, monsieur, intendant indigne d’un riche seigneur qui veut acheter des salines dans le pays et m’envoie visiter ses futures acquisitions. En vérité, monsieur, je voudrais que ma figure vous agréât autant que la vôtre m’agrée, car je suis tout vôtre en honneur.

L’étranger, que d’Artagnan voyait pour la première fois, car d’abord il ne l’avait qu’entrevu, l’étranger avait des yeux noirs et brillants, le teint jaune, le front un peu plissé par le poids de cinquante années, de la bonhomie dans l’ensemble des traits, mais de la finesse dans le regard.

«On dirait, pensa d’Artagnan, que ce gaillard-là n’a jamais exercé que la partie supérieure de sa tête, l’œil et le cerveau et ce doit être un homme de science: la bouche, le nez, le menton ne signifient absolument rien.»

— Monsieur, répliqua celui dont on fouillait ainsi l’idée et la personne, vous me faites honneur, non pas que je m’ennuyasse; j’ai, ajouta-t-il en souriant, une compagnie qui me distrait toujours; mais n’importe, je suis très heureux de vous recevoir.

Mais, en disant ces mots, l’homme aux bottes usées jeta un regard inquiet sur sa table, dont les huîtres avaient disparu et sur laquelle il ne restait plus qu’un morceau de lard salé.

— Monsieur, se hâta de dire d’Artagnan, l’hôte me monte une jolie volaille rôtie et un superbe tourteau.

D’Artagnan avait lu dans le regard de son compagnon, si rapide qu’il eût été, la crainte d’une attaque par un parasite. Il avait deviné juste: à cette ouverture, les traits de l’homme aux dehors modestes se déridèrent.

En effet comme s’il eût guetté son entrée, l’hôte parut aussitôt, portant les mets annoncés.

Le tourteau et la sarcelle étant ajoutés au morceau de lard grillé, d’Artagnan et son convive se saluèrent, s’assirent face à face, et comme deux frères firent le partage du lard et des autres plats.

— Monsieur, dit d’Artagnan, avouez que c’est une merveilleuse chose que l’association.

— Pourquoi? demanda l’étranger la bouche pleine.

— Eh bien! je vais vous le dire, répondit d’Artagnan.

L’étranger donna trêve aux mouvements de ses mâchoires pour mieux écouter.

— D’abord, continua d’Artagnan, au lieu d’une chandelle que nous avions chacun, en voici deux.

— C’est vrai, dit l’étranger, frappé de l’extrême justesse de l’observation.

— Puis je vois que vous mangez mon tourteau par préférence, tandis que moi, par préférence, je mange votre lard.

— C’est encore vrai.

— Enfin, par-dessus le plaisir d’être mieux éclairé et de manger des choses de son goût, je mets le plaisir de la société.

— En vérité, monsieur, vous êtes jovial, dit agréablement l’inconnu.

— Mais oui, monsieur; jovial comme tous ceux qui n’ont rien dans la tête. Oh! il n’en est pas ainsi de vous, poursuivit d’Artagnan, et je vois dans vos yeux toute sorte de génie.

— Oh! monsieur...

— Voyons, avouez-moi une chose.

— Laquelle?

— C’est que vous êtes un savant.

— Ma foi, monsieur...

— Hein?

— Presque.

— Allons donc!

— Je suis un auteur.

— Là! s’écria d’Artagnan ravi en frappant dans ses deux mains, je ne m’étais pas trompé! C’est du miracle...

— Monsieur...

— Eh quoi! continua d’Artagnan, j’aurais le bonheur de passer cette nuit dans la société d’un auteur, d’un auteur célèbre peut-être?

— Oh! fit l’inconnu en rougissant, célèbre, monsieur, célèbre n’est pas le mot.

— Modeste! s’écria d’Artagnan transporté; il est modeste!

Puis, revenant à l’étranger avec le caractère d’une brusque bonhomie:

— Mais, dites-moi au moins le nom de vos œuvres, monsieur, car vous remarquerez que vous ne m’avez point dit le vôtre, et que j’ai été forcé de vous deviner.

— Je m’appelle Jupenet, monsieur, dit l’auteur.

— Beau nom! fit d’Artagnan; beau nom, sur ma parole, et je ne sais pourquoi, pardonnez-moi cette bévue, si c’en est une, je ne sais comment je me figure avoir entendu prononcer ce nom quelque part.

— Mais j’ai fait des vers, dit modestement le poète.

— Eh! voilà! on me les aura fait lire.

— Une tragédie.

— Je l’aurai vu jouer.

Le poète rougit encore.

— Je ne crois pas, car mes vers n’ont pas été imprimés.

— Eh bien! je vous le dis, c’est la tragédie qui m’aura appris votre nom.

— Vous vous trompez encore, car messieurs les comédiens de l’hôtel de Bourgogne n’en ont pas voulu, dit le poète avec le sourire dont certains orgueils savent seuls le secret.

D’Artagnan se mordit les lèvres.

— Ainsi donc, monsieur, continua le poète, vous voyez que vous êtes dans l’erreur à mon endroit, et que, n’étant point connu du tout de vous, vous n’avez pu entendre parler de moi.

— Voilà qui me confond. Ce nom de Jupenet me semble cependant un beau nom et bien digne d’être connu, aussi bien que ceux de MM. Corneille, ou Rotrou, ou Garnier. J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me dire un peu votre tragédie, plus tard, comme cela, au dessert. Ce sera la rôtie au sucre, mordioux! Ah! pardon, monsieur, c’est un juron, qui m’échappe parce qu’il est habituel à mon seigneur et maître. Je me permets donc quelquefois d’usurper ce juron qui me paraît de bon goût. Je me permets cela en son absence seulement, bien entendu, car vous comprenez qu’en sa présence... Mais en vérité, monsieur, ce cidre est abominable; n’êtes-vous point de mon avis? Et de plus le pot est de forme si peu régulière qu’il ne tient point sur la table.

— Si nous le calions?

— Sans doute: mais avec quoi?

— Avec ce couteau.

— Et la sarcelle, avec quoi la découperons-nous? comptez-vous par hasard ne pas toucher à la sarcelle?

— Si fait.

— Eh bien! alors...

— Attendez.

Le poète fouilla dans sa poche et en tira un petit morceau de fonte oblong, quadrangulaire, épais d’une ligne à peu près, long d’un pouce et demi.

Mais à peine le petit morceau de fonte eut-il vu le jour que le poète parut avoir commis une imprudence et fit un mouvement pour le remettre dans sa poche.

D’Artagnan s’en aperçut. C’était un homme à qui rien n’échappait.

Il étendit la main vers le petit morceau de fonte.

— Tiens, c’est gentil, ce que vous tenez là, dit-il; peut-on voir?

— Certainement, dit le poète, qui parut avoir cédé trop vite à un premier mouvement, certainement qu’on peut voir; mais vous avez beau regarder, ajouta-t-il d’un air satisfait, si je ne vous dis point à quoi cela sert, vous ne le saurez pas.

D’Artagnan avait saisi comme un aveu les hésitations du poète et son empressement à cacher le morceau de fonte qu’un premier mouvement l’avait porté à sortir de sa poche.

Aussi, son attention une fois éveillée sur ce point, il se renferma dans une circonspection qui lui donnait en toute occasion la supériorité. D’ailleurs, quoi qu’en eût dit M. Jupenet, à la simple inspection de l’objet, il l’avait parfaitement reconnu.

C’était un caractère d’imprimerie.

— Devinez-vous ce que c’est? continua le poète.

— Non! dit d’Artagnan; non, ma foi!

— Eh bien! monsieur, dit maître Jupenet, ce petit morceau de fonte est une lettre d’imprimerie.

— Bah!

— Une majuscule.

— Tiens! tiens! fit M. Agnan écarquillant des yeux bien naïfs.

— Oui, monsieur, un J majuscule, la première lettre de mon nom.

— Et c’est une lettre, cela?

— Oui, monsieur.

— Eh bien! je vais vous avouer une chose.

— Laquelle?

— Non! car c’est encore une bêtise que je vais vous dire.

— Eh! non, fit maître Jupenet d’un air protecteur.

— Eh bien! je ne comprends pas, si cela est une lettre, comment on peut faire un mot.

— Un mot?

— Pour l’imprimer, oui.

— C’est bien facile.

— Voyons.

— Cela vous intéresse?

— Énormément.

— Eh bien! je vais vous expliquer la chose. Attendez!

— J’attends.

— M’y voici.

— Bon!

— Regardez bien.

— Je regarde.

D’Artagnan, en effet, paraissait absorbé dans sa contemplation. Jupenet tira de sa poche sept ou huit autres morceaux de fonte, mais plus petits.

— Ah! ah! fit d’Artagnan.

— Quoi?

— Vous avez donc toute une imprimerie dans votre poche. Peste! c’est curieux, en effet.

— N’est-ce pas?

— Que de choses on apprend en voyageant, mon Dieu!

— À votre santé, dit Jupenet enchanté.

— À la vôtre, mordioux, à la vôtre! Mais un instant, pas avec ce cidre. C’est une abominable boisson et indigne d’un homme qui s’abreuve à l’Hippocrène: n’est-ce pas ainsi que vous appelez votre fontaine, à vous autres poètes?

— Oui, monsieur, notre fontaine s’appelle ainsi en effet. Cela vient de deux mots grecs, _hippos_, qui veut dire cheval... et...

— Monsieur, interrompit d’Artagnan, je vais vous faire boire une liqueur qui vient d’un seul mot français et qui n’en est pas plus mauvaise pour cela, du mot raisin; ce cidre m’écœure et me gonfle à la fois. Permettez-moi de m’informer près de notre hôte s’il n’a pas quelque bonne bouteille de Beaugency ou de la coulée de Céran derrière les grosses bûches de son cellier.

En effet, l’hôte interpellé monta aussitôt.

— Monsieur, interrompit le poète, prenez garde, nous n’aurons pas le temps de boire le vin, à moins que nous ne nous pressions fort, car je dois profiter de la marée pour prendre le bateau.

— Quel bateau? demanda d’Artagnan.

— Mais le bateau qui part pour Belle-Île.

— Ah! pour Belle-Île? dit le mousquetaire. Bon!

— Bah! vous aurez tout le temps, monsieur, répliqua l’hôtelier en débouchant la bouteille; le bateau ne part que dans une heure.

— Mais qui m’avertira? fit le poète.

— Votre voisin, répliqua l’hôte.

— Mais je le connais à peine.

— Quand vous l’entendrez partir, il sera temps que vous partiez.

— Il va donc à Belle-Île aussi?

— Oui.

— Ce monsieur qui a un laquais? demanda d’Artagnan.

— Ce monsieur qui a un laquais.

— Quelque gentilhomme, sans doute?

— Je l’ignore.

— Comment, vous l’ignorez?

— Oui. Tout ce que je sais, c’est qu’il boit le même vin que vous.

— Peste! voilà bien de l’honneur pour nous, dit d’Artagnan en versant à boire à son compagnon, tandis que l’hôte s’éloignait.

— Ainsi, reprit le poète, revenant à ses idées dominantes, vous n’avez jamais vu imprimer?

— Jamais.

— Tenez, on prend ainsi les lettres qui composent le mot, voyez-vous; AB; ma foi, voici un R. deux EE, puis un G.

Et il assembla les lettres avec une vitesse et une habileté qui n’échappèrent point à l’œil de d’Artagnan.

— Abrégé, dit-il en terminant.

— Bon! dit d’Artagnan; voici bien les lettres assemblées; mais comment tiennent-elles?

Et il versa un second verre de vin à son hôte. M. Jupenet sourit en homme qui a réponse à tout; puis il tira, de sa poche toujours, une petite règle de métal, composée de deux parties assemblées en équerre, sur laquelle il réunit et aligna les caractères en les maintenant sous son pouce gauche.

— Et comment appelle-t-on cette petite règle de fer? dit d’Artagnan; car enfin tout cela doit avoir un nom.

— Cela s’appelle un composteur, dit Jupenet. C’est à l’aide de cette règle que l’on forme les lignes.

— Allons, allons, je maintiens ce que j’ai dit; vous avez une presse dans votre poche, dit d’Artagnan en riant d’un air de simplicité si lourde, que le poète fut complètement sa dupe.

— Non, répliqua-t-il, mais je suis paresseux pour écrire, et quand j’ai fait un vers dans ma tête, je le compose tout de suite pour l’imprimerie. C’est une besogne dédoublée.

«Mordioux! pensa en lui-même d’Artagnan, il s’agit d’éclaircir cela.»

Et sous un prétexte qui n’embarrassa pas le mousquetaire, homme fertile en expédients, il quitta la table, descendit l’escalier, courut au hangar sous lequel était le petit chariot, fouilla avec la pointe de son poignard l’étoffe et les enveloppes d’un des paquets, qu’il trouva plein de caractères de fonte pareils à ceux que le poète imprimeur avait dans sa poche.

«Bien! dit d’Artagnan, je ne sais point encore si M. Fouquet veut fortifier matériellement Belle-Île; mais voilà, en tout cas, des munitions spirituelles pour le château.»

Puis, riche de cette découverte, il revint se mettre à table.

D’Artagnan savait ce qu’il voulait savoir. Il n’en resta pas moins en face de son partenaire jusqu’au moment où l’on entendit dans la chambre voisine le remue-ménage d’un homme qui s’apprête à partir. Aussitôt l’imprimeur fut sur pied; il avait donné des ordres pour que son cheval fût attelé. La voiture l’attendait à la porte. Le second voyageur se mettait en selle dans la cour avec son laquais. D’Artagnan suivit Jupenet jusqu’au port; il embarqua sa voiture et son cheval sur le bateau.

Quant au voyageur opulent, il en fit autant de ses deux chevaux et de son domestique. Mais quelque esprit que dépensât d’Artagnan pour savoir son nom, il ne put rien apprendre.

Seulement, il remarqua son visage, de façon que le visage se gravât pour toujours dans sa mémoire. D’Artagnan avait bonne envie de s’embarquer avec les deux passagers, mais un intérêt plus puissant que celui de la curiosité, celui du succès, le repoussa du rivage et le ramena dans l’hôtellerie.

Il y rentra en soupirant et se mit immédiatement au lit afin d’être prêt le lendemain de bonne heure avec de fraîches idées et le conseil de la nuit.

Chapitre LXVIII — D’Artagnan continue ses investigations

Au point du jour, d’Artagnan sella lui-même Furet, qui avait fait bombance toute la nuit, et dévoré à lui seul les restes de provisions de ses deux compagnons.

Le mousquetaire prit tous ses renseignements de l’hôte, qu’il trouva fin, défiant, et dévoué corps et âme à M. Fouquet. Il en résulta que, pour ne donner aucun soupçon à cet homme, il continua sa fable d’un achat probable de quelques salines. S’embarquer pour Belle-Île à La Roche-Bernard, c’eût été s’exposer à des commentaires que peut-être on avait déjà faits et qu’on allait porter au château.

De plus, il était singulier que ce voyageur et son laquais fussent restés un secret pour d’Artagnan, malgré toutes les questions adressées par lui à l’hôte, qui semblait le connaître parfaitement. Le mousquetaire se fit donc renseigner sur les salines et prit le chemin des marais, laissant la mer à sa droite et pénétrant dans cette plaine vaste et désolée qui ressemble à une mer de boue, dont çà et là quelques crêtes de sel argentent les ondulations.

Furet marchait à merveille avec ses petits pieds nerveux, sur les chaussées larges d’un pied qui divisent les salines.

D’Artagnan, rassuré sur les conséquences d’une chute qui aboutirait à un bain froid, le laissait faire, se contentant, lui, de regarder à l’horizon les trois rochers aigus qui sortaient pareils à des fers de lance du sein de la plaine sans verdure.

Piriac, le bourg de Batz et Le Croisic, semblables les uns aux autres, attiraient et suspendaient son attention. Si le voyageur se retournait pour mieux s’orienter, il voyait de l’autre côté un horizon de trois autres clochers, Guérande, Le Pouliguen, Saint-Joachim, qui, dans leur circonférence, lui figuraient un jeu de quilles, dont Furet et lui n’étaient que la boule vagabonde. Piriac était le premier petit port sur sa droite. Il s’y rendit, le nom des principaux sauniers à la bouche. Au moment où il visita le petit port de Piriac, cinq gros chalands chargés de pierres s’en éloignaient.

Il parut étrange à d’Artagnan que des pierres partissent d’un pays où l’on n’en trouve pas. Il eut recours à toute l’aménité de M. Agnan pour demander aux gens du port la cause de cette singularité. Un vieux pêcheur répondit à M. Agnan que les pierres ne venaient pas de Piriac, ni des marais, bien entendu.

— D’où viennent-elles, alors? demanda le mousquetaire.

— Monsieur, elles viennent de Nantes et de Paimbœuf.

— Où donc vont-elles?

— Monsieur, à Belle-Île.

— Ah! ah! fit d’Artagnan, du même ton qu’il avait pris pour dire à l’imprimeur que ses caractères l’intéressaient... On travaille donc, à Belle-Île?

— Mais oui-da! monsieur. Tous les ans, M. Fouquet fait réparer les murs du château.

— Il est en ruine donc?

— Il est vieux.

— Fort bien.

«Le fait est, se dit d’Artagnan, que rien n’est plus naturel, et que tout propriétaire a le droit de faire réparer sa propriété. C’est comme si l’on venait me dire, à moi, que je fortifie l’Image-de-Notre-Dame, lorsque je serai purement et simplement obligé d’y faire des réparations. En vérité, je crois qu’on a fait de faux rapports à Sa Majesté et qu’elle pourrait bien avoir tort...»

— Vous m’avouerez, continua-t-il alors tout haut en s’adressant au pêcheur, car son rôle d’homme défiant lui était imposé par le but même de la mission, vous m’avouerez, mon bon monsieur, que ces pierres voyagent d’une bien singulière façon.

— Comment! dit le pêcheur.

— Elles viennent de Nantes ou de Paimbœuf par la Loire, n’est-ce pas?

— Ça descend.

— C’est commode, je ne dis pas; mais pourquoi ne vont-elles pas droit de Saint-Nazaire à Belle-Île?

— Eh! parce que les chalands sont de mauvais bateaux et tiennent mal la mer, répliqua le pêcheur.

— Ce n’est pas une raison.

— Pardonnez-moi, monsieur, on voit bien que vous n’avez jamais navigué, ajouta le pêcheur, non sans une sorte de dédain.

— Expliquez-moi cela, je vous prie, mon bonhomme. Il me semble à moi que venir de Paimbœuf à Piriac, pour aller de Piriac à Belle-Île, c’est comme si on allait de La Roche-Bernard à Nantes et de Nantes à Piriac.

— Par eau, ce serait plus court, répliqua imperturbablement le pêcheur.

— Mais il y a un coude?

Le pêcheur secoua la tête.

— Le chemin le plus court d’un point à un autre, c’est la ligne droite, poursuivit d’Artagnan.

— Vous oubliez le flot, monsieur.

— Soit! va pour le flot.

— Et le vent.

— Ah! bon!

— Sans doute; le courant de la Loire pousse presque les barques jusqu’au Croisic. Si elles ont besoin de se radouber un peu ou de rafraîchir l’équipage, elles viennent à Piriac en longeant la côte; de Piriac, elles trouvent un autre courant inverse qui les mène à l’île Dumet, deux lieues et demie.

— D’accord.

— Là, le courant de la Vilaine les jette sur une autre île, l’île d’Hoëdic.

— Je le veux bien.

— Eh! monsieur, de cette île à Belle-Île, le chemin est tout droit. La mer, brisée en amont et en aval, passe comme un canal, comme un miroir entre les deux îles; les chalands glissent là-dessus semblables à des canards sur la Loire, voilà!

— N’importe, dit l’entêté M. Agnan, c’est bien du chemin.

— Ah!... M. Fouquet le veut! répliqua pour conclusion le pêcheur en ôtant son bonnet de laine à l’énoncé de ce nom respectable.

Un regard de d’Artagnan, regard vif et perçant comme une lame d’épée, ne trouva dans le cœur du vieillard que la confiance naïve, sur ses traits que la satisfaction et l’indifférence. Il disait: «M. Fouquet le veut», comme il eût dit: «Dieu l’a voulu!» D’Artagnan s’était encore trop avancé à cet endroit; d’ailleurs, les chalands partis, il ne restait à Piriac qu’une seule barque, celle du vieillard, et elle ne semblait pas disposée à reprendre la mer sans beaucoup de préparatifs.

Aussi, d’Artagnan caressa-t-il Furet, qui, pour nouvelle preuve de son charmant caractère, se remit en marche les pieds dans les salines et le nez au vent très sec qui courbe les ajoncs et les maigres bruyères de ce pays. Il arriva vers cinq heures au Croisic.

Si d’Artagnan eût été poète, c’était un beau spectacle que celui de ces immenses grèves, d’une lieue et plus, que couvre la mer aux marées, et qui, au reflux, apparaissent grisâtres, désolées, jonchées de polypes et d’algues mortes avec leurs galets épars et blancs, comme des ossements dans un vaste cimetière. Mais le soldat, le politique, l’ambitieux n’avait plus même cette douce consolation de regarder au ciel pour y lire un espoir ou un avertissement. Le ciel rouge signifie pour ces gens du vent et de la tourmente. Les nuages blancs et ouatés sur l’azur disent tout simplement que la mer sera égale et douce. D’Artagnan trouva le ciel bleu, la bise embaumée de parfums salins, et se dit: «Je m’embarquerai à la première marée, fût-ce sur une coquille de noix.» Au Croisic, comme à Piriac, il avait remarqué des tas énormes de pierres alignées sur la grève. Ces murailles gigantesques, démolies à chaque marée par les transports qu’on opérait pour Belle-Île, furent aux yeux du mousquetaire la suite et la preuve de ce qu’il avait si bien deviné à Piriac. Était-ce un mur que M. Fouquet reconstruisait? était-ce une fortification qu’il édifiait? Pour le savoir, il fallait le voir. D’Artagnan mit Furet à l’écurie, soupa, se coucha, et le lendemain, au jour, il se promenait sur le port, ou mieux, sur les galets. Le Croisic a un port de cinquante pieds, il a une vigie qui ressemble à une énorme brioche élevée sur un plat.

Les grèves plates sont le plat. Cent brouettées de terre solidifiées avec des galets, et arrondies en cône avec des allées sinueuses sont la brioche et la vigie en même temps.